

TABLE
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Des entretiens intérieurs de
Jésus-Christ avec l'âme fidèle
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La vérité parle au dedans de nous sans
aucun bruit de paroles
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Qu'il faut écouter la parole de Dieu
avec humilité, et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le
devraient
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Qu'il faut marcher en présence de Dieu
dans la vérité et l'humilité
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Des merveilleux effets de l'amour
divin
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De l'épreuve du véritable amour
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Qu'il faut cacher humblement les
grâces que Dieu nous fait
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Qu'il faut s'anéantir soi-même devant
Dieu
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Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme
à notre dernière fin
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Qu'il est doux de servir Dieu et de
mépriser le monde
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Qu'il faut examiner et modérer les
désirs du coeur
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Qu'il faut s'exercer à la patience, et
lutter contre ses passions
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Qu'il faut obéir humblement, à
l'exemple de Jésus-Christ
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Qu'il faut considérer les secrets
jugements de Dieu pour ne pas s'enorgueillir du bien qu'on fait
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De ce que nous devons être et faire
quand il s'élève quelque désir en nous
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Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la
vraie consolation
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Qu'il faut remettre à Dieu le soin de
ce qui nous regarde
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Qu'il faut souffrir avec constance les
misères de cette vie à l'exemple de Jésus-Christ
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De la souffrance des injures, et de la
véritable patience
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De l'aveu de son infirmité, et des
misères de cette vie
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Qu'il faut établir son repos en Dieu,
plutôt que dans tous les autres biens
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Du souvenir des bienfaits de Dieu
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De quatre choses importantes pour
conserver la paix
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Qu'il ne faut pas s'enquérir
curieusement de la conduite des autres
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En quoi consiste la vraie paix et le
véritable progrès de l'âme
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De la liberté du coeur, qui s'acquiert
plutôt par la prière que par la lecture
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Que l'amour de soi est le plus grand
obstacle qui empêche l'homme de parvenir au souverain bien
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Qu'il faut mépriser les jugements
humains
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Comment il faut invoquer et bénir Dieu
dans l'affliction
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Qu'il faut implorer le secours de
Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce
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Qu'il faut oublier toutes les
créatures pour trouver le Créateur
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De l'abnégation de soi-même
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De l'inconstance du coeur, et que nous
devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin
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Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul,
et qu'on le goûte en toutes choses, quand on l'aime véritablement
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Qu'on est toujours, durant cette vie,
exposé à la tentation
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Contre les vains jugements des hommes
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Qu'il faut renoncer entièrement à
soi-même pour obtenir la liberté du coeur
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Comment il faut se conduire dans les
choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls
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Qu'il faut éviter l'empressement dans
les affaires
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Que l'homme n'a rien de bon de
lui-même, et ne peut se glorifier de rien
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Du mépris de tous les honneurs du
temps
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Qu'il ne faut pas que notre paix
dépende des hommes
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Contre la vaine science du siècle
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Qu'il ne faut point s'embarrasser dans
les choses extérieures
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Qu'il ne faut pas croire tout le
monde, et qu'il est difficile de garder une sage mesure dans ses
paroles
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Qu'il faut mettre sa confiance en
Dieu, lorsqu'on est assailli de paroles injurieuses
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Qu'il faut être prêt à souffrir pour
la vie éternelle tout ce qu'il y a de plus pénible
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De l'éternité bienheureuse et des
misères de cette vie
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Du désir de la vie éternelle, et des
grands biens promis à ceux qui combattent courageusement
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Comment un homme dans l'affliction
doit s'abandonner entre les mains de Dieu
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Qu'il faut s'occuper d'oeuvres
extérieures, quand l'âme est fatiguée des exercices spirituels
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Que l'homme ne doit pas se juger digne
des consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment
-
Que la grâce ne fructifie point en
ceux qui ont le goût des choses de la terre
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Des divers mouvements de la nature et
de la grâce
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De la corruption de la nature, et de
l'efficace de la grâce divine
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Que nous devons nous renoncer
nous-mêmes et imiter Jésus-Christ en portant la Croix
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Qu'on ne doit pas se laisser trop
abattre quand on tombe en quelques fautes
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Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer
ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de
Dieu
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Qu'on doit mettre toute son espérance
et toute sa confiance en Dieu seul
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De la vie intérieure
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J'écouterai ce que le Seigneur
Dieu dit en moi.
Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et
qui reçoit de sa bouche la parole de consolation !
Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle
divin, et sourdes au bruit du monde !
Heureuses, encore une fois, les oreilles qui écoutent non la voix
qui retentit au-dehors, mais la vérité qui enseigne au-dedans !
Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent
que les intérieures !
Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le coeur recèle, et qui,
par des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en
plus à comprendre les secrets du Ciel !
Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu et qui se
dégagent de tous les embarras du siècle !
Considère ces choses, ô mon âme, et ferme la porte de tes sens, afin
que tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.
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Voici ce que dit ton bien-aimé:
Je suis votre salut, votre paix et votre vie.
Demeurez près de moi et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce
qui passe; ne cherchez que ce qui est éternel.
Que sont toutes les choses du temps, que des séductions vaines ? Et
de quoi vous serviront toutes les créatures si vous êtes abandonné
du Créateur ?
Renoncez donc à tout et occupez-vous de plaire à votre Créateur et
de lui être fidèle, afin de parvenir à la vraie béatitude.
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Parlez Seigneur, parce que votre
serviteur écoute.
Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je
sache vos témoignages.
Inclinez mon coeur aux paroles de votre bouche: qu'elles tombent sur
moi comme une douce rosée.
Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse:
Parlez-nous et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne
nous parle point, de peur que nous ne mourions.
Ce n'est pas là, Seigneur, ce n'est pas là ma prière: mais au
contraire, je vous implore comme le prophète Samuel, avec un humble
désir, disant: Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur
écoute.
Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes, mais vous
plutôt, parlez, Seigneur mon Dieu, vous la lumière de tous les
prophètes et l'esprit qui les inspirait.
Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute mon âme de votre vérité;
et sans vous ils ne pourraient rien.
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Ils peuvent prononcer des paroles,
mais non les rendre efficaces.
Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n'échauffe
point le coeur.
Ils exposent la lettre, mais vous en découvrez le sens.
Ils proposent les mystères, mais vous rompez le sceau qui en
dérobait l'intelligence.
Ils publient vos commandements, mais vous aidez à les accomplir.
Ils montrent la voie, mais vous donnez des forces pour marcher.
Ils n'agissent qu'au-dehors, mais vous éclairez et instruisez les
coeurs.
Ils arrosent extérieurement, mais vous donnez la fécondité.
Leurs paroles frappent l'oreille, mais vous ouvrez l'intelligence.
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Que Moïse donc ne me parle point; mais
vous, Seigneur, mon Dieu, éternelle vérité ! parlez-moi, de peur que
je ne meure, et que je n'écoute sans fruit, si, averti seulement
au-dehors, je ne suis point intérieurement embrasé; de peur que je
ne trouve ma condamnation dans votre parole, entendue sans être
accomplie, connue sans être aimée, crue sans être observée.
Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute,
vous avez les paroles de la vie éternelle.
Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m'apprendre à réformer
ma vie, parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur éternel de
votre nom.
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Jésus-Christ: Mon fils, écoutez mes
paroles, paroles pleines de douceur, et qui surpassent toute la
science des philosophes et des sages du monde.
Mes paroles sont esprit et vie, et l'on n'en doit pas
juger par le sens humain.
Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en
silence et les recevoir avec une humilité profonde et un ardent
amour.
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Le fidèle: Et j'ai dit: Heureux
celui que vous instruisez, Seigneur, et à qui vous enseignez votre
loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et de ne pas le
laisser sans consolation sur la terre.
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Jésus-Christ: C'est moi qui ai, dès le
commencement, instruit les prophètes, dit le Seigneur, et jusqu'à
présent même je ne cesse point de parler à tous; mais plusieurs sont
endurcis et sourds à ma voix.
Le plus grand nombre écoute le monde de préférence à Dieu; ils
aiment mieux suivre les désirs de la chair que d'obéir à la volonté
divine.
Le monde promet peu de chose et des choses qui passent, et on le
sert avec une grande ardeur; je promets des biens immenses,
éternels, et le coeur des hommes reste froid.
Qui me sert et m'obéit en toute chose, avec autant de soin qu'on
sert le monde et les maîtres du monde ?
Rougis, Sidon, dit la mer, et si tu en demandes la
cause, écoute, voici pourquoi:
Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et pour la
vie éternelle, à peine en trouve-t'on qui veuillent faire un pas.
On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois
pour une pièce de monnaie; sur une légère promesse et pour une chose
de rien, on ne craint pas de se fatiguer le jour et la nuit.
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Mais, ô honte ! pour un bien immuable,
pour une récompense infinie, pour un bonheur suprême et une gloire
sans fin, on ne saurait se résoudre à la moindre fatigue.
Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y
ait des hommes plus ardents à leur perte que tu ne l'es à te sauver,
et pour qui la vanité a plus d'attrait que n'en a pour toi la
vérité.
Et cependant ils sont souvent abusés par leurs espérances; tandis
que ma promesse ne trompe point, et que jamais je ne me refuse à
celui qui se confie en moi.
Ce que j'ai promis, je le donnerai; ce que j'ai dit, je
l'accomplirai, si toutefois l'on demeure avec fidélité dans mon
amour jusqu'à la fin.
C'est moi qui récompense les bons, et qui éprouve fortement les
justes.
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Gravez mes paroles dans votre coeur et
méditez-les profondément: car à l'heure de la tentation, elles vous
seront très nécessaires.
Ce que vous n'entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour
de ma visite.
J'ai coutume de visiter mes élus de deux manières: par la tentation
et la consolation.
Et tous les jours, je leur donne deux leçons: l'une en les reprenant
de leurs défauts, l'autre en les exhortant à avancer dans la vertu.
Celui qui reçoit ma parole, et qui la méprise, sera jugé par
elle au dernier jour.
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Prière pour demander la grâce
de la dévotion
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Le fidèle: Seigneur mon Dieu, vous
êtes tout mon bien: et que suis-je pour oser vous parler ?
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Je suis le plus pauvre de vos
serviteurs, et un abject ver de terre, beaucoup plus pauvre et plus
méprisable que je ne sais et que je n'ose dire.
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Souvenez-vous cependant, Seigneur, que
je ne suis rien, que je n'ai rien, que je ne puis rien.
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Vous êtes seul bon, juste et saint;
vous pouvez tout, vous donnez tout, vous remplissez tout, hors le
pécheur que vous laissez vide.
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Souvenez-vous de vos
miséricordes, et remplissez mon coeur de votre grâce, vous
qui ne voulez point qu'aucun de vos ouvrages demeure vide.
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Comment puis-je, en cette misérable
vie, porter le poids de moi-même, si votre miséricorde et votre
grâce ne me fortifient ?
Ne détournez pas de moi votre visage; ne différez pas à me visiter:
ne me retirez point votre consolation, de peur que, privée de vous,
mon âme ne devienne comme une terre sans eau.
Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté: apprenez-moi à vivre
d'une vie humble et digne de vous.
Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous
m'avez connu avant que je fusse au monde, et avant même que le monde
fût.
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Jésus-Christ: Mon fils, marchez devant
moi dans la vérité, et cherchez-moi toujours dans la simplicité de
votre coeur.
Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle
attaque, la vérité le délivrera des calomnies et des séductions des
méchants.
Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous
importeront les vains discours des hommes.
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Le fidèle: Seigneur, il est vrai:
qu'il me soit fait, de grâce, selon votre parole. Que votre vérité
m'instruise, qu'elle me défende, qu'elle me conserve jusqu'à la fin
dans la voie du salut.
Qu'elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection
déréglée, et je marcherai devant vous dans une grande liberté de
coeur.
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Jésus-Christ: La vérité, c'est moi; je
vous enseignerai ce qui est bon, ce qui m'est agréable.
Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond
regret, et ne pensez jamais être quelque chose à cause du bien que
vous faites.
Car, sans la vérité, vous n'êtes qu'un pécheur, sujet à beaucoup de
passions et engagé dans leurs liens.
De vous-même vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un
rien vous abat, un rien vous trouble et vous décourage.
Qu'avez-vous donc dont vous puissiez vous glorifier ? et que de
motifs, au contraire, pour vous mépriser vous-même ! car vous êtes
beaucoup plus infirme que vous ne sauriez le comprendre.
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Que rien de ce que vous faites ne vous
paraisse donc quelque chose de grand.
Mais plutôt qu'à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable,
élevé, digne d'être estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel.
Aimez par-dessus toutes choses l'éternelle vérité, et n'ayez jamais
que du mépris pour votre extrême bassesse.
N'appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos
péchés et vos vices. Ils doivent vous affliger plus que toutes les
pertes du monde.
Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un coeur sincère; mais
guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent
découvrir mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis
qu'ils négligent de s'occuper d'eux-mêmes et de leur salut.
Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur
curiosité, en de grandes fautes, parce que je m'oppose à eux.
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Craignez les jugements de Dieu:
redoutez la colère du Tout-Puissant; ne scrutez point les oeuvres du
Très-Haut; mais sondez vos iniquités, le mal que tant de fois vous
avez commis, le bien que vous avez négligé.
Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d'autres en des
images, d'autres en des signes et des marques extérieures.
Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le coeur.
Il en est d'autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne
cessent d'aspirer aux biens éternels, ont à dégoût les entretiens de
la terre, et ne s'assujettissent qu'à regret aux nécessités de la
nature. Ceux-là entendent ce que l'esprit de vérité dit en eux.
Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure
éternellement, à oublier le monde, et à désirer le ciel, le jour et
la nuit.
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Le fidèle: Je vous bénis, Père
céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que vous avez
daigné vous souvenir de moi, pauvre créature.
Ô Père des miséricordes et Dieu de toute consolation,
je vous rends grâce de ce que, tout indigne que j'en suis, vous
voulez bien cependant quelquefois me consoler.
Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique
et l'Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.
Ô Seigneur mon Dieu, saint objet de mon amour ! quand vous
descendrez dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de
joie.
Vous êtes la gloire et la joie de mon coeur.
Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.
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Mais parce que mon amour est encore
faible, et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et
consolé par vous; visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos
divines instructions.
Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur
toutes ces affections déréglées, afin que, guéri et purifié
intérieurement, je devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir,
ferme pour persévérer.
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C'est quelque chose de grand que
l'amour et un bien au-dessus de tous les biens. Seul il rend léger
ce qui est pesant et fait qu'on peut supporter avec une âme égale
toutes les vicissitudes de la vie.
Il porte son fardeau sans en sentir le poids et rend doux ce qu'il y
a de plus amer.
L'amour de Jésus-Christ est généreux; il fait entreprendre de
grandes choses et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.
L'amour aspire à s'élever et ne se laisse arrêter par rien de
terrestre.
L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin
que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne
soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.
Rien n'est plus doux que l'amour; rien n'est plus fort, plus élevé,
plus étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de
meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu,
au-dessus de toutes les créatures.
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Celui qui aime, court, vole; il est
dans la joie, il est libre, et rien ne l'arrête.
Il donne tout pour posséder tout, et il possède tout en toutes
choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le
seul Être souverain, de qui tout bien procède et découle.
Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les
biens, jusqu'à Celui qui donne.
L'amour souvent ne connaît point de mesure, mais, comme l'eau qui
bouillonne, il déborde de toutes parts.
Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte, il tente plus qu'il ne peut,
jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout
possible et tout permis.
Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses
qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point.
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L'amour veille sans cesse; dans le
sommeil même il ne dort point.
Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent,
aucunes frayeurs ne le troublent; mais tel qu'une flamme vive et
pénétrante, il s'élance vers le ciel et s'ouvre un sûr passage à
travers tous les obstacles.
Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.
L'ardeur même d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand
cri: Mon Dieu ! mon amour ! vous êtes tout à moi, et je suis tout à
vous.
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Dilatez-moi dans l'amour afin que
j'apprenne à goûter au fond de mon coeur combien il est doux
d'aimer, et de se fondre et de se perdre dans l'amour.
Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même, par la
vivacité de ses transports.
Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive, ô mon
bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire, que toutes les
forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de
joie et d'amour.
Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-même que pour
vous, et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement,
ainsi que l'ordonne la loi de l'amour, que nous découvrons dans
votre lumière.
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L'amour est prompt, sincère, pieux,
doux, prudent, fort, patient, fidèle, constant, magnanime, et il ne
se recherche jamais; car dès qu'on commence à se rechercher
soi-même, à l'instant on cesse d'aimer.
L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans
légèreté, il ne s'occupe point de choses vaines, il est sobre,
chaste, ferme, tranquille, et toujours attentif à veiller sur les
sens.
L'amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et
méprisable à ses yeux. Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein
de reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d'espérer
en lui, lors même qu'il semble en être délaissé, parce qu'on ne vit
point sans douleur dans l'amour.
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Qui n'est pas prêt à tout souffrir et
à s'abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait
pas ce que c'est que d'aimer.
Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de
plus dur et de plus amer, pour son bien-aimé, et qu'aucune traverse
ne le détache de lui.
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Jésus-Christ: Mon fils, votre amour
n'est encore ni assez fort ni assez éclairé.
Le fidèle: Pourquoi, Seigneur ?
Jésus-Christ: Parce qu'à la moindre contrariété, vous laissez là
l'oeuvre commencée, et que vous recherchez trop avidement les
consolations.
Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède
point aux suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais
comme dans le bon succès, son coeur est également à moi.
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Celui dont l'amour est éclairé
considère moins le don de celui qui aime que l'amour de celui qui
donne.
L'affection le touche plus que le bienfait et il préfère son
bien-aimé à tout ce qu'il reçoit de lui.
Celui qui m'aime d'un amour généreux ne se repose pas dans mes dons,
mais en moi par-dessus tous mes dons.
Ne croyez pas tout perdu cependant s'il vous arrive de sentir pour
moi ou pour mes saints moins d'amour que vous ne voudriez.
Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois est l'effet
de la présence de la grâce et une sorte d'avant-goût de la patrie
céleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui parce qu'il passe
comme il est venu.
Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme et mépriser les
sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite et la marque
d'une solide vertu.
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Ne vous troublez donc point des
fantômes, quels qu'ils soient, qui obsèdent votre imagination.
Conservez une résolution ferme et une intention droite devant Dieu.
Ce n'est point une illusion si quelquefois vous êtes soudain ravi en
extase et qu'aussitôt vous retombiez dans les pensées misérables qui
occupent d'ordinaire votre coeur.
Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles
vous déplaisent et que vous y résistez, c'est un mérite et non pas
une chute.
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Sachez que l'antique ennemi s'efforce
d'étouffer vos bons désirs et de vous éloigner de tout pieux
exercice, du culte des saints, de la méditation de mes douleurs et
de ma mort, du souvenir si utile de vos péchés, de l'attention de
veiller sur votre coeur, et du ferme propos d'avancer dans la vertu.
Il vous suggère mille pensées mauvaises pour vous causer du trouble
et de l'ennui, pour vous détourner de la prière et des lectures
saintes.
Une humble confession lui déplaît et, s'il pouvait, il vous
éloignerait tout à fait de la communion.
Ne le craignez point et n'ayez de lui aucune appréhension, quoiqu'il
vous tende souvent des pièges pour vous surprendre.
Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu'il vous
inspire. Dites-lui:
Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois
étrangement pervers pour me tenir un pareil langage.
Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n'auras jamais en moi
aucune part; mais Jésus sera près de moi comme un guerrier
formidable, et tu demeureras confondu.
J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir
à ce que tu me proposes.
Tais-toi donc, ne me parle plus; je ne t'écouterai pas
davantage, quoi que tu fasses pour m'inquiéter. Le Seigneur
est ma lumière et mon salut, que craindrais-je ?
Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon coeur
ne craindrait pas. Le Seigneur est mon aide et mon
Rédempteur.
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Combattez comme un généreux soldat, et
si quelquefois vous succombez par fragilité, reprenez un courage
plus grand dans l'espérance d'être soutenu par une grâce plus forte;
et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l'orgueil.
C'est ainsi que plusieurs s'égarent et tombent dans un aveuglement
presque incurable.
Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d'eux-mêmes
vous soit une leçon continuelle de vigilance et d'humilité.
-
Jésus-Christ: Mon fils, lorsque la
grâce vous inspire des mouvements de piété, il est meilleur pour
vous et plus sûr de tenir cette grâce cachée, de ne vous en point
élever, d'en parler peu et de ne pas vous exagérer sa grandeur; mais
plutôt de vous mépriser vous-même et de craindre une faveur dont
vous êtes indigne.
Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se
changer en un sentiment contraire.
Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et
misérable sans la grâce.
Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir
des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation avec
humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu'alors on ne se
relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne
aucune de ses pratiques accoutumées.
Faites, au contraire, tout ce qui est en vous le mieux que vous
pourrez, selon vos lumières, et ne vous négligez pas entièrement
vous-même à cause de la sécheresse et de l'angoisse que vous sentez
en votre âme.
-
Car il y en a beaucoup qui, au temps
de l'épreuve, tombent aussitôt dans l'impatience et le
découragement.
Cependant la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir.
C'est à Dieu de consoler et de donner quand il veut, autant qu'il
veut, et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.
Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion,
parce qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant
point leur faiblesse, mais suivant plutôt l'impétuosité de leur
coeur que le jugement de la raison.
Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus
élevé que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la
grâce.
Ils avaient placé leur demeure dans le ciel, et tout à coup on les a
vus pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par
l'humiliation et le dénuement ils apprissent à ne plus tenter de
s'élever sur leurs propres ailes, mais à se réfugier sous les
miennes.
Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de
Dieu peuvent aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils
ne se laissent conduire par des personnes prudentes.
-
Que s'ils veulent suivre leur
sentiment plutôt que de croire à l'expérience des autres, le
résultat leur en sera funeste, si toutefois ils s'obstinent dans
leur propre sens.
Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement
conduire par les autres.
Il vaut mieux être humble, avec un esprit et des lumières bornés,
que de posséder des trésors de science et de se complaire en
soi-même.
Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez
vous enorgueillir.
Celui-là manque de prudence qui se livre tout entier à la joie,
oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur
qui appréhende de perdre la grâce reçue.
C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un
découragement excessif au temps de l'adversité et de l'épreuve, et
d'avoir des pensées et des sentiments indignes de la confiance qu'on
me doit.
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Celui qui, durant la paix, a trop de
sécurité, se trouve souvent pendant la guerre le plus timide et le
plus lâche.
Si ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours
humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne
tomberiez pas si vite dans le péril et le péché.
C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on
sera dans la privation de la lumière.
Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir et
que je ne vous l'ai retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire et
pour exciter votre vigilance.
Souvent une telle épreuve vous est plus utile que si tout vous
succédait constamment selon vos désirs.
Car pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a
beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans l'Ecriture
sainte, ou s'il occupe un rang élevé, mais s'il est affermi dans la
véritable humilité et rempli de la charité divine; s'il cherche en
tout et toujours uniquement la gloire de Dieu; s'il est bien
convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un mépris sincère, et
s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et humilié par eux,
que d'en être honoré.
-
Le fidèle: Je parlerai au
Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et poussière.
Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez
contre moi, et mes iniquités rendent un témoignage vrai et que je ne
puis contredire.
Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, et si je me dépouille de
toute estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont
j'ai été formé, votre grâce s'approchera de moi et votre lumière
sera près de mon coeur; alors tout sentiment d'estime, même le plus
léger, que je pourrais concevoir de moi disparaîtra pour jamais dans
l'abîme de mon néant.
Là vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis,
ce que j'ai été, jusqu'où je suis descendu: car je ne suis
rien, et je ne le savais pas.
Si vous me laissez à moi-même, que suis-je ? Rien qu'infirmité; mais
dès que vous jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort et
je suis rempli d'une joie nouvelle.
Et certes cela me confond d'étonnement que vous me releviez ainsi
tout d'un coup et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi
toujours entraîné par mon propre poids vers la terre.
-
C'est votre amour qui opère cette
merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se lasse point de me
secourir dans les nécessités, qui me préserve des plus grands périls
et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables.
Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne
cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouvé et je me
suis retrouvé moi-même, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans
mon néant.
Ô Dieu plein de tendresse ! vous faites pour moi beaucoup plus que
je ne mérite, ou plus que je n'oserais espérer ou demander.
-
Soyez béni, mon Dieu, de ce que tout
indigne que je suis de recevoir de vous aucune grâce, cependant
votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux
ingrats et à ceux qui sont le plus éloignés de vous.
Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles,
fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre
force.
-
Jésus-Christ: Mon fils, je dois être
votre fin suprême et dernière, si véritablement vous désirez être
heureux.
Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent
jusqu'à vous et aux créatures.
Car si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez
dans la langueur et la sécheresse.
Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c'est moi qui
vous ai tout donné.
Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien, et songez
que dès lors ils doivent tous remonter à moi comme à leur origine.
-
En moi comme dans une source
intarissable, le petit et le grand, le pauvre et le riche puisent
l'eau vive, et ceux qui me servent volontairement et de coeur
recevront grâce sur grâce.
Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance
dans un autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et
son coeur, toujours à la gêne, toujours à l'étroit, ne trouvera que
des angoisses.
Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez à nul homme sa
vertu; mais rendez tout à Dieu, sans qui l'homme n'a rien.
C'est moi qui vous ai tout donné et je veux que vous vous donniez à
moi tout entier, j'exige avec une extrême rigueur les actions de
grâce qui me sont dues.
-
Ceci est la vérité qui dissipe la
vanité de la gloire.
Là où pénètrent la grâce céleste et la vraie charité, il n'y a plus
de place pour l'amour-propre ni pour l'envie, qui torturent le
coeur.
Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de
l'âme.
Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu'en moi, vous
n'espérerez qu'en moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul,
à qui, en tout et par-dessus tout, est due à jamais la louange et la
bénédiction.
-
Le fidèle: Je vous parlerai encore,
Seigneur, et je ne me tairai point. Je dirai à mon Dieu, mon
Seigneur et mon Roi, assis dans les hauteurs des cieux:
Oh ! quelle abondance de douceur vous avez réservée pour ceux
qui vous craignent. Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous
aiment, pour ceux qui vous servent de tout leur coeur ?
Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux
qui vous aiment, quand leur âme vous contemple.
Vous m'avez montré principalement en ceci toute la tendresse de
votre amour; je n'étais pas, et vous m'avez créé; j'errais loin de
vous, vous m'avez ramené pour vous servir, et vous m'avez commandé
de vous aimer.
-
Ô source d'amour éternel, que dirai-je
de vous ?
Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir
de moi lorsque, déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort ?
Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance, et
vous avez répandu sur lui votre grâce et votre amour bien au-delà de
tout ce qu'il pouvait mériter.
Que vous rendrai-je pour une telle faveur ? car il n'est pas donné à
tous de tout quitter, de renoncer au siècle pour embrasser la vie
religieuse.
Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir
toutes les créatures ?
Cela doit me sembler peu de chose; mais ce qui me paraît grand et
merveilleux, c'est que vous daigniez agréer le service d'une
créature si pauvre et si misérable, et l'admettre parmi les
serviteurs que vous aimez.
-
Tout ce que j'ai, tout ce que je puis
consacrer à votre service est à vous.
Et néanmoins, prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus
que moi-même je ne vous sers.
Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service
de l'homme, sont devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce
que vous leur avez commandé.
C'est peu encore; vous avez préparé pour l'homme le ministère même
des anges.
Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et
vous avez promis de vous donner à lui.
-
Que vous rendrai-je pour tant de biens
? Ah ! si je pouvais vous servir tous les jours de ma vie ! si je
pouvais même un seul jour vous servir dignement !
Il est bien vrai que vous êtes digne d'être servi universellement,
digne de tout honneur et d'une louange éternelle.
Vous êtes vraiment mon Seigneur et je suis votre pauvre serviteur,
qui doit vous servir de toutes mes forces et ne me lasser jamais de
vous louer. Je le veux ainsi, je le désire ainsi; daignez suppléer
vous-même à tout ce qui me manque.
-
C'est un grand honneur, une grande
gloire de vous servir, et de mépriser tout à cause de vous.
Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent sous
votre joug très saint.
Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l'Esprit-Saint,
ceux qui pour votre amour auront rejeté tous les plaisirs des sens.
Ils jouiront d'une grande liberté d'esprit, ceux qui pour la gloire
de votre nom seront entrés dans la voie étroite et auront renoncé à
toutes les sollicitudes du monde.
-
Ô aimable et douce servitude de Dieu,
dans laquelle l'homme retrouve la vraie liberté et la sainteté !
Ô saint assujettissement de la vie religieuse qui rend l'homme
agréable à Dieu, égal aux anges, terrible aux démons, respectable à
tous les fidèles !
Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous
mérite le souverain bien et nous assure une joie éternelle.
-
Jésus-Christ: Mon fils, il faut que
vous appreniez beaucoup de choses que vous ne savez pas encore
assez.
-
Le fidèle: Et quoi, Seigneur ?
-
Jésus-Christ: Vous devez soumettre
entièrement vos désirs à ma volonté, ne point vous aimer vous-même,
et ne rechercher en tout que ce qui me plaît.
Souvent vos désirs s'enflamment et vous emportent impétueusement,
mais considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif ou votre
intérêt propre.
Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que
j'ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache
au fond de votre coeur, voilà ce qui vous abat et vous trouble.
-
Prenez donc garde de vous trop
attacher à des désirs sur lesquels vous ne m'avez point consulté, de
peur qu'ensuite vous ne veniez à vous repentir, ou que vous
n'éprouviez du dégoût pour ce qui vous avait plu d'abord, et que
vous aviez cru le meilleur.
Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi;
de même qu'on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses
répugnances.
Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les
meilleurs désirs, de peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient
votre esprit, ou qu'en les suivant indiscrètement vous ne causiez du
scandale aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez
ne vous jette vous-même dans le trouble et dans l'abattement.
-
Il faut aussi quelquefois user de
violence et résister aux convoitises des sens avec une grande force,
sans prendre garde à ce que veut la chair et à ce qu'elle ne veut
pas; et travailler surtout à la soumettre à l'esprit malgré elle.
Il faut la châtier et l'asservir jusqu'à ce que, prête à tout, elle
ait appris à se contenter de peu, à aimer les choses simples et à ne
jamais se plaindre de rien.
-
Le fidèle: Seigneur mon Dieu, je vois
combien la patience m'est nécessaire; car cette vie est pleine de
contradictions.
Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que
je fasse pour avoir la paix.
-
Jésus-Christ: Oui, mon fils; mais je
ne veux pas que vous cherchiez une paix telle que vous n'ayez ni
tentations à vaincre, ni contrariétés à souffrir.
Croyez au contraire avoir trouvé la paix lorsque vous serez exercé
par beaucoup de tribulations et éprouvé par beaucoup de traverses.
Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances,
comment supporterez-vous le feu du purgatoire ?
De deux maux il faut choisir le moindre; afin donc d'éviter des
supplices éternels, efforcez-vous d'endurer pour Dieu, avec
patience, les maux présents.
Pensez-vous que les hommes du siècle n'aient rien ou que peu de
choses à souffrir ? C'est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux
qui semblent environnés de plus de délices.
-
Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs
en abondance; ils suivent toutes leurs volontés et ainsi ils sentent
peu le poids de leurs maux.
Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils désirent; combien cela
durera-t'il ?
Voilà que les riches du siècle s'évanouiront comme la fumée, et il
ne restera pas même un souvenir de leurs joies passées.
Et durant leur vie même, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans
ennui et sans crainte.
Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent
le châtiment et la douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que
l'amertume et l'ignominie accompagnent les plaisirs qu'ils cherchent
dans le désordre.
-
Oh ! que tous ces plaisirs sont
courts, qu'ils sont faux, criminels, honteux !
Et cependant des malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent
point; mais semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur
âme à la mort pour quelques jouissances misérables dans une vie qui
va finir.
Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et
détachez-vous de votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur,
et il vous accordera ce que votre coeur demande.
-
Si vous voulez goûter une véritable
joie et des consolations plus abondantes, méprisez toutes les choses
du monde, repoussez toutes les joies terrestres; et je vous bénirai,
je verserai sur vous mes inépuisables consolations.
Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les
miennes seront douces et puissantes.
Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti
quelque tristesse, sans avoir travaillé, combattu.
Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une
meilleure.
La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de
l'esprit.
L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le
mettrez en fuite par la prière; et en vous occupant surtout d'un
travail utile, vous lui fermerez l'entrée de votre âme.
-
Jésus-Christ: Mon fils, celui qui
cherche à se soustraire à l'obéissance se soustrait à la grâce; et
celui qui veut posséder seul quelque chose perd ce qui est à tous.
Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon coeur à son
supérieur, c'est une marque que la chair n'est pas encore pleinement
assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte.
Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs si vous
désirez dompter votre chair.
Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu quand l'homme n'a
pas la guerre au-dedans de soi.
L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c'est
vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même.
Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement si vous
voulez triompher de la chair et du sang.
L'amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui
vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des
autres.
-
Est-ce donc cependant un si grand
effort que toi, poussière et néant, tu te soumettes à cause de Dieu,
lorsque moi le Tout-Puissant, moi le Très-Haut, qui ai tout fait de
rien, je me suis soumis humblement à l'homme à cause de toi ?
Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous afin que mon
humilité t'apprît à vaincre ton orgueil.
Poussière, apprends à obéir, apprends à t'humilier, terre et limon,
à t'abaisser sous les pieds de tout le monde.
Apprends à briser ta volonté et à ne refuser aucune dépendance.
-
Enflamme-toi de zèle contre toi-même
et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi
si petit et mets-toi si bas que tout le monde puisse marcher sur toi
et te fouler aux pieds comme la boue des places publiques.
Fils du néant, qu'as-tu à te plaindre ? Pécheur couvert d'ignominie,
qu'as-tu à répondre, quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as
tant de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l'enfer ?
Mais ma bonté t'a épargné parce que ton âme a été précieuse devant
moi; mais je ne t'ai point délaissé afin que tu connusses mon amour
et que mes bienfaits ne cessassent jamais d'être présents à ton
coeur, que tu fusses toujours prêt à te soumettre, à t'humilier et à
souffrir les mépris et la patience.
-
Le fidèle: Vous faites tomber sur moi
vos jugements, Seigneur, et tous mes os ont tremblé d'épouvante, et
mon âme est dans une profonde terreur.
Interdit, effrayé, je considère que les cieux ne sont pas purs à vos
yeux.
