
TABLE
INTRODUCTION
LIVRE DES SEPT CLÔTURES
PROLOGUE
CHAPITRE I
COMMENT LE CHRIST S'EST
FAIT SERVITEUR
CHAPITRE II
DU PRINCIPE DE TOUTE BONNE VIE
CHAPITRE III
COMMENT ON DOIT ENTENDRE LA MESSE
CHAPITRE IV
DES QUATRE MODES DE L'EXERCICE INTIME
CHAPITRE V
DE L'OBÉISSANCE ET DE L'HUMILITÉ
CHAPITRE VI
COMMENT LES MALADES DOIVENT SE COMPORTER
CHAPITRE VII
DE LA CONDUITE ENVERS LE PROCHAIN
CHAPITRE VIII
DE LA MANIÈRE D'ÉVITER LA GOURMANDISE
ET D'UNE AUTRE QUESTION
CHAPITRE IX
COMMENT ON DOIT SE PRÉSENTER AU PARLOIR
CHAPITRE X
DE LA PREMIÈRE CLÔTURE
CHAPITRE XI
DE LA SECONDE CLÔTURE
CHAPITRE XII
DE LA TROISIÈME CLÔTURE
CHAPITRE XIII
DE LA QUATRIÈME CLÔTURE
CHAPITRE XIV
DE LA CINQUIÈME CLÔTURE
CHAPITRE XV
DE LA SIXIÈME CLÔTURE
CHAPITRE XVI
DE LA SEPTIÈME CLÔTURE
CHAPITRE XVII
DES TROIS VIES DE L'HOMME JUSTE
CHAPITRE XVIII
DE QUATRE MANIÈRES DE VIE SPIRITUELLE
CHAPITRE XIX
OÙ MÈNE LA PRATIQUE DE CES QUATRE MANIÈRES
CHAPITRE XX
DE L'HABIT QU'IL FAUT PORTER
CHAPITRE XXI
DE TROIS PETITS LIVRES A LIRE LE SOIR
NOTES
|
INTRODUCTION
Le codex D a servi de base à l'édition des Sept clôtures
comme à celle du Miroir du salut éternel, mais David a pu
collationner trois autres manuscrits G, F et K . Nous connaissons
déjà le premier et il présente un intérêt spécial pour notre traité, à
cause de la note qui se trouve en tête : Ci-commence le livre du
Saint Sacrement ou des Sept clôtures, que frère Jean
Ruysbroeck a composé, alors qu'il était déjà moine, pour une sainte
nonne, Dame Marguerite van Meerbeke, chantre du monastère de
Sainte-Claire à Bruxelles (1)
.» Nous verrons que le texte même semble confirmer cette
indication.
Le codex F, de la Bibliothèque royale de Belgique,
appartient à la seconde moitié du XVe siècle. Il semble être apparenté
au codex A , au moins pour ce qui touche aux quelques indications
de dates qu'il renferme. On pourrait signaler encore deux autres
manuscrits où se trouve le livre des Sept clôtures. L'un, Hh,
est conservé à Londres au British Museum et porte la date de 1497, mais
il n'est que la copie d'un manuscrit, aujourd'hui perdu, qui avait été
composé en 1363. L'autre, w, écrit entre 1360 et 1385, appartient
à la Bibliothèque Mazarine de Paris, où il porte la cote 920. C'est un
des plus précieux que l'on connaisse, et il est regrettable que David ne
l'ait pas eu entre les mains.
Dans le livre des Sept clôtures, Ruysbroeck suit l'ordre des
occupations diverses qui remplissent la journée d'une religieuse. Puis,
prenant occasion des devoirs qui lui incombent, il lui enseigne la
manière de s'en acquitter saintement et il l'entraîne vers les plus
hauts sommets de la vie spirituelle. Le modèle qui est tout d'abord
proposé, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, venu pour servir et non pour
être servi. L'humilité et l'abnégation de soi sont, par conséquent, à la
base d'une vie qui se dévoue à imiter son exemple.
La journée commence par l'assistance à la messe, et l'auteur donne
ici de précieux enseignements sur la manière dont on doit prendre part
au sacrifice et les dispositions qu'il convient d'apporter pour recevoir
avec fruit le Corps du Seigneur. Il indique un triple procédé par lequel
on témoigne qu'on aime de tout son cœur, de toute son âme et de tout son
esprit. Mais, au-dessus de cela, il enseigne un mode d'aimer qui vient
de Dieu seul et qui peut être considéré comme « la substance et la
racine de toute vraie sainteté ». Cet amour qui ne peut demeurer inactif
s'exerce sous quatre formes, dont les noms sont empruntés à un passage
de saint Paul souhaitant aux Éphésiens « de comprendre, avec tous les
saints, ce que c'est que largeur, longueur, hauteur et profondeur
(2) » La première forme de
l'amour correspond à la hauteur : c'est l'exercice de la charité qui
élève jusqu'à Dieu. La seconde est profondeur d'humilité. La troisième
répond à la largeur et consiste dans une charité qui embrasse le ciel et
la terre. La quatrième forme, enfin, c'est la longueur ou longanimité,
qui fait attendre avec patience l'éternité. Après s'être laissé
entraîner ainsi dans une longue parenthèse, le maître spirituel revient
à son sujet et, prenant la religieuse au sortir de la messe, il la suit
dans les diverses occupations de sa journée. Le service des malades
devait y tenir une large place, car il y a toute une série de
recommandations à ce propos. La religieuse apprend aussi comment elle
doit se comporter elle-même dans la maladie et, d'une façon générale,
dans ses rapports avec le prochain en toutes circonstances. Puis ce sont
les repas et les règles de sobriété et de discrétion qu'il y faut tenir.
Ruysbroeck en profite pour dénoncer les abus trop fréquents de son temps
dans les monastères relâchés, où abbés et abbesses menaient une vie sans
austérité, tandis que moines et moniales étaient à la portion congrue.
Le chapitre du parloir amène un long développement, qui a valu au
traité son titre de Sept clôtures . Une religieuse, en effet, qui
aime son cloître doit n'aller au parloir qu'à contre-cœur et, à
l'exemple de sainte Claire, se créer toute une série de clôtures qui la
séparent du monde. Ces Sept clôtures, dont parle l'auteur, sont
comme des murs de séparation qui isolent graduellement la partie la plus
spirituelle de l'âme de tout ce qui est extérieur et l'enferment dans
l'unique attention à Dieu.
La première de ces clôtures est matérielle et elle sépare
effectivement du monde. Les autres sont intérieures et spirituelles, et
enferment successivement la sensibilité, le cœur, la volonté,
l'intelligence jusqu'à ce que, dans une sixième clôture, il y ait comme
une réédition et une création nouvelle de l'âme à l'image et à la
ressemblance de Dieu. Enfin, au centre le plus retiré d'elle-même, l'âme
fait connaissance avec la septième clôture, qui est dite « de simple
béatitude » et où l'Esprit de Dieu agit beaucoup plus que l'esprit de
l'homme.
Ceci se passe dans une région supérieure et divine où la vie
spirituelle s'exerce selon quatre manières, dont Ruysbroeck trouve le
symbole dans les quatre animaux mystérieux du prophète Ézéchiel. Puis
lorsque les procédés humains demeurent impuissants, le procédé divin les
remplace, et c'est alors une action intime des trois divines personnes
sur l'âme, qu'elles purifient et transforment dans toutes ses
puissances. Enfin au-dessus de tous procédés, soit humains soit divins,
il y a la simple béatitude sans modes, qui constitue l'essence de la
septième clôture.
L'auteur revient ensuite à quelques détails pratiques concernant
l'habit religieux et la pauvreté qu'il y faut garder. Puis, arrivant au
terme de la journée, il parle de l'examen de conscience, qui doit se
faire en trois manières, figurées par trois livres que l'on doit lire
avant de se coucher. Le traité s'achève sur l'invitation à la vigilance,
qui caractérise la vierge sage.
LE LIVRE DES SEPT CLÔTURES
PROLOGUE
Bien-aimée sœur, par-dessus tout
poursuivez Dieu et aimez-le ;
puis prenez la dernière place
afin de gravir les hauteurs.
Vous l'avez promis et juré :
le tenir, c'est être sauvé.
Si vous sentez en vous rébellion,
détestez-la comme une infection.
Haïssez en vous tout désordre
et tant qu'il se peut déracinez :
aimez-vous au service du Seigneur,
Dieu vous enseignera la vérité.
Maintenant je ne vais plus rimer
et j'écrirai sans détour la vérité.
