

TABLE
AVANT-PROPOS
OBJET, SOURCES, MÉTHODE
ET DIVISIONS
NOTES
|
Il y a deux façons de
concevoir l'histoire de la littérature religieuse. Énumérer les
principaux écrivains religieux de telle période ou de tel pays, décrire
leurs oeuvres, discuter l'originalité de chacun d'eux, son mérite
littéraire ou philosophique, c'est une première méthode. Ainsi font, par
exemple, la plupart des critiques anciens ou modernes, qui étudient les
Pères de l'Église ou les docteurs du Moyen âge ; ainsi le docte
compilateur de la Bibliothèque universelle des écrivains
ecclésiastiques, Ellies Du Pin ; ainsi encore Nisard et ses émules
dans leurs chapitres sur Pascal et sur Bossuet. La curiosité de ces
historiens ne se porte pas d'abord sur le caractère proprement religieux
des oeuvres qui les occupent. Ils se maintiennent dans l'ordre
littéraire et dans les analyses qui relèvent de cet ordre. Newman chez
les Anglais et Sainte-Beuve chez nous, ont mis en honneur une autre
méthode, morale ou religieuse plus encore que littéraire. Érudition,
plaisirs du goût, joies de l'esprit, ils ne se refusent rien de ce qui
borne l'ambition des autres, mais dans une suite d'ouvrages religieux,
c'est avant tout la religion elle-même, son influence profonde, son
histoire, son progrès ou ses éclipses qui les intéresse. Leur objet
direct est de pénétrer le secret religieux des âmes, d'un Augustin par
exemple ou d'un Saint-Cyran, et les nuances particulières d'un pareil
secret. Ces poètes chrétiens, ces prédicateurs, ces auteurs dévots,
quelle était leur vie intime, leur prière vraie, quelle enfin leur
expérience personnelle des réalités dont ils parlent, voilà ce que l'on
voudrait avant tout connaître. De ces deux méthodes, j'ai choisi la
seconde, et c'est là ce que veut indiquer le titre qu'on vient de lire :
Histoire littéraire du sentiment religieux en France.
Dans la première partie de
cette histoire, je me propose d'étudier la vie intérieure du
catholicisme français pendant le XVII° siècle, les origines, les
directions principales et l'évolution d'une renaissance religieuse que
tant d'historiens ont célébrée, mais qui, je le crois du moins, n'a été
racontée jusqu'ici que d'une façon très sommaire.
Cette renaissance, où
commence-t-elle et où finit-elle; quelles en sont les causes ; quelle en
est l'orientation particulière; en quoi diffère-t-elle de tels autres
réveils analogues ; par quelles étapes a-t-elle passé ; quels fruits
a-t-elle donnés; de quelle façon a-t-elle pénétré la vie morale,
littéraire, sociale ou politique de notre pays ; quelle place tient-elle
dans l'histoire générale du catholicisme : autant de problèmes dont les
pages qui vont suivre rendront la solution plus facile.
Les catholiques lettrés
liront mon livre sur la foi du titre. Comment se désintéresseraient-ils
d'un pareil sujet? Quant aux incroyants que je voudrais atteindre aussi,
je pourrais leur rappeler que sans un appendice de ce genre, l'histoire
de notre pays et plus particulièrement peut-être, celle du XVII° siècle,
reste incomplète, pour ne rien dire de plus
,
mais je préfère leur offrir en guise d'apologue ce trait charmant. Un
des ouvriers de la première entente cordiale entre la France et le roi
de Siam, le missionnaire Bernard Martineau, désireux de connaître à fond
« les livres et fables de la religion siamoise », avait pris pension
dans une pagode de talapoins, à Ténasserim. Comme chacun sait, les
talapoins sont des moines de ce pays-là. Les bonnes gens l'avaient reçu
avec amitié et le supérieur lui-même s'était chargé de l'instruire. a
Lorsque ce vieux me donnait leçon, raconte Martineau, et m'expliquait
des fables qui sont du moins aussi ridicules ou davantage qu'aucune des
anciens païens, il était assez simple de croire que j'y donnais foi,
parce qu'à la vérité je l'écoutais avec attention et ne lui répugnais en
rien, pour ne le pas détourner de me découvrir toutes ces mystérieuses
superstitions. Voyant que je m'appliquais à l'étude de ses livres, il me
disait souvent une chose qui me donnait bien sujet de rire : « Écoutez,
me disait-il, voulez-vous que je vous dise pourquoi vous « vous
appliquez avec tant de zèle et d'affection à l'étude de la langue et des
livres de Siam? C'est qu'anciennement vous avez été siamois et habile
homme dans l'intelligence de tous ces livres, et il est demeuré en vous
un petit reste et comme une certaine réminiscence de ce que vous avez
été premièrement, qui a fait que d'abord que vous êtes arrivé dans ce
royaume et que vous avez entendu la langue et vu les livres, vous avez
été réveillé comme d'un assoupissement ; vous étiez un esprit éperdu et
poussé par une inclination enracinée, forte et secrète vers une chose
que vous aviez autrefois uniquement cultivée ». Il ajoutait qu'étant
siamois et grand docteur, j'avais fait quelque petit péché par châtiment
duquel j'étais tombé à naître français, mais qu'enfin je devais me
consoler dans mon bannissement, puisque, étant fini par la mort, je
renaîtrais une autre fois siamois et deviendrais un grand roi. »
Avec bien plus de raison que ce vénérable talapoin, nos mystiques et nos
dévots du temps passé pourraient tenir, tiendront, je l'espère, au
lecteur un langage presque semblable. Ils sont beaucoup plus près de
nous que nous ne le pensons. De ce qu'ils furent jadis « il est demeuré
en nous un petit reste et comme une certaine réminiscence ».
