L’Amour de Dieu est la fin, la perfection
et l’excellence de l’univers
L’Amour de Dieu est l’Amour sans égal,
parce que la bonté de Dieu est la bonté non pareille
Alors que l’”Introduction à la Vie Dévote” est
essentiellement un code de vie
chrétienne
fervente destiné aux personnes vivant dans le monde, le “Traité de l’Amour de
Dieu” est d’abord écrit pour les Visitandines et les âmes spirituellement
avancées. Les sentiments les plus délicats de l’amour que nous devons avoir pour
Dieu et les secrets de la vie mystique sont abordés, mais avec beaucoup de bon
sens, de prudence et d’équilibre. Lorsque Saint François de Sales traite des
relations intimes entre Dieu et l’âme contemplative, on ne peut manquer
d’évoquer Thérèse d’Avila, la bienheureuse mère Thérèse de Jésus dont il fait
mention à plusieurs reprises.
Le “Traité de l’Amour de Dieu”, qui décrit les
relations d’amour entre Dieu et une âme privilégiée, Théotime, n’est pas à
proprement parler un ouvrage de théologie sur l’Amour de Dieu, ni sur le Coeur
de Jésus. Saint François de Sales ne parle pas du Coeur de Jésus, ni du Coeur de
Dieu, ou exceptionnellement. Le traité de l’Amour de Dieu est comme la réponse
d’amour de François à l’amour de Dieu qu’il a connu à plusieurs reprises d’une
manière sensible, comme d’ailleurs tous les mystiques, même ceux qui furent
comme lui de grands hommes d’action. Cependant, le coeur de François est
tellement débordant d’amour: l’Amour de Dieu pour nous, et l’amour de nous pour
Dieu, tellement amoureux de Dieu, qu’il est impossible de ne pas découvrir la
réalité du Coeur de Dieu, et surtout du Coeur du Fils, tout au long des pages de
ce traité, apparemment théologique, mais, en fait, brûlant du feu de l’Amour.
Notons que chez François de Sales, Dieu Amour, Dieu Unique,
est le plus souvent considéré dans sa Trinité ou dans les relations Père et
Fils.
Avertissements importants
Saint François de Sales est un homme du XVIe
siècle, début du XVIIe siècle. La langue française n’a pas encore
pris la forme définitive qu’on lui connaîtra bientôt. Aussi le vocabulaire de
François nous paraît-il parfois désuet. Il convient donc, avec François de
Sales, plus encore qu’avec d’autres écrivains, de se resituer dans la mentalité
de son époque. Cette difficulté du vocabulaire, François l’avait peut-être
ressentie, puisque, à plusieurs reprises, il prend la peine d’expliquer ses
mots, de préciser leur définition. Nous donnerons plus loin des exemples
caractéristiques. Dans les citations qui sont rapportées dans cet ouvrage, le
style de François de Sales a été, à quelques rares exceptions près,
intégralement respecté.
Le traité de l’Amour de Dieu est écrit pour des âmes
spirituellement avancées. “Ce traité est fait pour aider l’âme déjà dévote à
ce qu’elle puisse avancer en son dessein, et pour cela il m’a été forcé de dire
plusieurs choses un peu moins connues au vulgaire et qui, par conséquent,
sembleront plus obscures... Il se trouve peu de plongeurs qui veuillent et
sachent aller recueillir les perles et autres pierres précieuses dans les
entrailles de l’Océan...” [2]
François de Sales s’adresse d’abord à ses Visitandines,
notamment à Sainte Jeanne de Chantal, la cofondatrice:
“Je parle pour les
âmes avancées en la dévotion, car il faut que je te dise, Théotime, que nous
avons en cette ville une congrégation de filles et veuves qui, retirées du
monde, vivent unanimement au service de Dieu.”
[3]
Ces âmes spirituellement avancées connaissent le Saint Amour
qui“fait son séjour sur la plus haute et relevée région de l’esprit, où il
fait ses sacrifices et holocaustes à la Divinité ... car l’amour n’a point de
forçats, ni d’esclaves, mais réduit toutes choses à son obéissance avec une
force si délicieuse que, comme rien n’est fort comme l’amour, rien non plus
n’est si aimable que sa force.”
[4]
Questions de vocabulaire
La complaisance
“L’Amour n’est autre chose que le mouvement du coeur qui se
fait envers le bien, par le moyen de la complaisance que l’on a en lui, de sorte
que la complaisance est le grand motif de l’amour.[5] La
volonté apercevant et sentant le bien, par l’entremise de l’entendement qui le
lui représente, ressent à même temps une soudaine délectation et complaisance en
ce (sic) rencontre qui l’émeut et incline doucement, mais puissamment vers cet
objet aimable, afin de s’unir à lui....”
Cette complaisance “est le premier ébranlement ou la
première émotion que le bien fait en la volonté... Le bien empoigne, saisit et
lie par la complaisance; mais par l’amour il l’attire, conduit et amène à soi;
par la complaisance il le fait sortir, mais par l’amour, il lui fait faire le
chemin et le voyage. La complaisance, c’est le réveil du coeur, mais l’amour en
est l’action; la complaisance le fait lever, mais l’amour le fait marcher...”
[6]
La dilection
Saint François de Sales n’est pas toujours satisfait du mot
“amour” qui, en français, est trop galvaudé. Aussi, est-il tenté, comme l’avait
fait avant lui le Concile de Trente, d’utiliser le mot dilection.
“Le céleste commandement d’aimer est exprimé par le mot de
“dilection”, plutôt que par celui d’aimer. Car bien que la dilection soit
un amour, cependant elle n’est pas un simple amour, mais un amour accompagné de
“choix” et “d’élection”, ainsi que la même parole le porte” (celle de 1 Cor
15,41) “Ce commandement nous enjoint un amour élu entre mille, comme le
Bien-aimé de cet amour est “exquis entre mille”. (Cant 5, 10) “C’est ce
que Dieu requiert de nous, qu’entre tous nos amours, le sien soit le plus
cordial, dominant sur tout notre coeur; le plus affectionné, occupant toute
notre âme; le plus général, employant toutes nos puissances; le plus relevé,
remplissant tout notre esprit; et le plus ferme, exerçant toute notre force et
vigueur.
Et parce que nous choisissons et élisons Dieu pour le
souverain objet de notre esprit, c’est un amour de souveraine élection ou une
élection de souverain amour... L’Amour de Dieu est l’Amour sans égal, parce que
la bonté de Dieu est la bonté non pareille... C’est l’Amour d’excellence ou
l’excellence de l’Amour qui est commandé à tous les mortels en général et à
chacun d’eux en particulier...” [7]
La dilection est liée à la beauté de Dieu : “Le
beau est appelé beau parce que sa connaissance délecte. Il faut, outre l’union
et la distinction, l’intégrité, l’ordre et la convenance de ses parties, qu’il
ait beaucoup de splendeur et clarté afin qu’il soit connaissable et visible... “
[8]
L’union à Dieu, inhésion ou adhésion
L’union de l’âme avec Dieu est appelée “inhésion
ou adhésion, parce que par elle l’âme demeure prise, attachée et collée à la
divine Majesté.”
Ou encore, parlant du ravissement: “l’union parvenue à la
perfection n’est point différente du ravissement, suspension ou pendement
d’esprit.”
[9]
La conformité
Par ailleurs, la conformité de notre coeur avec Celui
de Dieu se fait “lorsque, par la sainte “bienveillance” nous jetons toutes
nos affections entre les mains de la divine volonté afin qu’elles soient par
elle, pliées et maniées à son gré, moulées et formées selon son bon plaisir. Et
en ce point consiste la très profonde “obéissance d’amour.”
[10]
La compassion
Au sujet de la compassion, Saint François de Sales
nous dit: “La compassion, condoléance, commisération ou miséricorde,
n’est autre chose qu’une affection qui nous fait participer à la passion et
douleur de celui que nous aimons, tirant la misère qu’il souffre dans notre
coeur: d’où elle est appelée miséricorde, comme qui dirait une misère de coeur.”
[11]
Ô Dieu ! quelle joie nous aurons au Ciel,
lorsque nous verrons le Bien-aimé de nos cœurs,
comme une mer infinie de laquelle les eaux ne sont
que perfection et bonté !
1
L’Amour de Dieu
1-1-Pourquoi devons-nous aimer Dieu?
François
de Sales veut parler, dans son traité sur l’Amour de Dieu “de l’Amour surnaturel
que Dieu répand en nos coeurs par sa bonté, et duquel la résidence est en la
suprême pointe de l’esprit, pointe qui est au-dessus de tout le reste de notre
âme et qui est indépendante de toute complexion naturelle.”
[12]
Au commencement tout était très bon, c’est pourquoi l’Amour
que Dieu exerce en nous “commence toujours par la bienveillance, voulant et
faisant en nous tout le bien qui y est, auquel après iI se complaît... Il créa
premièrement l’univers pour l’homme et l’homme pour l’univers, donnant à chaque
chose le degré de bonté qui lui était convenable par sa pure bienveillance. Puis
Il approuva tout ce qu’Il avait fait, trouvant que tout était très bon, et Il se
reposa par complaisance en son ouvrage.”
