
PRÉFACE
I.
L'esprit s'élevant à la contemplation de Dieu.
II.
Que Dieu existe véritablement, bien que l'insensé ait dit dans son
cœur : Il n'y a point de Dieu.
III.
Que la pensée ne peut concevoir la non-existence de, Dieu.
IV.
Comment il se fait que l'insensé a dit dans son cœur ce qu'il n'a pu
penser.
V.
Que Dieu est tout ce dont l'existence est préférable à la non-existence,
et qu'existant seul par lui-même il a tout fait de rien.
VI.
Comment Dieu n'étant point un corps peut cire sensible.
VII.
Comment il est tout-puissant, bien qu'il ne puisse certaines choses.
VIII.
Comment il est à la fois miséricordieux et impassible.
IX.
Comment étant juste, souverainement juste, il peut pardonner aux
méchants, et qu'il leur fait miséricorde avec équité.
X.
Comment il peut punir les méchants et leur faire grâce avec justice.
XI.
Comment l'Écriture a pu dire que le Seigneur marche toujours dans la
voie de la miséricorde, et que cependant il n'abandonne jamais la voie
de ta justice.
XII.
Que Dieu est la vie elle-même, et qu'il renferme substantiellement tous
ses attributs.
XIII.
Comment il est le seul être infini, éternel, bien qu'on puisse dire que
les autres esprits sont aussi des dires infinis et éternels.
XIV.
Comment et pourquoi ceux qui cherchent Dieu le voient et ne le voient
point.
XV.
Que Dieu surpasse tout ce que la pensée peut concevoir de plus grand.
XVI.
Que la lumière au sein de laquelle il habite est véritablement
inaccessible.
XVII.
Que l'harmonie, l'odeur, la saveur, la beauté et toutes les propriétés
des corps existent en Dieu d'une manière ineffable et digne de sa
nature.
XVIII.
Que Dieu est la vie, la sagesse, l'éternité, et tout ce qui est un bien
réel.
XIX.
Qu'il n'est pas contenu dans l'espace et le temps, mais qu'il contient
toutes choses.
XX.
Que son existence précède et dépasse toutes les existences, même celles
qui sont éternelles.
XXI.
Si l'éternité divine est ce qu'on doit entendre par ces expressions de
l'écriture, le siècle du siècle, ou les siècles des siècles.
XXII.
Que Dieu seul est ce qui est, celui qui est.
XXIII.
Que le souverain bien est également le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
et que celui-là seul est nécessaire, qui est le bien universel, complet
et unique.
XXIV.
Conjectures sur la nature et la grandeur de ce bien.
XXV.
Bonheur de ceux qui jouissent du souverain bien.
XXVI.
Si c'est dans ce souverain bien que les élus trouveront cette plénitude
de joie que le Seigneur leur promet. |
Cédant aux pressantes
sollicitations de quelques-uns de mes frères, j'ai mis au jour un petit
ouvrage composé en forme de méditation religieuse sur les mystères de la
foi, et dans lequel j'avais emprunté le langage et les idées d'un homme
qui s'entretient, solitaire, avec sa pensée, et cherche Dieu avec les
lumières de sa raison. A peine cet ouvrage eut-il paru que, songeant à
cette longue série d'arguments qu'il m'avait fallu employer, et dont la
chaîne non interrompue m'avait comblé nécessaire pour arriver à mon but,
je me demandai si par hasard on ne pourrait pas trouver un argument
unique, indépendant de tout antre, se suffisant à lui-même, pour opérer
la conviction, pour établir avec certitude que Dieu existe, qu'il est la
cause suprême de toute existence et la source première de tout bien ; en
un mot, pour rendre compte de tous les attributs que la foi accorde à la
nature divine. Longtemps je cherchai dans ma pensée cet argument
victorieux, longtemps je le poursuivis dans les profondeurs de la
réflexion avec une ardente curiosité. Parfois il me semblait que
j'allais le saisir, mais toujours il m'échappait au moment où je croyais
l'atteindre. Fatigué de mes inutiles efforts, et désespérant du succès
de mon entreprise, j'avais résolu d'y renoncer et d'abandonner une
recherche que je regardais désormais comme infructueuse ; mais j'eus
beau vouloir chasser cette idée de mon esprit, de peur qu'en l'occupant
à la poursuite d'un objet impossible à atteindre elle no l'empochât de
se livrer à des travaux moins futiles et plus profitables, elle
s'établit obstinément en moi, elle m'obséda de plus en plus, malgré tous
mes efforts pour me délivrer de sa présence importune et de ses
continuelles persécutions. Un jour donc qu'elle me pressait avec un
nouvel acharnement et que j'étais plus fatigué que jamais de celle lutte
incessante, au milieu même de ce conflit de mes pensées, ce que j'avais
inutilement cherché vint s'offrir tout à-coup à mon esprit et me força
d'embrasser avec transport l'idée heureuse que je voulais repousser loin
de moi. Tout fier de ma découverte, je m'imaginai que quelques lecteurs
la verraient avec plaisir exposée dans un écrit où je ferais parler un
chrétien qui s'efforce d'élever son âme jusqu'à la contemplation de
Dieu, et qui cherche à se rendre compte de ta croyance, le composai donc
le petit ouvrage que je donne aujourd'hui au public. Je u'eus point, en
le terminant, la prétention d'avoir fait un livre ; cette prétention, je
ne l'avais pas eue davantage en terminant le premier :
Ces deux opuscules me
semblaient également indignes de paraître avec le nom de leur auteur.
Cependant je ne voulais point les abandonner aux chances de la publicité
sans donner à chacun d'eux un titre qui lui fit espérer un accueil
favorable et lui servit de recommandation auprès de quelques lecteurs,
j'avais en conséquence intitulé le premier Modèle de méditation sur les
mystères de la foi, et le second la Foi cherchant l'Intelligence. Déjà
ces deux petits ouvrages avaient été plusieurs fois transcrits avec les
titres ci-dessus indiqués, quand des personnes de considération
m'engagèrent à y mettre mon nom. Hugo, le vénérable archevêque de Lyon,
qui à cette époque s'acquittait en France d'une mission apostolique, usa
lui-même de toute son autorité sur moi pour me décider à signer ces deux
écrits. Je dus obéir, et je jugeai en même temps convenable d'en changer
les litres ; j'intitulai donc le premier : Monologue ou Soliloque, et le
second : Proslogion ou Allocution.
Faible mortel, dérobe-toi
un instant aux occupations d'ici-bas ; cherche un abri contre l'orage de
tes pensées, dépose le posant fardeau de tes inquiétudes, suspends ton
pénible labeur. Un moment du moins occupe-toi de Dieu, un moment
repose-toi en lui. Entre dans le sanctuaire de ton âme, ferme-le aux
souvenirs importuns de la terre, aux vains bruits du monde, et, seul
avec tes réflexions pieuses cherche Dieu dans le silence du
recueillement. Dis, ô mon cœur, dis maintenant à Dieu : « Je veux
contempler ta face ; c'est ta face, Seigneur, que je veux contempler ».
Et vous, mon Seigneur et mon Dieu, apprenez à mon cœur en quel lieu et
comment il doit vous chercher, en quel lieu et comment il peut vous
trouver. Seigneur, si vous n'êtes pas ici près de moi, où vous
chercherai-je ? si vous êtes partout, pourquoi ne vous vois-je point ?
Je sais que vous habitez au sein d’une lumière inaccessible ; où donc
est-elle, cette lumière inaccessible ? comment pourrais-je en
approcher ? qui me guidera vers elle ? qui m'y fera pénétrer afin que je
vous voie dans votre mystérieuse et brillante demeure ? Et quels signes,
à quels traits vous reconnaîtrai-je ? Je ne vous ai jamais vu, mon
Seigneur et mon Dieu ; je ne connais point votre visage. Que fera, Dieu
très haut, que fera ce pauvre exilé qui languit si loin de vous ? que
fera votre serviteur qui brûle d'amour pour vous, et qui est banni de
votre présence ? Il voudrait vous voir, et il ne peut franchir la
distance qui le sépare de vous ; il voudrait aller vers vous, et, votre
demeure est inaccessible ; il voudrait vous trouver, et il ignore où
vous êtes; il voudrait vous chercher, et il ne connaît point les traits
de votre visage. Vous êtes mon Seigneur et mon Bien, et je ne vous ai
jamais vu ; vous m'avez créé deux fois, vous m'avez comblé de vos
bienfaits, et je ne vous connais pas encore. J'ai été créé pour vous
voir, pour vous contempler, et je n'ai pu encore atteindre le but de mon
existence.