Pour ne pas encombrer cette
préface, je vais dire, dans une note spéciale à l'adresse des critiques,
le détail de la méthode que j'ai cru devoir suivre, le plan et les
sources du présent travail. Il ne me reste donc ici qu'à remercier tous
ceux qui ont cordialement aidé mes recherches : les religieuses du
Premier Carmel de Paris qui m'ont communiqué de précieux inédits ; les
RR. PP. bollandistes qui m'ont ouvert toute grande leur riche
bibliothèque, et qui m'ont encouragé de bien des manières à poursuivre
mes recherches ; le R. P. dom Thibaut, de Maredsous, qui a mis à ma
disposition sa collection de mystiques bénédictins et les notes qu'il
avait préparées sur un sujet tout voisin du mien; le R. P. Edouard
d'Alençon, archiviste général des FF. mineurs capucins ; M. Raymond
Toinet, qui m'a fait connaître et généreusement prêté des poèmes
rarissimes ; mon compatriote Edouard Aude, conservateur de l'insigne
bibliothèque Méjanes, qui avait comme fait sien mon propre travail ;
enfin et surtout mon cher ami, André Pératé, à qui je dois plus que je
ne saurais dire et qui, je l'espère. achèvera bientôt la présente
histoire par une étude sur l'illustration des livres religieux au XVII°
siècle.
Paris, juillet 1914.
I. J'écris l'histoire
littéraire, et non pas l'histoire tout court du sentiment religieux en
France. Je ne puise donc qu'aux sources littéraires: biographies; livres
de piété; essais de philosophie dévote, de morale ou d'ascétisme;
sermons ; poésies chrétiennes ou autres ouvrages du même genre, laissant
aux érudits les autres sources moins accessibles au vulgaire:
testaments; fondations; contrats ; diaires tenus par le directeur d'une
paroisse, d'une confrérie, d'un pèlerinage; en un mot toutes les pièces
d'archives qui, par elles-mêmes, n'ont communément rien de mystique,
mais qui fournissent des indications abondantes sur les habitudes et les
tendances religieuses d'une époque. En règle générale, je néglige aussi
les inédits littéraires. Limité aux seuls imprimés, le travail que
j'entreprends donnerait d'assez beaux fruits, si j'étais de force à
suivre convenablement le programme jadis fixé par Bacon à l'histoire
littéraire. De modo autem hujus historiæ conscribendae, disait ce
grand homme, illud imprimus monemus, ut materia et copia ejus, non
tantum ab historicis et criticis petatur, verum etiam per singulas
annorum centurias, aut etiam minima intervalla, SERIATIM LIBRI
PRAECIPUI, qui eo temporis spatio conscripti sunt, in consilium
adhibeanlur ; ut ex eorum, non perfectione — id enim in fiinitum radant
esset sed DEGUSTATIONE ET OBSERVATIONE ARGUMENTI, STYLI, METHODI,
GENIUS ILLIUS TEMPORIS LITTERARIUS (ici, RELIGIOSUS), VELUTI
INCANTATIONE QUADAM A MORTUIS EVOCETUR. Distinguer les principaux
ouvrages religieux du XVII° siècle — textes dévots et biographies — les
savourer, en observer le style et la méthode, en dégager l'esprit, enfin
les presser de telle sorte qu'ils nous rendent présent et vivant le
génie religieux qui les inspire ou dont ils nous. montrent les
victoires, voilà ce que je voudrais essayer de faire.