Si vous avez trouvé le mal dans vos anges, et si vous ne les avez
pas épargnés, que sera-ce de moi ?
Les étoiles sont tombées du ciel; moi, poussière, que dois-je
attendre ?
Des hommes dont les oeuvres paraissent louables sont tombés aussi
bas qu'on puisse tomber, et j'ai vu ceux qui se nourrissaient du
pain des anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux.
-
Il n'est donc point de sainteté,
Seigneur, si vous retirez votre main.
Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus.
Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir.
Point de chasteté assurée, si vous n'en prenez la défense.
Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-même pour
nous.
Laissés à nous-mêmes, nous enfonçons dans les flots et nous
périssons; venez-vous à nous, nous nous relevons et nous vivons.
Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes
tièdes, mais vous nous enflammez.
-
Oh ! que je dois avoir d'humbles et
basses pensées de moi-même ! que je dois estimer peu ce qui paraît
de bien en moi !
Oh ! que je dois m'abaisser profondément, Seigneur, devant vos
jugements impénétrables où je me perds comme dans un abîme, et vois
que je ne suis rien que néant et un pur néant !
Ô poids immense ! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi,
où je disparais comme le rien au milieu du tout !
Où donc l'orgueil se cachera-t'il ? où la confiance en sa propre
vertu ?
Toute vanité s'éteint dans la profondeur de vos jugements sur moi.
-
Qu'est-ce que toute chair devant vous
? L'argile s'élèvera-t'elle contre celui qui l'a formée ?
Comment celui dont le coeur est vraiment soumis à Dieu pourrait-il
s'enfler d'une louange vaine ?
Le monde entier ne saurait inspirer d'orgueil à celui que la vérité
a soumis à son empire, et jamais il ne sera ému des applaudissements
des hommes, celui dont toute l'espérance est affermie en Dieu.
Car ceux qui parlent ne sont rien; ils s'évanouiront avec le bruit
de leurs paroles: mais la vérité du Seigneur demeure
éternellement.
-
Jésus-Christ: Mon fils, dites en
toutes choses: Seigneur, qu'il soit ainsi, si c'est votre volonté;
Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si vous devez en être
honoré.
Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit
utile, alors donnez-le-moi, afin que j'en use pour votre gloire.
Mais si vous savez que cela me nuira ou ne servira point au salut de
mon âme, éloignez de moi ce désir.
Car tout désir n'est pas de l'Esprit-Saint, même lorsqu'il paraît
bon et juste à l'homme.
Il est difficile de discerner avec certitude si c'est l'esprit bon
ou mauvais qui vous porte à désirer ceci ou cela, ou même votre
esprit propre.
Il s'est trouvé à la fin que plusieurs étaient dans l'illusion, qui
semblaient d'abord être conduits par le bon esprit.
-
Ainsi, tout ce qui se présente de
désirable à votre esprit, vous devez le désirer toujours et le
demander avec une grande humilité de coeur, et surtout avec une
pleine résignation, vous abandonnant à moi sans réserve et disant:
Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse
comme vous le voulez.
Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous
le voulez.
Faites de moi ce qu'il vous plaira, selon ce que vous savez être
bon, et pour votre plus grande gloire.
Placez-moi où vous voudrez et disposez absolument de moi en toutes
choses.
Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens à
votre gré.
Voilà que je suis prêt à vous servir en tout. Car je ne désire point
vivre pour moi, mais pour vous seul: heureux si je le pouvais
dignement et parfaitement.
-
Prière pour demander à Dieu la
grâce d'accomplir sa volonté
Le fidèle: Accordez-moi, ô bon Jésus ! votre grâce; qu'elle soit
en moi, qu'elle agisse avec moi, et qu'elle demeure avec moi
jusqu'à la fin.
Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus
agréable et ce que vous aimez le plus.
Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours
la vôtre et jamais ne s'en écarte en rien.
Qu'uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous
voulez; et qu'il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas.
-
Donnez-moi de mourir à tout ce qui est
du monde, et d'aimer être oublié et méprisé du siècle à cause de
vous.
Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu'on peut
désirer, et que mon coeur ne recherche sa paix qu'en vous.
Vous êtes la véritable paix du coeur, son unique repos; hors de
vous, tout pèse et inquiète. Dans cette paix, c'est-à-dire en
vous seul, éternel et souverain bien, je dormirai et je me
reposerai ! Ainsi soit-il.
-
Le fidèle: Tout ce que je puis désirer
ou imaginer pour ma consolation, je ne l'attends point ici, mais
dans l'avenir.
Quand je posséderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais
seul de tous ses délices, il est certain que tout cela ne durerait
pas longtemps.
Ainsi, mon âme, tu ne peux trouver de soulagement véritable et de
joie sans mélange qu'en Dieu, qui console les pauvres et relève les
humbles.
Attends un peu, mon âme, attends sa divine promesse, et tu
posséderas dans le ciel tous les biens en abondance.
Si tu recherches trop avidement les biens présents, tu perdras les
biens éternels et célestes.
Use des uns et désire les autres.
Aucun bien temporel ne saurait te rassasier parce que tu n'as point
été créée pour en jouir.
-
Quand tu posséderais tous les biens
créés, ils ne pourraient te rendre heureuse ni contente; en Dieu,
qui a tout créé, en lui seul est ta félicité et tout ton bonheur.
Bonheur non pas tel que se le figurent et que l'aiment les amis
insensés du monde, mais tel que l'attendent les vrais serviteurs de
Jésus-Christ, et tel que le goûtent quelquefois par avance les âmes
pieuses et les coeurs purs, dont l'entretien est dans le ciel.
Toute consolation humaine est vide et dure peu.
La vraie, la douce consolation est celle que la vérité fait sentir
intérieurement.
L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur, et lui
dit: Seigneur, soyez près de moi en tout temps et en tout lieu.
Que ma consolation soit d'être volontiers privé de toute consolation
humaine.
Et si la vôtre me manque aussi, que votre volonté et cette juste
épreuve me soient une consolation au-dessus de toutes les autres.
Car vous ne serez pas toujours irrité, et vos menaces ne seront
point éternelles.
-
Jésus-Christ: Mon fils, laissez-moi
agir avec vous comme il me plaît; car je sais ce qui vous est bon.
Vos pensées sont celles de l'homme et vos sentiments sont, en
beaucoup de choses, conformes aux penchants de son coeur.
-
Le fidèle: Il est vrai, Seigneur; vous
prenez de moi beaucoup plus de soin que je n'en puis prendre
moi-même.
Il est menacé d'une prompte chute, celui qui ne s'appuie pas
uniquement sur vous.
Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu'elle soit
affermie en vous, faites de moi tout ce qu'il vous plaira, car tout
ce que vous ferez de moi ne peut être que bon.
Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni; et si vous
voulez que je sois dans la lumière, soyez encore béni.
Si vous daignez me consoler, soyez béni; et si vous voulez que
j'éprouve des tribulations, soyez également toujours béni.
-
Jésus-Christ: Mon fils, c'est ainsi
que vous devez être, si vous ne voulez pas vous séparer de moi.
Il faut que vous soyez préparé à la souffrance autant qu'à la joie,
au dénuement et à la pauvreté autant qu'aux richesses et à
l'abondance.
-
Le fidèle: Seigneur, je souffrirai
volontiers pour vous tout ce que vous voudrez qui vienne sur moi.
Je veux recevoir indifféremment de votre main, le bien et le mal,
les douceurs et les amertumes, la joie et la tristesse, et vous
rendre grâce de tout ce qui m'arrivera.
Préservez-moi à jamais de tout péché et je ne craindrai ni la mort,
ni l'enfer.
Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m'effaciez pas du
livre de vie, aucune tribulation ne peut me nuire.
-
Jésus-Christ: Mon fils, je suis
descendu du ciel pour votre salut; je me suis chargé de vos misères,
afin de vous former par mon exemple à la patience, et de vous
apprendre à supporter les maux de cette vie sans murmurer.
Car depuis l'heure de ma naissance jusqu'à ma mort sur la croix, je
n'ai jamais été sans douleur.
J'ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde; j'ai
entendu souvent bien des plaintes de moi; j'ai souffert avec douceur
les affronts et les outrages; je n'ai recueilli sur la terre, pour
mes bienfaits, que de l'ingratitude; pour mes miracles, que des
blasphèmes; pour ma doctrine, que des censures.
-
Le fidèle: Puisque vous avez montré,
Seigneur, tant de patience durant votre vie, accomplissant par là,
d'une manière parfaite, ce que votre Père demandait de vous, il est
bien juste que moi, pauvre pécheur, je souffre patiemment ma misère
selon votre volonté, et que je porte pour mon salut, aussi longtemps
que vous le voudrez, le poids de cette vie corruptible.
Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient
cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et
votre exemple suivi par vos saints la rend plus supportable et
précieuse, même aux faibles.
Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolations que dans
l'ancienne loi, quand les portes du ciel étaient encore fermées, que
la voie du ciel semblait plus obscure, et que si peu s'occupaient de
chercher le royaume de Dieu.
Les justes mêmes, à qui le salut était réservé, ne pouvaient entrer
dans le royaume céleste qu'après la consommation de vos souffrances
et le tribut sacré de votre mort.
-
Oh ! quelles grâces ne dois-je pas
vous rendre, de ce que vous avez daigné me montrer, et à tous les
fidèles, la voie droite et sûre qui conduit à votre royaume éternel
!
Car votre vie est notre voie et par une sainte patience, nous
marchons vers vous, qui êtes notre couronne.
Si vous ne nous aviez précédés et instruits, qui songerait à vous
suivre ?
Hélas ! combien resteraient en arrière, et bien loin, s'ils
n'avaient sous les yeux vos exemples sacrés !
Après tant de miracles et d'instructions, nous sommes encore tièdes;
que serait-ce si tant de lumières ne nous guidait sur vos traces !
-
Jésus-Christ: Pourquoi ces paroles,
mon fils ? Cessez de vous plaindre, en considérant mes souffrances
et celles des saints.
Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang.
Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu'on souffert
tant d'autres, qui ont été éprouvés et exercés par de si fortes
tentations, par des tribulations si pesantes.
Rappelez donc à votre esprit les peines extrêmes des autres, afin
d'en supporter paisiblement de plus légères.
Que si elles ne vous paraissent pas légères, prenez garde que cela
ne vienne de votre impatience.
Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir
patiemment.
-
Plus vous vous disposez à souffrir,
plus vous montrez de sagesse et acquérez de mérites. La ferme
résolution et l'habitude de souffrir vous rendront même la
souffrance moins dure.
Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d'un tel homme; ce sont des
offenses qu'on n'endure point. Il m'a fait un très grand tort, et il
me reproche des choses auxquelles je n'ai jamais pensé; mais d'un
autre je le souffrirais avec moins de peine, et comme je croirais
devoir le souffrir.
Ce discours est insensé; car au lieu de considérer la vertu de
patience et ce qui doit la couronner, c'est regarder seulement à
l'injure et à la personne de qui on l'a reçue.
-
Celui-là n'a pas la vraie patience qui
ne veut souffrir qu'autant qu'il lui plaît et de qui il lui plaît.
L'homme vraiment patient n'examine point qui l'éprouve, si c'est son
supérieur, son égal ou son inférieur, un homme de bien ou un
méchant.
Mais, indifférent sur les créatures, il reçoit de la main de Dieu,
avec reconnaissance et aussi souvent qu'il le veut, tout ce qui lui
arrive de contraire, et l'estime un grand gain.
Car Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus
légère, qu'on aura soufferte pour lui.
-
Soyez donc prêt au combat si vous
voulez remporter la victoire.
On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et
refuser de combattre, c'est refusé d'être couronné.
Si vous désirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec
patience.
On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat à la
victoire.
-
Le fidèle: Seigneur, que ce qui paraît
impossible à la nature me devienne possible par votre grâce.
J'ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre
adversité m'abat aussitôt.
Faites que j'aime, que je désire d'être exercé, affligé pour votre
nom, car subir l'injure et souffrir pour vous est très salutaire à
mon âme.
-
Le fidèle: Je confesserai contre
moi mon injustice, je vous confesserai, Seigneur, mon infirmité.
Souvent un rien m'abat et me jette dans la tristesse.
Je me propose d'agir avec force; mais à la moindre tentation qui
survient, je tombe dans une grande angoisse.
Souvent c'est la plus petite chose et la plus méprisable qui me
cause une violente tentation.
Et quand je ne sens rien en moi-même et que je me crois un peu en
sûreté, je me trouve quelquefois abattu par un léger souffle.
-
Voyez donc, Seigneur, mon impuissance
et ma fragilité, que tout manifeste à vos yeux. Ayez pitié de moi,
et retirez-moi de la boue, de crainte que je n'y demeure à jamais
enfoncé.
Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c'est de
tomber si aisément et d'être si faible contre mes passions.
Bien qu'elles ne parviennent pas à m'arracher un plein consentement,
leurs sollicitations me fatiguent et me pèsent, et ce m'est un grand
ennui de vivre toujours ainsi en guerre. Je connais surtout en ceci
mon infirmité, que les plus horribles imaginations s'emparent de mon
esprit bien plus facilement qu'elles n'en sortent.
-
Puissant Dieu d'Israël, défenseur des
âmes fidèles, daignez jeter un regard sur votre serviteur affligé et
dans le travail, et soyez près de lui pour l'aider en tout ce qu'il
entreprendra.
Remplissez-moi d'une force toute céleste de peur que le vieil homme,
cette chair de péché qui n'est pas encore entièrement soumise à
l'esprit, ne prévale et ne domine, elle contre qui nous devons
combattre jusqu'au dernier soupir, dans cette vie chargée de tant de
misères.
Hélas ! qu'est-ce que cette vie, assiégée de toutes parts de
tribulations et de peines, environnée de pièges et d'ennemis !
Est-on délivré d'une affliction ou d'une tentation, une autre lui
succède; et l'on combat même encore la première, que d'autres
surviennent inopinément.
-
Comment peut-on aimer une vie remplie
de tant d'amertume, sujette à tant de maux et de calamités ?
Comment peut-on même appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et
tant de morts ?
Et cependant on l'aime, et plusieurs y cherchent leur félicité.
On reproche souvent au monde d'être trompeur et vain; et toutefois
on le quitte difficilement parce qu'on est encore dominé par les
convoitises de la chair.
Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d'autres à le
mépriser.
Le désir de la chair, le désir des yeux et l'orgueil de la vie
inspirent l'amour du monde; mais les peines et les misères qui les
suivent justement produisent la haine et le dégoût du monde.
-
Mais hélas ! le plaisir mauvais
triomphe de l'âme livrée au monde: elle se repose avec délices dans
l'esclavage des sens parce qu'elle ne connaît pas et n'a point goûté
les suavités célestes ni le charme intérieur de la vertu.
Mais ceux qui, méprisant le monde parfaitement, s'efforcent de vivre
pour Dieu sous une sainte discipline, n'ignorent point les divines
douceurs promises au vrai renoncement, et voient avec clarté combien
le monde, abusé par des illusions diverses, s'égare dangereusement.
-
Le fidèle: En tout et par-dessus tout,
repose-toi en Dieu, ô mon âme, parce qu'il est le repos éternel des
saints.
Aimable et doux Jésus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu'en
toutes les créatures; plus que dans la santé, la beauté, les
honneurs et la gloire; plus que dans toute puissance et dans toute
dignité; plus que dans la science, l'esprit, les richesses, les
arts; plus que dans les plaisirs et la joie, la renommée et la
louange, les consolations et les douceurs, l'espérance et les
promesses; plus qu'en tout mérite et en tout désir; plus même que
dans vos dons et toutes les récompenses que vous pouvez nous
prodiguer; plus que dans l'allégresse et dans les transports que
l'âme peut concevoir et sentir; plus enfin que dans les anges et
dans les archanges, et dans toute l'armée des cieux; plus qu'en
toutes les choses visibles et invisibles, plus qu'en tout ce qui
n'est pas vous, ô mon Dieu !
-
Car vous seul êtes infiniment bon,
seul très haut, très puissant; vous suffisez seul, parce que seul
vous possédez et vous donnez tout, vous seul nous consolez par vos
douceurs inexprimables; seul vous êtes toute beauté, tout amour;
votre gloire s'élève au-dessus de toute gloire, votre grandeur
au-dessus de toute grandeur; la perfection de tous les biens
ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours été, y sera
toujours.
Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me
découvrez de vous-même, tout ce que vous m'en promettez est trop peu
et ne me suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède
pleinement.
Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos ni être entièrement
rassasié jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de
toute créature, il se repose uniquement en vous.
-
Tendre époux de mon âme, pur objet de
son amour, ô mon Jésus, Roi de toutes les créatures ! qui me
délivrera de mes liens, qui me donnera des ailes pour voler
vers vous et me reposer en vous ?
Oh ! quand serai-je assez dégagé de la terre pour voir, Seigneur mon
Dieu, et pour goûter combien vous êtes doux ?
Quand serai-je tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre
amour, que je ne me sente plus moi-même et que je ne vive plus que
de vous, dans cette union ineffable et au-dessus des sens, que tous
ne connaissent pas ?
Maintenant, je ne sais que gémir et je porte avec douleur ma misère.
Car en cette vallée de larmes, il se rencontre bien des maux, qui me
troublent, m'affligent et couvrent mon âme comme d'un nuage. Souvent
ils me fatiguent et me retardent; ils s'emparent de moi; ils
m'arrêtent et, m'ôtant près de vous un libre accès, ils me privent
de ces délicieux embrassements dont jouissent toujours et sans
obstacle les célestes esprits.