[13]
Pourquoi aimer Dieu ? La cause pour laquelle on aime
Dieu, dit Saint Bernard, c’est Dieu Lui-même. Mais, plus concrètement, pourquoi
aimer Dieu? “Parce que l’homme est la perfection de l’univers, l’esprit est la
perfection de l’homme, l’amour celle de l’esprit et la charité celle de l’amour.
C’est pourquoi l’Amour de Dieu est la fin, la perfection et l’excellence de
l’univers.”
[14]
Ou bien encore: “Parce que Dieu est seul Seigneur et que sa
bonté est infiniment éminente au-dessus de toute bonté. Il Le faut aimer d’un
amour relevé, excellent et puissant au-dessus de toute comparaison. C’est cette
suprême dilection qui met Dieu en telle estime dedans nos âmes, et fait que nous
prisons si hautement le bien de lui être agréable, que nous le préférons et
affectionnons sur toutes choses.”
[15]
Nous aimerons Dieu aussi à cause de sa bonté et de sa beauté:
“Au ciel nous verrons tous l’infinité de sa beauté... Nous serons ravis en
l’Amour de son infinie bonté, d’un ravissement souverainement fort auquel nous
ne voudrons ni ne pourrons vouloir faire jamais aucune résistance; ici-bas, en
terre, où nous ne voyons pas cette souveraine bonté en sa beauté, mais où nous
l’entrevoyons seulement entre nos obscurités, nous sommes à la vérité, inclinés
et alléchés à l’aimer plus que nous-mêmes.”
Ou plutôt “quoique nous ayons cette sainte inclination
naturelle d’aimer la Divinité sur toutes choses, nous n’avons pas néanmoins la
force de la pratiquer si cette même Divinité ne répand surnaturellement dans nos
coeurs sa très sainte charité.”
[16]
C’est donc Dieu qui nous commande de L’aimer: “O Amour
céleste, que vous êtes aimable à nos âmes! et que soit bénie à jamais la bonté,
laquelle nous commande avec tant de soin qu’on l’aime, quoique son amour soit si
désirable et si nécessaire à notre bonheur que sans lui nous ne puissions être
que malheureux.”
D’ailleurs, “Dieu est innocent à l’innocent, bon au bon,
cordial au cordial, tendre envers les tendres; et son Amour le porte quelquefois
à faire des traits d’une sacrée et sainte mignardise pour les âmes qui, par une
amoureuse pureté et simplicité, se rendent, comme petits enfants, auprès de
Lui.”
[17]
Nous aimons Dieu également à cause de ses perfections
infinies infiniment aimables, qui ne sont réellement qu’une seule et unique
perfection: “... en tant qu’Il punit les pécheurs, nous Le nommons juste; en
tant qu’Il délivre le pécheur de sa misère, nous Le prêchons miséricordieux; en
tant qu’Il crée toutes choses et fait plusieurs miracles, nous L’appelons
tout-puissant; en tant qu’Il fait toutes choses en si bel ordre, nous L’appelons
tout sage...
Cependant en Dieu, il n’y a ni variété ni différence de
perfection, mais Il est en Lui-même une très seule, très simple, et très
uniquement unique perfection... En Dieu, il n’y a aucune des perfections que
nous imaginons mais une seule et très pure excellence, qui est au-dessus de
toute perfection et qui donne la perfection à tout ce qui est parfait.”
[18]
François de Sales précise, à propos de l’Amour divin: “La
perfection de l’amour divin est si souveraine qu’elle perfectionne toutes les
vertus et ne peut être perfectionnée par elles...” En un mot: “Dieu est la
dernière fin de tout ce qui est bon, comme il en est la première source. De même
l’amour qui est l’origine de toute bonne affection en est pareillement la
dernière fin et perfection.”
[19]
Dieu est notre Créateur. Il dit un seul mot, et par ce
Verbe, tout a été fait. “Cette parole étant très simple et très unique produit
toute la distinction des choses; étant invariable, produit tous les bons
changements; et enfin, étant permanente en son éternité, elle donne succession,
changement, ordre, rang et saison à toutes choses...”
Cependant “la souveraine unité de l’acte divin est opposée à
la confusion et au désordre, et non à la distinction ou variété, qu’elle emploie
pour en composer la beauté, déduisant toutes les différences et diversités à la
proportion, et la proportion à l’ordre, et l’ordre à l’unité du monde qui
comprend toutes choses créées, tant visibles qu’invisibles, lesquelles toutes
ensemble s’appellent “univers”, peut-être parce que toute leur diversité se
réduit en unité, comme qui dirait “uni-vers”, c’est-à-dire unique et divers,
unique avec diversité et divers avec unité.”
[20]
Dieu nous crée et nous sommes à Lui. Dieu créa l’homme à son
image et ressemblance, “aussi a-t-il ordonné un Amour pour l’homme à l’image et
ressemblance de l’Amour qui est dû à sa Divinité.” Nous avons donc une “sainte
inclination naturelle d’aimer la Divinité sur toutes choses, mais nous n’avons
pas néanmoins la force de la pratiquer si cette même divinité ne répand
surnaturellement dans nos coeurs sa très sainte charité.”
Cette inclination est très forte, “parce que nous vivons plus
en Lui qu’en nous... Nous sommes forcés de crier: je suis vôtre Seigneur, et ne
dois être qu’à Vous; mon âme est vôtre et ne doit vivre que par vous; ma volonté
est vôtre et ne doit aimer que pour Vous; mon amour est vôtre et ne doit tendre
que vers Vous. Je Vous dois aimer comme mon premier principe puisque je suis de
Vous; je Vous dois aimer comme ma fin et mon repos puisque je suis pour vous; je
vous dois aimer plus que mon être puisque mon être subsiste par Vous; je dois
Vous aimer plus que moi-même puisque je suis tout à Vous et en Vous.”
[21]
Dieu nous aime d’un amour jaloux
Enfin nous aimons Dieu, parce que Lui, nous aime, et Il nous
aime d’un Amour jaloux, “d’un Amour qui ne reçoit aucun mélange d’autre
affection, voulant que tout soit pour le Bien-Aimé.”
[22]
Mais quelle est cette jalousie ? “Il veut que nous
soyons tellement siens que nous ne soyons en façon quelconque à personne qu’à
Lui... Il demande tout notre coeur, toute notre âme, tout notre esprit, toutes
nos forces; pour cela même Il s’appelle notre Époux, et nos âmes ses épouses, et
nomme toutes sortes d’éloignement de lui, fornication, adultère...
Notre amour lui est inutile, mais il nous est de grand
profit; et s’il lui est agréable, c’est parce qu’il nous est profitable; car
étant le souverain bien, Il se plaît à se communiquer par son Amour sans que
bien quelconque Lui en revienne; aussi s’écrie-t-Il, se plaignant des pécheurs,
par manière de jalousie: ‘Ils m’ont laissé, Moi qui suis source d’eau vive, et
se sont creusé des citernes, citernes dissipées et crevassées qui ne peuvent
retenir les eaux... Mais Je regrette leur malheur parce que, M’ayant laissé, ils
se sont amusés à des puits sans eaux.’
C’est donc pour l’amour de nous que Dieu veut que nous
L’aimions, parce que nous ne pouvons cesser de L’aimer sans commencer de nous
perdre; et que tout ce que nous Lui ôtons de nos affections, nous le perdons.”
[23]
1-2-Les relations entre le Père et le Fils
Il a été noté plus haut que Saint François de Sales considère
généralement Dieu dans sa Trinité et ses relations amoureuses Père-Fils. C’est à
partir de ces relations que peu à peu nous découvrirons le Coeur de Dieu: Coeur
de Jésus et Coeur du Père. En effet, quand Dieu chérit les hommes, ses amis, et
bénit leurs moindres petites bonnes actions, “c’est en contemplation de son
Fils bien-aimé, duquel Il veut honorer les enfants adoptifs, sanctifiant tout ce
qui est bon en eux.”
[24]
Voici quelques exemples de ces relations entre le Père et le
Fils, vues par Saint François de sales.
Entre le Père et le Fils il n’y a qu’une unique volonté:
“Il fut écrit de Vous, ô
Sauveur
de mon âme, que Vous fissiez la volonté de votre Père éternel.”
[25]
Notre Seigneur a aimé le Père et fait sa volonté jusqu’à la
Croix. Notre Sauveur exprime ainsi l’extrême soumission de sa volonté humaine au
Père: “Le Seigneur a ouvert mon oreille, c’est-à-dire m’a annoncé son bon
plaisir touchant la multitude des travaux que je dois souffrir, et moi, je ne
contredis point, je ne me retire point en arrière...”
Ce qui signifie, traduit François de Sales:
“Ma volonté
est en une simple attente et demeure disposée à tout ce que celle de Dieu
ordonnera, en suite de quoi je livre et abandonne mon corps à la merci de ceux
qui le battront...”
[26] Et
Jésus savait de quoi il était question puisqu’Il était destiné à porter les
péchés du monde. Mais Il savait que lorsqu’Il serait fait “tellement
anathème, sacrifié pour le péché et délaissé de son Père, Il ne laisserait pas,
néanmoins, d’être perpétuellement le Fils bien-aimé auquel le Père
prenait son bon plaisir.”
[27]
La confiance du Seigneur Jésus envers le Père demeura
inébranlable jusqu’au bout. Proche de sa mort, au moment de rendre l’esprit, Il
se recommanda à Lui: “Ô mon Père, je recommande mon esprit en vos mains”
Par cette parole, dans son incroyable détresse, “le Fils bien-aimé donna le
souverain témoignage de son amour envers le Père.”