Jour funeste où l'homme fut
déshérité de son destin sublime ! Qui pourrait assez déplorer sa faute
et son malheur ? Hélas ! qu'a-t-il perdu et qu'a-t-il trouvé ? qu'a-t-il
laissé échapper et que lui est-il resté ? Il a perdu la béatitude qui
était le but de son existence, et il a trouvé la misère, pour laquelle
il n'avait point été fait ; il a laissé échapper un trésor sans lequel
il n'y a point de bonheur, et il ne lui est rien resté que la souffrance
et la douleur. L'homme, avant sa faute, se nourrissait du pain des anges
qu'il ne connaît plus aujourd’hui ; et maintenant il se nourrit du pain
des douleurs, qu'il ne connaissait pas encore alors. Que tous les hommes
gémissent, que tous les fils d'Adam versent des larmes et fassent
entendre une plainte éternelle. Hélas ! notre premier père se rassasiait
d'une nourriture céleste, et nous mourons de faim ; il était riche, et
la pauvreté nous accable; il était heureux, il a méprisé son bonheur, et
nous sommes condamnés à tous les maux, et nous soupirons en vain après
une félicité qui ne saurait revenir. Hélas ! pourquoi n'a-t-il pas gardé
les biens dont il jouissait et dont il pouvait jouir toujours ? pourquoi
n'a-t-il pas laissé ce précieux héritage à ses descendants ? pourquoi
nous a-t-il ainsi ravi la lumière pour nous plonger dans les ténèbres ?
pourquoi nous a-t-il ôté la vie ? pourquoi nous a-t-il donné la mort ?
Infortunés ! de quel séjour de délices nous avons été chassés! dans quel
séjour de misères nous habitons ! de quelle hauteur sublime nous avons
été précipités ! dans quel abîme profond nous sommes descendus ! Nous
avions une patrie, et nous voilà exilés ; nous pouvions contempler Dieu,
et nous voilà frappés d'aveuglement ; nom pouvions jouir de
l'immortalité et de la béatitude céleste, et nous voilà condamnés
ici-bas au malheur et à la mort. Quelle révolution terrible s'est opérée
dans nos destinées ! quelle chute immense nous avons faite du comble de
la félicité au fond de la misère ! Que tous les hommes gémissent, que
tous les fils d'Adam exhalent une plainte éternelle.
Mais hélas ! malheureux que
je suis, compagnon d'infortune de tous les enfants d'Ève, pauvre exilé,
banni comme mes frères de la présence de Dieu, qu'avais-je entrepris et
qu'ai-je fait ? quel était mon but et où suis-je arrivé ? vers quel
objet aspirait mon cœur et pourquoi soupire-t-il ? Je cherchais le bien
suprême, et je n'ai trouvé que la désolation; je voulais m'élever vers
Dieu, et je suis retombé sur moi-même ; je cherchais le repos dans le
recueillement de ma pensée, et j'ai trouvé le trouble jusque dans le
sanctuaire de mon âme ; je voulais m'abandonner à une pieuse allégresse,
et je suis forcé de faire entendre le cri perçant de la douleur;
j'espérais entonner un hymne de joie, et ma bouche n'exhale que les
accents de la tristesse. Mais vous, Seigneur, jusques à quand, jusques à
quand, Seigneur, oublierez-vous vos créatures ? Jusques à quand
détournerez-vous vos regards pour ne les point voir ? Est-il loin encore
le jour où vous daignerez jeter les yeux sur nous et prêter l'oreille à
nos prières ? Le jour où vous ferez briller votre lumière dans nos
cœurs, où vous révélerez à notre vue la majesté de voire face, où vous
nous serez rendu? Jetez les yeux sur nous, Seigneur, prêtez l'oreille à
nos prières, faites briller votre lumière dans nos cœurs, révélez à
notre faible vue la majesté de votre face, rendez-vous à nous, afin que
nous soyons heureux en vous possédant, vous dont la privation nous rend
si malheureux. Ayez pitié de nos peines et des efforts que nous faisons
pour arriver jusqu'à vous, faibles moi tels qui ne pouvons rien sans
vous. Tendez-nous une main secourable, puisque votre voix nous appelle.
Je vous en supplie, Seigneur, ne me laissez point soupirer dans le
désespoir, mais faites que je respire par l'espérance. Je vous en
supplie, Seigneur, mon cœur est désolé et plein d'amertume, versez en
lui vos douces consolations. Je vous eu supplie, Seigneur, je me suis
mis à vous chercher, tourmenté par la faim, ne permettez pas que je m'en
revienne affamé ; je suis venu vers vous pour vous demander le pain des
anges, ne me laissez point vous quitter sans être rassasié de la
nourriture céleste. Pauvre et malheureux, je vous implore, vous qui êtes
riche et bienfaisant. Dédaignerez-vous ma prière ? m'abandonnerez-vous à
mon indigence et à ma misère ? Je soupire parce que j'ai faim ; ne
serez-vous pas touché de mes soupirs ? Seigneur, je suis courbé vers la
terre et je ne puis regarder en haut ; relevez-moi, afin que je puisse
contempler le ciel. « Le poids de mes iniquités fait pencher ma tête, il
m'accable comme un lourd fardeau » ; soulagez-moi, faites que je puisse
nie redresser, que je puisse voir votre lumière, du moins de loin, du
moins du fond de l'abîme où je suis tombé. Apprenez-moi à vous
chercher ; montrez-vous à mes regards qui vous cherchent, car je ne puis
vous chercher si vous ne guidez mes pas, ni vous trouver si vous ne vous
révélez pas à moi. Je dois vous chercher en vous désirant, je dois vous
désirer en vous cherchant, je dois vous trouver en vous aimant, je dois
vous aimer en vous trouvant. Je le confesse, Seigneur, et je vous en
rends grâces, vous m'avez créé à votre image, afin que je me souvienne
de vous, que je pense à vous, que je sois rempli d'amour pour vous. Mais
ce reflet divin que vous avez mis en moi est tellement effacé par
l'empreinte du vice, tellement obscurci par les ténèbres du péché, qu'il
est désormais pour moi un flambeau inutile si vous ne lui rendez sa
splendeur première. Je n'essaie point, ô mon Dieu, de sonder les
profondeurs mystérieuses de votre nature ; mon intelligence bornée ne
peut mesurer l'immensité de vos perfections ; mais je désire comprendre,
autant qu'il est en moi, les saintes vérités que mon cœur aime et que ma
foi reconnaît en vous. Je ne cherche pas à comprendre afin de croire, je
crois afin de comprendre ; je ne puis avoir l'intelligence qu'à
condition d'avoir d'abord la foi.
Mon Dieu, vous qui donnez
l'intelligence à la foi, faites que je comprenne, autant que vous le
jugez utile, que vous existez comme nous le croyons, et que vous êtes
tel que nous vous croyons. La foi nous dit que vous êtes l'être par
excellence, l'être au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir.