II. La fin que l'on vient
de dire doit fixer l'orientation générale et le détail de nos recherches
documentaires. Impressions esthétiques, curiosités profanes, nous ne
nous interdisons pas tout à fait ce genre de distractions; mais ce ne
seront là pour nous que distractions, que « reposoirs ». Notre but
principal est de connaître la vie religieuse du XVII° siècle; pour
parler la langue moderne, toutes nos « fiches » doivent alter à ce but.
D'où il suit que lorsque
nous rencontrons un personnage, dont s'occupent, par ailleurs, ou dont
devraient s'occuper les historiens de notre littérature — François de
Sales, Yves de Paris, Bossuet, Fénelon — c'est directement la vie
intérieure de ce personnage, et non son mérite littéraire qui nous
intéresse. Il en va de même pour le rôle qu'il a pu jouer dans
l'histoire politique de son temps. Le chancelier de Marillac est pour
nous l'ami de Mme Acarie et non la victime de Richelieu. Ainsi du P.
Joseph, fondateur d'Ordre, écrivain mystique, dont nous n'irons pas
apprécier le génie diplomatique ou guerrier. Ce parti pris nous imposera
des sacrifices qui pourront surprendre certains lecteurs. Ainsi nous ne
ferons qu'une place assez modeste aux poètes chrétiens. Toute proportion
gardée, j'en dis autant des prédicateurs. Nous ne les négligerons point,
mais nous nous défierons toujours un peu de leur éloquence. Chaque ligne
de François de Sales ou des grands spirituels est une confidence
involontaire, un témoignage qui ne force rien. On n'en peut dire autant
de la plupart des sermons. D'où il suit encore que dans l'importance
plus ou moins grande que nous attacherons à tel écrivain, dans le choix
que nous ferons de celui-ci à l'exclusion de celui-là, nous ne nous
règlerons pas d'abord sur des canons esthétiques. Je ne parlerai qu'en
passant du vieux Balzac. Je l'ai lu, certes, et je l'estime fort,
néanmoins je le sacrifie à d'autres écrivains dévots qui sont loin de
l'égaler, mais qui, du point de vue où je me place, m'intéressent
beaucoup plus que lui. Que si, au contraire, je rencontre deux écrivains
d'une même intensité religieuse et qui rendent le même témoignage, il va
sans dire que j'irai droit à celui qui écrit le mieux. Enfin, et
toujours pour les mêmes raisons, nous ne suivrons pas l'auteur de
Port-Royal dans ses excursions qui, d'étape en étape, l'ont amené à
faire le tour de tout le grand siècle. Il est Sainte-Beuve, il use de
son droit léonin. Je crois du reste avec lui que tout est dans tout,
mais je dois m'en tenir à l'objet essentiel de mon travail. Je ne
rapprocherai donc pas l'Astrée de l'Introduction à la Vie dévote
et celle-ci des tragédies de Racine. L'enclos mystique dans lequel je
m'enferme est bien au milieu de la cité, il a des portes et des fenêtres
qui donnent sur la rue ; je me mettrai parfois à la fenêtre, mais je ne
franchirai pas les portes.
III. Cet enclos est
exclusivement catholique. Si je m'étais proposé de donner un tableau
complet du XVII° siècle religieux, il est clair que j'aurais dû étudier
les dévots et les mystiques protestants. Mais non omnia possumus
omnes. J'ignore donc les hétérodoxes jusqu'à l'heure tardive et
fatale où ils interviennent directement, avec Poiret, dans l'histoire de
nos mystiques. Je laisse de même, et très à contrecœur, divers chapitres
de l'histoire anglicane qui auraient éclairé notre propre histoire. Plus
érudit et disposant de plus de place, j'aurais aimé à montrer, chez les
anglicans de la première moitié du XVII° siècle, un mouvement analogue à
notre humanisme dévot et lointain précurseur du mouvement d'Oxford; à
montrer aussi que l'influence de nos auteurs et notamment de François de
Sales s'est fait sentir de l'autre côté du détroit.
Je n'irai pas non plus
refaire l'histoire du jansénisme. Sainte-Beuve est là, corrigé — mais
déjà que de corrections, que de « repentirs » dans ses notes ! — et
complété par nos érudits contemporains, M. Jovy entre autres. Du reste,
comme je l'expliquerai bientôt, mon histoire décline en même temps que
progresse le jansénisme. Deux raisons qui me permettent de ne pas
beaucoup m'étendre sur celui-ci.