[28] Pourtant
la sensibilité de Jésus n’était pas morte, et,
“élevé entre la terre et le
ciel, Notre Seigneur, qui n’était, ce semble, tenu de la main de son Père que
par l’extrême pointe de l’Esprit... demeurait pour le reste abîmé dans la
tristesse. C’est pourquoi Il s’écria: Mon Dieu! Mon Dieu! pourquoi m’as-Tu
délaissé?”
Jésus est donc Celui qui louera et glorifiera le mieux le
Père, bien davantage encore que ne peut le faire Marie. En effet, les louanges
que cette Mère d’honneur et de belle dilection donne, avec toutes les créatures,
à la Divinité “quoique excellentes et admirables, sont néanmoins si
infiniment inférieures au mérite infini de la bonté de Dieu qu’elles n’ont
aucune proportion avec Lui; et partant, quoiqu’elles contentent grandement la
sainte bienveillance, cependant elles ne l’assouvissent pas.”
Seul le Sauveur peut louer et glorifier correctement son Père
éternel de toutes les bénédictions que son amour filial peut lui fournir. Et
nous, nous ne pouvons plus qu’admirer: “Oh! Quel cantique du Fils pour le
Père! Oh! que ce cher Bien-aimé est beau entre tous les enfants des hommes! Oh!
que sa voix est douce, comme procédant des lèvres sur lesquelles la plénitude de
la grâce est répandue...” Lui est le parfum même, le baume répandu, et, au
sentir des bénédictions que le Sauveur lui donne, “Il s’écrie sans doute: Oh!
voici l’odeur des louanges de mon Fils comme l’odeur d’un champ plein de fleurs
que j’ai béni.” Seules les bénédictions que le Fils adresse au Père sont
divines car elles proviennent du Rédempteur qui est vrai Dieu.
Dieu provoque les âmes et donne la grâce requise pour le
louer. Mais seules les louanges du Rédempteur sont infinies. Seul le divin amour
du Bien-aimé fait entrevoir, à travers la paroi de son humanité, l’amour de la
Divinité pour l’humanité: “Oui Théotime, l’amour divin siégeant sur le Coeur
du Sauveur comme sur son trône royal regarde par la fente de son côté percé tous
les coeurs des enfants des hommes. Car ce Coeur, étant le roi des coeurs, tient
toujours les yeux sur les coeurs... et le Coeur du divin Amour voit toujours
clairement les nôtres et les regarde du haut de sa dilection, mais nous ne le
voyons pas.”[29]
1-3-Dieu veut que nous L’aimions
Le Coeur divin est amoureux de notre amour! Soit! et Il
déclare sa passion amoureuse pour nous et nous commande de L’aimer... “La
bonté divine anime toutes les âmes et encourage tous les coeurs à son amour,
sans qu’un homme quelconque soit caché à sa chaleur... Mais Dieu ne se contente
pas d’annoncer son extrême désir d’être aimé... Il va même de porte en porte,
heurtant et frappant, protestant que si quelqu’un ouvre, Il entrera chez lui et
soupera avec lui, c’est-à-dire, Il lui témoignera toute sorte de
bienveillance.... Il appelle l’âme: sus lève-toi, ma bien-aimée, dépêche-toi: et
Il met sa main dans la serrure pour voir s’Il pourrait ouvrir.”
[30]
Dieu est à la porte de nos coeurs, et par le bon exemple
donné par d’autres chrétiens, voici que Dieu appelle, éveille, et nous donne le
premier sentiment de la chaleur vitale de son Amour.
“Ô Jésus! que c’est un
plaisir délicieux de voir l’Amour céleste, qui est le soleil des vertus, quand
petit à petit, par des progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va
déployant sa clarté sur une âme.”
[31]
Dieu veut que nous L’aimions, mais d’où naît l’amour ?
“Notre
coeur humain produit bien naturellement certains commencements d’amour envers
Dieu; mais d’en venir jusques à L’aimer sur toutes choses, ce qui est la vraie
maturité de l’amour dû à cette suprême bonté, cela n’appartient qu’aux coeurs
animés et assistés de la grâce céleste, et qui sont en l’état de la sainte
charité.”
[32]
Nous avons vu plus haut comment de la complaisance naissaît
l’amour. L’amour se fait aussi par la correspondance et la proportion qui
unissent deux choses, autrement dit, la convenance: “La convenance qui cause
l’amour, ne consiste pas toujours en la ressemblance, mais en la proportion,
rapport ou correspondance de celui qui aime à la chose aimée, de telle sorte
qu’elles (ces deux choses) puissent recevoir mutuellement de la
perfection et devenir meilleures.”
[33]
Quand l’homme pense à Dieu, il sent une certaine émotion dans
son coeur, ce qui prouve que Dieu est Dieu du coeur humain.
La confiance que le coeur humain prend naturellement en Dieu,
provient “de la bonne convenance qu’il y a entre la divine bonté et notre
âme... Créés à l’image et ressemblance de Dieu... nous avons une extrême
convenance avec la divine Majesté... Mais outre cette convenance de similitude,
il y a une correspondance non pareille entre Dieu et l’homme, par leur
réciproque perfection; non que Dieu puisse recevoir aucune perfection de
l’homme, mais parce que, comme l’homme ne peut être perfectionné que par la
divine bonté, ainsi la Divine Bonté ne peut bonnement si bien exercer sa
perfection hors de soi qu’à l’endroit de notre humanité. L’un a grand besoin et
grande capacité de recevoir du bien, et l’autre grande abondance et grande
inclination pour en donner... C’est donc un doux et désirable rencontre
(sic)[34] que
celui de l’affluence et de l’indigence.”
[35]
Et à mesure que Dieu regarde notre âme, “notre âme
réciproquement regarde sa divine bonté plus attentivement et ardemment,
correspondant selon sa petitesse à tous les accroissements que cette souveraine
douceur fait de son divin Amour envers elle.”
[36]
Dieu a donné à l’homme une inclination naturelle pour
L’aimer. Bien que notre nature ait été dépravée par le péché, “la sainte
inclination d’aimer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la
lumière naturelle par laquelle nous connaissons que sa souveraine bonté est
aimable sur toutes choses; et il n’est pas possible qu’un homme pensant
attentivement à Dieu... ne ressente un certain élan d’amour que la secrète
inclination de notre nature suscite au fond du coeur.”
Au premier regard que l’homme jette sur Dieu,
“la
naturelle et première inclination d’aimer Dieu, qui était comme assoupie et
imperceptible, se réveille en un instant et à l’imprévu paraît, comme une
étincelle qui sort d’entre les cendres, laquelle, touchant notre volonté, lui
donne un élan de l’amour suprême dû au souverain et premier principe de toutes
choses.”
[37]
1-4-Quelques précisions sur ce que nous appelons “l’amour”
Il y a plusieurs espèces d’amour: “L”amour de
bienveillance par lequel nous aimons quelque chose pour son bien à elle”,
et l’amour de convoitise “par lequel nous aimons quelque chose pour le
profit que nous en tirons.”
Quand l’amour de bienveillance est exercé sans correspondance
de la part de la chose aimée, il s’appelle “amour de simple bienveillance;
quand il est avec mutuelle correspondance, il s’appelle amour d’amitié... Si
nous aimons simplement l’ami, sans le préférer aux autres, l’amitié est simple;
si nous le préférons, alors cette amitié s’appellera dilection, comme qui dirait
amour d’élection... Quand nous préférons et beaucoup un ami aux autres, alors
cette amitié s’appelle dilection d’excellence...
Mais si l’éminence de cette amitié est hors de proportion
et de comparaison, au-dessus de toute autre, alors elle sera dite dilection
incomparable, souveraine, suréminente, et en un mot, ce sera la charité,
laquelle est due à un seul Dieu... Ainsi, le nom de charité est demeuré à
l’amour de Dieu comme à la suprême et souveraine dilection.”
[38]
Dieu nous aime depuis toujours
– Dieu nous aime depuis toute éternité, et cela a été en
raison de sa miséricorde
par
laquelle Il nous a sauvés, ”par cette charité ancienne et même éternelle qui
a ému sa divine Providence de nous attirer à soi. Que si le Père ne nous eût
tirés, jamais nous ne fussions venus au Fils notre Sauveur, ni par conséquent au
salut.” À cause de notre déloyauté nous méritions d’être abandonnés de
Dieu...
Mais, l’éternelle charité de Dieu excite sa compassion et Le
provoque à nous retirer de notre malheur, “ce qu’Il fait en envoyant le vent
de sa très sainte inspiration, laquelle venant avec une douce violence dans nos
coeurs, elle les saisit et les émeut, relevant nos pensées et poussant nos
affections en l’air du divin amour.”
Nous dormions, hélas!, et c’est cette première émotion et
secousse que l’âme sent, quand Dieu l’éveille et l’excite à quitter le péché,
qui nous éveille. “C’est en sursaut et à l’imprévu que Dieu nous appelle et
réveille par sa très sainte inspiration. En ce commencement de la grâce céleste
nous ne faisons rien que sentir l’ébranlement que Dieu fait en nous, comme dit
Saint Bernard, mais sans nous.”