CHAPITRE I
COMMENT LE CHRIST S'EST FAIT SERVITEUR
Très chère sœur, souvenez-vous que le Christ, le Fils de Dieu,
s'est humilié et anéanti lui-même et qu'il a pris la forme d'esclave
afin de nous servir. Il a été doux, miséricordieux et obéissant envers
son Père céleste jusqu'à la mort, tout cela pour nous. Au milieu de ses
disciples, il a voulu paraître comme un serviteur, disant lui-même
« qu'il était venu non pour être servi, mais pour servir
(3)
. »
C'est pourquoi il a été élevé dans son humanité et
Dieu lui a donné un nom au-dessus de tous les noms, ainsi que parle
saint Paul : « Au nom de Jésus tout genou fléchit au ciel, sur la terre
et dans les enfers
(4)
. »
Ainsi donc si la Sagesse éternelle de Dieu a fait choix de servir
des pauvres, des esclaves et des pécheurs, vous devez volontiers servir
et être obéissante envers Dieu et vos supérieurs. N'ayez pas d'ailleurs
grande estime pour votre service, mais appréciez plutôt hautement que
Dieu daigne l'agréer. Car seriez-vous fille de l'empereur de Rome et
souveraine du monde entier, si vous quittiez tout cela pour devenir une
pauvre servante et pour servir le Christ dans ses membres, vous auriez
de quoi fort vous réjouir, car ce serait pour vous, à la vérité, grand
bien et grand honneur.
La plus grande gloire, en effet, et la plus haute noblesse qu'il y
ait au monde, à l'estimer comme il faut, c'est de servir Dieu. Car
servir Dieu sagement c'est posséder un royaume éternel et régner. Et
bien que ce royaume soit maintenant caché en nous, il sera révélé après
cette vie, alors que le Christ dira : « Bon et fidèle serviteur, entre
dans la joie de ton Seigneur
(5) .
» Aussi tous ceux qui veulent être les maîtres et les maîtresses, ne
servir personne, mais être servis, ceux-là n'appartiennent pas au
royaume de Dieu. C'est pourquoi le pape de Rome se nomme le serviteur
des serviteurs de Dieu, et il doit se considérer tel pour le service
spirituel et l'utilité de la sainte chrétienté, s'il veut suivre le
Christ et régner avec lui.
Vous savez bien aussi que saint François, votre Père dans la
religion, s'est mis à la suite du Christ et de l'Évangile, en paroles et
en œuvres. Il a fait choix de la pauvreté, du mépris et de l'obéissance,
voulant être un serviteur pour tout le monde, autant qu'il le pourrait.
Il était parmi ses frères humble et obéissant, se faisant le dernier de
tous ; et c'est la règle et l'exemple qu'il vous a laissés pour marcher
à sa suite. Voilà pourquoi vos supérieurs majeurs sont appelés
ministres, c'est-à-dire serviteurs, parce qu'ils se doivent au service
de tout l'ordre, corps et âme, c'est-à-dire en lui consacrant travail,
enseignements, corrections, et sainte vie.
La règle, hélas on l'observe maintenant d'après des gloses, et non
d'après le texte comme l'on faisait au début. La pauvreté s'est changée
en magnificence, opulence et bien-être, autant qu'on en peut avoir. On
exalte bien en paroles la pauvreté, mais les actes n'y sont pas
conformes. La pénitence et le travail sont tout alanguis, car les frères
se croient faibles et veulent des adoucissements et une vie facile. La
doctrine devient subtilité, questions oiseuses et nouvelles trouvailles,
où l'honneur de Dieu et le fruit pour les âmes ne se rencontrent que peu
ou point. La correction est très adoucie, parce que l'amour et la
crainte sommeillent. Aussi reprend-on plus pour la renommée que pour
l'honneur de Dieu ou le salut des âmes.
De la sorte, la sainte vie s'est grandement obscurcie et a disparu
de tous les ordres et de tous les états de religion. Aussi, chère sœur,
si vous voulez être une vraie fille de Dieu et être aimée de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous devez suivre son exemple et son
enseignement, ainsi que ceux des saints qui ont vécu dans le passé, au
commencement de la sainte Église. Ceux-ci fondaient leurs règles et
leurs ordres par leur parole et leurs actes, ayant à l'extérieur et à
l'intérieur, devant Dieu et devant les hommes, conduite exemplaire et
sainte vie. C'est par là qu'il vous faut commencer.
CHAPITRE II
DU PRINCIPE DE TOUTE BONNE VIE
Le fondement de toute sainteté est la pureté de conscience. C'est
pourquoi il vous faut examiner et considérer votre vie depuis les jours
de votre enfance, et si vous découvrez en vous quelque péché que vous
jugiez mortel, vous devez vous en purifier devant votre confesseur et en
présence de la vérité éternelle de Dieu, par la contrition, la
confession et la satisfaction. Après cela, ayez sans hésiter espoir et
confiance que, par la libéralité de Dieu, vos péchés vous sont remis.
Mais alors même que Dieu vous a pardonné tenez-vous toujours en face de
sa miséricorde et dites-lui ardemment du fond du cœur : « Seigneur, ayez
pitié de moi, pauvre pécheresse
(6)
. » Élevez vers lui votre âme par une louange
continuelle, et d'accord avec la bonté de Dieu, élargissez vos
affections à l'égard de tous les saints et de tous les hommes, dans un
amour éternel.
Humiliez aussi et abaissez votre cœur en grande révérence devant la
haute majesté de Dieu et aux pieds de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que
ce soit là votre pratique habituelle et une bonne coutume, que vous
garderez tous les jours de votre vie.
Puis, chaque matin, lorsque vous vous levez, jetez-vous à genoux et
priez humblement le Seigneur afin qu'en ce jour vous puissiez le servir
d'une façon qui lui rende honneur et qui soit bienheureuse pour vous, en
même temps que profitable au repos et à la paix de toute la communauté.
Enfin, si votre office vous en donne le loisir et si vous en avez
permission de vos supérieurs, vous entendrez la messe.
CHAPITRE III
COMMENT ON DOIT ENTENDRE LA MESSE
Au commencement de la messe, vous confesserez et
déplorerez devant Dieu vos péchés, vos imperfections et négligences, et
vous le prierez de vous être compatissant et miséricordieux. Ensuite
vous lui demanderez de vous montrer et de vous enseigner le chemin de la
vérité, de la vertu et de la justice. Si vous entendez un sermon ou
quelque bonne instruction, prêtez-y grande attention, et plus pour en
vivre que pour en retirer du savoir, car celui qui sait beaucoup et n'y
conforme pas sa vie perd son temps.
Et tout d'abord, à la messe, vous vous rappellerez les souffrances
et la passion de Notre-Seigneur. Vous les méditerez avec une amoureuse
pitié et vous le remercierez lui-même avec une humble dévotion de ce
qu'il a voulu, pour vous et pour vos péchés, devenir homme, dépenser sa
vie, puis mourir d'une mort ignominieuse et pleine d'amertume. Ce sera
votre offrande au Père céleste. Puis vous vous offrirez vous-même et
vous exposerez tous vos besoins ainsi que tous les intérêts de la sainte
chrétienté. C'est ce qu'a fait le Christ en mourant, et il continue de
le faire dans la vie éternelle devant la face de son Père. Tel est
l'auguste sacrifice offert par le Christ lui-même et que tous les
prêtres offrent encore à la messe. Car, par la puissance de Dieu, ils
consacrent la chair et le sang du Christ et ils offrent le sacrifice en
mémoire de sa passion et de sa mort, ainsi que de l'éternel amour qu'il
nous a montré dans le temps et qui paraîtra dans l'éternité.
Présentez encore à Dieu l'éminente dignité de Marie et de tous les
Apôtres, toutes les souffrances des martyrs, la profession ferme et
glorieuse des confesseurs, la chaste pureté des vierges, la louange des
anges et le culte universel de la sainte Église. Puis, avec toutes ces
offrandes, avec toutes vos puissances et tout ce qu'il vous est possible
de donner, vous vous présenterez devant Dieu et vous demeurerez là avec
des sentiments d'action de grâces et de louange et avec un amour
affectif. Ainsi entrerez-vous en participation des souffrances et de la
mort de Notre-Seigneur, et vous aurez part à tout le bien qui fut ou
sera jamais au ciel et sur la terre ; car c'est de cette façon que l'on
recueille spirituellement dans l'âme tout le fruit du Sacrement.
Puis, en compagnie de vos sœurs, recevez le saint Sacrement avec
une dévotion intérieure et un fervent désir ; non en toute liberté
cependant, mais selon les statuts et la coutume de l'ordre. Avant et
après la communion, et autant qu'il est en votre pouvoir, excitez en
vous une faim et une soif spirituelles pour l'éternel aliment, de sorte
que toutes vos puissances intérieures et toutes les fibres de votre cœur
le désirent avidement, aspirant avec ardeur à en être rassasiées et
refaites. Car Dieu fait naître cette faim dans nos puissances par sa
grâce et par la pratique que nous en faisons ; et en venant habiter en
nous, il rassasie l'essence même de notre âme.