IV. Des auteurs que j'aurai
cru devoir retenir, je ne dois pas tout retenir, mais cela seul qui me
paraîtra particulier au XVII° siècle. Pourquoi noterai-je dans mes
fiches que Mme Acarie allait à la messe du dimanche, que Fénelon se
confessait régulièrement et que François de Sales, à telle page de tel
volume, enseigne explicitement le dogme de la Trinité? Mais, au
contraire, que je remarque chez nos auteurs une réelle insistance à
recommander telle dévotion — le Verbe incarné ; l'Enfance ; le Calvaire
; les Anges — que, dans nos biographies, je trouve les mêmes dévotions
pratiquées avec une ferveur spéciale, mon étonnement lui-même m'avertit
que si rien de tout cela n'est exclusivement propre au XVII° siècle, il
y a là pourtant quelque chose qui mérite notre attention.
On l'a déjà dit, mais on ne
saurait trop le redire, ces livres religieux que nous retenons sont de
deux sortes : il y a les biographies ; il y a les traités didactiques.
La tendance commune des historiens est d'isoler l'une ou l'autre de ces
deux classes : ainsi le morne Picot dans son Essai historique sur
l'influence de la religion en France pendant le XVII° siècle, ou tableau
des établissements religieux formés à cette époque et des exemples de
piété, de zèle et de charité qui ont brillé dans le même intervalle
(Paris, 1823), néglige tout à fait l'enseignement des spirituels et ne
s'intéresse qu'aux seuls exemples des saints ; de son côté, Fortunat
Strowski, dans le beau travail qu'il a entrepris sur le Sentiment
religieux au XVII° siècle, insiste de préférence sur les manifestations
littéraires et spéculatives de ce sentiment dans l'oeuvre des grands
écrivains : François de Sales, Pascal, Fénelon. Pour moi, je voudrais
suivre une autre méthode : éclairer, mesurer l'une par l'autre l'action
des écrivains et celle des saints. La littérature dévote n'est jamais
platonique : elle ne s'adresse à l'imagination et à l'intelligence que
pour remuer la volonté. Un livre dévot a, dans l'histoire intime de la
communauté chrétienne, une répercussion qui varie naturellement avec le
succès et la diffusion de ce livre, et inversement, la vie d'un saint
non seulement édifie ceux qui la lisent, mais encore modifie, colore en
quelque façon l'intelligence et l'imagination religieuse de ceux-ci. La
doctrine produit les miracles et les miracles enrichissent la doctrine.
D'où il suit que l'historien de la vie religieuse, tel que je le
comprends, devrait rapprocher constamment et contrôler l'une par
l'autre, ces deux branches de la littérature religieuse. En principe, il
faudrait épingler à chaque traité dévot une dizaine de biographies
correspondantes, et aux grandes biographies, les traités dévots qui, de
près ou de loin, dérivent d'elles. En fait nous le pouvons assez
fréquemment, mais pas toujours. L'histoire de sainte Chantal et des
premières visitandines traduit littéralement, ligne par ligne, les
écrits de François de Sales, et, pour ne pas parler de leur sainteté
personnelle, M. Olier et nombre d'oratoriens traduisent dans leurs
traités spéculatifs la vie du P. de Condren par Amelote. Lorsque, pour
une raison ou pour une autre, nous ne pouvons faire ces rapprochements,
il reste pourtant certain que la plupart des spirituels ont vécu leurs
propres livres et se sont racontés eux-mêmes en les écrivant; certain
aussi que la doctrine de ces livres a été vécue, au moins par l'élite de
leurs lecteurs.
V. Ayant ainsi déterminé
notre objet, il nous faut, d'après la consigne baconienne, chercher les
textes les plus significatifs : libri præcipui. Il est évident
que nous ne donnons pas seulement cette qualité à la biographie des
quatre ou cinq personnages que tout le monde connaît et aux classiques
éternels de la littérature religieuse, François de Sales, Pascal,
Bossuet, Fénelon. Nous ne la réservons pas non plus aux quelques saints
et aux très rares écrivains dont le nom seul a surnagé, Bérulle, Camus
par exemple ; vaine survivance qui ne peut suffire à nous guider,
puisqu'elle a été refusée à plusieurs qui l'ont pourtant méritée. Est
præcipuus pour nous d'abord tout dévot ou saint personnage qui, soit
par ses livres, soit par le rayonnement de sa vertu, aura exercé de son
vivant une influence notable, et en qui, par suite, se sera pour ainsi
dire incarné l'un des aspects du « génie religieux » de cette époque.