[39]
– Par-dessus tout, Dieu nous donne le saint Amour. Dieu nous
a tout donné, mais par dessus tout, nous avons reçu les biens surnaturels du
saint Amour. Si nous avons “quelque amour pour Dieu, à Lui en soit l’honneur
et la gloire, qui a tout fait en nous, et sans lequel rien n’a été fait...”
[40]
L’Amour donne à l’âme tous les bons mouvements qu’elle a.
“Quand le divin Amour règne dans nos coeurs, il assujettit royalement tous les
autres amours de la volonté, et par conséquent, toutes les affections... Qui
aura l’Amour de Dieu un peu abondamment n’aura plus ni désir, ni crainte, ni
espérance, ni courage, ni joie que pour Dieu, et tous ses mouvements auront leur
repos en ce seul Amour céleste.”
[41]
1-5-Dieu fait le nécessaire pour que nous L’aimions
– Et d’abord, Il nous donne la foi ”qui comprend un
commencement d’amour que notre coeur ressent envers le choses divines”
[42] car,
à la lumière de la foi, notre volonté sent la sainte chaleur de l’Amour céleste.
“Notre pauvre coeur ayant trouvé Dieu et reçu de Lui le premier baiser de la
sainte foi, il se fond par après en suavité d’Amour pour le bien infini qu’il
voit d’abord tout de suite en cette souveraine beauté.”
[43]
– Puis, quand la foi a montré à notre coeur le souverain
bien, notre cœur le désire et l’aime plus ardemment “car aussi sa bonté
est d’autant plus aimable et désirable qu’elle est plus disposée à se
communiquer. Or, par ce progrès, l’amour a converti son désir en espérance.”
[44]
– Notre Seigneur prend soin continuellement de la conduite de
ses enfants, “c’est-à-dire de ceux qui ont la charité, les faisant marcher
devant Lui, leur tendant la main dans les difficultés et les portant dans les
peines qu’Il voit leur être, autrement, insupportables.”
[45]
– L’amour est à l’origine de toutes les passions. “C’est
pourquoi c’est lui qui entre le premier dans le cœur, et parce qu’il pénètre et
perce jusqu’au fond de la volonté où il a son siège, on dit qu’il blesse le
cœur... C’est une sorte de blessure que Dieu lui-même fait quelquefois en l’âme
qu’Il veut grandement perfectionner. Car Il lui donne des sentiments admirables
et des attraits non pareils pour sa souveraine bonté, comme la pressant et
sollicitant de L’aimer.”
[46]
Tout
ce qui précède constitue en fait l’inclination naturelle que Dieu a mise en nous
pour l’aimer, et tout nous vient du secours et de la bonté paternelle de Dieu:
“L’inclination, Dieu s’en sert comme d’une anse, pour nous pouvoir plus
suavement prendre et retirer à soi, et semble que, par cette impression, la
divine Bonté tienne en quelque façon attachés nos coeurs comme des petits
oiseaux par un filet, par lequel Il puisse nous tirer quand il plaît à sa
miséricorde d’avoir pitié de nous... Dieu s’est réservé le droit de nous
reprendre à soi pour nous sauver, selon que la sainte et suave Providence le
requerra.
C’est pourquoi le grand prophète royal appelle cette
inclination non seulement lumière, parce qu’elle nous fait voir où nous devons
tendre, mais aussi joie et allégresse, parce qu’elle nous console en notre
égarement...”
[47]
– Dieu nous donne son bonheur et sa joie, une joie qui
déborde du coeur de Saint François de Sales quand il parle de l’union des
bienheureux avec Dieu: “O Jésus! quelle joie pour le coeur humain de voir la
face de la divinité, face tant désirée...
[48] Ah!
mon Dieu, au Ciel la divinité s’unira elle-même à notre entendement, sans
entremise d’espèce ni représentation quelconque; et elle s’appliquera et joindra
elle-même à notre entendement, se rendant tellement présente à lui que cette
intime présence tiendra lieu de représentation et d’espèce. Ô vrai Dieu, quelle
suavité à l’entendement humain d’être à jamais uni à son souverain objet,
recevant non sa représentation, mais sa présence... Bonheur infini dont nous
avons des arrhes au très Saint Sacrement de l’Eucharistie, festin perpétuel de
la grâce divine; car en lui nous recevons le Sang du Sauveur en sa Chair, et sa
Chair en son Sang, son Sang nous étant appliqué par sa Chair, sa substance par
sa substance à notre propre bouche corporelle... Il est vrai qu’ici cette faveur
nous est faite réellement, mais à couvert sous les espèces et apparences
sacramentelles...[49] O
Dieu! quelle joie nous aurons au Ciel, lorsque nous verrons le Bien-aimé de nos
coeurs, comme une mer infinie de laquelle les eaux ne sont que perfection et
bonté!”
[50]
– Enfin, Dieu nous a sauvés et rendus siens en nous envoyant
son Fils, le Rédempteur, “ce divin Rédempteur étendu sur la Croix comme sur
son bûcher d’honneur où Il meurt d’amour pour nous, mais d’un amour plus
douloureux que la mort même, ou d’une mort plus amoureuse que l’Amour même....
[51] car
notre divin Sauveur fut condamné comme criminel de lèse-Majesté divine et
humaine, battu, flagellé, bafoué et tourmenté avec une ignominie extraordinaire,
en sa vie naturelle mourant entre les plus cruels et sensibles tourments que
l’on puisse imaginer. En sa vie spirituelle, souffrant des tristesses, craintes,
épouvantements, angoisses, délaissements et oppressions intérieures, qui
n’eurent, ni n’en auront jamais de pareilles...”
[52]
1-6-Dieu nous attire irrésistiblement
Dieu nous aime, et Jésus le rappellera plus tard à
Marguerite-Marie en lui montrant son Coeur qui a tant aimé les hommes. Dieu veut
que, en retour, nous L’aimions, et pour cela Il a fait et continue de faire tout
le nécessaire.
Il nous inspire d’abord une crainte salutaire :“Notre
Seigneur, qui était venu pour nous apporter la loi d’Amour, ne laisse pas de
nous inculquer la crainte, laquelle provient de la connaissance naturelle que
Dieu nous a donnée de sa Providence et nous fait reconnaître combien nous
dépendons de la toute puissance souveraine, nous incitant à l’implorer et, se
trouvant en une âme fidèle, elle (la crainte) lui fait beaucoup de bien.”
[53]
Mais, par dessus tout, Dieu exerce sur chacun de nous un
attrait puissant, nous dévoilant ainsi l’immense amour de son Coeur amoureux des
hommes: “Notre Seigneur montrant le très aimable sein de son divin Amour à
l’âme dévote, il la tire toute à soi, la ramasse et, par manière de dire, Il
replie toutes les puissances de cette âme dans le sein de sa douceur plus que
maternelle; puis brûlant d’Amour, Il la serre, Il la joint, la presse et la
colle sur ses lèvres de suavité et sur sa douce poitrine, la baisant du saint
baiser de sa bouche.”
[54]
D’où la prière jaillie du coeur de Saint François de Sales:
“O Seigneur Jésus, mon aimant, soyez mon tire-coeur,
serrez, pressez et unissez à jamais mon esprit sur votre paternelle poitrine...
Ah! Seigneur, puisque votre Coeur m’aime, que ne me ravit-il à soi, puisque je
le veux bien? Tirez-moi et je courrai à la suite de vos attraits pour me jeter
entre vos bras paternels et n’en bouger jamais dans les siècles des siècles.
Amen!”
[55]
Car Dieu, Père de toute lumière, souverainement bon et beau,“par
sa beauté attire notre entendement à Le contempler, et par sa bonté il attire
notre volonté à L’aimer... Il répand son amour dans notre volonté... L’Amour
nous provoquant à la contemplation et la contemplation à l’amour, il suit que
l’extase, le ravissement, dépend totalement de l’Amour, car c’est l’Amour qui
porte l’entendement à la contemplation et la volonté à l’union.”
[56]
Devant
un tel Amour, celui que Dieu nous porte, il nous est impossible de ne pas
aimer Dieu.“Une goutte de cet Amour vaut mieux, a plus de force et mérite
plus d’estime que tous les autres amours qui jamais puissent être dans les
coeurs des hommes et parmi les choeurs d’anges. Car, tandis que cet amour vit,
il règne et tient le sceptre sur toutes affections, faisant préférer Dieu en sa
volonté à toutes choses indifféremment, universellement et sans réserve.”
[57]
Cela, c’est l’amour vrai, celui qui fait dire à Saint
François de Sales: “Un trésor ne suffit pas au gré de notre divin ami; mais
Il veut que nous ayons tant de trésors que notre trésor soit composé de
plusieurs trésors, c’est-à-dire, Théotime, qu’il faut avoir un désir insatiable
d’aimer Dieu, pour joindre toujours dilection à dilection.... Ô coeur de mon
âme, qui es créé pour aimer le bien infini, quel amour peux-tu désirer sinon cet
Amour qui est le plus désirable de tous les amours? Hélas! ô âme de mon coeur,
quel désir peux-tu aimer sinon le plus aimable de tous les désirs? O amour des
désirs sacrés, ô désirs du saint Amour! Oh! que j’ai convoitise de désirer vos
perfections!”