Ayez donc grande faim et soif de Dieu et il vous sera donné de
connaître et de posséder le rassasiement dans votre essence. Car si vous
pouvez avec une joyeuse avidité prendre le Christ lui-même en
nourriture, à son tour il vous prendra et consommera en lui selon cette
parole : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et
moi en lui (7)
» : et
cela c'est la vie éternelle. Et il dit encore : « Si vous ne mangez et
ne buvez cet aliment spirituel, vous n'avez pas en vous une vie qui
plaise à Dieu (8)
.»
C'est pourquoi vous devez aimer avec tant d'ardeur que la charité
éternelle de Dieu vous étreigne de ses embrassements : ainsi
deviendrez-vous un seul esprit et un seul amour avec Dieu.
En recevant le Sacrement, ayez un grand amour affectif et une vraie
satisfaction ; car c'est la chair et le sang du Christ, votre nature
même, que vous recevez. Ensuite appliquez votre âme raisonnable à
l'amour qui est de justice ; car vous recevez l'âme vivante de
NotreSeigneur Jésus-Christ, avec tous ses mérites et toute sa gloire.
Enfin ayez dans votre pensée, c'est-à-dire dans votre esprit, un amour
qui embrase, puisque vous recevez le Christ Dieu et homme qui peut vous
illuminer et transformer dans l'unité divine
(9)
. Ainsi aimerez-vous Dieu de tout votre cœur, de toute
votre âme et de tout votre esprit. Et c'est là le premier et le plus
haut commandement de Dieu, le commencement et la fin de toute sainteté.
Mais si vous voulez pratiquer et réaliser au plus haut degré
l'amour et la sainteté, vous devez dépouiller votre puissance
intellectuelle de toute image, et par la foi l'élever au-dessus de la
raison. C'est là que brille le rayon du soleil éternel, qui vous
éclairera et vous enseignera toute vérité. Puis la vérité vous
affranchira et établira votre regard purifié au-dessus de toute image.
Heureux les yeux qui voient cela ; car cette vue entraîne toujours après
elle la puissance aimante avec un amour dépouillé ! En même temps
coulent inépuisables les torrents des grâces divines et ils emportent
l'âme jusqu'à la source vivante, qui est le Saint-Esprit. De là
jaillissent les flots des délices éternelles, qui enivrent l'âme et
l'élèvent au-dessus de la raison pour se perdre dans le désert de la
béatitude sans fin. Telle est la substance et la racine de la vraie
sainteté, qui donne toujours naissance à l'exercice intime des vertus,
car l'amour ne peut demeurer oisif. Or, cet exercice intime se fait
selon quatre modes que je vais vous indiquer.
CHAPITRE IV
DES QUATRE MODES DE L'EXERCICE INTIME
Le premier mode nous fait monter vers Dieu par une charité intime
et un amour éternel, accompagnés d'actions de grâces, de louanges, de
prières dévotes et de supplications affectueuses et toutes confiantes.
En même temps l'esprit demeure impuissant, ainsi que tout effort de
notre part, en face de l'amour de Dieu et de sa bonté éternelle. Tel est
le premier mode de notre exercice intérieur ou l'ascension de notre vie
en Dieu.
Le second mode nous fait descendre par un humble mépris de
nous-mêmes. Dès lors personne ne peut plus ni nous élever par ses
louanges, assurés que nous sommes que Dieu est en nous l'auteur de
toutes nos bonnes œuvres, ni nous humilier et nous affliger de son
mépris, puisque nul autre que Dieu ne jugera nos péchés. Or, c'est parce
que nous sommes pécheurs et infirmes en toutes vertus que nous devons
nous faire petits et nous abaisser devant Dieu, devant nos supérieurs,
nos égaux et nos inférieurs. Nous n'oserons nous comparer à personne,
mais nous n'aurons que mépris pour nous-mêmes, nous considérant comme
les plus indignes parmi les hommes. Puis nous devons laisser les
créatures et les démons eux-mêmes nous flageller et nous tourmenter,
autant que Dieu le voudra permettre, afin que soit vengé en nous le
péché, que Dieu ait l'honneur et nous la confusion. C'est là le second
mode, qui consiste dans l'abaissement de notre propre vie, dans le
mépris et l'anéantissement de nous-mêmes au plus profond de l'humilité.
Le troisième mode nous mène au dehors, en nous faisant pratiquer
intérieurement une charité très large, qui consiste à honorer tous les
saints et à nous réjouir de leurs mérites et de leur récompense, à
désirer aussi leur aide et leur prière, de façon à devenir dignes de
partager ces mérites et la louange éternelle de Dieu. Nous serons encore
unis à tous les hommes de bien par le moyen des vertus et de l'amour
mutuel, afin que tous ensemble nous puissions vaincre nos ennemis,
remporter la victoire et obtenir le triomphe final. Nous prierons aussi
pour nous-mêmes et pour tous les pécheurs, souhaitant que Dieu nous
fasse miséricorde et nous retire de nos péchés, pour nous mettre au
nombre des élus, C'est le troisième mode de vie intime, par lequel nous
sortons de nous-mêmes pour aller vers notre prochain avec cet amour très
large qui a rempli le ciel et la terre de l'abondance des grâces et des
vertus.
Le quatrième mode de vie intime établit notre raison entre le temps
et l'éternité. Si elle regarde en bas, elle nous montre ce monde comme
un lieu d'exil, où nous sommes retenus prisonniers ; en regardant en
haut, elle nous fait voir le royaume des cieux, auquel nous sommes
appelés et élus. Aussi longtemps que notre raison demeure suspendue
ainsi entre les deux, nous sommes dans la peine ; car nous apercevons
au-dessus de nous la gloire de Dieu et toutes choses en paix, sans
pouvoir y parvenir ; tandis qu'en dessous de nous, nous voyons
l'instabilité, le péché, le dommage, la honte et toutes choses en
confusion, et pourtant il nous faut demeurer là. Aussi le monde nous
devient-il une croix et une cause de tristesse qui nous fait pleurer,
nous lamenter et gémir aussi longtemps que nous vivons dans cet exil,
disant avec le prophète : « Hélas ! notre habitation ici-bas s'est
prolongée (10)
. Quand
viendrons-nous et apparaîtrons-nous devant la face du Seigneur
(11)
? »
De là naît, par le don de Dieu, dans le cœur aimant, la plus haute
vertu que je connaisse, cette longanimité patiente qui nous fait dire :
« Seigneur, votre volonté, non la mienne doit se faire ; votre honneur
et votre louange, non ma commodité ni mon agrément. Seigneur, je me
donne et me livre à vous pour le temps et pour l'éternité. »
Tel est, dans l'exercice intime, ce qu'on peut appeler la longueur,
qui fait attendre patiemment toutes choses.
Si vous êtes en possession de ces quatre modes, avec le fondement
substantiel où ils prennent racine, vous pouvez alors contempler,
au-dessus de la raison, dans un état de vide et de dépouillement, tandis
que par la raison vous considérerez toutes les vertus à l'état distinct.
Cette pratique ressemble à un denier d'or fin, avec lequel on
achète la vie éternelle
(12)
, Mais il faut que chacun éprouve et examine son denier,
pour voir s'il est d'or fin, de juste poids et bien frappé des deux
côtés. Sachez donc que, si nous aimons Dieu pour lui-même et non pour
autre chose, nous avons un denier d'or fin, Ensuite, si nous aimons tout
le reste pour Dieu, y prenant intérêt et en usant de façon à ce que
l'amour de Dieu l'emporte sur toute chose, alors notre denier est exact
et du poids voulu. Puis, lorsqu'à la suite du Christ nous portons notre
croix, affligeant et mortifiant notre nature par la résistance que nous
lui opposons et les pénitences que nous lui faisons subir ; lorsque nous
obéissons à nos supérieurs et à la règle, aux commandements et à notre
raison, imitant la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est alors que
le Christ vit en nous et nous en lui. Et ainsi la face de notre denier
qui porte la croix reçoit son ornement, sa marque et sa frappe exacte,
qu'il nous faut sans cesse embellir davantage par nos vertus, en imitant
la vie du Christ.