Soyez touché de mes soupirs et de ma désolation sur la terre !
-
Ô Jésus, splendeur de l'éternelle
gloire, consolateur de l'âme exilée ! ma bouche est muette
devant vous et mon silence vous parle.
Jusqu'à quand mon Seigneur tardera-t'il de venir ?
Qu'il vienne à ce pauvre qui est à lui et qu'il lui rende la joie.
Qu'il étende la main pour relever un malheureux plongé dans
l'angoisse.
Venez, venez, car sans vous, tous les jours, toutes les heures
s'écoulent dans la tristesse, parce que vous êtes seul ma joie, et
que vous pouvez seul remplir le vide de mon coeur.
Je suis oppressé de misère, et comme un prisonnier chargé de fers,
jusqu'à ce que, me ranimant par la lumière de votre présence, vous
me rendiez la liberté et jetiez sur moi un regard d'amour.
-
Que d'autres cherchent, au lieu de
vous, tout ce qu'ils voudront; pour moi, rien ne me plaît ni ne me
plaira jamais que vous, ô mon Dieu ! mon espérance, mon salut
éternel !
Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu'à ce que
votre grâce revienne et que vous me parliez intérieurement.
-
Jésus-Christ: Me voici, je viens à
vous parce que vous m'avez invoqué. Vos larmes et le désir de votre
âme, le brisement de votre coeur humilié m'ont fléchi et ramené à
vous.
-
Le fidèle: Et j'ai dit: Seigneur, je
vous ai appelé et j'ai désiré jouir de vous, prêt à rejeter pour
vous tout le reste.
Et c'est vous qui m'avez incité le premier à vous chercher.
Soyez donc béni, Seigneur, d'avoir usé de cette bonté envers
votre serviteur selon votre infinie miséricorde.
Que peut-il vous dire encore et que lui reste-t'il, qu'à s'humilier
profondément en votre présence, plein du souvenir de son néant et de
son iniquité ? Car il n'est rien de semblable à vous dans tout ce
que le ciel et la terre renferment de plus merveilleux.
Vos oeuvres sont parfaites, vos jugements véritables, et
l'univers est régi par votre providence.
Louange donc et gloire à vous, ô sagesse du Père ! Que mon âme, que
ma bouche, que toutes les créatures ensemble vous louent et vous
bénissent à jamais.
-
Le fidèle: Seigneur ! ouvrez mon
coeur à votre loi, et enseignez-moi à marcher dans la voie de vos
commandements.
Faites que je connaisse votre volonté et que je rappelle dans mon
souvenir, avec un grand respect et une sérieuse attention, tous vos
bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grâces.
Je sais cependant et je confesse que je ne puis reconnaître
dignement la moindre de vos faveurs.
Je suis au-dessous de tous les biens que vous m'avez accordés; et
quand je considère votre élévation infinie, mon esprit s'abîme dans
votre grandeur.
-
Tout ce que nous avons en nous, dans
notre corps, dans notre âme, tout ce que nous possédons et au-dedans
et au-dehors, dans l'ordre de la grâce ou de la nature, c'est vous
qui nous l'avez donné; et vos bienfaits nous rappellent sans cesse
votre bonté, votre tendresse, l'immense libéralité dont vous usez
envers nous, vous de qui viennent tous les biens.
Car tout vient de vous, quoique l'un reçoive plus, l'autre moins; et
sans vous nous serions à jamais privés de tout bien.
Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni
s'élever au-dessus des autres, ni insulter celui qui a moins reçu;
car celui-là est le meilleur et le plus grand, qui s'attribue le
moins, et qui rend grâces avec plus de ferveur et d'humilité.
Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous est le
plus propre à recevoir de grands dons.
-
Celui qui a moins reçu ne doit ni
s'affliger, ni se plaindre, ni concevoir de l'envie contre ceux qui
ont reçu davantage, mais plutôt ne regarder que vous et louer de
toute son âme votre bonté, toujours prête à répandre ses dons si
abondamment, si gratuitement, sans acception de personnes.
Tout vient de vous et ainsi vous devez être loué de tout.
Vous savez ce qu'il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci
reçoit plus, cet autre moins; ce n'est pas à nous qu'appartient ce
discernement, mais à vous qui pesez tous les mérites.
-
C'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je
regarde comme une grâce singulière que vous m'ayez accordé peu de
ces dons qui paraissent au-dehors et qui attirent les louanges et
l'admiration des hommes. Et certes, en considérant son indigence et
son abjection, loin d'en être abattu, loin d'en concevoir aucune
peine, aucune tristesse, on doit plutôt sentir une douce
consolation, une grande joie; car vous avez choisi, mon Dieu, pour
vos amis et vos serviteurs les pauvres, les humbles, ceux que le
monde méprise.
Tels étaient vos apôtres mêmes, que vous avez établis princes sur
toute la terre.
Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice
et de la pensée même du mal, si simples et si humbles qu'ils se
réjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom, et qu'ils
embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.
-
Rien ne doit causer tant de joie à
celui qui vous aime et qui connaît le prix de vos bienfaits, que
l'accomplissement de votre volonté et de vos desseins éternels sur
lui.
Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu'il
consente aussi volontiers à être le plus petit, que d'autres
désirent avec ardeur d'être les plus grands; qu'il soit aussi
tranquille, aussi satisfait dans la dernière place que dans la
première; et que, toujours prêt à souffrir le mépris, les rebuts, il
s'estime aussi heureux d'être sans nom, sans réputation, que les
autres de jouir des honneurs et des grandeurs du monde.
Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui
au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les
dons que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.
-
Jésus-Christ: Mon fils, je vous
enseignerai maintenant la voie de la paix et de la vraie liberté.
-
Le fidèle: Faites, Seigneur, ce que
vous dites; car il m'est doux de vous entendre.
-
Jésus-Christ: Appliquez-vous, mon
fils, à faire plutôt la volonté d'autrui que la vôtre.
Choisissez toujours d'avoir moins que plus.
Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous.
Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s'accomplisse
parfaitement en vous.
Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.
-
Le fidèle: Seigneur, ces courts
préceptes renferment une grande perfection.
Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et
abondantes en fruits.
Si j'étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément
dans le trouble.
Car toutes les fois qu'il m'arrive de perdre le calme et la paix, je
reconnais que je me suis écarté de ces maximes.
Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des
âmes, augmentez en moi votre grâce, afin qu'en obéissant à ce que
vous commandez, je puisse accomplir mon salut.
-
Prière pour obtenir d'être délivré
des mauvaises pensées.
Seigneur mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu,
hâtez-vous de me secourir, car une foule de pensées diverses
m'ont assailli et de grandes terreurs agitent mon âme.
Comment traverserai-je tant d'ennemis sans recevoir de blessures ?
Comment les renverserai-je ?
-
Je marcherai devant vous, dit
le Seigneur, et j'abattrai les puissants de la terre. J'ouvrirai
les portes de la prison, et je vous montrerai les issues les plus
secrètes.
-
Faites, Seigneur, selon votre parole;
et que toutes les pensées mauvaises fuient devant vous.
Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me
pressent est de me réfugier vers vous, de me confier en vous, de
vous invoquer du fond de mon coeur et d'attendre avec patience votre
secours.
-
Prière pour demander à Dieu la
lumière.
Eclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus ! Faites luire votre
lumière dans mon coeur et dissipez toutes ses ténèbres.
Arrêtez mon esprit qui s'égare et brisez la violence des tentations
qui me pressent.
Déployez pour moi votre bras et domptez ces bêtes furieuses, ces
convoitises dévorantes, afin que je trouve la paix dans votre force
et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre sanctuaire,
dans une conscience pure.
Commandez aux vents et aux tempêtes; dites à la mer: Apaise-toi;
à l'aquilon: Ne souffle point, et il se fera un grand calme.
-
Envoyez votre lumière et votre
vérité pour qu'elles luisent sur la terre; car je ne suis qu'une
terre stérile et ténébreuse jusqu'à ce que vous m'éclairiez.
Répandez votre grâce d'en haut, versez sur mon coeur la rosée
céleste, épanchez sur cette terre aride les eaux fécondes de la
piété, afin qu'elle produise des fruits bons et salutaires.
Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés, transportez
tous mes désirs au ciel, afin qu'ayant trempé mes lèvres à la source
des biens éternels, je ne puisse plus sans dégoût penser aux choses
de la terre.
-
Enlevez-moi, détachez-moi de toutes
les fugitives consolations des créatures, car nul objet créé ne peut
satisfaire ni rassasier pleinement mon coeur.
Unissez-moi à vous par l'indissoluble lien de l'amour, car vous
suffisez seul à celui qui vous aime, et tout le reste sans vous
n'est rien.
-
Jésus-Christ: Mon fils, réprimez en
vous la curiosité et ne vous troublez point de vaines sollicitudes.
Que vous importe ceci ou cela ? Suivez-moi.
Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-là ?
Vous n'avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour
vous-même; de quoi vous inquiétez-vous ?
Voilà que je connais tous les hommes: je vois tout ce qui se passe
sous le soleil; je sais ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense,
ce qu'il veut, et où tendent ses vues.
C'est donc à moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en
paix et laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.
Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront viendra sur eux, car
ils ne peuvent me tromper.
-
Ne poursuivez pas cette ombre qu'on
appelle un grand nom; ne désirez ni de nombreuses liaisons, ni
l'amitié particulière d'aucun homme.
Car tout cela dissipe l'esprit et obscurcit étrangement le coeur.
Je me plairais à vous faire entendre ma parole et à vous révéler mes
secrets si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et
prêt à m'ouvrir la porte de votre coeur.
Songez à l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en
toutes choses.
-
Jésus-Christ: Mon fils, j'ai dit:
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la
donne.
Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une
paix véritable.
Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de coeur. Votre paix
sera dans une grande patience.
Si vous m'écoutez et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez
d'une profonde paix.
-
Le fidèle: Seigneur, que ferai-je donc
?
-
Jésus-Christ: En toutes choses,
veillez à ce que vous faites et à ce que vous dites. N'ayez d'autre
intention que celle de plaire à moi seul. Ne désirez, ne recherchez
rien hors de moi.
Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres;
ne vous ingérez point dans ce qui n'est pas commis à votre charge;
alors vous serez peu ou rarement troublé.
Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'éprouver aucune peine de
coeur, aucune souffrance du corps, cela n'est pas de la vie
présente; c'est l'état de l'éternel repos.
Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu'il ne vous
arrive aucune contrariété; ni que tout soit bien, quand vous
n'essuyez d'opposition de personne; ni que votre bonheur soit
parfait, lorsque tout réussit selon vos désirs.
Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même et
d'imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez
votre coeur rempli d'une piété tendre et douce; car ce n'est pas en
cela qu'on reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela
que consiste le progrès de l'homme et sa perfection.
-
Le fidèle: En quoi donc, Seigneur ?
-
Jésus-Christ: A vous offrir de tout
votre coeur à la volonté divine; à ne vous rechercher en aucune
chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps ni dans l'éternité; de
sorte que, regardant du même oeil et pesant dans la même balance les
biens et les maux, vous m'en rendiez également grâces.
Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si
constant dans l'espérance, que, privé intérieurement de toute
consolation, vous prépariez votre coeur à de plus dures épreuves,
sans jamais vous justifier vous-même comme si vous ne méritiez pas
de tant souffrir, mais reconnaissant au contraire ma justice et
louant ma sainteté dans tout ce que j'ordonne.
Alors vous marcherez dans la voie droite, dans la véritable voie de
la paix, et vous pourrez avec assurance espérer de revoir mon
visage dans l'allégresse.
Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le
dis, vous jouirez d'une paix aussi profonde qu'il est possible en
cette vie d'exil.
-
Le fidèle: Seigneur, c'est une haute
perfection de ne jamais détourner des choses du ciel les regards de
son coeur, de passer au milieu des soins du monde sans se préoccuper
d'aucun soin, non par indolence, mais par le privilège d'une âme
libre, qu'aucune affection déréglée n'attache à la créature.
-
Je vous en conjure, ô Dieu de bonté !
délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu'ils ne retardent ma
course; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me
séduise; de tout ce qui arrête et trouble l'âme, de peur que
l'affliction ne me brise et ne m'abatte.
Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec
tant d'ardeur, mais de ces misères qui, par une suite de la
malédiction commune à tous les enfants d'Adam, tourmentent et
appesantissent l'âme de votre serviteur, et l'empêchent de jouir
autant qu'il voudrait de la liberté de l'esprit.
-
Ô mon Dieu ! douceur ineffable,
changez pour moi en amertume toute consolation de la chair, qui me
détourne de l'amour des biens éternels, et m'attire et me fascine
par le charme funeste du plaisir présent.
Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé
par le monde et sa gloire qui passe; que je ne succombe point aux
ruses du démon.
Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la
constance pour persévérer.
Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la
délicieuse onction de votre esprit, et au lieu de l'amour terrestre,
pénétrez-moi de l'amour de votre nom.
-
Le boire, le manger, le vêtement et
les autres choses nécessaires pour soutenir le corps, sont à charge
à une âme fervente.
Faites que j'use de ces soulagements avec modération et que je ne
les recherche point avec trop de désir.
Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir
la nature; mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui
est au-delà du besoin et ne sert qu'à flatter les sens; autrement la
chair se révolterait contre l'esprit.
Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin
qu'instruit par vous je me préserve de tout excès.
-
Jésus-Christ: Il faut, mon fils, que
vous vous donniez tout entier pour posséder tout, et que rien en
vous ne soit à vous-même.
Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose du
monde.
On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de
l'affection, de l'amour qu'on a pour elle.
Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave
d'aucune chose.
Ne désirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir; renoncez à
ce qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté.
Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du
coeur, avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder.
-
Pourquoi vous consumer d'une vaine
tristesse ? Pourquoi vous fatiguer de soins superflus ?
Demeurez soumis à ma volonté et rien ne pourra vous nuire.
Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans
autre objet que de vous satisfaire ou de vivre plus selon votre gré,
vous n'aurez jamais de repos et jamais vous ne serez libre
d'inquiétude, parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous
blesse, et partout quelqu'un qui vous contrarie.
-
A quoi sert donc de posséder et
d'accumuler beaucoup de choses au-dehors ? Ce qui sert, c'est de les
mépriser et de les déraciner de son coeur.
Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais
encore de la poursuite des honneurs et du désir des vaines louanges,
toutes choses qui passent avec le monde.
Nul lieu n'est un sûr refuge si l'on manque de l'esprit de ferveur;
et cette paix qu'on cherche au-dehors ne durera guère si le coeur
est privé de son véritable appui, c'est-à-dire si vous ne vous
appuyez pas sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.
Car entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous
aurez fui, et pis encore.
-
Prière pour obtenir la pureté du
coeur et la sagesse céleste.
Le fidèle: Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l'Esprit-Saint.
Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de
mon coeur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que
je ne sois emporté par le désir d'aucune chose ou précieuse ou
méprisable, mais plutôt qu'appréciant toutes choses ce qu'elles
sont, je voie qu'elles passent et que je passerai aussi avec elles:
Car il n'y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et
affliction d'esprit. Oh ! qu'il est sage, celui qui juge ainsi !
-
Donnez-moi, Seigneur, la sagesse
céleste, afin que j'apprenne à vous chercher et à vous trouver, à
vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le
reste que pour ce qu'il est, selon l'ordre de votre sagesse.
Donnez-moi la prudence pour m'éloigner de ceux qui me flattent, et
la patience pour supporter ceux qui s'élèvent contre moi.
Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout
vent de paroles et de ne point prêter l'oreille aux perfides
discours des flatteurs. C'est ainsi qu'on avance sûrement dans la
voie où l'on est entré.
-
Jésus-Christ: Mon fils, ne vous
offensez point si quelques-uns pensent mal de vous et en disent des
choses qu'il vous soit pénible d'entendre.
Vous devez penser encore plus de mal de vous-même et croire que
personne n'est plus imparfait que vous.
Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront les paroles
qui se dissipent en l'air ?
Ce n'est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps
mauvais et de se tourner vers moi intérieurement, sans se troubler
des jugements humains.
-
Que votre paix ne dépende point des
discours des hommes; car, qu'ils jugent de vous bien ou mal, vous
n'en demeurez pas moins ce que vous êtes. Où est la véritable paix
et la gloire véritable ? n'est-ce pas en moi ?
Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint
point de leur déplaire, jouira d'une grande paix.
De l'amour déréglé et des vaines craintes naissent l'inquiétude du
coeur et la dissipation des sens.
-
Le fidèle: Que votre nom soit béni à
jamais, Seigneur, qui avez voulu m'éprouver par cette peine et cette
tentation.
Puisque je ne saurais l'éviter, qu'ai-je à faire que de me réfugier
vers vous, pour que vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile
?
Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation; mon coeur malade
est tourmenté par la passion qui le presse.
Et maintenant que dirai-je ? Ô Père plein de tendresse ! les
angoisses m'ont environné. Délivrez-moi de cette heure.
Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre
gloire, en me délivrant après m'avoir humilié profondément.
Daignez, Seigneur, me secourir; car, pauvre créature que je suis,
que puis-je faire et où irais-je sans vous ?
Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi,
mon Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette
épreuve.
-
Et maintenant que dirai-je encore ?
Seigneur, que votre volonté se fasse. J'ai bien mérité de
sentir le poids de la tribulation.
Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec
patience, jusqu'à ce que la tempête passe et que le calme revienne.
Votre main toute puissante peut éloigner de moi cette tentation et
en modérer la violence, afin que je ne succombe pas entièrement,
comme vous l'avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma
miséricorde !
Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu:
c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut.
-
Jésus-Christ: Mon fils, je suis le
Seigneur, c'est moi qui fortifie au jour de la tribulation.
Venez à moi quand vous souffrirez.
Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c'est que
vous recourez trop tard à la prière.
Car avant de me prier avec instance, vous cherchez au-dehors du
soulagement et une multitude de consolations.
Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que
c'est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi, et que
hors de moi il n'est point de secours efficace, point de conseil
utile, point de remède durable.
Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête,
ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes; car je suis près de
vous, dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu
et beaucoup plus encore.
-
Y-a-t-il rien qui me soit difficile
? ou serais-je semblable à ceux qui disent et ne font pas ?
Où est votre foi ? Demeurez ferme et persévérez.
Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son
temps.
Attendez-moi, attendez: Je viendrai, et je vous guérirai.
Ce qui vous agite est une tentation et ce qui vous effraie est une
crainte vaine.
Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon
tristesse sur tristesse ? A chaque jour suffit son mal.
Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de
s'affliger de choses futures qui n'arriveront peut-être jamais !
-
C'est une suite de la misère humaine
d'être le jouet de ces imaginations et la marque d'une âme encore
faible, de céder si aisément aux suggestions de l'ennemi.
Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des
objets réels ou par de fausses images, et de nous vaincre par
l'amour des biens présents ou par la crainte des maux à venir.
Que votre coeur donc ne se trouble point, et ne craigne point.
Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde.
Quand vous croyez être loin de moi, souvent c'est alors que je suis
le plus près de vous.
Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un
plus grand mérite.
Tout n'est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.
Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent ni vous
abandonner à aucune affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous
y enfoncer comme s'il ne vous restait nulle espérance d'en sortir.
-
Ne pensez pas que je vous aie tout à
fait délaissé lorsque je vous afflige pour un temps, ou que je vous
retire mes consolations; car c'est ainsi qu'on parvient au royaume
des cieux.
Et certes, il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être
exercés par des traverses, que de n'éprouver jamais aucune
contrariété.
Je connais le secret de votre coeur et je sais qu'il est utile pour
votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de
crainte qu'une ferveur continue ne vous porte à la présomption et
que par une vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez
être ce que vous n'êtes pas.
Ce que j'ai donné, je puis l'ôter et le rendre quand il me plaît.
-
Ce que je donne est toujours à moi; ce
que je reprends n'est point à vous, car c'est de moi que découle
tout bien et tout don parfait.
Si je vous envoie quelque peine et quelque contradiction, n'en
murmurez pas, et que votre coeur ne se laisse point abattre; car je
puis en un moment vous délivrer de ce fardeau et changer votre
tristesse en joie.
Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute
louange.
-
Si vous jugez selon la sagesse et la
vérité, vous ne devez jamais vous affliger avec tant d'excès dans
l'adversité, mais plutôt vous en réjouir et m'en rendre grâces.
Et même ce doit être votre unique joie que je vous frappe sans
vous épargner.
Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous aime, ai-je dit à
mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde,
mais pour soutenir de grands combats; non pour posséder les
honneurs, mais pour souffrir les mépris; non pour vivre dans
l'oisiveté, mais dans le travail; non pour se reposer, mais pour
porter beaucoup de fruits par la patience. Souvenez-vous, mon
fils, de ces paroles.
-
Le fidèle: Seigneur, j'ai besoin d'une
grâce plus grande, s'il me faut parvenir à cet état où nulle
créature ne sera un lien pour moi.
Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement
vers vous.
Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: Qui me donnera des
ailes comme à la colombe ? et je volerai et je me reposerai.
Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en
vue ? et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la
terre ?
Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher
parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et
là reconnaître que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est
semblable à vous.
Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait
s'occuper librement des choses de Dieu.
Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu
savent se séparer entièrement des créatures et des choses
périssables.
-
Il faut pour cela une grâce puissante
qui soulève l'âme et la ravisse au-dessus d'elle-même.
Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de
toute créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et
tout ce qu'il a est de bien peu de prix.
Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime
quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.
Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour
rien.
Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la
piété éclaire et la science qu'un docteur acquiert par l'étude.
La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans
l'âme, est bien supérieure à celle où l'homme parvient
laborieusement par les efforts de son esprit.
-
Plusieurs désirent s'élever à la
contemplation; mais ce qu'il faut pour cela, ils ne le veulent point
faire.
Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et
de sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement.
Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous
prétendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de
poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et
passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser
sans aucune distraction à notre état intérieur.
-
Hélas ! à peine sommes-nous rentrés en
nous-mêmes que nous nous hâtons d'en sortir, sans jamais
sérieusement examiner nos oeuvres.
Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections et nous
ne gémissons point de ce que tout en nous est impur.
Toute chair avait corrompu sa voie; et c'est pourquoi le
déluge suivit.
Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles
corrompent nécessairement nos actions et dévoilent ainsi toute la
faiblesse de notre âme.
Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.
-
On demande d'un homme: Qu'a-t'il fait
? Mais s'il l'a fait par vertu, c'est à quoi l'on regarde bien
moins.
On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la
science, s'il écrit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa
profession; mais on ne s'informe guère s'il est humble, doux,
patient, pieux, intérieur.
La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre
au-dedans.
Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas
trompée.
-
Jésus-Christ: Mon fils, vous ne pouvez
jouir d'une liberté parfaite si vous ne vous renoncez entièrement.
Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment et qui veulent être à
eux-mêmes. On les voit avides, curieux, inquiets, cherchant toujours
ce qui flatte leurs sens et non ce qui me plaît, se repaître
d'illusions et former mille projets qui se dissipent.
Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.
Retenez bien cette courte et profonde parole: Quittez tout, et
vous trouverez tout. Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le
repos.
Méditez ce précepte, et quand vous l'aurez accompli, vous saurez
tout.
-
Le fidèle: Seigneur, ce n'est pas
l'oeuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants; cette courte maxime
renferme toute la perfection religieuse.
-
Jésus-Christ: Mon fils, vous ne devez
point vous rebuter ni perdre courage lorsqu'on vous montre la voix
des parfaits, mais plutôt vous efforcer de parvenir à cet état
sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.
Ah ! s'il en était ainsi de vous ! si vous en étiez venu jusqu'à ne
plus vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au
supérieur que je vous ai donné, alors j'arrêterais sur vous mes
regards avec complaisance et tous vos jours passeraient dans la paix
et dans la joie.
Il vous reste encore bien des choses à quitter, et à moins que vous
n'y renonciez entièrement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que
vous demandez.
Ecoutez mes conseils et, pour acquérir de vraies richesses,
achetez de moi l'or éprouvé par le feu, c'est-à-dire la sagesse
céleste qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.
Qu'elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce
qui plaît aux hommes ou nous plaît en nous-mêmes.
-
Je vous le dis: échangez ce qu'il y a
de grand et de précieux dans les choses humaines contre une chose
vile.
Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque
entièrement cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s'élève
point en elle-même et qui ne cherche point à être admirée sur la
terre. Plusieurs ont ses louanges à la bouche: mais ils s'éloignent
d'elle par leur vie. C'est cependant cette perle précieuse
qui est cachée au plus grand nombre.
-
Mon fils, ne vous reposez point sur ce
que vous sentez en vous; maintenant vous êtes affecté d'une certaine
manière, vous le serez d'une autre le moment d'après.
Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré
vous; tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et
tiède; tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger.
Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'élève
au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu'il
éprouve en soi, ni de quel côté l'incline le vent de l'inconstance;
mais il arrête toute son attention sur la fin bienheureuse à
laquelle il doit tendre.
C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur
moi seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même.
-
Plus l'oeil de l'âme est pur et son
intention droite, moins on est agité par les tempêtes.
Mais cet oeil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers
chaque objet agréable qui se présente.
Car il est rare de trouver quelqu'un tout à fait exempt de la
honteuse recherche de soi-même.
Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie,
non pour Jésus seul, mais pour voir Lazare.
Il faut donc purifier l'intention afin que, simple et droite, elle
se dirige constamment vers moi, sans s'arrêter jamais aux objets
inférieurs.
-
Le fidèle: Voilà mon Dieu et mon tout
! Que voudrai-je de plus ? et quelle plus grande félicité puis-je
désirer ?
Ô ravissante parole ! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le
monde, ni rien de ce qui est du monde.
Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire à qui l'entend, et le redire
sans cesse est doux à celui qui aime.
Vous présent, tout est délectable; en votre absence, tout devient
amer.
Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie
inénarrable.
Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au
contraire, rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n'a
d'attrait ni de douceur sans l'impression de votre grâce et
l'onction de votre sagesse.
-
Que ne goûtera point celui qui vous
goûte, et que trouvera d'agréable celui qui ne vous goûte point ?
Les sages du monde, qui n'ont de goût que pour les voluptés de la
chair, s'évanouissent dans leur sagesse, car on ne trouve là qu'un
vide immense, que la mort.
Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la
chair, se montrent vraiment sages, car ils quittent le mensonge pour
la vérité, et la chair pour l'esprit.
Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans
les créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur.
Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui
de la créature, du temps et de l'éternité, de la lumière incréée et
de celle qui n'en est qu'un faible reflet.
-
Ô lumière éternelle ! infiniment
élevée au-dessus de toute lumière créée, qu'un de vos rayons, tel
que la foudre, parte d'en haut et pénètre jusqu'au fond le plus
intime de mon coeur.
Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses
puissances, pour qu'elle s'unisse à vous dans des transports de
joie.
Oh ! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où
vous me rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en
toutes choses ?
Jusque-là je n'aurai point de joie parfaite.
Hélas ! le vieil homme vit encore en moi: il n'est pas tout
crucifié, il n'est pas mort entièrement.
Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il
excite en moi des guerres intestines et ne souffre point que l'âme
règne en paix.
-
Mais vous qui commandez à la mer et
qui calmez le mouvement des flots, levez-vous, secourez-moi.
Dissipez les nations qui veulent la guerre, et brisez-les
dans votre puissance.
Faites, je vous en conjure, éclater vos merveilles, et signalez
la force de votre bras, car je n'ai point d'autre espérance ni
d'autre refuge que vous, ô mon Dieu !
-
Jésus-Christ: Mon fils, vous n'aurez
jamais de sécurité dans cette vie, mais tant que vous vivrez, les
armes spirituelles vous seront toujours nécessaires.
Vous êtes environné d'ennemis: ils vous attaquent à droite et à
gauche.
Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la
patience, vous ne serez pas longtemps sans blessures.
Si de plus votre coeur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec
la ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne
soutiendrez jamais la violence de ce combat, et vous n'obtiendrez
point la palme des bienheureux.
Il faut donc passer à travers tous les obstacles et lever un bras
tout-puissant contre tout ce qui s'oppose à vous.
Car la manne est donnée aux victorieux, et une grande misère
est le partage du lâche.
-
Si vous cherchez le repos en cette
vie, comment parviendrez-vous au repos éternel ?
Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de
patience.
Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non
dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul.
Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu: les
travaux, les douleurs, les tentations, les persécutions, les
angoisses, les besoins, les infirmités, les injures, les médisances,
les reproches, les humiliations, les affronts, les corrections, le
mépris.
C'est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat
de Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste.
Pour un court travail, je donnerai une récompense éternelle, et une
gloire infinie pour une humiliation passagère.
-
Pensez-vous que vous aurez toujours,
selon votre désir, les consolations spirituelles ?
Mes saints n'en ont pas joui constamment, mais ils ont eu beaucoup
de peines, des tentations diverses, de grandes désolations.
Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mêmes, ils se sont soutenus
par la patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que les
souffrances du temps n'ont nulle proportion avec la gloire future
qui doit en être le prix.
Voulez-vous avoir dès le premier moment ce que tant d'autres ont à
peine obtenu après beaucoup de larmes et d'immenses travaux ?
Attendez le Seigneur, combattez avec courage, soyez ferme, ne
craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre
vie pour la gloire de Dieu.
Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans
toutes vos tribulations.
-
Jésus-Christ: Mon fils, ne cherchez
qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne craignez point les
jugements des hommes quand votre conscience vous rend témoignage de
votre innocence et de votre piété.
Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point
chose pénible pour le coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en
lui-même.
On parle tant qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.
Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde ? cela ne se peut.
Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il
se fît tout à tous, il ne laissait pas d'être fort indifférent aux
jugements des hommes.
-
Il a fait tout ce qui était en lui
pour l'édification et le salut des autres; car il n'a pu empêcher
qu'ils ne l'aient quelquefois condamné ou méprisé.
C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout, et il n'a
opposé que l'humilité et la patience aux reproches injustes, aux
faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient dans leurs
discours à tout ce que leur suggérait la passion.
Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne
causât du scandale aux faibles.
-
Qu'avez-vous à craindre d'un homme
mortel ? Il est aujourd'hui, et demain il aura disparu.
Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.
Que peut contre vous un homme par des paroles et des outrages ? Il
se nuit plus qu'à vous et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le
jugement de Dieu.
Ayez Dieu toujours présent et laissez là les contestations et les
plaintes.
Que si vous paraissez succomber maintenant et souffrir une confusion
que vous ne méritez pas, n'en murmurez point et ne diminuez pas
votre couronne par votre impatience.
Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi qui suis assez puissant
pour vous délivrer de l'opprobre et de l'injure, et pour rendre à
chacun selon ses oeuvres.
-
Jésus-Christ: Mon fils, quittez-vous
et vous me trouverez.
N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez
constamment.
Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez
renoncé à vous-même sans retour.
-
Le fidèle: Seigneur, en quoi dois-je
me renoncer, et combien de fois ?
-
Jésus-Christ: Toujours et à toute
heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je
n'excepte rien et j'exige de vous un dépouillement sans réserve.
Comment pouvez-vous être à moi et comment pourrai-je être à vous si
vous n'êtes pas libre, au-dedans et au-dehors, de toute volonté
propre ?
Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez
de paix; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez
agréable et plus vous obtiendrez de moi.
-
Il y en a qui renoncent à eux-mêmes,
mais avec quelque réserve, et parce qu'ils n'ont pas en Dieu une
pleine confiance, ils veulent encore s'occuper de ce qui les touche.
Quelques-uns offrent tout d'abord; mais, la tentation survenant, ils
reprennent ce qu'ils avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font
presque aucun progrès dans la vertu.
Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté
d'un coeur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité
qu'après un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mêmes,
sans lequel on ne peut ni jouir de moi, ni s'unir à moi.
-
Je vous l'ai dit bien des fois et je
vous le redis encore: Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez
d'une grande paix intérieure.
Donnez tout pour trouver tout; ne recherchez, ne demandez rien,
demeurez fortement attaché à moi seul, et vous me posséderez.
Votre coeur sera libre et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.
Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet:
d'être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ
nu, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.
Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles
inquiétudes, les soins superflus.
Alors aussi s'éloigneront de vous les craintes excessives, et
l'amour déréglé mourra en vous.
-
Jésus-Christ: Mon fils, en tous lieux,
dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous occupe au-dehors,
vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement et maître
de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti et que vous ne
le soyez à rien.
Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître et non pas
l'esclave.
Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans
le partage et dans la liberté des enfants de Dieu qui, élevés
au-dessus des choses présentes, contemplent celles de l'éternité;
qui donnent à peine un regard à ce qui passe et ne détachent jamais
leurs yeux de ce qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du
temps, ne cèdent point à leur attrait mais plutôt les forcent de
servir au bien, selon l'ordre établi par Dieu, le régulateur
suprême, qui n'a rien laissé de désordonné dans ses oeuvres.
-
Si dans tous les évènements, vous ne
vous arrêtez point aux apparences et n'en croyez point les yeux de
la chair sur ce que vous voyez et entendez; si vous entrez d'abord,
comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous
recevrez quelquefois sa divine réponse et vous reviendrez instruit
de beaucoup de choses sur le présent et l'avenir.
Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher
l'éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière
était son unique recours contre la malice et les pièges des hommes.
Ainsi vous devez vous réfugier dans le secret de votre coeur pour
implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.
Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les
Gabaonites, parce qu'ils n'avaient point auparavant consulté le
Seigneur, et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils
se laissèrent séduire par une fausse piété.
-
Jésus-Christ: Mon fils, remettez-moi
toujours vos intérêts; j'en disposerai selon ce qui sera le mieux,
au temps convenable.
Attendez ce que j'ordonnerai et vous y trouverez un grand avantage.
-
Le fidèle: Seigneur, je vous remets
tout avec beaucoup de joie, car j'avance bien peu quand je n'ai que
mes propres lumières.
Oh ! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner dès ce moment
sans réserve à votre volonté souveraine !
-
Jésus-Christ: Mon fils, souvent
l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il désire; l'a-t'il
obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a rien de
durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent incessamment
d'un objet à un autre.
Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites
choses.
-
Le vrai progrès de l'homme est
l'abnégation de soi-même; et l'homme qui ne tient plus à soi est
libre et en assurance.
Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de
le tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de
le surprendre pour le faire tomber dans ses pièges.
Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous n'entriez
point en tentation.
-
Le fidèle: Seigneur, qu'est-ce que
l'homme pour que vous vous souveniez de lui ? Et qu'est-ce que le
fils de l'homme pour que vous le visitiez ?