« L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu » ; a-t-il dit
vrai ? la foi nous trompe-t-elle quand elle affirme l'existence de la
divinité ? non, certes. L'insensé lui-même, en entendant parler d'un
être supérieur à tous les autres et au-dessus duquel la pensée ne peut
rien concevoir, comprend nécessairement ce qu'il entend ; or, ce qu'il
comprend existe dans son esprit, bien qu'il en ignore l'existence
extérieure. Car autre chose est l'existence d'un objet dans
l'intelligence, autre chose la notion de l'existence de cet objet. Ainsi
quand un peintre médite un tableau qu'il va bientôt jeter sur la toile,
ce tableau existe déjà dans son esprit ; mais l'artiste n'a pas encore
l'idée de l'existence réelle d'une œuvre qu'il n'a pas encore enfantée;
il ne peut avoir cette idée que lorsque l'œuvre conçue dans son
imagination prend une forme et s'incarne, pour ainsi dire, sous son
pinceau. Dès lors cette œuvre existe à la fois et dans l'esprit de
l'artiste et dans la réalité. L'insensé lui-même est donc forcé d'avouer
qu'il existe, du moins dans l'intelligence, quelque chose au-dessus de
laquelle la pensée ne peut rien concevoir, puisqu'on entendant parler de
cet être suprême, quel qu'il soit, il comprend ce qu'il entend, et que
tout ce qui est compris existe dans l'intelligence. Or, cet être suprême
au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir ne saurait exister
dans l'intelligence seule ; car, en supposant que cela soit, rien
n'empêche de le concevoir comme existant aussi dans la réalité, ce qui
est un mode d'existence supérieur au premier. Si donc l'être suprême
existait dans l'intelligence seule, il y aurait quelque chose que la
pensée pourrait concevoir au-dessus de lui ; il ne serait plus l'être
par excellence, ce qui implique contradiction. Il existe donc sans aucun
doute, et dans l'intelligence et dans la réalité, un être au-dessus
duquel la pensée ne peut rien concevoir.
Cet être suprême existe si
bien qu'il est impossible de concevoir sa non-existence. En effet, on
peut avoir l'idée de quelque chose qui existe nécessairement et d'une
manière absolue ; or ce mode d'existence est supérieur à celui qui
caractérise les êtres contingents. Si donc on pouvait concevoir la
non-existence de l'être suprême et faire de lui un être contingent, la
pensée serait libre de concevoir au-dessus de lui quelque chose dont
l'existence serait nécessaire ; par conséquent il ne serait plus l'être
par excellence, ce qui implique contradiction. Il existe donc un être
suprême, et cet être suprême existe si bien que la pensée ne peut
concevoir sa non-existence.
C'est vous qui êtes
cet être par excellence, mon Seigneur et mon Dieu; et vous existez avec
tant de plénitude et de vérité qu'il est impossible de comprendre que
vous n'existiez point; et c'est justice. Si la pensée humaine pouvait
avoir l'idée d'un être supérieur à vous, la créature s'élèverait
au-dessus du Créateur et le jugerait du haut de son orgueil, conséquence
absurde et monstrueuse qui détruit la supposition dont elle est née.
Tous les êtres, excepté vous, n'ont qu'une existence accidentelle et
incomplète, puisque la pensée peut les supposer anéantis ; seul vous
avez la pleine et véritable existence, puisque vous êtes l'être
nécessaire et absolu. Pourquoi donc « l'insensé » a-t-il dit dans son
cœur : « Dieu n'existe point », quand la raison affirme que vous êtes le
seul être qui possédiez l'existence véritable et complète ? Pourquoi, si
ce n'est parce qu'il est privé de raison, parce qu'il est « insensé ? »
Mais comment l'insensé
a-t-il dit dans son cœur ce qu'il n'a pu penser, ou comment n'a-t-il pu
penser ce qu'il a dit dans son cœur, puisque c'est une seule et même
chose de dire dans son cœur et de penser ? Pour expliquer cette
contradiction, remarquons qu'il y a deux manières de penser ou de dire
dans son cœur, et ces deux manières sont bien différentes. Autre chose
est de penser à un objet en pensant au mot qui l'exprime, autre chose
est de penser à ce même objet en ne songeant qu'à ses propriétés
essentielles. On peut concevoir de la première façon la non-existence de
Dieu, mais il est impossible de la concevoir de la seconde. Personne, en
songeant aux propriétés essentielles du feu et de l'eau, ne peut penser
réellement que le feu soit l'eau, bien qu'il le puisse verbalement.
Ainsi personne, en songeant aux attributs de Dieu, ne peut concevoir sa
non-existence, bien qu'il puisse l'affirmer dans son cœur en rapprochant
à sa fantaisie deux idées incompatibles, savoir, celle de Dieu et celle
du néant, et en établissant entre-elles, par la parole, un rapport de
convenance qu'elles n'ont pas dans la réalité.
Je dis que l'idée de Dieu
exclut l'idée de néant, car Dieu est l'être suprême, l'être au-dessus
duquel la pensée ne peut rien concevoir. Or l'idée d'un être suprême
renferme celle d'une existence nécessaire et absolue. L'idée du néant
est incompatible avec l'idée d'une pareille existence ; elle est donc
incompatible avec l'idée d'un être suprême, et par conséquent avec
l'idée de Dieu. Je vous rends grâces, ô mon Dieu ! Je vous rends grâces
de m'avoir donné d'abord la foi et d'avoir ensuite éclairé mon
intelligence, en sorte que si je ne voulais pas croire à votre
existence, je serais encore forcé de la comprendre.
Qu'êtes-vous donc, mon
Seigneur et mon Dieu, être suprême au-dessus duquel la pensée ne peut
rien concevoir ? Qu'êtes-vous, sinon la cause première, nécessaire et
absolue qui a tiré toutes choses du néant ? Toute créature n'a qu'une
existence incomplète et bornée ; mais vous êtes la cause créatrice de
tout ce qui est, vous avez donc seul la plénitude de l'existence ; or,
quel bien peut manquer à celui qui est le souverain bien et par qui tout
bien existe ? Vous êtes donc juste, vrai, heureux ; vous êtes tout ce
dont l'existence est préférable au néant ; or il vaut mieux être juste
que d'être privé de la justice, heureux que d'être privé du bonheur.
Il vaut mieux aussi que
vous soyez sensible, tout-puissant, miséricordieux, impassible, que
privé de ces attributs. Mais comment pouvez-vous être sensible, si vous
n'êtes point un corps ? Tout-puissant, si vous ne pouvez pas toutes
choses ? Miséricordieux, si vous êtes impassible ? Si les êtres revêtus
d'un corps sont seuls doués de sensibilité, parce que les sens
appartiennent au corps, comment, je le répète, pouvez-vous posséder la
sensibilité, puisque vous êtes un esprit pur, et que la supériorité de
l'esprit sur la matière ne permet point de vous considérer comme un être
matériel ?
J'essaierai d'expliquer
cette apparente contradiction. On peut dire que sentir n'est autre chose
que connaître, ou du moins que la sensibilité est l'origine, la source
de la connaissance ; en effet, celui qui sent connaît par
l'intermédiaire des sens les qualités et les objets extérieurs ; par la
vue, il perçoit les couleurs ; par le goût, il perçoit les saveurs. On
peut donc dire aussi, sans blesser la vérité, que l'on sent en général
tout ce que l'on connaît, et que toute idée est un sentiment, de même
que tout sentiment est une idée. Ainsi donc, ô mon Dieu, bien que vous
ne soyez point un corps, vous êtes doué de sensibilité au plus haut
degré, par cela même que vous connaissez pleinement toutes choses, et
que votre intelligence surpasse celle de l'homme de toute la supériorité
de l'esprit sur la matière.
Mais comment êtes-vous
tout-puissant, si vous ne pouvez pas toutes choses ? Ou comment
pouvez-vous toutes choses, si vous ne pouvez souffrir, ni mentir, ni
changer la vérité en erreur, ni empêcher que ce qui est fait ne soit
fait ? J'essaierai de répondre à cette objection. Quand on veut que Dieu
change la vérité en erreur, qu'il empêche que ce qui est fait ne soit
fait, on exige de lui une chose absurde et contraire à la raison ; or,
Dieu étant la raison suprême, l'absurdité est incompatible avec sa
nature, et sa puissance ne doit point se déployer aux dépens de sa
sagesse. Demander que Dieu puisse souffrir, qu'il puisse mentir, c'est
lui demander, non pas un acte de puissance, mais un témoignage de
faiblesse. L'homme peut souffrir et mentir, et en cela il peut ce qui
est funeste ou criminel ; et plus il le peut, plus l'adversité et le mal
ont d'empire sur lui, moins il en a lui-même contre le mal et
l'adversité. Un pareil pouvoir n’est donc au fond qu'impuissance et
faiblesse. Quand l'homme souffre et pèche, il ne fait pas acte de
puissance, il cède au contraire à une puissance étrangère qui le domine.