Quant à la face nue de notre denier, c'est l'essence de notre âme,
où Dieu a imprimé son image. Et lorsque, par la foi, l'espérance et la
charité, nous rentrons en nousmêmes, pour y aimer et posséder Dieu, nous
recevons ainsi son image d'une manière surnaturelle sur la face nue de
notre denier. Car cette face de notre denier, qui est notre vie
recueillie en elle-même, est frappée et ornée de l'image de la sainte
Trinité, qui est Dieu même : c'est la vie de Dieu en nous et de nous en
lui. Ainsi donc la face nue de notre denier reçoit comme ornement
l'inhabitation même de Dieu, et la face qui porte la croix est ornée de
nos vertus, ainsi que de la vie et des mérites de Notre-Seigneur
Jésus-Christ. Et voilà denier d'or qui a valeur de vie éternelle, car il
est lui-même la vie éternelle.
C'est pourquoi chacun doit se tenir en garde ; car celui qui, au
jugement de Dieu, présente un denier faux et sans le poids voulu, est
condamné au feu éternel. Si donc votre denier est maintenant de mauvais
aloi, non exact et faux dans sa frappe, priez et suppliez le
Saint-Esprit qu'il vous donne de l'or pur, afin qu'avec son secours vous
puissiez fondre et frapper un denier qui ait assez de finesse pour
plaire à Dieu.
De cela je ne veux plus parler. Mais je dois instruire ma sœur de
la façon dont elle doit accomplir son service avec humilité et pureté,
afin d'être fille de Dieu et de recevoir la couronne de la virginité
avec la récompense au centuple.
CHAPITRE V
DE L'OBÉISSANCE ET DE L'HUMILITÉ
Voici ce que dit le prophète David : « Ma fille, écoutez et voyez,
inclinez votre oreille, oubliez votre peuple et la maison de votre père,
parce que le roi a convoité votre beauté
(13)
. » C'est pourquoi je vous prie, chère sœur, écoutez
Dieu et votre supérieure, voyez et considérez ce qu'ils vous commandent,
et inclinez votre oreille à toute obédience, et le roi, qui est le
Christ, convoitera votre beauté.
Le matin, quand vous avez entendu la messe, allez à votre travail.
Et si vous êtes tellement occupée que vous ne puissiez ni entendre la
messe, ni recevoir le Sacrement, n'en soyez pas mécontente ; car « Dieu
aime mieux l'obéissance que les sacrifices
(14)
», et le fruit du renoncement est toujours meilleur et
plus précieux que celui de la volonté propre. C'est pourquoi prenez
toujours le service le plus humble et le plus méprisé, soit à la
cuisine, soit à l'infirmerie. Ne donnez d'ordre ni de commandement à
personne, à moins que vous n'en soyez chargée ; mais faites toujours
vous-même volontiers ce qui est en votre pouvoir. Si l'on vous commande
le service le plus humble, soyez-en joyeuse, et remerciez Dieu d'être
trouvée bonne pour cela. Si l'on vous charge de ceux qui sont malades ou
infirmes, servez-les joyeusement, avec douceur et humilité, et sans
murmure. Se montrent-ils difficiles et impatients, songez que vous
servez le Christ et montrez un visage si doux et si aimable qu'ils aient
honte d'eux-mêmes devant Dieu et devant vous. Plus ils sont pauvres et
malades, et moins ils ont d'amis, plus aussi vous aurez d'empressement à
les servir. Et ne regardez pas seulement la personne que vous servez,
mais bien plutôt Dieu, pour qui vous la servez. Gardez-vous avec grand
soin de contrister les malades, de les affliger par vos paroles, vos
actes ou votre attitude ; mais si vous les voyez tristes ou impatients,
vous devez les consoler en leur rappelant les souffrances de
Notre-Seigneur et des saints, et la joie avec laquelle ils les ont
supportées, méritant ainsi de posséder maintenant la gloire et la
béatitude éternelle. Lorsque les malades désirent quelque soulagement,
il faut leur venir en aide aussitôt qu'on le peut. Mais lorsqu'ils
demandent ce qui ne leur est ni bon ni utile, mais les rendrait plus
malades, comme vous pouvez le craindre, faites comme si vous n'aviez pas
compris ou entendu. Insistent-ils, vous leur direz que cela leur ferait
du mal. Mais s'ils ne veulent pas se rendre, alors vous demanderez
l'avis de votre supérieure ou des personnes plus expérimentées que vous.
Tout ce que vous préparez aux malades en fait d'aliments ou de
breuvages, faites-le aussi proprement et d'une manière aussi agréable
que possible, afin que cela leur plaise et que vous ayez la paix de part
et d'autre. Vous leur ferez leur lit et les soulagerez autant que vous
pourrez, selon qu'ils sont plus délicats ou qu'ils ont plus besoin. Vous
demeurerez auprès d'eux et les veillerez, s'il est nécessaire. Soyez à
leur égard si pleine de joie et de bonne humeur, si gaie dans vos propos
que chaque malade vous désire. Dites-leur aussi de bonnes paroles et
présentez-leur les bons exemples de Notre-Seigneur et de ses saints,
s'ils veulent les entendre, afin que tous ceux qui sont en rapport avec
vous aient la nourriture spirituelle de l'âme.
CHAPITRE VI
COMMENT LES MALADES DOIVENT SE COMPORTER
Lorsque vous serez malade à votre tour, regardez-vous comme un
pauvre pèlerin qui est hébergé dans une maison étrangère et qui voudrait
bien être dans sa patrie éternelle. Soyez patiente, joyeuse et endurante
en toutes choses, reconnaissante envers Dieu de ses dons. N'ayez de
préférence ni de désir que pour ce qu'il plaira à Dieu de vous donner.
Il ne faut pas d'ailleurs être trop préoccupé ni soucieux de soi-même,
mais se contenter de tout, s'abandonner à Dieu et ne se plaindre ni de
la maladie, ni de la fatigue, ni de l'oubli des hommes. Quand bien même
personne ne viendrait vous visiter, ne murmurez pas pour cela et ne
jugez point ; mais prenez de la main de Dieu tout ce qu'il veut vous
imposer.
Mangez et buvez ce qu'on vous donne, comme un pauvre, si toutefois
vous le pouvez. Est-ce trop salé, ou brûlé, ou de mauvais goût, songez
que Notre-Seigneur avait pour aliment et pour breuvage, au milieu de ses
plus grandes souffrances, du fiel et du vinaigre : et il se taisait et
ne se plaignait pas. Soyez donc, de même, satisfaite de tout, à cause de
lui. Si vous désirez quelque chose qui vous semble utile, vous pouvez le
dire à ceux qui sont près de vous. Lorsqu'on vous le donne, remerciez-en
Dieu, mais si on vous le refuse, demeurez patiente et privez-vous
volontiers pour l'amour de celui qui sera votre récompense. Gouvernez
vos désirs et ne réclamez pas tout ce qui vous vient en tête et vous
fait envie, car c'est ainsi qu'ont coutume d'agir les gens riches et
délicats ; mais chez les pauvres, c'est fort déplacé, et ceux qui sont
près d'eux s'en plaignent et l'entendent avec peine. Si l'on vous oublie
et que l'on ne vienne pas à vous quand vous pensez en avoir besoin,
demeurez cependant patiente et toute paisible ; car alors le Christ est
près de vous avec les anges et les saints. Soyez toujours joyeuse, sans
plainte ni murmure. Ayez Dieu dans le cœur et de bonnes paroles sur les
lèvres : ainsi vous croîtrez toujours en vertus et tous ceux qui vous
approcheront s'en retourneront meilleurs.
CHAPITRE VII
DE LA CONDUITE ENVERS LE PROCHAIN
Puis quand vous vous lèverez et serez guérie, retournez humblement
à votre service, sans faire de choix ; allez où l'on vous place, que ce
soit au lavoir, auprès des malades ou à la cuisine. Choisissez toujours
le labeur le plus bas, et si on vous le donne, réjouissez-vous-en et
prenez-le volontiers. Si l'on vous fait monter, regrettez-le et
n'acceptez qu'à contre-cœur de la sorte, vous croîtrez en vertus.
Soyez simple, prudente et fidèle dans votre service. Ne commettez
ni mensonges, ni imprécations, ni calomnies, car ceux qui le font
volontairement et avec advertance condamnent eux-mêmes leur âme. Soyez
pacifique et aimable pour vos sœurs, non pas obstinée, mais facile à
vous entendre avec elles pour tout ce qui est bien. N'ayez d'injures ni
de mépris pour personne ; gardez-vous de causer de la tristesse et de la
peine à quiconque ; veillez enfin à ne confondre ni dédaigner, à ne
juger ni calomnier qui que ce soit. Aimez tout le monde pour Dieu ;
n'enviez ni ne trompez personne, en paroles ou en actions. N'ayez ni
rancune ni désirs de vengeance ; soyez douce et bonne, ne vous
querellant pour aucune cause, au contraire toujours prête à céder. Il
vaut bien mieux, en effet, se maintenir dans la vertu que de céder à
l'orgueil, à la discorde et à la volonté propre.