Par où l'homme a-t'il pu mériter votre grâce ?
De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez ? Et
qu'ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je demande ?
Je ne puis certes penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je
ne suis rien, je ne peux rien de moi-même, je n'ai rien de bon, je
sens ma faiblesse en tout, et tout m'incline vers le néant.
Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je
tombe dans la tiédeur et le relâchement.
-
Mais vous, Seigneur, vous êtes
toujours le même, et vous demeurez éternellement bon, juste et
saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et
disposant tout avec sagesse.
Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en
approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je
change sept fois le jour.
Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous
me tendez une main secourable, car vous pouvez seul, sans l'aide de
personne, me secourir et m'affermir de telle sorte que je ne sois
plus sujet à tous ces changements, et que mon coeur se tourne vers
vous seul et s'y repose à jamais.
-
Si donc je savais rejeter toute
consolation humaine, soit pour acquérir le ferveur, soit à cause de
la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point
d'homme qui me console, alors je pourrais tout espérer de votre
grâce et me réjouir de nouveau dans les consolations que je
recevrais de vous.
-
Grâces vous soient rendues, à vous de
qui découle tout ce qui m'arrive de bien.
Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme
inconstant et fragile.
De quoi donc puis-je me glorifier ? Comment puis-je désirer qu'on
m'estime ?
Serait-ce à cause de mon néant ? mais quoi de plus insensé ?
Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal
terrible, puisqu'elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous
dépouille de la grâce céleste.
Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous
déplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la
vraie vertu.
-
La vraie gloire et la joie sainte est
de se glorifier en vous et non pas en soi; de se réjouir de votre
grandeur et non de sa propre vertu; de ne trouver de plaisir en
nulle créature qu'à cause de vous.
Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et
non les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me
revienne rien des louanges des hommes.
Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.
En vous je me glorifierai; je me réjouirai sans cesse en vous et non
pas en moi, si ce n'est dans mes infirmités.
-
Que les Juifs recherchent la gloire
qu'on reçoit les uns des autres; pour moi, je ne rechercherai
que celle qui vient de Dieu seul.
Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de
ce monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.
Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu ! Trinité bienheureuse ! à
vous seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des
siècles !
-
Jésus-Christ: Mon fils, n'enviez point
les autres si vous les voyez honorés et élevés tandis qu'on vous
méprise et qu'on vous humilie.
Elevez votre coeur au ciel vers moi et vous ne vous affligerez point
d'être méprisé des hommes sur la terre.
-
Le fidèle: Seigneur, nous sommes
aveuglés et la vanité nous séduit bien vite.
Si je me considère attentivement, je reconnais qu'aucune créature ne
m'a jamais fait d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me
plaindre de vous.
Après vous avoir tant offensé et si grièvement, il est juste que
toute créature s'arme contre moi.
La honte et le mépris, voilà donc ce qui m'est dû; et à vous la
louange, l'honneur et la gloire.
Et si je ne me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d'être
méprisé, abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je
ne puis ni posséder au-dedans de moi une paix solide, ni recevoir la
lumière spirituelle, ni être parfaitement uni à vous.
-
Jésus-Christ: Si vous faites dépendre
votre paix de quelque personne, à cause de l'habitude de vivre avec
elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans
l'inquiétude et le trouble.
Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et
toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un
ami s'éloigne ou meurt.
Toute amitié doit être fondée sur moi; et c'est pour moi que vous
devez aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont
les plus chers en cette vie.
Sans moi, l'amitié est stérile et dure peu, et toute affection dont
je ne suis pas le lien n'est ni véritable ni pure.
Vous devez être mort à toutes ces affections humaines, jusqu'à
souhaiter de n'avoir, s'il se pouvait, aucun commerce avec les
hommes.
Plus l'homme s'éloigne des consolations de la terre, plus il
s'approche de Dieu.
Et il s'élève d'autant plus vers Dieu qu'il descend plus profond en
lui-même, et qu'il est plus vil à ses propres yeux.
-
Celui qui s'attribue
quelque bien empêche que la grâce de Dieu descende en lui, parce que
la grâce de l'Esprit-Saint cherche toujours les coeurs humbles.
Si vous savez vous anéantir parfaitement et bannir de votre coeur
tout amour de la créature, alors, venant à vous, je vous inonderai
de ma grâce.
Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le créateur.
Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui et vous pourrez alors
parvenir à le connaître.
Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l'âme et la
sépare du souverain bien.
-
Jésus-Christ: Mon fils, ne vous
laissez pas émouvoir au charme et à la beauté des discours des
hommes, car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les discours,
mais dans les oeuvres.
Soyez attentif à mes paroles qui enflamment le coeur, éclairent,
attendrissent l'âme, et la remplissent de consolation.
Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage;
Etudiez-vous à mortifier vos vices; cela vous servira plus que la
connaissance des questions les plus difficiles.
-
Après avoir beaucoup lu et beaucoup
appris, il en faut toujours revenir à l'unique principe de toutes
choses:
C'est moi qui donne à l'homme la science et qui éclaire
l'intelligence des petits enfants, plus que l'homme ne le
pourrait par aucun enseignement.
Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès
dans la vie de l'esprit.
Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de
questions curieuses et qui s'inquiètent peu d'apprendre à me servir
!
Viendra le jour où Jésus-Christ, le Maître des maîtres, le Seigneur
des anges, apparaîtra pour demander compte à chacun de ce qu'il
sait, c'est-à-dire pour examiner les consciences.
Et alors, la lampe à la main, il scrutera Jérusalem: les secrets
des ténèbres seront dévoilés, et toute langue se taira.
-
C'est moi qui, en un moment, élève
l'âme humble et la fais pénétrer plus avant dans la vérité éternelle
que ne le pourrait celui qui aurait étudié dix années dans les
écoles.
J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinion, sans
faste, sans arguments, sans disputes.
J'apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui
passe, à rechercher et à goûter ce qui est éternel, à fuir les
honneurs, à souffrir les scandales, à mettre en moi toute son
espérance, à ne désirer rien hors de moi et à m'aimer ardemment
par-dessus tout.
-
Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont
appris des choses toutes divines, dont ils parlaient d'une manière
admirable.
Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde
étude.
Mais je dis aux uns des choses plus générales; aux autres, de plus
particulières. J'apparais à quelques-uns doucement voilé sous des
ombres et des figures; je révèle à d'autres mes mystères au milieu
d'une vive splendeur.
Les livres parlent à tous le même langage, mais il ne produit pas
sur tous les mêmes impressions, parce que moi seul j'enseigne la
vérité au-dedans, je scrute les coeurs, je pénètre leurs pensées,
j'excite à agir, et je distribue mes dons à chacun selon qu'il me
plaît.
-
Jésus-Christ: Mon fils, il faut que
vous vous teniez dans l'ignorance de beaucoup de choses, que vous
soyez comme mort au monde, et que le monde soit mort pour vous.
Il faut aussi fermer l'oreille à bien des discours et penser plutôt
à vous conserver en paix.
Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît et laisser chacun
dans son sentiment, que de s'arrêter à contester.
Si vous prenez soin d'avoir Dieu pour vous et que son jugement vous
soit toujours présent, vous supporterez sans peine d'être vaincu.
-
Le fidèle: Hélas !
Seigneur, où en sommes-nous venus ? On pleure une perte temporelle,
on court, on se fatigue pour le moindre gain, et l'on oublie les
pertes de l'âme ou l'on ne s'en souvient qu'à peine et bien tard.
On est attentif à ce qui ne sert que peu ou point du tout, et l'on
passe avec négligence sur ce qui est souverainement nécessaire,
parce que l'homme se répand tout entier au-dehors et que, s'il ne
rentre promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli dans
les choses extérieures.
-
Le fidèle: Secourez-moi, Seigneur,
dans la tribulation: car le salut ne vient pas de l'homme.
Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la
trouver ? combien de fois l'ai-je trouvée où je l'attendais le moins
?
Vanité donc d'espérer dans les hommes; mais vous êtes, mon Dieu, le
salut des justes.
Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive. Nous sommes
faibles et changeants, un rien nous séduit et nous ébranle.
-
Quel est l'homme si vigilant et si
réservé, qu'il ne tombe jamais dans aucune surprise, ni dans aucune
perplexité ?
Mais celui, mon Dieu, qui se confie en vous et qui vous cherche dans
la simplicité de son coeur, ne chancelle pas si aisément.
Et s'il éprouve quelque affliction, s'il est engagé en quelque
embarras, vous l'en tirerez bientôt ou vous le consolerez, car vous
n'abandonnez pas pour toujours celui qui espère en vous.
Quoi de plus rare qu'un ami fidèle, qui ne s'éloigne point quand
l'infortune accable son ami ?
Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle et nul ami n'est
comparable à vous.
-
Oh ! que de sagesse dans ce que disait
cette sainte âme: Mon coeur est affermi et fondé en Jésus-Christ
!
S'il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte
des hommes et moins ému de leurs paroles malignes.
Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir ? Si ceux
qu'on a prévus souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui
nous frappent inopinément ?
Pourquoi, malheureux que je suis, n'ai-je pas pris de plus sûres
précautions pour moi-même ? Pourquoi aussi ai-je eu tant de
crédulité pour les autres ?
Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes
fragiles, quoique plusieurs nous croient ou nous appellent des
anges.
A qui croirai-je, Seigneur, si ce n'est à vous ? Vous êtes la vérité
qui ne trompe point et qu'on ne peut tromper.
Au contraire, tout homme est menteur, faible, inconstant,
fragile, surtout dans ses paroles; de sorte qu'on doit à peine
croire d'abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu'il dit.
-
Que vous nous avez sagement avertis de
nous défier des hommes; que l'homme a pour ennemis ceux de sa
propre maison, et que si quelqu'un dit: Le Christ est ici, ou
il est là, il ne faut pas le croire.
Une dure expérience m'a éclairé; heureux si elle sert à me rendre
moins insensé et plus vigilant !
Soyez discret, me dit quelqu'un, soyez discret; ce que je vous dis
n'est que pour vous. Et pendant que je me tais et que je crois la
choses secrète, il ne peut lui-même garder le silence qu'il m'a
demandé; mais dans l'instant, il me trahit, se trahit lui-même et
s'en va.
Eloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez
pas que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je
leur ressemble.
Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma
langue soit étrangère à tout artifice. Ce que je ne peux souffrir en
autrui, je dois m'en préserver avec soin.
-
Oh ! qu'il est bon, qu'il est
nécessaire pour la paix, de se taire sur les autres, de ne pas tout
croire indifféremment, ni tout redire sans réflexion, de se
découvrir à peu de personnes, de vous chercher toujours pour témoin
de son coeur, de ne pas se laisser emporter à tout vent de paroles,
mais de désirer que tout en nous et hors de nous s'accomplisse selon
qu'il plaît à votre volonté.
Que c'est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de
fuir ce qui a de l'éclat aux yeux des hommes, de ne point rechercher
ce qui semble attirer leur admiration, mais de travailler ardemment
à acquérir ce qui produit la ferveur et corrige la vie !
A combien d'hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt
!
Que de fruits, au contraire, d'autres ont tirés d'une grâce
conservée en silence durant cette vie fragile, qui n'est qu'une
tentation et une guerre continuelle !
-
Jésus-Christ: Mon fils, demeurez
ferme, et espérez en moi. Qu'est-ce, après tout, que des paroles ?
un vain bruit: elles frappent l'air, mais ne brisent point la
pierre.
Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous
corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous
devez souffrir avec joie cette légère peine pour Dieu.
C'est bien le moins que de temps en temps vous supportiez quelques
paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus dures épreuves.
Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu'à votre coeur, si
ce n'est que vous êtes encore charnel, et trop occupé des jugements
des hommes ?
Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être
repris de vos fautes et vous cherchez des excuses pour les couvrir.
-
Scrutez mieux votre coeur et vous
reconnaîtrez que le monde vit encore en vous, et le vain désir de
plaire aux hommes.
Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses,
prouve que vous n'avez pas une humilité sincère, que vous n'êtes pas
véritablement mort au monde, et que le monde n'est pas crucifié
pour vous.
Écoutez ma parole et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles
des hommes.
Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire
malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer
comme la paille que le vent emporte ? En perdriez-vous un seul
cheveu ?
-
Celui dont le coeur n'est pas renfermé
en lui-même et qui n'a pas Dieu toujours présent, s'émeut aisément
d'une parole de blâme.
Mais celui qui se confie en moi et qui ne s'appuie pas sur son
propre jugement, ne craindra rien des hommes.
Car c'est moi qui connais et qui juge ce qui est secret, je sais la
vérité de toutes choses, qui a fait l'injure et qui la souffre.
Cette parole, elle est venue de moi; cet événement, je l'ai permis
afin que ce qu'il y a de caché dans beaucoup de coeurs fut révélé.
Je jugerai l'innocent et le coupable; mais par un secret jugement,
j'ai voulu auparavant éprouver l'un et l'autre.
-
Le témoignage des hommes trompe
souvent, mais mon jugement est vrai; il subsistera et ne sera point
ébranlé.
Le plus souvent il est caché et peu de personnes le découvrent en
chaque chose; cependant il n'erre jamais et ne peut errer, quoiqu'il
ne paraisse pas toujours juste aux yeux des insensés.
C'est donc à moi qu'il faut remettre le jugement de tout, sans
jamais s'en rapporter à son propre sens.
Le juste ne sera point troublé, quoiqu'il arrive par l'ordre de
Dieu. Il lui importera peu qu'on l'accuse injustement.
Et si d'autres le défendent et réussissent à le justifier, il n'en
concevra pas non plus une vaine joie.
Car il se souvient que c'est moi qui sonde les coeurs et les
reins, et que je ne juge point sur les dehors et les apparences
humaines.
Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à
mes yeux.
-
Le fidèle: Seigneur, mon Dieu, juge
infiniment juste, fort et patient, qui connaissez la fragilité de
l'homme et son penchant au mal, soyez ma force et toute ma
confiance; car ma conscience ne me suffit pas.
Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j'ai dû m'abaisser
sous tous les reproches et les supporter avec douceur.
Pardonnez-moi, dans votre bonté, toutes les fois que je n'ai pas agi
de la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à
souffrir.
Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour
obtenir le pardon, que sur ma vertu apparente, pour justifier ce que
ma conscience recèle.
Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié
pour cela; parce que sans votre miséricorde, nul homme vivant
ne sera juste devant vous.
-
Jésus-Christ: Mon fils, que les
travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas votre
courage, et que les afflictions ne vous abattent pas entièrement;
mais qu'en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et vous
fortifie.
Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes
bornes et de toute mesure.
Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé
de douleurs.
Attendez un peu et vous verrez promptement la fin de vos maux.
Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront.
Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère.
-
Faites ce que vous avez à faire;
travaillez fidèlement à ma vigne, et je serai moi-même votre
récompense.
Ecrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence,
priez, souffrez courageusement l'adversité; la vie éternelle est
digne de tous ces combats, et de plus grands encore.
Il y a un jour connu du Seigneur où la paix viendra; et il n'y aura
plus de jour ni de nuit comme sur cette terre mais une lumière
perpétuelle, une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos
assuré.
Vous ne direz plus alors: Qui me délivrera de ce corps de mort ?
Vous ne vous écrierez plus: Malheur à moi, parce que mon exil a
été prolongé ! car la mort sera détruite, et le salut
sera éternel; plus d'angoisse, une joie ravissante, une société de
gloire et de bonheur.
-
Oh ! si vous aviez vu, dans le ciel,
les couronnes immortelles des saints ! de quel glorieux état
resplendissent ces hommes que le monde méprisait et regardait comme
indignes de vivre ! aussitôt, certes, vous vous prosterneriez jusque
dans la poussière, et vous aimeriez mieux être au-dessous de tous
qu'au-dessus d'un seul.
Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutôt
vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez
comme le plus grand gain d'être compté pour rien parmi les hommes.
-
Oh ! si vous goûtiez ces vérités, si
elles pénétraient jusqu'au fond de votre coeur, comment oseriez-vous
vous plaindre, même une seule fois ?
Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie
éternelle ?
Ce n'est pas peu de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.
Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes saints;
ils ont soutenu dans ce monde un grand combat; et maintenant ils se
réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l'abri de toute
crainte, maintenant ils se reposent, et ils demeureront à jamais
avec moi dans le royaume de mon Père.
-
Le fidèle: Ô bienheureuse demeure de
la cité céleste ! Jour éclatant de l'éternité, que la nuit
n'obscurcit jamais et que la vérité souveraine éclaire
perpétuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de repos,
que nulle vicissitude ne trouble !
Oh ! que ce jour n'a-t'il lui déjà sur les ruines du temps et de
tout ce qui passe avec le temps !
Il luit pour les saints dans son éternelle splendeur; mais nous,
voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à
travers un voile.
-
Les citoyens du ciel en connaissent
les délices; mais les fils d'Eve, encore exilés, gémissent sur
l'amertume et l'ennui de la vie présente.
Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais, pleins de douleurs et
d'angoisses.
L'homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de
passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins,
emporté çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères,
environné d'erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé
de délices, tourmenté par la pauvreté.
-
Oh ! quand viendra la fin de ces maux
? quand serai-je délivré de la misérable servitude des vices ? quand
me souviendrai-je, Seigneur, de vous seul ? quand goûterai-je en
vous une pleine joie ?
Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d'une vraie liberté,
désormais exempte de toute peine et du corps et de l'esprit ?