Ce n'est donc que par un
abus de langage que nous exprimons une idée de pouvoir là où nous
devrions exprimer une idée de faiblesse. Cet emploi abusif des mots
n'est pas rare dans notre langue : souvent pour nous, existence veut
dire néant, action veut dire inaction. Par exemple, qu'une personne nie
l'existence d'une chose, nous exprimons notre assentiment en ces
termes : « La chose est comme vous le dites ». Il serait plus logique,
il me semble, d'employer les termes suivants : « La chose n'est pas
comme vous la niez ». Nous disons encore : « Il reste assis comme fait
son voisin » ; ou bien : « Il se repose comme fait son voisin ». C'est
encore abuser des expressions que de parler ainsi ; celui qui reste
assis n'est pas dans un état actif, mais dans un état passif ; et celui
qui se repose ne fait absolument rien.
De même, quand on dit d'un
homme qu'il a le pouvoir de commettre ce qui est un crime, ou d'éprouver
un malheur, le mot pouvoir est impropre, et c'est impuissance qu'on
devrait dire ; car, plus il a ce prétendu pouvoir, plus il est soumis à
l'empire du mal et aux coups de l'adversité ; par conséquent plus il se
montre faible et sans force. Ainsi, mon Seigneur et Dieu, vous êtes donc
véritablement tout-puissant, puisque vous ne pouvez rien par faiblesse
et que rien n'a de pouvoir contre vous.
Mais comment êtes-vous à la
fois miséricordieux et impassible ? Car, si vous êtes impassible, vous
n'êtes point compatissant ; si vous n'êtes point compatissant, votre
cœur n'éprouve point de pitié pour ceux qui souffrent ; vous n'êtes donc
point miséricordieux. Mais si vous n'êtes point miséricordieux, d'où
nous viennent tant de consolations dans nos souffrances ? Comment alors,
Seigneur, êtes-vous et n’êtes-vous pas tout à la fois miséricordieux ?
N'est-ce pas que vous l'êtes par rapport à nous, et que vous ne l’êtes
point relativement à vous-même ? Oui, Seigneur, vous l'êtes, si l'homme
consulte ce qu'il éprouve; vous ne l'êtes point, s'il consulte ce que
vous éprouvez. Quand vous daignez jeter un regard sur vos créatures qui
souffrent, elles sentent les effets de votre miséricorde ; mais vous,
Seigneur, vous ne sentez point leurs souffrances. Vous êtes donc
miséricordieux puisque vous consolez les malheureux et que vous
pardonnez aux pécheurs, et en même temps vous êtes impassible, puisque
vous n'éprouvez point cette sympathie douloureuse qu'on nomme pitié.
Mais comment pardonnez-vous
aux méchants, si vous êtes juste, souverainement juste ? Comment, étant
juste, souverainement juste, faites-vous une chose contraire à la
justice ? Ou bien, comment est-il conforme à la justice de donner la vie
éternelle à ceux qui mérite l'éternel supplice de l'enfer ? D'où vient
donc, ô mon Dieu, vous dont la bonté infinie s'étend sur les bons et sur
les méchants. D'où vient que vous sauvez les coupables, si leur impunité
blesse la justice et si vous ne faites rien qui ne soit juste ? Est-ce
parce que votre bonté est immense, infinie, et le secret de votre
miséricorde se dérobe-t-il à nos yeux dans cette lumière inaccessible
qui vous environne ? Oui, Seigneur, la source d'où découle le fleuve de
votre miséricorde est cachée dans les profondeurs mystérieuses de votre
bonté. Sans doute, vous êtes juste, souverainement juste ; mais vous
faites grâce aux méchants, parce que vous êtes bon, souverainement bon.
Votre bonté serait moins grande si vous ne pardonniez point aux
coupables ; elle se manifeste avec plus d'éclat en s'étendant sur les
bons et sur les méchants qu'en se bornant aux bons ; et le juge dont la
sévérité est tempérée par l'indulgence vaut mieux que celui qui sait
punir, mais ne sait point pardonner. Vous êtes donc miséricordieux,
Seigneur, parce que vous êtes souverainement bon. Cependant le secret de
votre miséricorde n'est pas encore dévoilé. Nous voyons, il est vrai,
pourquoi vous récompensez la vertu, pourquoi vous punissez le crime,
mais ce qui doit nous étonner, ce qui doit sembler incompréhensible,
c'est qu'étant souverainement juste et tout-puissant, vous faites grâce
aux coupables, vous les comblez de vos bienfaits.
Ô profondeur de la bonté
divine ! Notre raison, Seigneur, entrevoit vaguement l'origine de votre
miséricorde ; mais elle ne peut s'expliquer à elle-même cette origine
mystérieuse. Nous apercevons l'endroit d'où le fleuve s'écoule ; nous
pouvons dire : La source est ici ; mais comment le fleuve sort-il de
cette source cachée ? Nous l'ignorons. Votre indulgence pour les
coupables naît de la plénitude de votre bonté ; mais comment en
naît-elle sans porter atteinte à votre justice ? C'est un secret caché
dans les profondeurs de cette bonté incompréhensible. Quand vous
récompensez la vertu et que vous punissez le crime, vous faites un acte
de bonté, sans doute ; on peut croire pourtant que vous faites surtout
un acte de justice, mais quand vous comblez les méchants de vos
bienfaits, nous sommes forcés de reconnaître qu'une pareille indulgence
n'appartient qu'à un être souverainement bon, et de demander en même
temps comment elle peut s'accorder avec la volonté d'un être
souverainement juste. Ô miséricorde divine, de quelle source féconde,
mystérieuse et pleine de douceur tu jaillis pour te répandre sur nous !
Ô bonté divine, de quel amour les pécheurs doivent t'aimer ! Tu
récompenses la vertu avec justice, tu fais grâce nu coupable sans cesser
d'être juste. Tu donnes la vie éternelle aux bons a cause de leurs
mérites, tu délivres les méchants de la damnation éternelle malgré leurs
mérites ; tu récompenses la vertu qui vient de toi, lu pardonnes le mal
que tu détestes. Bonté divine ! Que tu es immense, puisque la raison
humaine ne peut te mesurer. Puisses-tu épancher sur moi les ondes de la
miséricorde, ces ondes salutaires dont tu es la source inépuisable. Ô
mon Dieu, que votre clémence me pardonne ; que votre sévérité vengeresse
ne s'arme point contre moi. Vous pouvez être clément, Seigneur, sans
cesser d'être équitable.
Oui, bien que notre faible
raison ait de la peine à comprendre comment votre miséricorde ne blesse
point votre justice, nous sommes forcés de croire que votre clémence est
d'accord avec votre équité, parce qu'elle est un effet de votre bonté
souveraine, et que la bonté ne peut exister sans la justice, qui en est
la condition nécessaire. Si votre miséricorde n'est qu'un effet de votre
bonté souveraine, et si la grandeur de voire bonté n'est qu'un effet de
la grandeur de votre justice, il est donc vrai de dire que vous êtes
clément, parce que vous êtes souverainement juste. Éclairez mon esprit,
Dieu de justice et de miséricorde dont je cherche la lumière ; éclairez
mon esprit, afin que je puisse voir la vérité. Vous êtes clément, parce
que vous êtes juste ; voire miséricorde est-elle donc un effet de votre
justice ? est-ce donc par équité que vous faites grâce aux méchants ?
S'il en est ainsi, Seigneur, s'il en est ainsi, apprenez-moi comment
cela peut être. Est-ce que votre justice, pour être complète, a besoin
que votre bonté soit infinie, votre puissance sans bornes ? Oui,
Seigneur; et il manquerait quelque chose à votre équité, si votre bonté,
se bornant à récompenser la vertu, ne pardonnait pas aussi au coupable ;
si votre puissance, se bornant à ranimer l'amour du bien dans les âmes
indifférentes, ne détruisait aussi l'amour du mal dans les âmes
corrompues.
Voilà comment il est juste
que vous pardonniez aux méchants, que vous les forciez à devenir bons.