Gardez-vous bien de toute feinte qui vous donnerait apparence de
sainteté ; soyez, au contraire, toujours vraie dans vos paroles et dans
vos actions, détestant tout ce qui est vicieux en vous et demeurant
attentive à vous corriger autant que possible. Veillez aussi à instruire
ceux avec qui vous vivez par vos paroles et plus encore par vos bonnes
œuvres. S'il arrive que quelqu'un agisse ou parle mal contre vous,
pardonnez-le-lui aussitôt dans votre cœur, alors même qu'il ne désire ni
ne demande son pardon, et montrez-lui si bon et si joyeux visage qu'il
en ait à rougir devant Dieu et devant vous et soit apaisé dans son cœur.
Vous arrive-t-il de causer du tort à quelqu'un ou d'en dire du mal,
priez-le aussitôt de vous le pardonner, et tombez à ses pieds, si vous
pouvez ainsi l'adoucir et gagner son amitié. Soyez enfin toujours
gracieuse, joyeuse et complaisante pour ceux avec qui vous vivez, fuyant
les singularités et demeurant comme tout le monde, prête à faire ce que
l'on vous demande.
Ce sont toutes ces choses que vous venez d'entendre que Dieu désire
de vous.
CHAPITRE VIII
DE LA MANIÈRE D'ÉVITER LA GOURMANDISE
ET D'UNE AUTRE QUESTION
Lorsque vous allez au réfectoire avec vos sœurs, dites votre
Benedicite selon votre coutume ; puis gardez-vous de manger à
l'excès, alors même que vous ressentiriez une grande faim et un grand
désir de boire et de manger ; car la gourmandise est la racine et la
source de tous les péchés. C'est d'elle que naissent la paresse et le
penchant impur, d'elle aussi parfois que viennent les actions coupables
et, à leur suite, un grand nombre d'autres vices.
Adam, notre premier père, ne souffrait pas de la faim, cependant il
fut tenté de gourmandise et il transgressa le commandement du Seigneur,
tombant ainsi en péché mortel et nous entraînant tous avec lui. Au
contraire, le Christ, Fils de Dieu» eut faim et il fut aussi tenté, mais
il remporta la victoire sur l'ennemi, en disant pour notre
enseignement : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute
parole qui sort de la bouche de Dieu
(15)
. »
Vous savez bien que l'homme est composé de deux éléments, l'un
spirituel et l'autre corporel, c'est-à-dire d'une âme et d'un corps. La
nourriture corporelle est pour le corps et la nourriture spirituelle
pour l'âme. La faim qu'éprouve le corps est quelque chose qui passe, et
l'aliment qui l'apaise est imparfait, car cette vie est périssable. Mais
la faim spirituelle, c'est la charité, l'amour de Dieu ; son aliment,
c'est la vie, et cette vie consiste dans l'union à Dieu qui donne
félicité et gloire.
L'aliment corporel est préparé par nous-mêmes ou par d'autres ;
mais l'aliment spirituel, c'est Dieu qui nous l'a préparé lui-même dès
l'éternité. La faim spirituelle trouve toujours un aliment éternel qui
lui est préparé, tandis que le corps peut souffrir de la faim et n'avoir
souvent que pauvreté et grande disette. Ainsi donc celui qui a faim et
soif selon l'esprit reçoit toujours de Dieu sa nourriture et il vit en
grâce devant Dieu. Mais celui qui a seulement faim dans son corps est
mort devant Dieu, car sa vie n'est pas différente de celle de la bête.
Aussi, chaque fois que vous prenez ce qui est nécessaire à votre corps,
élevez votre cœur vers Dieu et asseyez-vous à table avec le Christ, les
anges et les saints, en compagnie de vos sœurs, prenant comme de la main
de Dieu ce que l'on vous sert ; de cette façon vous serez nourrie, selon
l'homme intérieur, d'un aliment éternel qui entretiendra en vous la vie
de Dieu.
Mourez au monde et vivez à Dieu, cherchez et goûtez les choses
d'en-haut : c'est l'aliment éternel que le Christ nous a préparé. N'ayez
point de souci pour vous-même, et prenez ce qui est nécessaire à votre
corps, selon qu'il a été pourvu par Dieu. Ne recherchez ni goût, ni
plaisir, ni commodité ; mais contentez-vous d'aliments grossiers et de
ce que les autres laissent, si toutefois vous pouvez le supporter. Avec
discrétion et sagesse, mesurez selon votre santé et votre tempérament ce
qui vous est nécessaire, et au contraire ce dont vous pouvez vous
passer. Car si vous donnez à votre corps trop au delà de ses besoins,
vous fortifiez votre ennemi, et si vous lui donnez trop peu, vous faites
périr le serviteur qui devait vous aider à servir Dieu.
Voyez les anciens Pères qui vivaient autrefois dans le désert leur
pain était pesé et leur eau mesurée, tant ils estimaient l'abstinence et
la privation et aimaient à se contenter de peu. Cependant ils se
montraient larges et généreux envers ceux qui les approchaient et envers
tous les hôtes qui venaient à eux.
C'est ce qu'on rencontre aussi chez les fondateurs d'ordres qui ont
composé des règles et y ont conformé leur propre vie, comme saint
Augustin, saint François, saint Benoît. Ils étaient durs et austères
pour eux-mêmes, sobres et mesurés, ne prenant que le plus strict
nécessaire. Mais ils étaient pour leurs frères et pour ceux qui les
approchaient bons et compatissants, largement attentifs à tous leurs
besoins.
Ces exemples et ces maximes se trouvent bien encore dans les
livres, mais on ne les rencontre plus guère dans les cœurs ni dans la
pratique ; car les abbés et les abbesses, ainsi que les prélats de la
sainte Église, à quelque état de religion qu'ils appartiennent, vivent
pour la plupart, semble-t-il, dans le faste et la recherche du bien-être
corporel, avec grand train de maison et des dépenses énormes comme s'ils
appartenaient au monde. Il existe dans toutes les religions et presque
dans tous les cloîtres des riches et des pauvres comme dans le monde.
Les prélats, les moines et les nonnes, les sœurs et les frères et
tous ceux qui dans la religion possèdent des biens, s'enferment chez
eux, et y mangent et boivent à leur gré. On doit leur demander le soir
ce qu'ils veulent pour le lendemain et comment il faut l'apprêter. Je ne
parle pas d'ailleurs de ceux qui sont malades, infirmes et âgés, ou de
santé si délicate qu'ils ne peuvent supporter les aliments grossiers ;
mais j'ai en vue tous ceux qui vivent selon la chair, qui se recherchent
eux-mêmes et leur propre bien-être d'une façon désordonnée ; tous durs
et sans miséricorde, avares et peu prodigues d'eux-mêmes aussi bien de
ce qu'ils ont ou peuvent acquérir. Ils ressemblent vraiment au riche
dont parle Notre-Seigneur dans l'Évangile de saint Luc
(16)
, qui était vêtu de
pourpre et de lin, qui mangeait et buvait chaque jour splendidement,
mais ne donnait rien à personne, pas même au pauvre Lazare qui gisait
devant sa porte.
Voyez de même ce pauvre convent assis au réfectoire devant les
portes du riche ; on ne lui donnera rien de plus que son dû. Ses
plaintes s'élèveraient-elles jusqu'au ciel, qu'on ne lui octroierait ni
un œuf, ni une moitié de hareng en plus de la pitance ordinaire.
Cependant ces pauvres gens doivent jeûner au temps voulu et supporter le
fardeau du chant et des lectures de nuit et de jour. Mais s'ils sont
obéissants et patients, et s'ils persévèrent dans leur ordre et sous
leur règle jusqu'à la mort, ils seront portés par les anges avec Lazare
dans le sein d'Abraham. Quant aux riches avares, qui s'approprient le
bien commun et en profitent pour vivre selon leur goût et leurs désirs
sensuels, ils seront ensevelis avec le riche dans le fond de l'enfer, et
au milieu des flammes ils prieront qu'on humecte leur langue d'une
goutte d'eau, mais jamais ils ne pourront l'obtenir. Vous devez donc
vous-même être sobre, mesurée, aimer la tempérance, demeurer silencieuse
et satisfaite de ce que vous avez à manger ou à boire. Puis élevez vers
Dieu votre cœur, tandis que vous prenez votre repas.