Juste ou non, l'oubli qui a pu s'étendre sur de tels hommes ou de tels
ouvrages ne fait rien à l'affaire. La postérité a choisi comme elle a
voulu. Nous ne la querellons pas, nous ne demandons pas que l'on mette
Marie de Valence sur les autels, ou que l'on réimprime Yves de Paris;
nous disons simplement que les décisions des siècles postérieurs ne
changent pas les réalités de l'histoire. Approuverait-on l'historien de
notre littérature qui négligerait ce Balzac, la plus grande force
littéraire de son temps et qu'on ne lit plus ? Et, tout de même, libre à
nous de préférer une page des Élévations sur les mystères aux
cent volumes du P. Binet, mais nous ne devons pas ignorer que ce jésuite
a exercé sur le sentiment religieux de son siècle une influence beaucoup
plus étendue et plus efficace que ne le fut celle de Bossuet.
Mais ceux-ci ne suffisent
pas. Præcipuus encore, aux yeux de l'historien, tout personnage,
plus ou moins éclatant, qui aura ou préparé, ou secondé, ou continué
l'action de ces maîtres de l'heure, et aussi, l'excentrique,
l'indépendant qui, d'une manière appréciable, aura combattu ou modifié
cette action.
Double action, ne nous
lassons pas de le répéter ; celle des saints, celle des écrivains, l'une
s'ajoutant à l'autre, l'amorçant, la prolongeant ou la complétant.
VI. Ces vieux textes
religieux sont devenus rares, la Révolution française n'ayant veillé que
très mollement sur les dépouilles des anciennes bibliothèques monacales,
premier et souvent unique noyau religieux de nos dépôts publics.
Beaucoup de ces textes, et non des moins précieux, vous les demanderiez
en vain à la Bibliothèque Nationale. J'ai exploré de riches
collections, soit à Bruxelles, chez les bollandistes, soit à la Méjanes,
d'Aix-en-Provence, soit à Rome, où les bibliothèques monacales ont moins
souffert que les nôtres, bien qu'elles aient aussi changé de maîtres.
Bref j'ai fait de mon mieux et j'espère avoir mis la main sur les
auteurs les plus importants, mais, à coup sûr, nombre de minores —
quelques-uns exquis peut-être — m'auront échappé.
VII. Aussi bien lorsqu'il
s'agit, non de compiler un dictionnaire, mais d'écrire une histoire,
littéraire et morale, comme celle-ci, l'érudition bibliographique ne
doit pas être le principal de nos soucis. Toujours amusante, la chasse à
l'anecdote, au livre curieux, devient dangereuse dès qu'elle nous
entraîne à négliger cette dégustatio des textes essentiels, cette
observatio dont parle Bacon. A mesure que l'on avance dans ces
recherches documentaires et que s'élèvent les fiches, une voix
mystérieuse, et de plus en plus pressante, nous somme de mettre fin à un
travail trop dispersant. Dépouillement insensible qui se fait en nous et
malgré nous, et auquel tôt ou tard nous devons nous prêter.
Ainsi l'on a vite
l'impression — d'abord importune et combattue, mais depuis, cent fois
confirmée — que le XVII° siècle religieux, celui du moins qui mérite
d'absorber le meilleur de notre attention, n'est pas le siècle de Louis
XIV. Je n'aime pas beaucoup ce mot de Contre-Réforme, pour la simple
raison que le mouvement qu'on appelle ainsi a commencé bien avant
Luther, mais enfin, et pour parler comme les savants d'aujourd'hui, au
moment de l'apogée du grand roi, la Contre-Réforme française n'est déjà
plus qu'un souvenir et déjà lointain. Du reste les historiens les plus
compétents sont de cet avis. Des abus du règne de Louis XIV, écrit M.
Letourneau, « plusieurs écrivains catholiques (ont voulu) conclure que
le XVII° siècle était une époque assez pauvre pour le clergé de France.
Il y a, dans toutes ces attaques, des affirmations bien inconsidérées.
On pourrait faire remarquer, par exemple, que plusieurs de nos modernes
censeurs font intervenir, en tout ce débat, avec une étourderie assez
bizarre, la mémoire de Louis XIV. Louis XIV n'est pas le XVII° siècle
et, tout spécialement, il n'est pas notre XVII° siècle ecclésiastique.