Enfin, ce qui n'est pas conforme à l'équité ne doit pas être fait, et ce
qui ne doit pas être fait est injuste. Si donc il n'est pas conforme à
l'équité que vous fassiez grâce aux méchants, vous ne devez point être
indulgent pour eux ; si vous ne devez point être indulgent pour eux,
c'est injustement que vous leur faites grâce. Mais c'est un blasphème de
supposer que vous puissiez faire une chose injuste ; nous devons donc
croire qu'il est juste que vous fassiez grâce aux méchants.
Mais il est juste aussi que
vous les punissiez. Quoi de plus équitable, en effet, que d'accorder à
la vertu les récompenses qui lui sont dues, et d'infliger au coupable le
châtiment qu'il mérite ? Comment donc est-il juste que vous punissiez
les méchants, et juste que vous leur fassiez grâce ? Y a-t-il deux
justices, celle qui punit et celle qui pardonne ? Oui, Seigneur, quand
vous punissez les méchants, vous faites un acte de justice, parce que
vous faites ce qui convient à leurs mérites. Quand vous leur pardonnez,
vous faites encore un acte de justice, parce que vous faites ce qui
convient à votre bonté. Vous êtes juste alors par rapport à vous-même,
et non par rapport à nous, ainsi que vous êtes miséricordieux par
rapport à nous, et non par rapport à vous-même. En nous sauvant, lorsque
vous auriez le droit de nous perdre à jamais, vous êtes miséricordieux,
Seigneur, non pas que vous éprouviez cette sympathie douloureuse qu'on
nomme pitié, mais parce que nous sentons les effets de votre
miséricorde. Vous êtes juste aussi, Seigneur, non pas que vous nous
traitiez suivant nos mérites, mais parce que vous faites ce qui convient
à votre souveraine bonté. C'est ainsi, ô mon Dieu que vous pouvez, sans
qu'il y ait de la contradiction en vous, punir avec équité et pardonner
avec justice.
Mais n'est-il pas juste
aussi, par rapport à vous-même, que vous punissiez les méchants ? Oui,
seigneur, car votre justice doit être telle qu'il soit impossible à la
pensée humaine d'y rien ajouter. Or il manquerait quelque chose à votre
équité si, se bornant à récompenser la vertu, elle ne punissait pas
aussi le crime. Celui qui sait récompenser et punir est plus juste que
celui qui ne sait que récompenser. Dieu de justice et de bonté, vous
êtes donc également juste par rapport à vous-même, et quand vous
punissez les méchants et quand vous leur faites grâce.
Il est donc vrai de dire
que « le Seigneur marche toujours dans la voie de la miséricorde », et
que cependant « il n'abandonne jamais la voie de la justice ». Il n'y a
point en cela de contradiction : car il ne serait pas juste, ô mon Dieu,
que ceux que vous voulez punir fussent sauvés ; il ne serait pas juste
que ceux à qui vous voulez faire grâce fussent condamnés. Il n'y a de
juste que ce qui est conforme à votre volonté ; il n'y a d'injuste que
ce qui est contraire à cette volonté sainte. Voilà donc comment votre
miséricorde naît de voire justice : votre clémence est un effet de votre
équité, parce qu'il est juste que votre bonté se manifeste non seulement
en récompensant l'homme de bien, mais aussi en faisant grâce au
coupable. Ainsi s'ex-plique encore une fois comment l'être
souverainement juste peut montrer de la bienveillance aux méchants.
Mais, ô mon Dieu ! Si la
raison humaine est assez hardie pour chercher à expliquer votre
bienveillance à l'égard des méchants, il est un autre mystère plus
profond qu'il lui est impossible de sonder : c'est qu'ayant à juger des
coupables qui le sont au même degré, vous faites grâce aux uns plutôt
qu'aux autres, en consultant votre souveraine bonté, et vous condamnez
ceux-ci plutôt que ceux-là, en consultant votre souveraine justice. Que
la raison s'humilie donc devant ce mystère, et que la foi adore ce que
l'intelligence ne peut comprendre. Ainsi, ô mon Dieu ! Vous êtes
véritablement sensible, tout-puissant, miséricordieux, impassible et
juste ; de même que vous êtes vivant, sage, bon, bienheureux, éternel,
et tout ce dont l'existence est préférable au néant.
Mais tout ce que vous êtes,
Seigneur, vous ne l'êtes point par un autre que vous. Vos attributs ne
vous ont point été communiqués ; ils existent essentiellement en vous.
Ainsi vous êtes la vie, vous êtes la sagesse, vous êtes la bonté, en un
mot, vous êtes substantiellement tout ce que la pensée peut concevoir de
beau, de vrai et de bien.
Mais tout être qui est
enfermé dans une partie déterminée de l'espace et du temps est inférieur
à celui qui existe en dehors de la loi du temps et de l'espace. Et
puisque la pensée ne peut rien concevoir de plus grand que vous, ô mon
Dieu ! votre existence n'est point enfermée dans une partie de l'étendue
et de la durée ; vous êtes partout et toujours; vous êtes le seul être
infini, le seul être éternel.
Comment se fait-il donc que
les autres esprits sont aussi qualifiés d'éternels et d'infinis ? Ils
sont qualifiés d'éternels, parce que leur existence n'aura point de fin.
Mais vous seul, ô mon Dieu ! possédez la véritable éternité, parce que
vous seul n'avez point commencé, de même que vous ne finirez point. Vous
êtes aussi le seul être infini, bien que nous accordions le même
attribut aux créatures spirituelles. Comparés à vous, les esprits créés
sont des êtres finis ; comparés aux objets matériels, ils sont des êtres
infinis. Un être est absolument fini quand, se trouvant tout entier dans
un lieu, il ne peut se trouver en même temps dans un autre lieu. Tels
sont les objets matériels. Un être est absolument infini quand il existe
à la fois tout entier en tout lieu ; et vous seul, ô mon Dieu ! possédez
cet attribut de l'immensité absolue. Enfin, un être est à la fois fini
et infini quand, se trouvant tout entier dans un lieu, il peut se
trouver en même temps tout entier dans un autre lieu, mais sans pouvoir
remplir de sa présence toutes les parties de l'étendue. Tels sont les
esprits créés, telle est l'âme, par exemple. Car si l'âme n'était pas
tout entière dans chacun des membres du corps, elle ne sentirait pas
tout entière dans chacun d'eux. Ainsi donc, ô mon Dieu ! vous êtes le
seul être infini, le seul être éternel ; et cependant les esprits créés
sont aussi des êtres éternels et infinis.
Ô mon âme ! as-tu trouvé ce
que tu cherchais ? Tu cherchais à comprendre Dieu, et tu as trouvé qu'il
est l'être par excellence, l'être au-dessus et au delà duquel la pensée
ne peut rien concevoir ; que cet être est la vie, la lumière, la
sagesse, la bonté, l'éternelle béatitude et la bienheureuse éternité ;
qu'il est partout et toujours. Si tu n'as pas trouvé le Dieu que tu
cherchais, qu'est donc cet être suprême que tu as trouvé et de qui la
raison t'a dit avec tant d'assurance : C'est lui ! Si tu as trouvé ton
Dieu, pourquoi ne le reconnais-tu pas ? Pourquoi, Seigneur, mon amené
vous reconnaît-elle pas, si elle vous a trouvé ? Est-il possible qu'elle
ne vous ait point trouvé, vous qui vous êtes révélé à son intelligence
comme étant la lumière et la vérité ? Comment a-t-elle pu concevoir en
vous ces attributs ? Comment a-t-elle pu avoir une seule idée de vos
perfections, si ce n'est en voyant la lumière et la vérité ? Si donc
elle a vu la lumière et la vérité, elle vous a vu, Seigneur ; si elle ne
vous a point vu, elle n'a point vu la lumière et la vérité. Mais
peut-être ce qu'elle a vu est-il la lumière est la vérité ; et cependant
peut-être ne vous a-t-elle point vu encore, parce qu'elle vous a aperçu
vaguement, sans vous voir tel que vous êtes.
Seigneur, mon Dieu, vous
qui m'avez deux fois créé, dites à mon âme qui vous cherche ce que vous
êtes encore, outre ce qu'elle a vu, afin qu'elle puisse vous reconnaître
tout entier ! Elle fait effort pour voir quelque chose de plus ; et, an
delà de ce qu'elle a aperçu, elle ne voit plus rien que les ténèbres.