Après quoi, vous direz vos grâces avec vos sœurs, selon l'usage, et
vous remercierez et louerez Dieu pour tous ses biens. Vous prierez aussi
pour ceux par qui ils vous viennent et vous demanderez enfin à Dieu de
vous pardonner s'il vous est arrivé de manquer de discrétion en prenant
trop ou trop peu, et de vous faire miséricorde.
CHAPITRE IX
COMMENT ON DOIT SE PRÉSENTER AU PARLOIR
Lorsque vous êtes demandée ou appelée à la grille, si vous y allez
volontiers et avec un cœur joyeux, vous devez vous en attrister, car
c'est preuve que vous vivez plus selon la chair que selon l'esprit, plus
pour le monde que pour Dieu, et que vous manquez encore du premier
élément qui constitue votre clôture.
N'allez pas à la grille trop bien parée dans votre habit, ni
cependant trop négligée, mais gardez un juste milieu. Lorsque vous vous
présentez, gardez les yeux baissés et ne fixez personne en face. Ne vous
laissez non plus fixer par personne, s'il vous est possible de l'éviter,
et fuyez surtout les regards des hommes. Saluez simplement ceux qui
viennent à vous, en peu de paroles. Puis, s'ils sont gens d'Église,
priez-les de vous dire quelque chose de bon et qui vous puisse profiter,
et de vous enseigner à demeurer fidèle à vos vœux et à votre clôture
jusqu'à la fin de votre vie. S'ils sont du siècle, prenez bien garde à
vos paroles, de peur qu'ils n'y trouvent à reprendre et ne se
scandalisent, et soyez à telle distance de la grille que ceux qui
viennent vous voir puissent entendre vos paroles et vous les leurs. Ne
posez aucune question ni sur vos proches, ni sur vos amis, ni sur rien
qui touche au monde. Si l'on vous demande quelque chose que vous
sachiez, répondez brièvement et aussi clairement que possible. Mais si
vous l'ignorez, ne rougissez pas de l'avouer.
Désire-t-on entendre de vous quelque bonne parole, alors blâmez
ouvertement le péché du mieux que vous pourrez et louez la vertu et la
justice. Parlez de la crainte de l'enfer, mais aussi de la confiance en
la miséricorde de Dieu. Montrez tout ce qu'il y a d'affreux et
d'horrible dans les démons et les peines de l'enfer, et, d'autre part,
ce que sont la gloire et le bonheur des anges et des saints avec Dieu
dans la félicité éternelle. Ainsi devez-vous parler, en joignant à vos
paroles des exemples appropriés, et de cette façon on sera corrigé,
enseigné, mis en crainte et consolé selon le besoin de chacun.
Ne demandez ni ne sollicitez rien de personne ; de même ne donnez
ni ne prenez rien sans la permission de votre supérieure. Enfin, quittez
le plus tôt que vous pourrez le souci de tous hommes, de toutes paroles
et de tout rapport avec eux, puis retournez à votre solitude avec Dieu.
Car si vous allez avec plaisir au parloir et si vous préférez vous
répandre à l'extérieur que de vivre à l'intérieur, si vous aimez à dire
et à entendre des choses vaines et les nouvelles qui viennent du monde,
il vous est alors impossible d'être éclairée intérieurement, mais les
ténèbres et la pesanteur vous envahiront chaque jour davantage. Et quand
même vous eussiez goûté par grâce intime ou, comme fruit de vertu,
quelque don excellent de Dieu, cela même vous le perdrez. Vous serez
intérieurement toute dénuée et stérile en vertus, instable et partagée
de cœur. Vous serez sans goût et sans consolation divine, sans
application et sans dévotion dans vos prières, remplie d'imaginations et
toute pleine dé pensées extravagantes, enfin toute chargée de défauts
sans nombre.
Aussi ai-je remarqué chez sainte Claire, la première de votre
ordre, qu'elle était cloîtrée en sept clôtures. Elle devint ainsi toute
claire et brillante et ornée de toutes les vertus ; elle mena une vie
sainte et bienheureuse, jusqu'à ce qu'elle parvint à la gloire de Dieu.
Considérez maintenant avec soin ces clôtures : je vous les nommerai et
vous les enseignerai si vous voulez y entrer vous-même. Or, nul autre
que le Saint-Esprit ne peut donner accès aux sept clôtures et nul n'y
entre s'il n'aime Dieu.
CHAPITRE X
DE LA PREMIÈRE CLÔTURE
Dans la première clôture on se cloître corporellement, sous
l'action de la grâce de Dieu, en toute liberté de volonté. C'est ce que
vous faites lorsque, par amour, vous vous proposez et promettez à Dieu
de demeurer, aussi longtemps que vous vivrez, au lieu où vous êtes,
vouée d'une façon immuable au service de Notre-Seigneur.
Telle est la première clôture où l'on s'enferme réellement, sous
l'action de la grâce et celle de l'amour, avec une volonté libre ; car
l'amour choisi librement, c'est la vraie clôture où l'on se cloître de
corps.
CHAPITRE XI
DE LA SECONDE CLÔTURE
Vient ensuite la seconde clôture. Elle consiste à faire rentrer ce
qui chez vous est extérieur et sensible en la clôture de l'homme
intérieur et raisonnable, de sorte que la partie sensible soit toujours
soumise à la raison, tout comme une servante à sa maîtresse. La raison
sera ainsi votre cloître et votre cellule ; vous y habiterez et vous
l'établirez solidement en l'ornant de charité, de saintes pratiques et
de toutes les vertus, selon le corps et selon l'esprit.
Cette cellule a cinq portes, qui sont les cinq sens, dont Dieu a
confié la garde et la défense à la raison contre toutes sortes
d'ennemis. Et bien que les cinq sens appartiennent à l'homme extérieur
par droit de nature, il est cependant incapable de les gouverner ; car
il est lui-même fou et insensé, et d'entente avec ses sens. C'est
pourquoi il doit, avec tout ce qui lui appartient, servir l'homme
intérieur. Car dès qu'il sort par une des cinq portes sans la permission
et le contrôle de la raison, il pèche toujours s'il suit la satisfaction
et l'attrait de sa nature. La raison doit donc le faire rentrer, le
reprendre et le châtier, le fustiger et le discipliner, selon la
grandeur de son méfait ; car s'il demeurait au dehors assez longtemps
pour être pris par l'affection ou la satisfaction, il entraînerait après
lui l'homme intérieur dans la même captivité. Et ainsi ils
apostasieraient tous les deux et perdraient toute sagesse, abandonnant
leur cloître et leur cellule aux mains des ennemis qui y entreraient et
posséderaient la place. C'est ainsi que Dieu est expulsé du royaume de
l'âme avec toutes les vertus.
Gardez donc votre clôture et pratiquez la vertu, et demeurez
volontiers à l'intérieur : ainsi pourrez-vous vaincre tout ce qui vous
menace.
CHAPITRE XII
DE LA TROISIÈME CLÔTURE
Il y a une troisième clôture qui est toujours ouverte et prête à
accueillir tous ceux qui le veulent : cette clôture n'est autre que la
grâce et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais on n'y peut entrer
et demeurer que par un entier retour d'amour : et c'est pourquoi nous
devons rompre tout lien et briser toute entrave, nous élever au-dessus
de toutes choses et rejeter tout souci, toute inquiétude et
préoccupation de cœur, ainsi que tout amour non réglé. C'est ainsi que
nous dépouillons et déposons le vieil homme avec ses œuvres et revêtons
le nouveau, qui est Jésus-Christ. À son tour, il nous revêt de lui-même
et de sa vie, de sa grâce et de son amour : et possédant ainsi son
vêtement de joie et d'amour, nous vivons en lui et lui en nous.
C'est la troisième clôture, qui donne à notre puissance affective
son plus haut ornement. Le commandement de Notre-Seigneur est, en effet,
que nous aimions de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute
notre puissance affective. Or, lorsque le bien-aimé est uni à son
bien-aimé dans une clôture d'amour, c'est là un amour achevé.
CHAPITRE XIII
DE LA QUATRIÈME CLÔTURE
L'amour affectif, pratiqué pour Dieu, nous donne accès à la
quatrième clôture, où nous remettons par amour notre volonté et tout ce
qui nous est propre à la libre volonté de Dieu, de telle sorte que nous
ne puissions ni ne désirions vouloir autrement que Dieu ne veut.