Lorsque le jeune fils de Louis XIII commença à gouverner
personnellement, en 1661, notre grande réforme sacerdotale touchait
presque à son terme. A cette date, le cardinal de Bérulle et le Père de
Condren avaient terminé leur carrière depuis de longues années. M. Olier
était mort depuis quatre ans, et saint Vincent de Paul était mort
l'année précédente, âgé de plus de quatre-vingts ans. Or, qui ne sait
que ces noms, à eux seuls, représentent l'époque la plus pure et la plus
féconde du siècle »
.
M. le Curé de Saint-Sulpice
ne parle, comme on le voit, que de l'un des aspects de notre sujet, mais
voici une affirmation plus générale que j'emprunte à un chartiste des
moins frivoles. « Le XVII° siècle, écrivait Léon Aubineau, n'est pas
seulement une époque de gloire et de splendeur littéraire et politique,
c'est un temps où la sainteté abonde. Les premières années surtout sont
merveilleuses : les anciens Ordres sont réformés, de nouveaux se
fondent; c'est de toutes parts une renaissance religieuse admirable. Ce
n'est pas seulement la charité qui se répand, à l'instigation de saint
Vincent de Paul, comme un fleuve rafraîchissant sur la France entière,
l'enseignement de suint François de Sales et l'incroyable diffusion des
Visitandines révèlent partout les charmes de la dévotion et glissent ses
parfums dans tous les cœurs ; à la voix de l'héroïque et sublime
Thérèse, les austérités les plus redoutables attirent les âmes, les
séduisent et les affolent. Le monde et le cloître se touchent et se
pénètrent pour ainsi dire de toutes parts »
Mais qu'allons-nous
chercher l'autorité des historiens modernes ? Les faits sont là,
nombreux, éclatants et qui nous commandent d'insister longuement sur la
première moitié du XVII° siècle, de passer beaucoup plus vite sur la
seconde. Celle-ci ne manque certes pas d'intérêt : nous y rencontrons de
si grands hommes ! Elle est aussi très curieuse en ce qu'elle nous
montre chez plusieurs la survivance de l'ancien esprit et chez d'autres,
Fénelon, par exemple, la noble ambition, et qui fut malheureuse, de
ramener au mysticisme de leurs pères une génération trop humainement
raisonnable, sinon déjà trop rationaliste pour ne pas trouver
chimériques et ridicules de semblables espérances. Aussi
réserverons-nous à cette seconde période notre quatrième volume,
consacrant les trois autres exclusivement à la première.
VIII. Ce n'est là qu'un
premier dépouillement et qui nous laisse encore trop riches de textes,
trop pauvres de connaissances. Il nous faut dégager de ces textes les
caractères essentiels de la renaissance religieuse qu'ils nous ont
révélée ; il nous faut connaître ce que présente de particulièrement,
d'uniquement merveilleux, la première moitié du XVII° siècle. Et cela
vraiment n'est pas difficile. Très vite en effet, l'on voit se dessiner
un vaste courant dont l'importance frapperait les moins attentifs, et
auprès duquel les petits ruisseaux voisins semblent méprisables. Ce
courant n'est pas simplement dévot, il est mystique au sens propre et
sublime de ce mot. Pendant cette période, chez nous, en France, dans les
deux clergés, dans toutes les congrégations de femmes, dans toutes les
classes de la société, les mystiques abondent. Tel est le fait capital,
que l'on n'avait pas encore vu, que l'on n'a plus revu depuis, celui qui
domine tous les autres et vers lequel tous les autres convergent ; celui
que doit retenir l'histoire Je ne dis pas, on l'entend bien, que chaque
fidèle de cette époque ait eu des extases. Trouve-t-on du génie à tous
les poètes, à tous les citoyens romains du siècle d'Auguste? La vie
religieuse a ses minores, elle a ses minimos tous intéressants,
mais dont la poussière restera toujours rebelle aux résurrections de
l'histoire. Condamnés à ignorer les minimos, je ne dis pas que
nous devrons négliger les minores — sans eux il n'est pas
d'histoire, — mais sur la foi de nos documents, ces minores
eux-mêmes nous les étudierons, si j'ose ainsi parler, en fonction des
véritables mystiques, groupés autour de ceux-ci, et, de la sorte,
dépendant eux-mêmes de cette vie supérieure ou dirigés vers elle
.