Quand posséderai-je une joie solide, assurée, inaltérable, paix
au-dedans et au-dehors, paix affermie de toutes parts ?
Ô bon Jésus ! quand me sera-t'il donné de vous voir, de contempler
la gloire de votre règne ? quand me serez-vous tout en toute chose ?
Quand serai-je avec vous dans ce royaume que vous avez préparé de
toute éternité à vos élus ?
J'ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a
guerre continuelle et de grandes infortunes.
-
Consolez mon exil, adoucissez
l'angoisse de mon coeur: car il soupire après vous de toute l'ardeur
de ses désirs.
Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler me pèse.
Je voudrais m'unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à
cette ineffable union.
Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions
immortifiées me replongent dans celles de la terre.
Mon âme aspire à s'élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse
au-dessous, malgré mes efforts.
Ainsi, homme misérable, j'ai sans cesse la guerre au-dedans de moi
et je me suis à charge à moi-même, l'esprit voulant s'élever
toujours et la chair toujours descendre !
-
Oh ! combien je souffre en moi
lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre viennent en
foule se présenter à ma pensée durant la prière ! Mon Dieu, ne
vous éloignez pas de moi et n'abandonnez point votre serviteur dans
votre colère.
Faites briller votre foudre et dissipez ces visions de la chair:
lancez vos flèches, et mettez en fuite ces fantômes de l'ennemi.
Rappelez à vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses
du monde et que je rejette promptement avec mépris ces criminelles
images.
Éternelle vérité, prêtez-moi votre secours afin que nulle chose
vaine ne me touche.
Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur
s'évanouisse devant vous.
Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que
dans la prière je m'occupe d'autre chose que de vous.
Car je confesse sincèrement que la distraction m'est habituelle.
Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où
est mon corps, mais plutôt où mon esprit m'emporte.
Je suis là où est ma pensée, ma pensée est d'ordinaire où est ce que
j'aime.
Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord
se présente à elle.
-
Et c'est pour cela, ô Vérité, que vous
avez dit expressément: Où est votre trésor, là aussi est votre
coeur.
Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.
Si j'aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde et je
m'attriste de ses adversités.
Si j'aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.
Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.
Car il est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que
j'aime, et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.
Mais heureux l'homme, ô mon Dieu ! qui à cause de vous, bannit de
son coeur toutes les créatures, qui fait violence à la nature et
crucifie par la ferveur de l'esprit les convoitises de la chair,
afin de vous offrir du fond d'une conscience où règne la paix, une
prière pure, et que, dégagé au-dedans et au-dehors de tout ce qui
est terrestre, il puisse se mêler au choeurs des anges !
-
Jésus-Christ: Mon fils, lorsque le
désir de l'éternelle béatitude vous est donné d'en haut et que vous
aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière
sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre coeur et recevez avec
amour cette sainte aspiration.
Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous
prodigue ainsi ses faveurs, qui vous
visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève
puissamment, de peur que votre poids ne vous incline vers la terre.
Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts,
mais une grâce de Dieu, qui a daigné jeter sur vous un regard afin
que, croissant dans la vertu et dans l'humilité, vous vous prépariez
à de nouveaux combats et que tout votre coeur s'attache à moi avec
la volonté ferme de me servir.
-
Quelque ardent que soit le feu, la
flamme cependant ne monte pas sans fumée.
Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes,
ne sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des
tentations de la chair.
Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans
ce qu'ils demandent avec tant d'instance.
Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si sûr.
Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.
-
Demandez, non ce qui vous est doux,
non ce qui vous offre quelque avantage, mais ce qui m'honore et me
plaît; car si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes
ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu'on peut désirer.
Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.
Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de
Dieu; déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne
tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l'heure n'est pas encore
venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps
de travail et d'épreuves.
Vous désirez être rassasié du souverain bien, mais cela ne se peut
maintenant.
C'est moi qui suis le bien suprême; attendez-moi dit le Seigneur,
jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu.
-
Il faut que vous soyez encore éprouvé
sur la terre et exercé de bien des manières. De temps en temps vous
recevrez des consolations, mais jamais assez pour rassasier vos
désirs.
Ranimez donc votre force et votre courage pour accomplir et
pour souffrir ce qui répugne à la nature.
Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau, que vous
vous changiez en un autre homme.
Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que
vous renonciez à ce que vous voulez.
Ce que les autres souhaitent réussira, mille obstacles s'opposeront
à ce que vous souhaitez.
On écoutera ce que disent les autres, ce que vous direz sera compté
pour rien.
Ils demanderont et ils obtiendront; vous demanderez et on vous
refusera.
-
On parlera d'eux, on les exaltera; et
personne ne parlera de vous.
On leur confiera tel ou tel emploi, et l'on ne vous jugera propre à
rien.
Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le
supportez en silence.
C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables que,
d'ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se
renoncer et se briser à tout.
Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de
mourir à vous -même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à
votre volonté, surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles
ou déraisonnables.
Et parce que, assujetti à un supérieur, vous n'osez résister à son
autorité, il vous semble dur d'être en tout conduit par un autre et
de n'agir jamais selon vos propres sens.
-
Mais pensez, mon fils, aux fruits de
vos travaux, à leur prompte fin, à leur récompense trop grande,
et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante
consolation.
Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises,
vous ferez éternellement votre volonté dans le ciel.
Là tous vos voeux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.
Là tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à craindre
de les perdre.
Là votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous ne
souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.
Là personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous,
personne ne vous suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout
ce qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme,
rassasiée pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense
félicité.
Là je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour
les larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume
éternel.
Là éclateront les fruits de l'obéissance, la pénitence se réjouira
de ses travaux, et l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.
-
Maintenant donc, inclinez-vous
humblement sous la main de tous et ne regardez point qui a dit ou
ordonné cela.
Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que
ce soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin
d'en être blessé, ayez soin de l'accomplir avec une effusion
sincère.
Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie
d'une chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reçoive mille
louanges; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de
vous-même, dans ma volonté et ma gloire.
Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par
la mort, Dieu soit toujours glorifié en vous.
-
Le fidèle: Seigneur mon Dieu, Père
saint, soyez béni maintenant et dans toute l'éternité, parce qu'il a
été fait comme vous l'avez voulu, et ce que vous faites est bon.
Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre,
mais en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie: vous
êtes, Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.
Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous, et
sans l'avoir mérité ?
Tout est à vous: vous avez tout fait, tout donné.
Je suis pauvre, et dans les travaux dès mon enfance.
Quelquefois mon âme est triste jusqu'aux larmes, et quelquefois elle
se trouble en elle-même, à cause des passions qui la pressent.
-
Je désire la joie de la paix, j'aspire
à la paix de vos enfants, que vous nourrissez dans votre lumière et
vos consolations.
Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte,
l'âme de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie et,
ravi d'amour, il chantera vos louanges.
Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne
pourra courir dans la voie de vos commandements; alors il ne
lui reste qu'à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce
qu'il n'en est plus pour lui comme auparavant, lorsque votre
lumière resplendissait sur sa tête, et qu'à l'ombre de vos ailes
il trouvait un abri contre les tentations.
-
Père juste et toujours digne de
louanges, l'heure est venue où votre serviteur doit être éprouvé.
Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant
quelque chose pour vous.
Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute
éternité est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un
peu de temps au-dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement
en vous.
Il faut que pour un peu de temps il soit abaissé, humilié, anéanti
devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin
de se relever avec vous à l'aurore d'un jour nouveau, et d'être
environné de splendeur dans le ciel.
Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu, et ce que vous
avez commandé s'est accompli.
-
Car c'est la grâce que vous faites à
ceux que vous aimez, de souffrir en ce monde pour votre amour, et
d'être affligés autant de fois et par qui que ce soit que vous le
permettiez.
Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein et sans
l'ordre de votre Providence.
Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je
m'instruise de votre justice, et que je bannisse de mon coeur
tout orgueil et toute présomption.
Il m'est utile d'avoir été couvert de confusion, afin que je cherche
à me consoler plutôt en vous que dans les hommes.
Par là j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables,
selon lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais
toujours avec équité et justice.
-
Je vous rends grâces de ce que vous ne
m'avez point épargné les maux, et de ce qu'au contraire vous m'avez
sévèrement frappé, me chargeant de douleurs et m'accablant
d'angoisses au-dedans et au-dehors.
De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je
n'espère qu'en vous, ô mon Dieu ! céleste médecin des âmes, qui
blessez et qui guérissez; qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en
ramenez.
Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même
m'instruira.
-
Père uniquement aimé, voilà que je
suis entre vos mains, je m'incline sous la verge qui me corrige.
Frappez, frappez encore, afin que je réforme selon votre gré tout ce
qu'il y a d'imparfait en moi.
Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble
et pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe.
Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il
vaut mieux être châtié en ce monde qu'en l'autre.
Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans
la conscience de l'homme.
Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent et il
n'est pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce
qui se passe sur la terre.
Vous savez ce qui est utile à mon avancement et combien la
tribulation sert à consumer la rouille des vices.
Disposez de moi selon votre bon plaisir et ne me délaissez point à
cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que
vous.
-
Faites, Seigneur, que je sache ce que
je dois savoir, que j'aime ce que je dois aimer, que je loue ce qui
vous est agréable, que j'estime ce qui est précieux devant vous, et
que je méprise ce qui est vil à vos regards.
Ne permettez pas que je juge d'après ce que l'oeil aperçoit
au-dehors, ni que je forme mes sentiments sur les discours
insensés des hommes; mais faites que je porte un jugement vrai
des choses sensibles et spirituelles, et surtout que je cherche à
connaître votre volonté.
-
Souvent les hommes se trompent en ne
jugeant que sur le témoignage des sens. Des amateurs du siècle se
trompent aussi en n'aimant que les choses visibles.
Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand ?
Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un
menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un
aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont
une véritable confusion pour qui les reçoit.
Car, "ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est
réellement, et rien de plus", dit l'humble saint François.
-
Jésus-Christ: Mon fils, vous ne
sauriez sentir toujours une égale ardeur pour la vertu, ni vous
maintenir sans relâche dans un haut degré de contemplation; mais il
est nécessaire à cause du vice de votre origine, que vous descendiez
quelquefois à des choses plus basses et que vous portiez, malgré
vous et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.
Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand
dégoût et l'angoisse du coeur.
Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir
souvent du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous
appliquer aux exercices spirituels et à la contemplation divine.
-
Cherchez alors un refuge dans
d'humbles occupations extérieures, et dans les bonnes oeuvres une
distraction qui vous ranime, attendez avec une ferme confiance mon
retour et la grâce d'en haut; souffrez patiemment votre exil et la
sécheresse du coeur, jusqu'à ce que je vous visite de nouveau et que
je vous délivre de toutes vos peines.
Car je reviendrai et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du
repos intérieur.
J'ouvrirai devant vous le champ des Ecritures afin que votre coeur,
dilaté d'amour, vous presse de courir dans la voie de mes
commandements.
Et vous direz: Les souffrances du temps n'ont point de proportion
avec la gloire future qui sera manifestée en nous.
-
Le fidèle: Seigneur, je ne mérite
point que vous me consoliez et que vous me visitiez; ainsi vous en
usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé.
Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la
mer, je ne serais pas encore digne de vos consolations.
Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment, car je vous ai
souvent et grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.
Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre
consolation.
Mais vous, ô Dieu tendre et clément ! qui ne voulez pas que vos
ouvrages périssent pour faire éclater les richesses de votre
bonté en des vases de miséricorde, vous daignez consoler votre
serviteur au-delà de ce qu'il mérite, et d'une manière toute divine.
Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des
hommes !
-
Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous
me donniez quelque part aux consolations du ciel ?
Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au
contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.
Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous
vous élèveriez contre moi et personne ne me défendrait.
Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel ?
Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de
mépris; je ne mérite point d'être compté parmi ceux qui sont à vous.
Et, bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai
cependant contre moi témoignage à la vérité, je m'excuserai de mes
péchés, afin d'obtenir de vous plus aisément miséricorde.
-
Que dirai-je, couvert comme je le
suis, de crime et de confusion ?
Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur; j'ai péché;
ayez pitié de moi, pardonnez-moi.
Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je
m'en aille dans la terre des ténèbres, que recouvre l'ombre de la
mort.
Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que,
brisé de regrets, il s'humilie de ses péchés ?
La véritable contrition et l'humiliation du coeur produisent
l'espérance du pardon, calment la conscience troublée, réparent la
grâce perdue, protègent l'homme contre la colère à venir; et c'est
alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser
Dieu et l'âme pénitente.
-
Cette humble douleur des péchés vous
est, Seigneur, un sacrifice agréable, et d'une odeur plus douce que
celle de l'encens.
C'est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos
pieds sacrés: car vous ne méprisez jamais un coeur contrit et
humilié.
Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi; là le pécheur se
réforme et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées
au-dehors.
-
Jésus-Christ: Mon fils, ma grâce est
d'un grand prix, et ne souffre point le mélange des choses
étrangères, ni des consolations terrestres.
Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête si vous désirez qu'elle se
répande en vous.
Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec
vous-même, ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme
s'épanche devant Dieu en de ferventes prières afin de conserver la
componction et une conscience pure.
Comptez pour rien le monde entier et occupez-vous de Dieu plutôt que
des oeuvres extérieures.
Car votre coeur ne peut pas être à moi et se plaire en même temps à
ce qui passe.
Il faut vous séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer
votre âme de toute consolation terrestre.
C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles
serviteurs de Jésus-Christ de se regarder ici-bas comme des
étrangers et des voyageurs.
-
Oh ! qu'il aura de la confiance à
l'heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde
!
Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi
détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de
l'homme intérieur.
Cependant pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses
proches comme aux étrangers et ne se garder de personne plus que de
soi-même.
Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément
tout le reste.
La parfaite victoire est de triompher de soi-même.
Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la
raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement
vainqueur de lui-même et maître du monde.
-
Si vous aspirez à cette haute
perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la
racine de l'arbre, pour arracher et détruire jusqu'aux restes les
plus cachés de l'amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles
et particuliers.
De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même naissent presque
tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura
subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.
Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à
eux-mêmes, à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme
ensevelis dans la chair et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.
Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes
ses inclinations déréglées et qu'il ne s'attache à nulle créature
par un amour de convoitise ou particulier.
-
Jésus-Christ: Mon fils, observez avec
soin les mouvements de la nature et de la grâce, car, quoique très
opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu'à
peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut-il faire le
discernement.
Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans
leurs paroles et dans leurs actions: c'est pourquoi plusieurs sont
trompés dans cette apparence de bien.
-
La nature est pleine d'artifice; elle
attire, elle surprend, elle séduit, et n'a jamais d'autre fin
qu'elle-même.
La grâce, au contraire, agit avec simplicité et fuit jusqu'à la
moindre apparence du mal; elle ne tend point de pièges et fait tout
pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.
-
La nature répugne à mourir; elle ne
veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se
soumettre volontairement. Mais la grâce porte à se mortifier
soi-même, résiste à la sensualité, recherche l'assujettissement,
aspire à être vaincue et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime
la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer,
être toujours sous la main de Dieu et, à cause de Dieu, elle est
prête à s'abaisser humblement au-dessous de toute créature.
-
La nature travaille pour son intérêt
propre et calcule le bien qu'elle peut retirer des autres.
La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui
peut être utile à plusieurs.
-
La nature aime à recevoir les respects
et les honneurs.
La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.
-
La nature craint la confusion et le
mépris.
La grâce se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus.
-
La nature aime l'oisiveté et le repos
du corps.
La grâce ne peut être oisive et se fait une joie du travail.
-
La nature recherche les choses
curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et
grossier.
La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne
dédaigne point ce qu'il y a de plus rude et ne refuse point de se
vêtir de haillons.
-
La nature convoite les biens du temps,
elle se réjouit du gain terrestre, s'afflige d'une perte et s'irrite
d'une légère injure.
La grâce n'aspire qu'aux biens éternels et ne s'attache point à ceux
du temps; elle ne se trouble d'aucune perte et ne s'offense point
des paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa
joie dans le ciel, où rien ne périt.
-
La nature est avide et reçoit plus
volontiers qu'elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et
particulier.
La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la
singularité, se contente de peu et croit qu'il est plus heureux
de donner que de recevoir.
-
La nature porte vers les créatures, la
chair, les vanités, elle est bien aise de se produire.
La grâce élève à Dieu, excite la vertu, renonce aux créatures, fuit
le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au-dehors,
et rougit de paraître devant les hommes.
-
La nature se réjouit d'avoir quelque
consolation extérieure qui flatte le penchant des sens.
La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul et, s'élevant
au-dessus des choses visibles, elle met tous ses délices dans le
souverain bien.
-
La nature agit en tout pour le gain et
pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement mais,
en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d'égal ou de
meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu'on tienne
pour beaucoup tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle donne.
La grâce ne veut rien de temporel, elle ne demande d'autre
récompense que Dieu seul et ne désire des choses du temps, même les
plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens
éternels.
-
La nature se complaît dans le grand
nombre des amis et des parents; elle se glorifie d'un rang élevé,
d'une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les
riches et applaudit à ceux qui lui ressemblent.
La grâce aime ses ennemis mêmes, et ne s'enorgueillit point du
nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les
ancêtres, à moins qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle
favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent
qu'au puissant, recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse
d'exhorter les bons à s'efforcer de devenir meilleurs, afin
de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.