De cette façon, notre volonté est librement prise et cloîtrée par
amour dans la volonté de Dieu, sans retour. Et ainsi faisons-nous
profession à Dieu dans l'ordre de la vraie sainteté, quelque habit que
nous portions ou dans quelque état que nous soyons. Mais, aussi
longtemps que nous préférons une certitude à la confiance qui se repose
sur Dieu et que notre volonté n'est pas unie à la sienne, soit pour
vouloir ou ne pas vouloir ; aussi longtemps que nous souhaitons qu'il
suive notre volonté plutôt que nous la sienne, nous ne pouvons faire
entièrement profession en amour, mais nous devons demeurer novices. Car
le feu de l'amour de Dieu n'a pas encore brûlé ni consumé l'alliage qui
se mêle à l'or, c'est-à-dire toute recherche d'amour-propre qui fait que
nous nous cherchons et poursuivons nous-mêmes.
Lors donc que l'amour en nous devient assez fort et assez ardent
pour consumer tout plaisir ou déplaisir, toute crainte de perte
personnelle et tout espoir de gain propre, toute recherche enfin et
poursuite de nous-mêmes ; alors aussi notre amour est pur, chaste et
parfait, et il ressemble à un anneau d'or qui serait plus ample que le
ciel, la terre et toutes choses. Voilà le vrai cellier où l'amour
introduit ses élus, comme nous l'apprenons dans son livre
(17) ; la charité y est ordonnée,
ainsi que toute vertu.
Là aussi se trouvent la racine, la vie, la croissance, l'aliment et
la conservation des différentes vertus, la règle des mœurs et toutes les
bonnes œuvres.
Cependant, il est un cellier plus intime où l'amour demeure avec
son bien-aimé, par-dessus la raison, les modes et la pratique des
vertus. Il ne s'y occupe qu'à aimer et il se suffit à lui-même selon
tous ses désirs ; car il ne cherche et ne désire rien en dehors de
lui-même. En s'élevant vers Dieu, il s'enivre et se dépouille de modes
et de manières. C'est pourquoi il nous fait nous perdre audessus de la
raison, dans une absence de procédés et un non-savoir sans fond. Là nous
demeurons captifs sans retour.
CHAPITRE XIV
DE LA CINQUIÈME CLÔTURE
Telle est notre cinquième clôture, où notre intelligence nue est
élevée et établie, tandis qu'elle regarde fixement et contemple avec une
vue simple dans la lumière divine. Tous ceux que l'amour conduit là, ce
sont les élus de Dieu ; car ils y trouvent une vie contemplative élevée
à un amour éternel. La vie raisonnable qu'ils portent en eux est remplie
de grâce, de charité et de saintes pratiques. Enfin, dans la partie
inférieure d'eux-mêmes ils ont une vie sensible pleinement soumise aux
commandements de Dieu, avec des mœurs honnêtes et la pratique des bonnes
œuvres extérieures, aux yeux de tous.
Lorsque ces trois vies sont possédées et pratiquées comme une seule
vie, chacune dans sa sphère, l'homme devient parfait ; car au-dessus de
lui-même, il est uni à Dieu d'amour pur dans la lumière divine ; en
lui-même, il possède la ressemblance avec Dieu, par la grâce et
l'ensemble ordonné des vertus ; enfin, dans la partie inférieure, il
reçoit la ressemblance avec l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
par la pénitence et le mépris de la chair et du sang ainsi que de toute
tendance désordonnée de sa propre nature.
Mais aujourd'hui on rencontre d'autres hommes
(18)
qui s'imaginent être
parfaits et qui, cependant, diffèrent en tout des précédents. Ce sont
ceux qui, au moyen d'une sorte de vide, de dépouillement intérieur et
d'affranchissement d'images, croient avoir découvert une manière d'être
sans mode et s'y sont fixés sans l'amour de Dieu. Aussi pensent-ils être
eux-mêmes Dieu ; car ils se trouvent sans amour, sans forme, sans
images, sans connaissance et étrangers à toute vertu. Quant aux
sacrements et aux pratiques de la sainte Église, les jeûnes, les
veilles, les prières, les chants et les lectures, comme aussi les ordres
religieux et leurs règles, les saintes Écritures et tout ce que les
saints ont pratiqué depuis le commencement du monde, tout cela ils
l'estiment comme peu de chose et de nulle valeur ; car ils sont élevés à
un état de non-savoir et d'absence de modes auquel ils s'attachent : et
ils prennent cet être sans modes pour Dieu. Et comme ils n'aiment pas
Dieu et possèdent le repos dans l'être sans modes, ils se figurent que
dans l'éternité disparaîtra toute hiérarchie de vie et de récompense, et
toute distinction, et qu'il n'y demeurera rien autre qu'un seul être
essentiel éternel, sans distinction personnelle entre Dieu et les
créatures.
Et c'est bien là l'impiété la plus insensée et la plus perverse qui fut
jamais parmi les païens, les juifs ou les chrétiens.
C'est pourquoi je désire que vous demeuriez toujours élevée à votre
cinquième clôture, y contemplant, aimant, regardant, poursuivant votre
Dieu, de sorte que votre esprit s'anéantisse et vienne défaillir dans
l'amour, pour devenir lui-même amour dans l'amour, un esprit et une vie
avec Dieu. Et c'est là votre sixième clôture.
CHAPITRE XV
DE LA SIXIÈME CLÔTURE
En effet, de même que l'homme a été créé le sixième jour dans sa
nature, à l'image et à la ressemblance de Dieu, de même il est aussi
créé à nouveau dans cette sixième clôture, où il reçoit l'image et la
ressemblance de Dieu, par-dessus sa nature, en union d'amour, de façon à
être avec Dieu un seul esprit et une seule vie. Ce qui fait dire à saint
Jean : « Tout ce qui a été créé était vie en Dieu
(19)
» Car en notre principe,
c'est-à-dire dans la nature féconde de notre Père céleste, nous avons
vie sans être manifestés ni engendrés ; dans le Fils, nous sommes
engendrés et de toute éternité connus et élus ; et dans l'effusion du
Saint-Esprit, nous sommes éternellement aimés : c'est ce que nous devons
entendre volontiers.
Notre génération dans le Fils dure toujours, et sans cesse nous
sommes engendrés avec lui ; comme aussi éternellement nous demeurons non
engendrés dans le Père. De même le lien et l'union d'amour demeurent
toujours entre le Père et le Fils ; et cependant la génération du Fils
et l'émanation du Saint-Esprit se renouvellent sans cesse dans la
sublime nature de Dieu, car la nature est féconde, elle est une pure
activité dans la Trinité des personnes.
De même Dieu règne et vit en nous et nous en lui, audessus de notre
être de créatures, dans l'union d'esprit. Là nous demeurons toujours
unis à Dieu par le lien d'amour. Néanmoins, nous devons nous renouveler
sans cesse en vertus et en ressemblance plus grande avec Dieu, car nous
ne sommes pas seulement faits à l'image de Dieu, mais aussi à sa
ressemblance. C'est pourquoi là où se fait notre union avec Dieu existe
une touche cachée ou motion, c'est-à-dire la source des grâces divines
qui illuminent notre intelligence afin de lui faire connaître clairement
et distinctement la vérité, et qui enflamment notre volonté d'amour afin
de lui faire désirer toute justice. Or, aussi longtemps que l'amour et
le désir sont soumis à la raison éclairée, nous pouvons faire de grandes
œuvres et orner toutes nos clôtures de vertus et de saintes pratiques.
Mais quand l'amour et le désir deviennent ardents et impatients, sous
l'action de cette touche divine dans l'union d'amour, alors la raison
doit se retirer et laisser agir l'amour, aussi longtemps que dure son
ardeur.
Ainsi donc nous devons ressembler à Dieu par le moyen de sa grâce
et de la vertu en nous-mêmes, et nous serons unis à lui par une
contemplation et un regard continus de notre esprit élevé vers lui. Là
s'achève la sixième clôture, où notre esprit se trouve élevé à une vie
contemplative et devient une seule vie, un seul esprit et un seul amour
avec Dieu.
CHAPITRE XVI
DE LA SEPTIÈME CLÔTURE (20)
Vient ensuite la septième clôture, qui surpasse toutes les autres
et qui consiste en un repos apaisé et inactif par-dessus toutes nos
œuvres. C'est une simple béatitude au delà de toute sainte vie et
pratique de vertus, une éternelle suffisance qui rassasie toute faim et
soif, tout amour et toute ardeur vers Dieu.
De même, en effet, que le Seigneur a fait le ciel et la terre, les
anges et les hommes en six jours, et qu'il a ordonné et embelli toutes
choses, puis le septième jour s'est reposé de toutes ses œuvres, de même
devons-nous travailler durant six jours, et le septième nous reposer et
férier (21) .
Or, le sixième âge depuis le commencement du monde, c'est le temps
où nous sommes. Quand viendra notre mort, si nous avons bien travaillé,
alors commencera le temps de l'éternel repos.
CHAPITRE XVII
DES TROIS VIES DE L'HOMME JUSTE
L'homme juste possède trois vies, dont deux sont défectueuses et
imparfaites et la troisième est parfaite.