[58]
Dès lors, Dieu, par son Amour agit sur notre volonté
“puisque l’amour est le plus pressant docteur et solliciteur pour persuader au
coeur qu’il possède l’obéissance aux volontés et intentions du Bien-Aimé.”[59] Le
coeur rempli d’Amour de Dieu aime les commandements et les trouve agréables.
En effet, “la loi du Sauveur, qui est le vrai Agneau chaste, est une charge
qui délasse, qui soulage, et recrée les coeurs qui aiment sa divine Majesté....
Le divin Amour nous rend donc conformes à la volonté de Dieu et nous fait
soigneusement observer ses commandements en leur qualité de désir absolu de sa
divine Majesté.”
[60]
Que de suavités l’âme peut alors trouver en l’amour des
saints commandements de Dieu! “Car l’âme qui aime est tellement transformée
en la volonté divine qu’elle mérite plutôt d’être nommée volonté de Dieu
qu’obéissante ou sujette à la volonté divine... qui devient sa volonté à elle.”
[61]
Il y a encore autre chose. Il ne faut surtout pas oublier que
Dieu a envoyé son Fils pour nous sauver, et que notre rédemption s’est faite
par la Croix, la Croix de Jésus qu’il nous faut chérir et embrasser de toute
notre dilection.[62]
Dès lors, nous pouvons nous écrier avec François de Sales:
“Qui désire ardemment l’amour, aimera bientôt avec ardeur. O Dieu! qui nous fera
la grâce que nous brûlions de ce désir, qui est le désir des pauvres et la
préparation de leur coeur, que Dieu exauce volontiers... Qui bien désire la
dilection, bien la cherche; qui bien la cherche, bien la trouve; qui bien la
trouve, il a trouvé la source de la vie, de laquelle il puisera le salut du
Seigneur. Crions nuit et jour Théotime: venez, ô Saint-Esprit, remplissez les
coeurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre Amour? O Amour céleste!
Quand comblerez-vous mon âme?”
[63]
1-7-Dieu veut que nous L’aimions. Nous L’aimons. Mais, au juste, qu’est Dieu
réellement pour nous?
Dieu nous a donné la vie; Il est pour nous Providence, et
Miséricorde. Il est aussi le Rédempteur. “Il nous a rendus siens par le
Baptême, et nous a nourris tendrement selon le coeur et selon le corps, par un
Amour incompréhensible; et pour nous acquérir la vie, Il a supporté la mort, et
nous a nourris de sa propre Chair et de son propre Sang... Ce divin Rédempteur
étendu sur la Croix... meurt d’amour pour nous, mais d’un Amour plus douloureux
que la mort même, ou d’une mort plus amoureuse que l’amour même.”
[64] Par
sa Providence, Dieu pourvoit à tous nos besoins puisque
“c’est l’acte par
lequel Dieu peut fournir aux hommes et aux anges les moyens nécessaires ou
utiles à leur fin... Cette Providence touche tout, règne sur tout et réduit tout
à sa Gloire.”
[65]
Donc, la Providence pourvoit aussi à nos besoins spirituels,
et ses grâces sont, elles aussi, variées à l’infini: “... Puisque la beauté
du monde requiert la variété, il faut qu’il y ait des différentes et inégales
perfections dans les choses, et que l’une ne soit pas l’autre... C’en est de
même dans les choses surnaturelles: chaque personne a son don; un ainsi, et
l’autre ainsi, dit le Saint-Esprit... L’Église est un jardin diapré de fleurs
infinies; il y en faut donc de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de
diverses odeurs et en somme de différentes perfections.”
[66]
Toutes ces pièces diversifiées ont leur usage propre,
“ou
pour faire paraître la très sainte justice de Dieu, ou pour manifester la
triomphante miséricorde de sa bonté, comme par une sonnerie de louanges... Son
Amour envers nous est un abîme incompréhensible: c’est pourquoi il nous a
préparé une riche suffisance, ou plutôt une riche affluence de moyens propres
pour nous sauver... sa sagesse souveraine ayant, par son infinie science, prévu
et connu tout ce qui était requis à cet effet.”
[67]
Dieu connaît bien notre faiblesse, aussi sa Providence nous
a-t-elle donné une sainte crainte, que François de Sales appelle “crainte
servile” jusqu’à ce que nous ayons enfin acquis la charité parfaite: “Tandis
que la Providence divine fait la broderie des vertus et l’ouvrage de son Saint
Amour en nos âmes, elle y laisse toujours la crainte servile ou mercenaire,
jusques à ce que la charité étant parfaite, elle ôte cette aiguille piquante.”
[68]
En effet, “les éclairs, tonnerres, foudres, tempêtes,
inondations, tremblements de terre et autres tels accidents inopinés excitent
même les plus indévots à craindre Dieu...” Il sont d’ailleurs appelés “voix
du Seigneur” ou “paroles du Seigneur” par le psalmiste. Cette crainte servile
est “un effet d’une très bonne cause, et cause d’un très bon effet, car elle
provient de la connaissance naturelle que Dieu nous a donnée de sa Providence et
nous fait reconnaître combien nous dépendons de la toute puissance souveraine,
nous incitant à l’implorer et, se trouvant en une âme fidèle, elle lui fait
beaucoup de bien.”
[69]
Par sa Miséricorde, Dieu regarda notre nature humaine et la
prit en pitié. “Sa Miséricorde a été plus salutaire pour racheter la race des
hommes que la misère d’Adam avait été vénéneuse pour la perdre... La faveur
céleste prend plaisir de convertir toutes ces misères au plus grand profit de
ceux qui l’aiment... Sa miséricorde, comme une huile sacrée, se tient au-dessus
du jugement, et ses misérations (sic) surmontent toutes ses oeuvres.”
[70] Dieu
ne délivre personne de la damnation sinon par sa Miséricorde gratuite, par
Jésus-Christ Notre Seigneur.”
[71]
La
Miséricorde de Dieu va encore beaucoup plus loin: “elle convertit et gratifie
ordinairement les âmes en une manière si douce, si suave et délicate, qu’à peine
aperçoit-on son mouvement; et néanmoins, il arrive quelquefois que cette bonté
souveraine... comme un fleuve enflé et pressé de l’affluence de ses eaux qui
débordent... fasse une effusion de grâces si impétueuse, quoiqu’amoureuse, qu’en
un moment elle détrempe et couvre toute une âme de bénédictions, afin de faire
paraître les richesses de son Amour... La grâce a des forces non pour forcer,
mais pour allécher le coeur; elle a une sainte violence non pour violer notre
liberté, mais pour la rendre amoureuse; et elle agit si fortement et si
suavement que notre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante
action; elle nous presse, mais elle n’oppresse pas notre franchise (liberté)...
tant la main de Dieu est aimable au maniement de notre coeur, tant elle a de
dextérité pour nous communiquer sa force sans nous ôter notre liberté et pour
nous donner le mouvement de son pouvoir sans empêcher celui de notre vouloir
ajustant sa puissance à sa suavité...”
[72]
Nous devons avoir une extrême complaisance de voir comment
Dieu exerce sa Miséricorde, “car sa justice et sa Miséricorde sont également
aimables et admirables;.. Ainsi, la mort, les afflictions, les sueurs, les
travaux dont notre vie déborde... sont les peines du péché; mais, par sa douce
Miséricorde, ce sont aussi des échelons pour monter au Ciel.”
[73]
Ayant contemplé la Miséricorde divine, François de Sales peut
prier: “O bonté d’infinie douceur, que votre volonté est aimable! Que vos
faveurs sont désirables! Vous nous avez créés pour la vie éternelle et votre
Coeur Sacré, comme le coeur maternel rempli d’un amour incomparable, abonde en
lait de miséricorde, soit pour pardonner aux pénitents, soit pour perfectionner
les justes.”
[74]
L’action de Dieu en nous. La grâce du recueillement
Dieu perfectionne les justes, pour les remplir toujours
davantage de son Amour, les transformer en Lui, et les conduire à l’union avec
Dieu. Dieu leur donne d’abord la grâce du recueillement, lequel “ne gît pas
en notre volonté, mais advient quand il plaît à Dieu de nous faire cette
grâce...
Il arrive quelquefois que Notre Seigneur répande
imperceptiblement au fond du coeur une certaine suavité qui témoigne sa
présence, et alors les puissances, et même les sens extérieurs de l’âme, par un
certain secret consentement, se retournent du côté de cette intime partie où est
le très aimable et très cher Époux... Notre Seigneur retire ainsi à soi
toutes les facultés de notre âme, lesquelles se ramassent autour de Lui comme en
leur objet très désirable...
Ce recueillement se fait par l’amour qui, sentant la
présence du Bien-Aimé par les attraits qu’Il répand au milieu du coeur, ramasse
et rapporte toute l’âme vers Lui par une très aimable inclination, par un très
doux contournement et par un délicieux repli de toutes les facultés du côté du
Bien-aimé qui les attire à soi par la force de la suavité.”
[75]
O Dieu éternel, quel mystère quand vous manifestez votre
présence par les parfums délicieux que vous jetez dans nos coeurs! “Alors
toutes les puissances de nos âmes entrent en un agréable repos, avec un
apaisement si parfait qu’il n’y a plus aucun sentiment que celui de la volonté,
laquelle, comme l’odorat spirituel, demeure doucement engagée à sentir sans s’en
apercevoir, le bien incomparable d’avoir son Dieu présent.”