Que dis-je ? elle ne peut voir les ténèbres dans celui qui est la
lumière ; mais elle sent que son aveuglement l'empêche de rien découvrir
en vous au delà de ce qu'elle a trouvé. Comment, Seigneur, comment mon
âme est-elle aveuglée ? Ses yeux sont-ils trop faibles, ou bien sont-ils
éblouis de l'éclat qui vous environne ? Ils sont trop faibles par
eux-mêmes, et ils sont encore éblouis par vous. Mon intelligence est
bornée, et, de plus, votre immensité l'écrase. Ma raison est déjà si peu
de chose, et la grandeur de votre nature ajoute encore à sa petitesse.
Qu'elle est éclatante cette
lumière divine qui fait briller toute vérité aux regards de l'esprit
humain ! Qu'elle est grande cette vérité éternelle, en qui réside tout
ce qui est vrai, tout ce qui est réel, hors de laquelle il n'y a rien
que mensonge et néant ! Qu'elle est immense, cette sagesse souveraine,
qui d'un coup d'œil embrasse l'univers et tous les secrets de la
création ! Quelle splendeur dans cette lumière ! Quelle simplicité dans
cette vérité ! Quelle infaillible certitude dans cette sagesse ! Et
comment, ô mon Dieu ! une faible créature pourrait-elle vous connaître
tout entier ?
Ainsi donc, Seigneur, vous
n'êtes pas seulement l'être au-dessus duquel la pensée ne peut rien
concevoir, vous êtes quelque chose de plus grand encore, puisque
l'intelligence ne peut avoir une idée complète de vos perfections. En
effet, la raison peut concevoir l'existence d'un être dont l'immensité
dépasse nos plus vastes conceptions : si vous n'étiez pas cet être,
l'esprit humain pourrait donc avoir l'idée d'un être plus grand que
vous. Mais si cette conséquence est absurde et impossible, l'hypothèse
qui en est le principe est donc également impossible et absurde.
Oui, Seigneur, elle est
inaccessible la lumière au soin de laquelle vous habitez ; nul regard,
excepté le vôtre, ne peut en sonder les profondeurs mystérieuses pour
vous contempler face à face. Il est donc vrai de dire que je ne la vois
point parce qu'elle est trop éclatante pour moi ; et cependant tout ce
que je vois c'est par elle que je le vois. Ainsi celui dont la vue est
faible, voit tous les objets qui l'entourent au moyen de la lumière du
soleil, bien qu'il ne puisse contempler dans le soleil lui-même la
lumière qui l'éclaire. Votre majesté, ô mon Dieu, étonne mon
intelligence ; la splendeur qui vous environne a trop d'éclat ; les yeux
de mon âme ne peuvent supporter les rayons de votre gloire. Votre
lumière m'éblouit. Votre grandeur m'accable. Votre immensité m'écrase,
et ma raison se perd dans les profondeurs mystérieuses de voire nature.
Ô lumière sublime et
inaccessible ! Ô vérité suprême et éternelle ! Que tu es loin du moi,
qui suis si près de toi ! Tu m'environnes, et je ne puis jouir de ton
aspect ; tu remplis l'univers de ta présence, et je ne te vois pas ; je
vis et j'existe en toi, et je ne puis t'approcher ; tu es en moi, autour
de moi, partout, et je ne t'aperçois point !
Ô mon Dieu ! Vous restez
encore caché à mon âme dans les profondeurs de votre lumière et de votre
béatitude, et c'est pourquoi mon âme reste encore dans ses ténèbres et
dans sa misère. Elle vous regarde et ne peut contempler votre beauté ;
elle vous écoute et ne peut entendre l'harmonie de votre voix ; elle
vous respire et ne peut s'enivrer des parfums délicieux qu'exhale votre
essence ; elle vous goûte et ne peut connaître votre saveur divine ;
elle vous touche et ne peut sentir combien vous êtes doux. Pourtant
toutes ces propriétés sont en vous, elles sont en vous d'une manière
ineffable, puisque vous les avez données aux objets que vous avez
créés ; mais les sens de mon âme sont énervés, engourdis par la longue
torpeur du péché.
Hélas ! me voici retombé
dans la tristesse et la désolation en cherchant l'allégresse et la joie.
Mon âme espérait enfin s'abreuver à la source des félicités, et sa soif
est plus ardente que jamais ; elle espérait enfin se rassasier de la
nourriture céleste, et sa faim n'a fait qu'augmenter. Je voulais
m'élever jusqu'à la lumière de Dieu, et je suis retombé dans mes
ténèbres ; je sens qu'elles m'environnent ; elles sont mon séjour comme
la lumière est le votre. Je suis tombé dans ce sombre abîme avant d'être
conçu dans le sein de ma mère ; j'ai été conçu dans les ténèbres, et
elles m'enveloppaient quand je suis né. Oui, nous sommes tous déchus
dans la personne de celui en qui nous avons tous péché. Tous nous avons
perdu, dans la personne de celui qui le possédait et qui l'a laissé
échapper, ce bien idéal que nous ignorons quand nous voulons le
chercher, que nous ne trouvons pas quand nous le cherchons, et qui nous
échappe encore quand nous croyons l'avoir trouvé.
Que votre bonté me soit en
aide, Seigneur : « J'ai cherché votre visage, c'est votre visage que je
veux chercher encore ; ne détournez pas de moi votre face ». Relevez-moi
de ma misère, afin que je puisse comprendre votre grandeur ; guérissez
les yeux de mon âme, purifiez-les, donnez-leur un regard plus perçant et
plus vaste, afin qu'ils puissent sonder la profondeur de votre nature et
mesurer son immensité. Que mon âme rassemble ses forces et vous
contemple, Seigneur, avec une attention nouvelle.
Qu'êtes-vous, Seigneur,
qu'êtes-vous ? Sue dois-je penser de vous ? Vous êtes la vie, vous êtes
la sagesse, vous êtes la vérité, vous êtes la bonté, vous êtes la
béatitude, vous êtes l'éternité, vous êtes tout ce qui est beau, tout ce
qui est vrai, tout ce qui est bon. Que d'attributs nombreux vous
réunissez en vous, Seigneur, et mon intelligence n'est-elle pas trop
étroite pour les embrasser tous d'un seul regard et permettre à mon cœur
de les admirer tous a la fois ? Comment êtes-vous tout cela, ô mon
Dieu ? Ces attributs sont-ils des parties de votre êtes ? Chacun d'eux
n'est-il pas plutôt tout ce que vous êtes ? L'être composé n'est pas
véritablement un, il est en quelque sorte multiple et divers, et l'on
peut physiquement ou par la pensée détruire cet être en le décomposant.
Mais l'idée de destruction est étrangère à la notion d'un être suprême.
Il n'y a donc point de parties en vous, Seigneur; vous n'êtes ni composé
ni divers; vous êtes toujours un, toujours identique, toujours semblable
à vous-même; ou plutôt ; vous êtes vous-même l'unité véritable,
parfaite, absolument indivisible. Ainsi donc, la vie, la sagesse et vos
autres attributs ne sont pas des parties de votre être ; tous ne font
qu'un être unique, et chacun d'eux est tout ce que vous êtes, et ce que
sont vos autres modes d'existence. Si vous n'avez point de parties,
votre éternité, qui n'est autre chose que vous-même, n'en a pas non
plus, et elle subsiste entière et une en tout temps, comme votre
immensité subsiste entière et une en tout lieu.
Mais si, grâce à votre
éternité, vous avez été, vous êtes et vous serez, et si le passé est
différent de l'avenir, le présent différent de l'avenir et du passé,
comment votre éternité peut-elle subsister entière et une en tout
temps ? Pour vous le passé existe-t-il encore et l'avenir existe-t-il
déjà ? n'y a-t-il que le présent dans l'éternité ? Oui, Seigneur, on ne
peut pas dire de vous que vous étiez hier ni que vous serez demain ;
hier, aujourd'hui et demain, vous êtes toujours. On ne peut pas même
dire que vous êtes hier, aujourd'hui et demain ; vous êtes, tout
simplement. Hier, aujourd'hui et demain sont des époques comprises dans
la durée ; mais vous, Seigneur, bien qu'il n'y ait pas un seul lieu dans
l'univers, une seule époque dans le temps qui soient privés de votre
présence, vous n'êtes point renfermé dans l'univers ni dans le temps ;
vous êtes en dehors du monde et de la durée, car tout est en vous, rien
ne vous contient et vous contenez toutes choses.