Comme tous les autres
mouvements littéraires ou religieux, le nôtre suit une courbe, qui n'est
sans doute pas d'une netteté et d'une rigueur géométriques, mais qui
peut se décrire. De la fin de la Ligue à la mort de François de Sales
(1622), c'est d'abord une floraison soudaine ; c'est ensuite, de 1621 à
l'époque de la majorité de Louis XIV, un progrès constant, une diffusion
et comme une organisation magnifique; c'est, enfin, de 1661 à la mort du
roi, un déclin rapide que rien n'arrêtera plus. D'où la matière et les
titres de trois de nos volumes (II, III, IV) : l'Invasion mystique;
la Conquête mystique; la Retraite des mystiques. Division,
je le répète, qu'il faut prendre humainement, mais qui nous est indiquée
par les faits et que l'école des chartes avait esquissée avant nous. Dès
1859, à vue de pays et se basant sur les quelques biographies qu'il
avait étudiées, Léon Aubineau fixait déjà les étapes de la route que
nous devrions suivre. « Dans quelque temps, il faut l'espérer,
disait-il, l'histoire du XVII° siècle ne se dédoublera pas; et à côté
des renseignements sur la littérature, les arts, l'esprit, la
conversation et les événements politiques, on aura soin de montrer la
vie, les progrès et aussi la décadence peut-être de la sainteté »
« Sainteté » est un mot trop vague pour notre curiosité moderne; nous
disons donc : naissance, progrès, décadence de la vie mystique.
A ces trois volumes,
presque uniquement narratifs, j'ai cru devoir en ajouter un autre dont
le caractère est tout différent. C'est le premier que, pour certaines
raisons qui seront expliquées en leur lieu, j'intitule : l'humanisme
dévot, et dans lequel j'étudie les tendances communes, la vie
intérieure, l'esprit du monde dévot pendant les années qui ont vu se
produire le mouvement mystique qui fait l'objet de mes trois autres
volumes. Les moeurs et les oeuvres de ces dévots, leurs vertus
particulières, je ne les raconte pas, puisque aussi bien la suite de mon
livre nous promet des histoires plus éclatantes, mais la vie profonde de
leur coeur et de leur esprit, voilà, m'a-t-il semblé, ce que je ne
devais pas négliger. En effet, et en dehors même de l'intérêt que
présente une pareille étude d'ensemble, comment nous résigner à ne pas
connaître l'atmosphère spirituelle que nos mystiques ont respirée? Ils
ont été formés par les mêmes maîtres que les dévots ordinaires, et la
sublime grâce qui les élève au-dessus du commun non seulement ne
contrarie pas, mais encore achève cette formation. Curieux de saisir ou
d'entrevoir quelques-unes des causes historiques qui ont présidé à une
telle diffusion du haut mysticisme, nul historien, nul philosophe ne me
reprochera d'avoir écrit cette longue introduction. Longue, je le sais
bien, mais non pas trop longue si l'on prend garde à son importance ;
austère aussi et que plusieurs craindront rebutante, mais qui l'est
moins peut-être qu'on ne l'imaginerait à première vue. J'ignore le
mérite de l'édifice, mais les matériaux en sont rares, je veux dire les
textes que j'apporte. Il y a là quantité de citations toujours curieuses
et pittoresques, souvent magnifiques et parfois divertissantes. Qui sait
même si, pour certains choix que j'ai faits et que j'ai dû faire,
quelques inhumains ne m'estimeront pas trop frivole ?
J'ai cru devoir diviser
cette histoire de l'humanisme dévot en trois parties ; dans la première,
j'étudie les directions principales, la doctrine foncière de cette école
; dans la seconde le progrès de cette école et les applications diverses
de la doctrine ; dans la troisième, les derniers maîtres de l'humanisme
dévot. Cette division m'oblige à couper en deux le chapitre de Camus, —
Camus écrivain spirituel, Camus romancier; en trois le chapitre de Binet
— docteur ascétique, encyclopédiste dévot, représentant du burlesque
dévot. Dans la première partie, je me place au point de vue des
principes généraux, dans la seconde au point de vue des « genres
littéraires » qui s'inspirent de ces principes. Je vois les défauts de
cette division, mais je n'ai pas su trouver mieux.
IX. Je n'écris pas ici un
livre de spéculation, mais de littérature et d'histoire. A la vérité,
les beaux textes que j'apporte et les belles actions que je raconte ou
bien formulent expressément, ou bien supposent, en la traduisant dans
l'ordre des fana, la doctrine catholique de la vie intérieure que
j'accepte sans hésiter, mais que je n'ai pas à exposer dogmatiquement.
Ce qui nous intéresse présentement, ce n'est pas l'expérience
mystique elle-même, mais la vie mystique. Au théologien, au
psychologue d'analyser cette expérience, à nous d'en suivre le
rayonnement dans l'histoire et dans les écrits des mystiques.