[76]
1-8-L’action de Dieu en nous, nous conduit à l’union à Dieu, et transforme
nos âmes
Dieu présent peut agir et nous unir à Lui,” car nulle âme
ne peut s’unir à Dieu si
Dieu ne
va à elle; et
nulle âme ne peut aller à Dieu si elle n’est tirée par Lui.”[77] Notre
Seigneur pria son Père pour que tous ses disciples soient un, comme Lui et le
Père étaient UN.
L’âme juste peut devenir épouse de Notre Seigneur et être
aussi très étroitement unie à son Seigneur. D’abord par la puissance de la
Charité: “Dieu nous ayant donné sa Charité, et par elle la force... son Amour
ne Lui permet pas de nous laisser aller seuls; mais iI le fait mettre en chemin
avec nous, iI le presse et sollicite son Coeur de solliciter et pousser le nôtre
à bien employer la sainte Charité.”[78]
Dès lors, avec la Charité, l’âme va rapidement se
transformer.“A force de se plaire en Dieu, on devient conforme à Dieu, et
notre volonté se transforme en celle de la divine Majesté par la complaisance
qu’elle y prend... La complaisance sacrée nous transforme en Dieu que nous
aimons; et à mesure qu’elle est plus grande, la transformation est plus
parfaite...
L’amour est le plus pressant docteur et solliciteur pour
persuader au coeur qu’il possède l’obéissance aux volontés et intentions du
Bien-aimé... Quiconque se plaît véritablement en Dieu, désire de plaire
fidèlement à Dieu et, pour lui plaire, de se conformer à Lui.”[79]
Nos coeurs ont soif de Dieu, une soif qui ne peut être
étanchée que par Lui-même. Une soif qui ne sera vraiment et totalement étanchée
qu’au ciel: “O Jésus! quelle joie pour le coeur humain de voir la face de la
Divinité, face tant désirée, bien plus! face, l’unique désir de nos âmes!...
Quelle union de notre coeur à Dieu là-haut au Ciel, où, après ces désirs infinis
du vrai bien, jamais assouvis en ce monde, nous en trouverons la vivante et
puissante source!...”
Quelle joie alors pour notre âme, toute haletante de la soif
extrême du vrai bien, quand elle rencontrera la source inépuisable de la
Divinité: “O vrai Dieu, quelle sainte et suave ardeur à s’unir et joindre à
ces mamelles fécondes de la toute bonté, ou pour être tout abîmée (l’âme)
en elles, ou afin qu’elle vienne toute en nous!”
[80]
Nous contemplerons alors Dieu comme notre fontaine de la
béatitude et de la vie éternelle, nous contemplerons, non par la foi comme
maintenant, mais “nous Le verrons par la lumière de gloire dans laquelle nous
serons plongés et abîmés en elle... Dieu répandra dans notre entendement la
lumière sacrée de gloire qui lui fera jour dans cet abîme de lumière
inaccessible, afin que par la clarté de la gloire nous voyions la clarté de la
divinité.”[81]
L’amour domine la volonté
La volonté gouverne nos facultés.“Elle a du pouvoir sur
l’entendement et sur la mémoire,... non par force, mais par autorité, en sorte
qu’elle n’est pas toujours infailliblement obéie...”
Si nous n’y prenons garde, notre volonté peut être dominée
par nos mauvaises passions: “Avant que tu fasses le péché, tant que le péché
n’est pas encore en ton consentement mais seulement en ton sentiment,
c’est-à-dire qu’il est encore en ton appétit et non en ta volonté, ton appétit
est sous toi, et tu le maîtriseras... Avant que ta volonté consente à l’appétit,
elle domine sur lui, mais, après le consentement, elle devient son esclave.”
[82]
L’amour est la première -et même le principe et l’origine- de
toutes les passions. “C’est pourquoi c’est lui qui entre le premier dans le
coeur, et parce qu’il pénètre et perce jusqu’au fond de la volonté où il a son
siège, on dit qu’il blesse le coeur... Parlant de l’Amour sacré, il y a en sa
pratique une sorte de blessure que Dieu lui-même fait quelquefois en l’âme qu’Il
veut grandement perfectionner. Car Il lui donne des sentiments admirables et des
attraits non pareils pour sa souveraine bonté, comme la pressant et sollicitant
de L’aimer, et alors elle s’élance de force comme pour voler plus haut vers son
divin objet; mais demeurant courte parce qu’elle ne peut pas tant aimer comme
elle désire, ô Dieu! elle sent une douleur qui n’a point d’égale...
Le cœur amoureux de son Dieu, désirant infiniment d’aimer
voit bien que néanmoins il ne peut ni assez aimer ni assez désirer... Désirant
d’aimer, il reçoit de la douleur; mais aimant à désirer, il reçoit de la
douceur...”
[83]
Souvenons-nous que c’est toujours l’amour qui domine la
volonté: “L’amour étant la première complaisance, il précède le désir,...
il précède la délectation,... il précède l’espérance,... Il précède la haine,
car nous ne haïssons le mal que pour l’amour que nous avons envers le bien... La
droite volonté est l’amour bon, la volonté mauvaise est l’amour mauvais,
c’est-à-dire en un mot, que l’amour domine tellement en la volonté qu’il la rend
toute telle qu’il est...
La volonté
change aussi de qualité selon l’amour qu’elle épouse... La volonté n’aime qu’en
voulant aimer, et de plusieurs qui se présentent à elle, elle peut s’attacher à
celui que bon lui semble... Elle est maîtresse sur les amours... et demeure
asservie à celui qu’elle choisit. Pendant qu’un amour vit en la volonté, il y
règne et elle demeure soumise à ses mouvements... Pour faire vivre et régner
l’Amour de Dieu en nous, nous devons amortir l’amour-propre, et si nous ne
pouvons l’anéantir entièrement, au moins nous devons l’affaiblir en sorte qu’il
n’y règne plus.”
[84]
1-9-L’amour, c’est la charité
La charité, c’est d’abord une amitié, mais“une amitié
vraie car elle est réciproque. Dieu ayant aimé éternellement quiconque L’a aimé,
L’aime ou L’aimera temporellement. Elle est déclarée et reconnue mutuellement,
attendu que Dieu ne peut ignorer l’amour que nous avons pour Lui, puisque
Lui-même nous le donne... Nous sommes en perpétuelle communication avec Lui, qui
ne cesse de parler à nos coeurs par inspirations, attraits et mouvements
sacrés...
Cette amitié de dilection, n’est pas un amour que les
forces de la nature ni humaine ni angélique puissent produire, mais le
Saint-Esprit le donne et le répand en nos coeurs... La charité, donc, est un
amour d’amitié, une amitié de dilection de préférence, mais de préférence
incomparable, souveraine et surnaturelle, laquelle est comme un soleil en toute
l’âme, pour embellir de ses rayons, en toutes les facultés spirituelles pour les
perfectionner, en toutes les puissances pour les modérer, mais en la volonté
comme en son siège, pour y résider et lui faire chérir et aimer son Dieu sur
toutes choses. Oh! que bienheureux est l’esprit dans lequel cette sainte
dilection est répandue, puisque tous biens lui arrivent pareillement avec elle.”
[85]
La charité, c’est aussi et nécessairement, l’amour pour le prochain
L’amour de Dieu conduit nécessairement à l’amour du prochain.”La
même charité qui produit les actes de l’amour de Dieu produit aussi ceux de
l’amour du prochain... Une même dilection s’étend à chérir Dieu et le prochain.
Car aimer le prochain par charité, c’est aimer Dieu en l’homme, ou l’homme en
Dieu; c’est chérir Dieu seul pour l’amour de Lui-même et la créature pour
l’amour de Lui...
Notre prochain, Dieu l’a formé comme nous à son image et
ressemblance.
“C’est pourquoi non seulement le divin Amour commande
maintes fois l’amour du prochain, mais il le produit et répand lui-même dans le
coeur humain, comme sa ressem-blance et son image... L’amour sacré de l’homme
envers l’homme est la vraie image de l’amour céleste de l’homme envers Dieu...
Ainsi, le comble de l’Amour de la divine bonté du Père céleste consiste en la
perfection de l’amour de nos frères.”
[86]
1-10-Les âmes privilégiées
Comme tous les mystiques, François de Sales s’est arrêté, ou
plutôt a été arrêté
par la
volonté divine sur l’Amour de prédilection que le Seigneur a pour les âmes qu’Il
s’est choisies de toute éternité: ces âmes sont souvent appelées des âmes
privilégiées; il convient de rappeler que toutes les âmes sont les privilégiées
de Dieu pour remplir les missions qu’Il leur destine et auxquelles elles sont
appelées de toute éternité.
Il est impossible de contempler l’Amour de Dieu sans
rapporter ici quelques paroles de François de Sales concernant les âmes
privilégiées.
Tout d’abord en ce qui concerne la manière dont s’exerce la
Miséricorde de Dieu en faveur des âmes pécheresses, c’est-à-dire nous tous:
“Il faut donner un rang particulier à ces âmes
privilégiées dans lesquelles Dieu s’est plu d’exercer non la seule affluence
mais l’inondation, et s’il faut ainsi dire, non la seule libéralité et effusion,
mais la prodigalité et profusion de son Amour...”