Vous remplissez donc à la
fois et vous embrassez tous les espaces et tous les temps ; vous êtes
donc avant et après tout ce qui existe. Vous êtes avant tout ce qui
existe, car c'est vous qui avez créé l'univers.
Mais comment êtes-vous
après tout ce qui existe ? Comment pouvez-vous être après les créatures
spirituelles dont l'existence n'aura point de fin ? Est-ce parce
qu'elles ne sauraient exister sans vous, tandis que leur anéantissement
n'ôterait rien à la plénitude de votre existence ? Ainsi peut
s'expliquer en partie le mystère qui nous occupe.
Est-ce, en outre, parce que
la pensée peut concevoir la fin de leur existence, tandis qu'elle ne
saurait concevoir la fin de la vôtre ? Cette seconde explication est
encore permise, car elle montre que les créatures spirituelles
finissent, en quelque façon, tandis que vous ne finissez en aucune
manière. Or l'être qui ne finit en aucune manière existe certainement
après ceux qui finissent en quelque façon.
Peut-on dire aussi que
votre existence dépasse toutes les existences éternelles, parce que
votre éternité, ainsi que la leur, est toute entière présente pour vous,
tandis que pour eux ce qui est à venir de leur éternité n'existe pas
encore, de même que ce qui s'en est écoulé n'existe déjà plus ? Cette
dernière explication n'a rien que de légitime, et il est vrai de dire
que votre existence dépasse toujours celle des esprits immortels,
puisque toutes les époques de l'éternité sont présentes pour vous, ou
bien, en d'autres termes, que vous êtes présent à toutes les époques de
l'éternité, tandis que les créatures spirituelles n'existent plus dans
le passé et n'existent pas encore dans l'avenir.
Cette éternité sans
commencement et sans fin n'est-elle pas ce que l'Écriture appelle le
siècle du siècle ou les siècles des siècles ? Toutes les divisions du
temps fini sont contenues dans un siècle, et les siècles eux-mêmes sont
les moments de votre éternité. Elle ne forme qu'un seul siècle à cause
de son unité indivisible, et cependant elle renferme un nombre infini de
siècles à cause de sa durée illimitée. Et, bien que vous soyez si grand,
ô mon Dieu, que votre immensité remplit et embrasse tous les espaces et
tous les temps, votre substance est si simple, si indivisible, qu'il n'y
a en vous ni parties, ni commencement, ni milieu, ni fin.
Ainsi donc, vous seul, ô
mon Dieu, vous êtes ce qui est, vous êtes celui qui est. Ce qui est une
chose dans le tout, une autre chose dans les parties, et qui obéit à la
loi du changement, n'est pas à vrai dire ce qui est. Un être dont la
pensée peut concevoir la non-existence, qui est sorti du néant et
rentrerait dans le néant s'il ne subsistait par une force étrangère à la
sienne ; un être enfin qui n'existe plus dans le passé et qui n'existe
pas encore dans l'avenir, n'a point une existence complète et absolue.
Pour vous, Seigneur, vous êtes ce qui est, car ce que vous êtes dans un
certain temps et d'une certaine manière, vous l'êtes tout entier et
toujours. Vous êtes celui qui est, car il n'y a pour vous ni passé ni
avenir ; votre existence est éternellement présente, éternellement
nécessaire ; vous êtes la vie, la lumière, la sagesse, la béatitude,
l'éternité ; vous êtes tout ce qui est bien, et cependant vous n'êtes
qu'un seul et unique bien ; le bien suprême, absolu, parfait, existant
par lui-même, et sans lequel rien ne saurait exister, rien ne saurait
êtes bon.
Ce souverain bien, c'est
vous, Père tout-puissant ; c'est aussi votre Verbe et votre Fils ; car
le Verbe, qui est voire parole vivante, ne peut être autre chose que ce
que vous êtes ; il ne peut y avoir en lui rien de plus, rien de moins
qu'en vous, puisqu'il est vrai, ainsi que vous. Il est donc, ainsi que
vous, la vérité par excellence; il ne diffère en rien de vous. Votre
nature est si simple, si identique à elle-même, qu'elle ne peut rien
produire qui soit autre chose que ce qu'elle est.
Ce souverain bien c'est
encore le mutuel amour qui vous nuit, vous et votre Fils, c'est-à-dire
le Saint-Esprit, qui procède de l'un et de l'autre. L'amour qui vous
unit tous deux, ou le Saint-Esprit, ne peut être inférieur à vous, ni
inférieur à votre Fils ; car vous aimez votre Fils en proportion de sa
grandeur, et vous vous aimez vous-même en proportion de la vôtre ; votre
Fils, à son tour, vous aime en proportion de votre grandeur, et il
s'aime lui-même en proportion de la sienne. Le Saint-Esprit ne peut être
non plus différent du Père et du Fils, puisqu'il est égal à l'un et à
l'autre ; et d'une nature essentiellement simple et identique, il ne
peut rien procéder qui soit autre chose que ce dont il procède.
Ce qu'est chacune des trois
personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la Trinité
entière l'est également ; car chacune de ces trois personnes est une
unité simple et indécomposable, laquelle ne peut produire la
multiplicité et la diversité en s'ajoutant à elle-même. Or il n'y a
qu'un bien nécessaire, et ce bien nécessaire est celui en qui réside
tout bien, on plutôt qui est le bien universel, complet et unique.
Réveille-toi, maintenant, ô
mon âme! Donne à ta pensée un nouvel essor et cherche à comprendre,
autant que tu le peux, la nature et la grandeur de ce bien. Si les biens
individuels et finis ont tant de prix à nos yeux, essaie de te faire une
idée du bonheur attaché à la possession de ce bien universel et infini
qui comprend tous les autres, et qui leur est aussi supérieur que le
ciel est supérieur à la terre et le Créateur à la création.
En effet, si la vie créée
est une chose bonne, combien la vie créatrice doit être une chose
excellente ! Si la santé du corps est une source de jouissances, combien
doit être pleine de délices cette source salutaire et divine où l'esprit
lui-même puise la force et la vigueur ! Si la sagesse humaine est
aimable dans la connaissance des choses créées, combien doit être
aimable la sagesse suprême qui a tout fait de rien ! Enfin, si la
possession d'un objet désiré nous cause un si vif sentiment de joie,
quels transports ne doit pas faire naître en nous la possession d'un
bien qui renferme tout ce qui est désirable !
Oh ! Qui pourra posséder ce
bien suprême ? De quoi jouira-t-il en le possédant, et de quoi sera-t-il
privé ? Il jouira de tout ce qui est désirable, il sera privé de tout ce
qui ne mérite que l'aversion ; il puisera à la source qui renferme tons
les biens de l'âme et du corps, biens mystérieux, inouïs,
incompréhensibles.
Pourquoi donc, faible
mortel, t'égarer en cherchant ça et là les biens de ton âme et de ton
corps ? Aime l'unique bien dans lequel sont contenus tous les biens
imaginables, cela suffit ; désire le simple bien qui est le bien
universel, c'est assez. Qu'aimes-tu, ô mon corps ? Que désires-tu, ô mon
âme ? C'est là-haut, c'est là-haut que sont les objets de votre amour et
de vos désirs. Ô homme ! Est-ce l'éclat de la beauté que tu envies ! Là
« les justes brilleront comme le soleil ». Veux-tu dans tes membres une
force invincible, dans tes mouvements une rapidité que rien n'arrête ?