Nous le verrons, l'extase
ne fait pas le vide dans l'âme du mystique. Quoi qu'il en soit du
mystérieux enrichissement qu'elle apporte au centre même de cette âme,
elle stimule toutes les facultés et devient par là un facteur historique
de premier ordre. L'action intense des mystiques et leur influence,
voilà des faits qui, d'une manière ou d'une autre, ont marqué dans le
développement de notre civilisation, et qui, de ce chef, doivent retenir
l'historien, croyant ou non. Nul bon esprit ne met aujourd'hui ce
principe en doute.
Les mystiques ont aussi
contribué au progrès de la langue et des lettres. Si leur expérience est
ineffable, intraduisible, les idées, les imaginations et les sentiments
qu'elle fait naître, ne le sont pas. Cette expérience d'ailleurs, bien
qu'insaisissable, l'extatique essaie de la plier au langage humain.
Poètes et philosophes d'une part, et de l'autre écrivains qui luttent
avec l'invisible, ils s'imposent deux fois à l'attention du lettré.
Ruysbroeck, écrit à ce sujet M. Auger, a n'a pas dû créer la prose
néerlandaise, comme on le répète depuis un demi-siècle,… elle était
cultivée avant lui. Il n'est pas le premier non plus qui s'en soit servi
pour exprimer des idées abstraites. Mais il est certainement le premier
qui l'ait employée à exposer un système original de hautes spéculations
philosophiques et de doctrines élevées, sur les mystères chrétiens. Par
là, Ruysbreeck a rendu à sa langue maternelle le même service que les
mystiques d'Outre-Rhin aux dialectes allemands. Le brabançon est devenu
entre ses mains un instrument d'une richesse, d'une souplesse, d'une
douceur, d'une force incomparables »
.
Notre français moderne a des origines plus mêlées, mais, très
certainement, l'étude des mystiques, et notamment de ceux qui nous
occupent ici, est indispensable à qui veut connaître à fond l'histoire
de notre langue.
Enfin, ils méritent de
vivre ou de revivre pour la simple et décisive raison qu'a donnée Robert
Browning : if precious be the soul of man to man. Sceptique, ce
qu'à Dieu ne plaise, ils ne me sembleraient ni moins dignes d'étude, ni
moins attachants. Je leur dirais encore ce que saint Bernard écrivait à
Hildebert du Mans : Desiderio desideravimus in sacrarium tuæ
familiaritatis ingredi. Je crois du reste qu'ils ne se sont pas
trompés et comme on l'a dit de l'un d'entre eux, je crois qu'ils nous
viennent « du pays de la vérité ».
Ici je dois laisser la
parole à meilleur que moi. « Tels qu'ils se présentent à nous dans
l'histoire, ceux que l'élan mystique a distingués parmi leurs frères
pour les rendre, sinon toujours plus saints, du moins plus avancés
ici-bas dans la voie d'union qui se terminera pour les justes à la
vision bienheureuse de la face de Dieu, ces privilégiés offrent des
leçons dont nous pouvons tous profiter. Les expériences de ces
avant-coureurs, de ces enfants perdus de notre race, élancés vers le
Bien sans ombre, ces expériences nous restent, consignées par eux, comme
les documents rapportés par les explorateurs des terres presque
inaccessibles. Les grands mystiques sont les pionniers et les héros du
plus beau, du plus désirable, du plus merveilleux des mondes.
« Mais de plus, pour tous
ceux qui, s'efforçant de développer leur religion personnelle, cherchent
leur Créateur à tâtons dans l'aridité des tâches quotidiennes, les
mystiques restent, à leur place et à leur rang, des témoins. Après le
grand Témoin qui nous a révélé le Père, après les apôtres et les
martyrs, toute proportion et toute différence gardée, les grands
mystiques peuvent dire ce que disait le disciple bien-aimé : « ce que
nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nos mains ont touché,
nous vous l'annonçons ». Et de les entendre nous le raconter, notre âme
frémit d'espoir et d'attente. Ils sont ainsi les témoins de la présence
amicale de Dieu dans l'humanité »
.
Quant au témoin de ces
témoins, quant au scribe lui-même, il est semblable à un calligraphe
copiant avec amour des chefs d'oeuvre qu'il n'entend point. Si
quelques-uns, a écrit un de ses devanciers
,
« trouvent à redire que j'ose allier la voix de Jacob aux mains d'Ésaü,
je les prie de recevoir pour ma justification ces paroles que
Sulpice-Sévère dit de lui-même, au commencement de la vie de saint
Martin : si ipsi non viximus ut allia exemplo esse possimus, dedimus
tamen operam ne is lateret qui esses imitandus »
.
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