La justice divine doit s’exercer, parfois sévèrement, mais
“sa Miséricorde convertit et gratifie ordinairement les âmes en une manière si
douce, si suave et délicate qu’à peine aperçoit-on son mouvement; et néanmoins,
il arrive quelquefois que cette bonté souveraine, surpassant ses rivages
ordinaires, comme un fleuve enflé et pressé de l’affluence de ses eaux, et qui
se déborde dans la plaine, elle fait une effusion de ses grâces si impétueuse
quoiqu’amoureuse, qu’en un moment elle détrempe et couvre toute une âme de
bénédictions, afin de faire paraître les richesses de son amour... Ainsi, sa
Miséricorde fait l’exercice de sa libéralité par voie ordinaire sur le commun
des hommes, et sur quelques-unes aussi par des moyens extraordinaires.”
[87]
Quelle est donc l’action de la charité répandue sur ceux qui
sont consacrés au service de Dieu? “Le motif de la divine charité répand une
influence de perfection particulière sur les actions vertueuses de ceux qui se
sont spécialement dédiés à Dieu pour le servir à jamais. Tels sont les évêques
et les prêtres qui, par une consécration sacramentelle et par un caractère
spirituel qui ne peut être effacé, se vouent, comme serfs stigmatisés et
marqués, au perpétuel service de Dieu. Tels les religieux qui, par les voeux,
solennels ou simples, sont immolés à Dieu en qualité d’hostie vivante et
raisonnable. Tels tous ceux qui se rangent aux congrégations pieuses
(expression prise dans son sens du 16ème siècle) dédiées à jamais à la Gloire
divine. Tels tous ceux encore qui, à dessein, se procurent de profondes et
puissantes résolutions de suivre la volonté de Dieu, faisant pour cela des
retraites de quelques jours afin d’exciter leurs âmes, par divers exercices
spirituels, à l’entière réformation de leur vie.”
[88]
2
Le cœur de Jésus
Le Cœur de Jésus se révèle d’abord durant la Passion:
“Représentons-nous le
doux
Jésus chez Pilate où,
pour l’amour de nous, les gens d’armes ministres de la
mort, le dévêtirent de ses habits l’un après l’autre et, non contents de cela,
lui ôtèrent encore sa chair, la déchirant à coups de verges et de fouets, comme
ensuite son âme fut dépouillée de son corps et le corps de sa vie, par la mort
qu’il souffrit sur la Croix. Mais, trois jours passés, par sa sainte
Résurrection, l’âme se revêtit de son corps glorieux et le corps de sa chair
immortelle... L’Amour fit tout cela.”
[89]
Car Jésus est venu, par amour, pour nous sauver, nous
délivrer du péché, et nous rendre la vie: “Vous nous avez créés pour la vie
éternelle et votre Coeur sacré, comme le coeur maternel rempli d’un Amour
incomparable, abonde en lait de miséricorde, soit pour pardonner aux pénitents,
soit pour perfectionner les justes.”
[90]
2-1-Une contemplation amoureuse
Pour parler de l’Amour de Jésus, de sa charité à notre égard,
pour parler du Coeur de Jésus sans toutefois le nommer, Saint François de Sales
est intarissable, et il est impossible de ne pas s’arrêter longuement sur une
telle contemplation amoureuse. “La charité de Jésus-Christ nous presse, elle
nous force et violente par son infinie douceur, pratiquée en tout l’ouvrage de
notre rédemption, dans lequel est apparu la bénignité et l’Amour de Dieu envers
les hommes; car qu’est-ce que ce divin Ami ne fit pas en matière d’amour?
1° Il nous aima d’amour de complaisance car ses délices
furent d’être avec les enfants des hommes et d’attirer l’homme à soi, se rendant
homme Lui-même.
2° Il nous aima d’amour de bienveillance, jetant sa propre
Divinité en l’homme en sorte que l’homme fût Dieu.
3° Il s’unit à nous par une conjonction incompréhensible, en
laquelle il adhéra, et se serra à notre nature, si fortement, indissolublement
et infiniment, que jamais rien ne fut si étroitement joint et pressé à
l’humanité, qu’est maintenant la très sainte Divinité, en la personne du Fils de
Dieu.
4° Il s’écoula tout en nous et fondit sa grandeur pour la
réduire à la forme et figure de notre petitesse; d’où il est appelé source d’eau
vive, rosée et pluie du ciel.
5° Il s’est en quelque sorte quitté Soi-même, Il s’est
renoncé Soi-même, Il s’est épuisé de sa grandeur et de sa gloire, il s’est démis
du trône de son incompréhensible Majesté, et Il s’est anéanti Soi-même pour
venir à notre humanité, nous remplir de sa divinité, nous combler de sa bonté,
nous élever à sa dignité et nous donner le divin être d’enfant de Dieu... Celui
qui habitait en Soi-même habite maintenant en nous... et Celui qui éternellement
n’avait été que Dieu sera éternellement à jamais encore homme, tant l’amour de
l’homme a ravi Dieu...
6° Il admira souvent par dilection, comme il fit le Centenier
et la Cananéenne.
7° Il contempla le jeune homme qui avait jusqu’à l’heure
gardé les commandements...
8° Il prit une amoureuse quiétude en nous... dans le sein de
sa mère, et en son enfance.
9° Il a eu des tendretés admirables envers les petits enfants
qu’Il prenait dans ses bras... envers Marthe et Magdeleine, envers Lazare qu’Il
pleura, comme sur la cité de Jérusalem.
10° Il fut animé d’un zèle sans égal envers notre nature
humaine...
11° L’Amour qu’Il nous portait Le pressait afin de nous voir
délivrés par sa mort, de la mort éternelle...
12° Enfin, Théotime, ce divin Sauveur mourut entre les
flammes et ardeurs de la dilection, à cause de l’infinie charité qu’Il avait
envers nous et par la force et vertu de l’Amour; c’est-à-dire, Il mourut en
l’Amour, par l’Amour, pour l’amour de l’Amour... O Dieu, quel brasier pour nous
enflammer à faire les exercices du saint amour pour le Sauveur tout bon, voyant
qu’Il les a si amoureusement pratiqués pour nous qui sommes si mauvais! Cette
charité donc de Jésus-Christ nous presse.”
[91]
2-2-Le Roi des cœurs
L’amour divin siège sur le Coeur du Sauveur comme sur
un trône royal et regarde, par la fente de son côté percé tous les enfants des
hommes.“Car ce Coeur, étant le roi des coeurs, tient toujours ses yeux sur les
coeurs...et le divin Amour de ce Coeur, ou plutôt ce Coeur du divin Amour voit
toujours clairement les nôtres et les regarde des yeux de sa dilection, mais
nous ne le voyons pas... car si nous le voyions, nous mourrions d’amour pour
lui...”
Et ce Coeur dit à chaque âme: “Viens, ma Bien-aimée
toute chère...viens considérer mon Coeur en la caverne de l’ouverture de mon
côté, qui fut faite lorsque mon Corps, comme une maison réduite en masure, fut
si pieusement démoli sur l’arbre de la Croix.”
[92]
Tous les mystiques ont parlé du Coeur du Seigneur avec les
comparaisons qui parlaient le mieux à leur coeur, même si ces comparaisons nous
étonnent parfois ou nous semblent désuètes. Pour François de Sales: “Le Coeur
du Sauveur, vraie perle orientale, uniquement unique et de prix inestimable,
jeté au milieu d’une mer d’aigreurs incomparables au jour de sa Passion, se
fondit en soi-même, se résolut, défit et écoula en douleur sous l’effort de tant
d’angoisses mortelles; mais l’amour, plus fort que la mort, amollit, attendrit
et fait fondre les coeurs encore bien plus promptement que toutes les autres
passions... et comme l’Époux avait répandu son Amour en son âme dans le coeur de
l’épouse, aussi l’épouse réciproquement verse son âme dans le Coeur de
l’Époux...”
[93]
2-3-Jésus et Marie
Il est impossible de parler de l’Amour de Dieu qui nous
révèle le Coeur de Jésus et, en conséquence, le Coeur de Dieu, sans dire
quelques mots des relations existant entre Marie et son Fils, relations qui nous
révèlent aussi la profondeur du Coeur de Dieu et de son Amour pour ses créatures
humaines et de l’amour que ces dernières devraient lui rendre en échange. Marie
“est la Mère de belle dilection, c’est-à-dire la plus aimable comme la plus
aimante, et la plus aimée. Mère de cet unique Fils, qui est aussi le plus
aimable, le plus aimant et le plus aimé Fils de cette unique mère...”
[94]
Aussi, le coeur de la Vierge Mère “demeura-t-il
perpétuellement enflammé du Saint amour qu’elle reçut de son Fils.”
Dieu destina à sa Sainte Mère une faveur digne de l’amour
d’un Fils: il voulut que sa Rédemption lui fût appliquée préventivement. “De
cette manière Dieu détourna de sa glorieuse Mère toute captivité, lui donnant le
bonheur des deux états de la nature humaine, puisqu’elle eut l’innocence que le
premier Adam avait perdue, et jouit excellemment de la rédemption que le second
lui acquit... Rédemption admirable, chef-d’oeuvre du Rédempteur et la première
de toutes les rédemptions, par laquelle le Fils, d’un Coeur vraiment
filial,...la préserva non seulement du péché, comme les anges, mais aussi de
tout péril du péché...”