-
La nature est prompte à se plaindre de
ce qui lui manque et de ce qui la blesse.
La grâce supporte avec constance la pauvreté.
-
La nature rapporte tout à elle-même,
combat, discute pour ses intérêts.
La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle
ne s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec
arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle
des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses
sentiments à l'éternelle sagesse et au jugement de Dieu.
-
La nature est curieuse de secrets et
de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par
elle-même; elle désire d'être connue et de s'attirer la louange et
l'admiration.
La grâce ne s'occupe point de nouvelles ni de ce qui nourrit la
curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille
corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la
terre.
Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et
l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et
l'estime, et à ne chercher en ce qu'on sait et en toute chose, que
ce qui peut être utile, et l'honneur et la gloire de Dieu.
Elle ne veut point qu'on loue ni elle ni ses oeuvres; mais elle
désire que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.
-
Cette grâce est une lumière
surnaturelle, un don spécial de Dieu; c'est proprement le sceau des
élus; c'est le gage du salut éternel. De la terre, où son coeur
gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens célestes, et le
rend spirituel, de charnel qu'il était.
Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se
répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions,
elle rétablit au-dedans de l'homme l'image de Dieu.
-
Le fidèle: Seigneur mon Dieu, qui
m'avez créé à votre image et à votre ressemblance, accordez-moi
cette grâce dont vous m'avez montré l'excellence et la nécessité
pour le salut, afin que je puisse vaincre ma nature corrompue, qui
m'entraîne au péché et dans la perdition.
Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de
l'esprit, et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en
esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en
moi, si vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de
votre sainte grâce.
-
Votre grâce, et une grâce très grande,
est nécessaire pour vaincre la nature, inclinée au mal dès
l'enfance.
Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché,
cette tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine,
de sorte que cette nature même, que vous avez créée dans la justice
et dans la droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le
dérèglement d'une nature corrompue, parce que, laissée à elle-même,
son propre mouvement ne la porte qu'au mal et vers les choses de la
terre.
Le peu de force qui lui est restée est comme une étincelle cachée
sous la cendre.
C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres,
sachant encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais
impuissante à accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne
possède pas la pleine lumière de la vérité et que toutes ses
affections sont malades.
-
De là vient, mon Dieu, que je me
réjouis en votre loi selon l'homme intérieur, reconnaissant
que vos commandements sont bons, justes et saints, qui
condamnent tout mal et détournent du péché.
Mais, dans ma chair, je suis asservi à la loi du péché,
obéissant plutôt aux sens qu'à la raison, voulant le bien et
n'ayant pas la force de l'accomplir.
C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce
qui aide ma faiblesse venant à manquer, au moindre obstacle je cède
et je tombe.
Je découvre la voie de la perfection et je vois clairement ce que je
dois faire.
Mais accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de
parfait.
-
Oh ! que votre grâce, Seigneur, m'est
nécessaire, pour commencer le bien, le continuer et l'achever !
Car sans elle je ne puis rien faire; mais je puis tout en vous,
quand votre grâce me fortifie.
Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de
la nature ne sont rien !
Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence
n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.
Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants,
mais la grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le
signe auquel on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.
Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie,
ni le pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation,
ne doivent être comptées pour quelque chose sans elle.
Ni la foi, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont
agréables sans la grâce et sans la charité.
-
Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche
en vertus le pauvre d'esprit, et celui qui possède de grands biens
humble de coeur !
Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre
consolation, de peur que mon âme, épuisée, aride, ne vienne
défaillir de lassitude.
J'implore votre grâce, ô mon Dieu ! je ne veux qu'elle; car votre
grâce me suffit, quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature
désire.
Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne
craindrai aucun maux, tandis que votre grâce sera avec moi.
Elle est ma force, mon conseil, mon appui.
Elle est plus puissante que tous les ennemis et plus sage que tous
les sages.
-
Elle enseigne la vérité et règle la
conduite; elle est la lumière du coeur et sa consolation dans
l'angoisse; elle chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la
piété, produit les larmes.
Que suis-je sans elle, qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est
bon qu'à jeter ?
"Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne
toujours; qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des
bonnes oeuvres: je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils.
Ainsi soit-il."
-
Jésus-Christ: Mon fils, vous
n'entrerez en moi qu'autant que vous sortirez de vous-même.
Comme on possède en soi la paix lorsqu'on ne désire rien au-dehors,
ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.
Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement pour
vous soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure.
Suivez-moi: je suis la voie, la vérité et la vie. Sans la
voie on n'avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit
point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité
que vous devez croire, la vie que vous devez espérer.
Je suis la voie qui n'égare point, la vérité qui ne trompe point, la
vie qui ne finira jamais.
Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la
vie bienheureuse, la vie incréée.
Si vous demeurez dans ma voie, vous connaîtrez la vérité, et la
vérité vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle.
-
Si vous voulez parvenir à la vie,
gardez mes commandements.
Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi.
Si vous voulez être parfait, vendez tout.
Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même.
Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie
présente.
Si vous voulez être élevé dans le ciel, humiliez-vous sur la terre.
Si vous voulez régner avec moi, portez la Croix avec moi.
Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la
béatitude et de la vraie lumière.
-
Le fidèle: Seigneur Jésus, puisque
votre vie était pauvre et que le monde la méprisait, donnez-moi de
vous imiter et d'être aussi méprisé du monde.
Car le serviteur n'est pas plus grand que celui qu'il sert, ni le
disciple au-dessus de son maître.
Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que
là est mon salut et la vraie sainteté.
Tout ce que je lis, tout ce que j'entends, hors cette vie céleste,
ne me console ni ne me satisfait pleinement.
-
Jésus-Christ: Mon fils, puisque
vous avez lu et que vous savez toutes ces choses, vous serez heureux
si vous les pratiquez.
Celui-là m'aime, qui connaît et observe mes commandements; et je
l'aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir
avec moi dans le royaume de mon Père.
-
Le fidèle: Seigneur Jésus, qu'il soit
fait selon votre parole et votre promesse; rendez-moi digne de ce
bonheur immense.
J'ai reçu, j'ai reçu de votre main la Croix; je la porterai, oui, je
la porterai comme vous l'avez voulu, jusqu'à la mort.
Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais une croix qui
conduit à la gloire.
J'ai commencé, il n'est plus permis de retourner en arrière; il n'y
a plus à s'arrêter.
-
Allons, mes frères, marchons ensemble,
Jésus sera avec nous.
Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la Croix; continuons, pour
Jésus, de porter la Croix.
Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.
Voilà que notre Roi marche devant nous; il combattra pour nous.
Suivons avec courage, que rien ne nous effraye; soyons prêts à
mourir généreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre
gloire de la honte d'avoir fui la Croix.
-
Jésus-Christ: Mon fils, la patience et
l'humilité dans les traverses me plaisent plus que beaucoup de joie
et de ferveur dans la prospérité.
Pourquoi vous attrister d'une faute légère qu'on vous attribue ?
Fût-elle plus grave, vous ne devriez pas en être ému.
Laissez donc tomber cela; ce n'est pas une chose nouvelle, ni la
première fois que vous l'éprouvez, et ce ne sera pas la dernière, si
vous vivez longtemps.
Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fâcheux.
Vous savez même conseiller bien les autres et les fortifier par vos
discours; mais lorsqu'il vous survient une affliction soudaine, vous
manquez de conseil et de force.
Considérez votre extrême fragilité, dont vous avez si souvent
l'expérience dans les plus petites choses; et toutefois Dieu le
permet ainsi pour votre salut.
-
Bannissez de votre coeur, autant que
vous le pourrez, tout ce qui le trouble. A-t'il été surpris, qu'il
ne se laisse point abattre, mais qu'il se dégage sur-le-champ.
Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec
joie.
Lorsque vous êtes peiné d'entendre certaines choses et que vous en
ressentez de l'indignation, modérez-vous et veillez à ce qu'il ne
vous échappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.
Votre émotion s'apaisera bientôt, et le retour de la grâce adoucira
l'amertume intérieure.
Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous secourir et vous
consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance et
si vous m'invoquez avec ferveur.
-
Armez-vous de constance et
préparez-vous à souffrir encore davantage.
Tout n'est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et
tenté violemment.
Vous êtes un homme, et non pas un Dieu; vous êtes de chair, et non
pas un ange.
Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un égal degré de
vertu lorsque cette persévérance a manqué à l'ange dans le ciel et
au premier homme dans le paradis ?
C'est moi qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent;et j'élève
jusqu'à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.
-
Le fidèle: Seigneur, que votre parole
soit bénie; elle m'est plus douce que le miel à ma bouche.
Que ferais-je au milieu de tant d'afflictions et d'angoisses, si
vous ne me ranimiez par vos saintes paroles ?
Pourvu que je parvienne enfin au port du salut, peu m'importe que je
souffre, et combien je souffre.
Accordez-moi une bonne fin: donnez-moi de passer heureusement de ce
monde à l'autre.
Souvenez-vous de moi, mon Dieu, et conduisez-moi dans la voie droite
vers votre royaume. Ainsi soit-il.
-
Jésus-Christ: Mon fils, gardez-vous de
disputer sur des sujets trop hauts et sur les jugements cachés de
Dieu; pourquoi l'un est abandonné tandis qu'un autre reçoit des
grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n'a que des afflictions et
celui-là est comblé d'honneurs.
Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme et nulle raison ne
peut, quels qu'en soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.
Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées ou que les
hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces
paroles du prophète: Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements
sont droits.
-
Et encore: Les jugements du
Seigneur sont vrais et se justifient par eux-mêmes.
Il faut craindre mes jugements et non les approfondir, parce qu'ils
sont incompréhensibles à l'intelligence humaine.
Ne disputez pas non plus des mérites des saints, ne recherchez point
si celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand
dans le royaume des cieux.
Ces recherches produisent souvent des différends et des
contestations inutiles: elles nourrissent l'orgueil et la vaine
gloire, d'où naissent des jalousies et des dissensions, celui-ci
préférant tel saint, celui-là tel autre, et voulant qu'il soit le
plus élevé.
L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit,
déplaît aux saints. Car je ne suis point un Dieu de dissension
mais de paix, et cette paix consiste plus à s'humilier
sincèrement qu'à s'élever.
-
Quelques-uns ont un zèle plus ardent,
une affection plus vive pour quelques saints que pour d'autres; mais
cette affection vient plutôt de l'homme que de Dieu.
C'est moi qui ai fait tous les saints, moi qui leur ai donné la
grâce, moi qui leur ai distribué la gloire.
Je sais les mérites de chacun: je les ai prévenus de mes plus
douces bénédictions.
Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: je les ai
choisis au milieu du monde et ce ne sont pas eux qui m'ont
choisi les premiers.
Je les ai appelés par ma grâce; je les ai attirés par ma
miséricorde, et conduits à travers des tentations diverses.
J'ai répandu en eux d'ineffables consolations: je leur ai donné de
persévérer et j'ai couronné leur patience.
-
Je connais le premier et le dernier et
je les embrasse tous dans mon amour immense.
C'est moi qu'on doit louer dans tous mes saints, moi qu'on doit
bénir au-dessus de tous et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi
élevés dans la gloire et prédestinés, sans aucun mérites précédents
de leur part.
Celui donc qui méprise le plus petit des miens n'honore pas le plus
grand parce que j'ai fait le petit et le grand.
Et quiconque rabaisse quelqu'un de mes saints me rabaisse moi-même
et tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.
Tous ne sont qu'un par le lien de la charité; ils n'ont tous qu'un
même sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même
amour.
-
Et ce qui est plus parfait encore, ils
m'aiment plus qu'ils ne s'aiment, plus que tous leurs mérites.
Ravis au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se
plongent et se perdent dans le mien et s'y reposent délicieusement.
Rien ne saurait partager leur coeur ni les détourner vers un autre
objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d'une
charité qui ne peut s'éteindre.
Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les
hommes qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de
discourir sur l'état des saints. Ils retranchent et ils ajoutent
suivant leur inclination, et non pas selon que l'a réglé la Vérité
éternelle.
-
En plusieurs c'est l'ignorance, et
surtout en ceux qui, peu éclairés par la lumière divine, aiment
rarement quelqu'un d'un amour parfait et purement spirituel.
Une inclination naturelle et une affection toute humaine les attire
vers tel ou tel saint; et ils transportent dans le ciel les
sentiments de la terre.
Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes
imparfaits et ce que la lumière d'en haut découvre à ceux qu'elle
éclaire.
-
Gardez-vous donc, mon fils, de
raisonner curieusement sur ces choses qui passent votre
intelligence; travaillez plutôt avec ardeur à obtenir une place,
fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu.
Et quand quelqu'un saurait qui des saints est le plus parfait et le
plus grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette
connaissance, s'il n'en tirait un nouveau motif de s'humilier devant
moi et de me louer davantage ?
Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui
considère combien il est éloigné de la perfection des saints, se
rend plus agréable à Dieu que celui qui dispute sur le degré plus ou
moins élevé de leur gloire.
Il vaut mieux prier les saints avec larmes et avec ferveur et
implorer humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher
vainement à pénétrer le secret de leur état dans le ciel.
-
Ils sont heureux, contents;
qu'avons-nous besoin d'en savoir plus, et n'est-ce pas assez pour
réprimer tous nos vains discours ?
Ils ne se glorifient point de leurs mérites parce qu'ils ne
s'attribuent rien de bon, mais qu'ils attribuent tout à moi, qui
leur ai tout donné par une charité infinie.
Ils sont remplis d'un si grand amour de la Divinité, d'une joie si
surabondante que, comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne
peut manquer à leur félicité.
Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en
eux-mêmes, et leur humilité me les rend plus chers et les unit plus
étroitement à moi.
C'est pourquoi il est écrit qu'ils déposaient leurs couronnes au
pied du trône de Dieu, qu'ils se prosternaient devant l'Agneau, et
qu'ils adoraient Celui qui vit dans les siècles des siècles.
-
Plusieurs recherchent qui est le
premier dans le royaume de Dieu, lesquels ignorent s'ils seront
dignes d'être comptés parmi les derniers.
C'est déjà quelque chose de grand d'être le plus petit dans le ciel,
où tous sont grands, parce que tous seront appelés et seront en
effet les enfants de Dieu.
Le moindre des élus sera comme le chef d'un peuple nombreux
tandis que le pécheur, après une longue vie, ne trouvera que la
mort.
Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans
le royaume des cieux, ils entendirent cette réponse: Si vous ne
vous convertissez et ne devenez comme des petits enfants, vous
n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera
petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux.
-
Malheur à ceux qui dédaignent de
s'abaisser avec les petits parce que la porte du ciel est basse et
qu'ils n'y pourront passer.
Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation
parce que, quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils
demeureront dehors poussant des hurlements.
Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allégresse;
parce que le royaume de Dieu est à vous, si cependant vous
marchez dans la vérité.
-
Le fidèle: Seigneur, quelle est ma
confiance en cette vie et ma plus grande consolation au milieu de
tout ce qui s'offre à mes regards sous le ciel ?
N'est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est
infinie ?
Où ai-je été bien sans vous ? et avec vous où ai-je pu être mal ?
J'aime mieux être pauvre à cause de vous que riche sans vous.
J'aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de posséder
le ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel; et la mort et
l'enfer sont où vous n'êtes pas.
Vous êtes tout mon désir; et c'est pourquoi je ne puis, loin de
vous, que soupirer, gémir, prier.
Je ne puis me confier pleinement qu'en vous, ni espérer dans mes
besoins de secours que de vous seul, ô mon Dieu !
Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur toujours
fidèle.
-
Tous cherchent leur intérêt:
vous seul vous ne cherchez que mon salut et mon avancement, et vous
disposez tout pour mon bien.
Même quand vous m'exposez à beaucoup de tentations et de peines,
c'est encore pour mon avantage; car vous avez coutume d'éprouver
ainsi ceux qui vous sont chers.
Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces épreuves,
que si vous me remplissiez des plus douces consolations.
-
C'est donc en vous, Seigneur mon Dieu,
que je mets toute mon espérance et tout mon appui; c'est dans votre
sein que je dépose toutes mes afflictions et toutes mes angoisses;
car je ne trouve que faiblesse et inconstance dans tout ce que je
vois hors de vous.
Il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs
qui me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil
utile, ni de livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me
racheter, ni de lieu assez secret pour m'offrir un sûr asile, si
vous ne daignez vous-même me secourir, m'aider, me fortifier, me
consoler, m'instruire et me prendre sous votre garde.
-
Car tout ce qui semble devoir procurer
la paix et le bonheur n'est rien sans vous et réellement ne sert de
rien pour rendre heureux.
Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la
plénitude de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de
toute parole; et la plus grande consolation de vos serviteurs est
d'espérer uniquement en vous.
Mes yeux sont élevés vers vous; en vous je mets toute ma confiance,
mon Dieu, Père des miséricordes.
Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction, afin
qu'elle devienne votre demeure sainte, le siège de votre éternelle
gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d'habiter,
il n'y ait rien qui offense vos regards.
Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté et, selon
l'abondance de vos miséricordes, exaucez la prière de votre
serviteur, misérable exilé loin de vous dans la région des ténèbres
et de la mort.
Protégez et conservez l'âme de votre pauvre serviteur au milieu des
dangers de cette vie corruptible; que votre grâce l'accompagne et la
conduise, par le chemin de la paix, dans la patrie de l'éternelle
lumière. Ainsi soit-il.
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