Là « les mortels seront semblables aux anges » de Dieu ; car « la terre
reçoit dans son sein leur enveloppe matérielle, et au jour de la
résurrection, ils seront revêtus d'un corps spirituel », du moins par la
puissance de ses propriétés nouvelles, sinon par sa nature. Est-ce une
vie longue et calme qu'il te faut ? Là, t'attendent une éternité
tranquille et une tranquillité éternelle ; car « les justes vivront à
jamais ». Es-tu affamé ? Là, tu seras rassasié, « alors que Dieu
t'apparaîtra dans sa gloire ». Veux-tu goûter une douce ivresse ? Là,
« tu t'enivreras à la source des délices ». Le bruit des concerts
charme-t-il ton oreille ? Là « les chœurs des anges chantent
éternellement le nom de l'Éternel ». Es-tu avide de voluptés nobles et
pures ? Là « tu te plongeras dans un torrent de voluptés sublimes et
divines ». Désires-tu la sagesse ? Là se révélera à toi la sagesse de
Dieu lui-même. Demandes-tu les douceurs de l'amitié ? li tu aimeras Dieu
plus que toi-même et tes frères autant que toi-même ; Dieu t'aimera, et
il aimera tous ses élus plus que tu ne t'aimeras et que tes frères ne
s'aimeront ; car l'amour que tu auras pour Dieu, pour toi-même et pour
tes compagnons de béatitude sera limité comme ta nature ; mais l'amour
que Dieu a pour lui-même et qu'il aura pour eux et pour toi sera infini
comme son essence. Est-ce la concorde qui te plaît ? Là tous ceux qui se
trouveront ensemble n'auront qu'une volonté, car ils n'en auront pas
d'autre que celle de Dieu. Est-ce la puissance que tu ambitionnes ? Là
tous les bienheureux seront tout-puissants dans l'accomplissement de
leur volonté, comme Dieu est tout-puissant dans l'accomplissement de la
sienne. Ainsi que Dieu peut par lui-même tout ce qu'il veut, ils
pourront par lui tout ce qu'ils voudront ; car comme ils ne voudront
rien antre chose que ce qu'il voudra, il voudra également tout ce qu'ils
voudront, et sa volonté sera nécessairement accomplie. Est-ce la gloire,
l'opulence qui te séduit ? Dieu comblera d'honneurs ses serviteurs
fidèles ; que dis-je ? Ils seront ses enfants, ils participeront à sa
divinité, ils prendront place avec son Fils, ils seront héritiers du
Père céleste et cohéritiers du Christ, leur frère aîné. Trouves-tu des
charmes dans la confiance et la sécurité ? Là ceux qui auront pratiqué
la vertu seront sûrs de ne jamais perdre les biens, on plutôt le bien
unique dont ils jouiront, car ils ne le laisseront pas échapper
volontairement ; Dieu, qui les aimera et qu'ils aimeront, ne le leur
ravira pas malgré eux, et il n'y a point en dehors de lui une puissance
capable de le séparer de ses élus et de vaincre sa volonté et la leur.
Quelle félicité, encore une
fois, doit accompagner la possession d'un tel bien ! Cœur de l'homme,
cœur ignorant des véritables joies, cœur habitué à la souffrance et fait
à la douleur, de quelles délices tu serais rempli si tu pouvais te
plonger dans cet océan de voluptés ! Examine-toi, sonde ta profondeur,
et vois si tu pourrais contenir tant de joies, suffire à tant de
bonheur ! Mais, ô faible mortel ! si un de tes frères, que tu aimerais
comme toi-même, possédait aussi cette ineffable béatitude, ton bonheur
serait encore doublé par le sien ; car tu jouirais autant de sa félicité
que de la tienne. Et, si un grand nombre de tes frères, au lieu d'un
seul, obtenaient également ce souverain bien, tu jouirais aussi de la
félicité de chacun d'eux autant que de la tienne, en supposant que tu
aimasses chacun d'eux comme toi-même. Ainsi donc, grâce à ce lien
d'amour et de sympathie réciproque qui unira, dans l'autre vie, les
légions innombrables des anges et des élus, tons jouiront de la félicité
de tous autant que de leur félicité propre, et le bonheur de chacun sera
multiplié sans fin et sans mesure.
Si donc le cœur de l'homme
est à peine capable de contenir les joies immenses dont le remplira sa
propre béatitude, comment pourra-t-il contenir celles dont l'inonderont
tant d'autres béatitudes ajoutées à la sienne ? Or on jouit d'autant
plus du bonheur d'autrui qu'on aime davantage sa personne ; et comme,
dans cet état de béatitude où les justes parviendront un jour, chacun
d'eux aimera incomparablement plus Dieu que soi-même et que tous les
autres élus avec soi, il jouira aussi incomparablement plus de la
félicité de Dieu que de la sienne propre et que de celle de tous les
autres élus ajoutée à la sienne. Mais si alors les bienheureux doivent
aimer Dieu de tout leur cœur, de tout leur esprit et de toute leur âme,
et si toute leur âme, tout leur esprit, tout leur cœur, ne suffît pas à
la grandeur de cet amour, tout leur cœur, tout leur esprit, toute leur
âme, ne pourra suffire non plus à la plénitude de leur bonheur.
Mon Seigneur et mon Dieu,
vous qui êtes mon espoir et la joie de mon cœur, dites à mon âme si
c'est là le bonheur que vous nous avez promis, en disant par la bouche
de votre divin Fils : « demandez, et vous recevrez, et votre félicité
sera pleine et entière ? » J'ai trouvé un bonheur plein et plus que
plein ; car il inonde le cœur, il inonde l'esprit, il inonde l’âme, il
inonde l'homme tout entier, et il reste toujours immense, inépuisable.
Ce ne sera donc pas cet océan de joie qui entrera tout entier en nous ;
c'est nous qui seront plongés tout entiers dans cet océan de joie.
Dites, Seigneur, dites à mon âme si c'est là le bonheur réservé à ceux
qui entreront dans votre céleste royaume, le bonheur mystérieux, inouï,
incompréhensible qui attend vos élus dans l'autre vie ?
Ma bouche pourrait-elle
exprimer, mon esprit pourrait-il concevoir toute l'étendue de leur
félicité ? Sans doute l'étendue de leur félicité sera égale à celle de
leur amour, l'étendue de leur amour égale à celle de leur intelligence ;
mais quelle sera l'étendue de leur intelligence, de laquelle dépend
celle de leur amour ? Qui pourrait dire ici-bas jusqu'à quel point les
justes vous connaîtront, et combien ils vous aimeront dans l'autre vie ?
Seigneur, écoutez ma prière, faites que je vous connaisse et que je vous
aime, afin que je puisse vous posséder. Si la faiblesse de mon esprit
m'empêche de vous connaître tout entier, et si la faiblesse de mon cœur
m'empêche de vous aimer avec plénitude ici-bas, que mon cœur du moins
s'agrandisse et que mon esprit s'éclaire de jour en jour ; que la
connaissance et l'amour de vos perfections croissent de plus en plus
dans mon âme, afin qu'il me soit donné de vous connaître et de vous
aimer pleinement dans le ciel, et qu'après avoir obtenu ici-bas un
avant-goût du bonheur suprême par l'espérance, je puisse le posséder
réellement et tout entier dans la vie éternelle.
Seigneur, vous nous
ordonnez, ou plutôt vous nous conseillez, par la bouche de voire divin
Fils, de demander ce que nous désirons, et vous promettez de nous
l'accorder et de faire en sorte que notre joie finit pleine. Seigneur,
je vous implore, suivant le conseil que vous nous donnez par la bouche
de votre divin Fils, accordez-moi ce que vous nous promettez, vous dont
la promesse est toujours fidèle ; faites que ma joie soit pleine.
Entendez ma voix, Dieu de vérité ; que je reçoive un jour en partage la
félicité sans bornes que donnent aux élus la connaissance complète et
l'ardent amour de vos perfections. Cependant que ce bien suprême soit
sur la terre l'objet des méditations de mon esprit et de l'amour de mon
cœur ; que ma bouche ne cesse d'en parler, mon âme d'aspirer après lui,
ma chair d'en être altérée, et tout ce que je suis de le désirer,
jusqu'au jour où je pourrai entrer dans les joies du Seigneur, du Dieu
unique en trois personnes. Que son nom soit béni dans les siècles. Ainsi
soit-il.
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