[95]
Et cet amour maternel si pur, “le plus pressant, le plus
actif, le plus ardent de tous, amour infatigable et insatiable, que ne devait-il
pas faire dans le coeur d’une telle mère, et pour le Coeur d’un tel Fils?” Il
devait inévitablement l’associer à la Passion du Fils.“La douleur du Fils fut
alors une épée tranchante qui passa au travers du coeur de la Mère; car ce coeur
de Mère était collé, joint et uni à son Fils d’une union si parfaite que rien ne
pouvait blesser l’un sans blesser l’autre.”
[96]
2-4-Le Coeur de Dieu
“Le Coeur de Dieu est si abondant en Amour, son bien infini
est si fort que tous le peuvent posséder sans qu’un chacun pour cela le possède
moins, cette infinité de bonté ne pouvant être épuisée quoiqu’elle remplisse
tous les esprits de l’univers; car après que tout en est comblé, son infinité
lui demeure toujours tout entière sans diminution quelconque...”
De la même manière que le soleil regarde une rose comme si
elle était seule, ainsi “Dieu ne répand pas moins son Amour sur une âme, encore
qu’Il en aime une infinité d’autres, comme s’Il n’aimait que celle-là seule, la
fore de sa dilection ne diminuant point par la multitude des rayons qu’elle
répand mais demeurant toujours toute pleine de son immensité.”
[97]
L’Amour de Dieu est l’amour sans égal parce que la bonté de
Dieu est la bonté sans pareille. Dieu est le seul Seigneur et sa bonté est
infiniment éminente, au-dessus de toute bonté. Nous devons donc L’aimer de cet
amour de suprême dilection que Dieu met en nos coeurs. “C’est cette suprême
dilection qui met Dieu en telle estime dedans nos âmes, et fait que nous prisons
si hautement le bien de lui être agréable, que nous le préférons et
affectionnons sur toutes choses... Quiconque aime Dieu de cette sorte...
préférera la bonne grâce de Dieu à toutes choses et sera toujours prêt à quitter
tout l’univers pour conserver l’amour qu’il doit à la divine bonté... C’est
l’Amour d’excellence ou l’excellence de l’amour qui est commandé à tous les
mortels en général et à chacun d’eux en particulier, dès lors qu’ils ont le
franc usage de raison, Amour suffisant pour chacun et nécessaire à tous pour
être sauvé.”
[98]
3
Et en guise de conclusion
Ce qui frappe surtout quand on lit les œuvres de Saint
François de Sales et spécialement son Traité de l’Amour de Dieu, c’est la joie
et le bonheur qui y sont renfermés. François de Sales aime Dieu, d’un amour de
préférence, d’un amour total. François de Sales est amoureux de Dieu, et cet
amour le rend heureux. Dieu aime François, et François aime Dieu, et cet amour
que François veut partager à ses Visitandines et aux âmes dévotes, cet amour de
François pour Dieu est une vraie poésie.
François de Sales, évêque de Genève, diocèse difficile, ne
disposait que de très peu de temps pour écrire, et il en souffrait. Obligé
d’aller à l’essentiel, il se devait de délaisser la poésie qui chante l’Amour de
Dieu pour ne s’exprimer qu’en prose. Il n’est pas question de prendre la place
de François de Sales, c’est impossible... Mais pourquoi ne pas essayer, avec nos
mots à nous, nos expressions du XXI ème siècle, mais avec le cœur de François,
et avec tout son amour, pourquoi ne pas exprimer ce qu’aimer Dieu veut dire pour
nous. Oui, essayons, et imaginons que c’est Saint François de Sales qui
contemple l’Amour du Cœur de Jésus.
Aimer!
Aimer !
Je
suis tellement émerveillé par l’Amour que Dieu nous donne, je suis tellement
émerveillé de Dieu, émerveillé de l’Amour, l’Amour de Dieu, l’Amour qu’est Dieu,
l’Amour qui est la substance de Dieu, l’Amour qui est l’Être même de Dieu, que
je ne peux m’empêcher de méditer encore sur l’Amour pour mieux Le contempler,
pour mieux L’aimer.
Mon Dieu, je Vous contemple, Dieu-Amour, je Vous contemple
mon Dieu, je Vous contemple et je Vous aime. Je Vous aime d’un pauvre amour,
d’un amour à ma taille, d’un amour à mon échelle, mais d’un amour qui me comble,
car cet amour vient de Vous. C’est Vous mon Dieu, c’est Vous Jésus qui me donnez
l’Amour avec lequel je Vous aime.
C’est Vous mon Dieu qui m’avez aimé le premier, je ne sais
pas pourquoi. Vous m’avez aimé parce que Vous avez fait les hommes pour Vous. En
les créant, vous les aimiez, déjà. En les façonnant à votre image Vous pensiez
qu’un jour ils feraient vos délices... Un jour de votre éternité, l’éternel
Aujourd’hui de votre éternité, les hommes enfin revenus à Vous, revenus à
l’Amour, à votre Amour, Vous aimeraient d’amour et feraient votre joie, et
feraient vos délices.
Vous nous aimez Seigneur, Vous nous avez faits pour çà, pour
être aimés de Vous. Et nous Vous aimerons, c’est sûr, car Vous voulez que nous
Vous aimions: c’est notre liberté, notre vraie liberté, celle qui est d’amour,
qui dit “oui” à l’Amour. Et nous serons en Vous, et nous vivrons en Vous, et
nous ne Vous quitterons plus, jamais. Le ciel, c’est cela, car le Ciel c’est
l’Amour.
Je Vous contemple Jésus, et j’essaie de comprendre ce que
c’est que l’Amour, l’Amour véritable, l’Amour dont Vous nous aimez, l’Amour que
Vous nous partagez, l’Amour qui est Vous. L’Amour qui fait que l’on devient un
peu Vous quand on Vous aime vraiment.
Aimer! Aimer, c’est avoir du plaisir, de la joie, un bonheur
infini à demeurer ensemble. Aimer, c’est partager ce qu’on est avec l’autre que
l’on aime. L’amour c’est un échange permanent de ce qu’est l’un avec tout ce
qu’est l’autre. Aimer c’est vouloir devenir l’autre. C’est penser comme lui,
c’est vouloir comme lui, c’est aller avec lui dans la même direction, c’est
partager le même bonheur, parfois les mêmes peines ou les mêmes soucis...
Aimer, c’est tout donner pour tout recevoir. Aimer c’est
devenir l’autre tout en restant soi-même, car nul ne peut aimer s’il n’a pas su
garder son “être”, l’être qu’il est et qui fait qu’il est aimé. On n’aime pas un
fantôme, un ectoplasme. On n’aime qu’une personne vivante, pensante, aimante,
capable de comprendre l’amour qu’on a pour elle et de pouvoir le rendre. Car
l’amour est relation. S’il n’y a pas un autre, il n’y a pas d’amour. L’amour est
l’opposé de l’égoïsme: l’amour est compagnie, l’égoïsme, effrayante solitude.
Mon Dieu, je Vous aime. Je Vous aime parce que Vous m’aimez
d’un Amour qui me crée. Si Vous ne m’aimiez pas, je n’existerais pas. C’est pour
cela Jésus que j’ai parfois si peur de Vous perdre. Je sais bien, comme l’a
appris peu à peu l’épouse du Cantique des cantiques, que l’Époux a ses
occupations, qu’il a sa liberté, et que l’épouse n’a pas à le retenir pour elle
seule. Je sais, mais, comme l’épouse du Cantique, quand Vous êtes absent je suis
bien malheureux, et je Vous cherche. Je vous cherche chez vos amis, je Vous
cherche dans la ville, je Vous cherche dans le monde, je Vous cherche partout.
Et j’implore les gardes: “Avez-vous vu Celui que mon coeur aime?”
Les gardes n’ont jamais vu Celui que mon coeur aime... Les
gardes ne savent pas que Celui que mon coeur aime n’est jamais loin de moi, mais
qu’Il est caché tout au fond de mon coeur. Et qu’Il m’attend! Mais moi je ne
sais pas toujours le trouver, et je m’agite au dehors, alors qu’Il est dedans.
Car aimer c’est aussi, c’est surtout, garder tout au fond de
son coeur l’Amour qui nous aime. Aimer c’est conserver sans cesse tout au fond
de son coeur l’Amour qui s’y cache pour mieux nous faire comprendre que Lui
aussi nous attend. Il veut que nous Le cherchions pour connaître la joie immense
des retrouvailles, Il veut que nous Le cherchions pour mieux découvrir sa
tendresse et sa sollicitude. Il veut que nous Le cherchions pour nous faire
faire l’expérience de sa Miséricorde. Et de l’amour sans faille, de l’amour
partagé naît la confiance, la confiance qui est aussi amour, car c’est l’Amour
qui se fie à l’amour, et l’amour qui dit oui à l’Amour: réciprocité étonnante de
l’amour!...
Jésus! Quel Amour que le vôtre ! Jésus, Vous Vous cachez
parfois pour bien nous faire comprendre qu’aimer c’est aussi espérer. Car
l’espérance naît de la confiance, donc l’espérance naît de l’amour. L’Espérance
est fille de l’Amour, de l’Amour qui nous attend...
Curieuse Trinité: la foi, l’espérance et la Charité. De la
foi jaillit l’amour. De la foi unie à la charité naît
l’espérance...
[98] Saint
François de Sales “Traité de l’amour de Dieu “ Livre 10 -
Chapitre 6
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