La vie inférieure est corporelle et sensible. Elle souffre la faim
et la soif et l'on doit l'entretenir et la nourrir. Aussi longtemps que
la faim et la soif, le goût et l'appétit demeurent, le corps reçoit sa
force et sa nourriture. Mais lorsque la satiété survient, si on voulait
prendre davantage avant d'avoir digéré le reste, on nuirait à sa santé ;
car la faim et la satiété ne peuvent demeurer ensemble dans un corps en
santé. Ainsi donc l'homme dans la partie inférieure de lui-même est sans
noblesse, infirme et voué à la mort.
La vie moyenne en nous est spirituelle, et, chez tout homme juste,
elle est conforme à la raison
(22)
. Elle aspire à la science et à la sagesse, à la dévotion
et à la ferveur, à la charité et à la droiture, enfin à toutes les
vertus, Et plus nous désirons, plus nous acquérons de sagesse, comme
aussi plus nous possédons de sagesse, plus nous désirons toujours en
avoir. Aussi cette vie est-elle imparfaite en elle-même, parce qu'il lui
manque toujours quelque chose, et ses désirs ne peuvent être comblés par
rien moins que Dieu lui-même.
C'est pourquoi Dieu nous a donné une vie au-dessus de nous-mêmes,
c'est-à-dire une vie divine, qui n'est autre chose que contempler et
regarder Dieu assidûment, adhérer à lui d'amour pur, goûter, jouir et se
fondre d'amour, en renouvelant sans cesse cet acte même. Car lorsque
nous sommes élevés au-dessus de la raison et au-dessus de toutes nos
œuvres à une vue simple, nous passons alors sous l'action de l'Esprit du
Seigneur ; une influence intime de Dieu s'empare de nous, une lumière
divine nous éclaire, comparable à celle dont le soleil illumine les
airs ; enfin comme le fer est pénétré par la puissance et la chaleur du
feu, ainsi sommes-nous pénétrés, transformés, de clarté en clarté, en
l'image même de la sainte Trinité
(23)
.
C'est, en effet, la lumière créée de la grâce divine qui nous élève
et nous éclaire, de façon à nous faire contempler la lumière incréée qui
est Dieu même, et ainsi par le moyen de l'amour nous sommes portés
intimement et façonnés à nouveau en notre image éternelle qui est Dieu.
C'est là que le Père nous rencontre et nous aime dans le Fils, et que le
Fils aussi nous rencontre et nous aime du même amour dans le Père.
Enfin, le Père et le Fils nous tiennent embrassés dans l'union du
Saint-Esprit, en une bienheureuse jouissance qui ira sans cesse se
renouvelant pendant toute l'éternité, selon la connaissance et l'amour,
le Fils naissant éternellement du Père, et le Saint-Esprit émanant
toujours de l'un et de l'autre. Car si connaître et aimer venaient à
disparaître en Dieu, du même coup disparaîtraient la naissance éternelle
du Fils et l'émanation du Saint-Esprit. Dès lors plus de Trinité des
personnes, plus de Dieu ni de créature, ce qui est tout à la fois
impossible et une folie intolérable à la pensée.
Dieu, au contraire, n'a rien fait de plus beau ni de plus noble au
ciel et sur la terre que l'ordre et la distinction qui règnent entre
toutes les créatures. Car bien que nous soyons tous réunis en un seul
amour, un seul embrassement et une seule jouissance de Dieu, néanmoins
chacun conserve sa vie et son état propre en grâce et en vertus. Chacun
reçoit de Dieu grâces et dons, selon son mérite et selon qu'il lui
ressemble par ses vertus. De même aussi chacun s'attache-t-il et
adhère-t-il à Dieu plus ou moins, suivant la faim, la soif et l'ardeur
qu'il a pour lui. C'est selon cette mesure qu'il peut sentir Dieu, le
goûter et en jouir ; car Dieu est l'aliment et le bien de tous, et
chacun le goûte selon l'excellence de sa vie, de ses désirs et de sa
santé spirituelle. Et de même que les étoiles du ciel se distinguent en
clarté, en hauteur, en grandeur et en puissance d'influence sur toutes
les créatures qui sont ici-bas, de même entre tous ceux qui aiment Dieu
y a-t-il distinction selon la clarté de l'intelligence, la hauteur de la
vie, la grandeur d'amour et l'influence puissante qui se répand autour
d'eux.
Vous voyez parfois, en été, s'élever dans l'air deux vents
impétueux qui courent à l'assaut l'un de l'autre ; puis viennent le
tonnerre et les éclairs, la grêle ou la pluie, parfois même la tempête
désastreuse. Or, on peut remarquer quelque chose de semblable dans cet
amour impétueux et violent qui élève l'esprit de l'homme jusqu'à l'union
avec l'Esprit du Seigneur. L'amour met en contact l'un et l'autre, et il
y a entre eux mutuelle invitation et offrande de tout leur être et de
tout leur pouvoir. La raison alors s'illumine et s'éclaire, elle veut
savoir à jamais ce que c'est que l'amour et connaître ce contact qui
émeut l'esprit et le fait bouillonner ; tandis que le désir s'enflamme
et s'efforce d'expérimenter et de savourer tout ce que la raison
illuminée peut pénétrer. De là surgissent dans l'esprit tempête d'amour
et grande impatience.
Cependant, l'esprit aimant s'aperçoit bien que plus il reçoit, plus
il veut recevoir ; mais la tempête et l'ardeur d'amour qui s'élèvent en
lui brûlantes et bouillonnantes ne peuvent être apaisées, et le contact
mutuel, sans cesse renouvelé, soulève nouvelle tempête d'amour. Ce sont
comme des coups de tonnerre, et le feu de l'amour jaillit semblable à
des étincelles de métal en fusion et aux éclairs enflammés du ciel.
L'éclair descend jusque dans les puissances sensibles, et tout ce qui
vit dans l'homme tend à s'élever jusqu'à l'union, là où surgit le
contact d'amour. Or, dans ce contact, les puissances ne peuvent ni
opérer, ni demeurer en repos ; mais elles retombent sans cesse en
elles-mêmes, sans pouvoir cependant demeurer là, puisque la tempête et
l'impétuosité d'esprit les forcent de s'élever et de se mettre en
mouvement : et ainsi doivent-elles toujours aller et revenir.
CHAPITRE XVIII
DE QUATRE MANIÈRES DE VIE SPIRITUELLE (24)
.
L'enseignement nous en est donné par le prophète
Ézéchiel lorsqu'il dit des quatre animaux mystérieux :
« Ils allaient et revenaient comme un éclair brillant
(25)
.» Car ce symbole des quatre
animaux qui allaient et qui revenaient représente quatre manières de vie
spirituelle, où se pratiquent tout amour et toutes vertus.
La première manière est la force spirituelle qui immole et terrasse
tout ce qui est ennemi de Dieu et des vertus. C'est pourquoi elle est
figurée par le lion, le roi des bêtes sauvages.
La deuxième consiste à avoir le cœur largement ouvert, afin de
rendre sans cesse honneur à Dieu. L'âme et le corps, le cœur et les sens
avec tout ce qui est vaincu et immolé par la force spirituelle, sont ici
offerts à Dieu et entièrement consumés avec dévotion et révérence. Aussi
cette deuxième manière est-elle figurée par le bœuf ou le taureau que,
selon la loi juive, on offrait en holocauste à la louange de Dieu.
La troisième manière est une sage discrétion, qui ordonne toutes
choses avec discernement, devant la vérité éternelle, soit qu'il faille
agir ou s'abstenir, donner ou prendre, extérieurement ou intérieurement.
Elle a pour symbole la figure d'un homme, qui est un animal raisonnable.
La quatrième manière est faite d'intention droite et d'amour envers
Dieu. Elle est figurée par l'aigle, qui a peu de chair et beaucoup de
plumes. Car, de même, celui qui aime Dieu et le poursuit estime pour peu
de chose la chair et le sang, et tout ce qui est périssable. Mais il a,
lui aussi, beaucoup de plumes : ce sont les pratiques célestes qui,
toutes légères, élèvent jusqu'à Dieu. De même encore que l'aigle vole
au-dessus de tous les oiseaux, de même l'intention droite et l'amour
planent au-dessus de toutes les vertus et vont jusqu'à celui qui est
recherché et aimé. Enfin, l'aigle possède une vue perçante et subtile
qui lui permet de fixer la clarté même du soleil sans se détourner. De
même celui qui poursuit Dieu et qui l'aime fixe les rayons du soleil
éternel sans reculer jamais ; car il aime Dieu et aussi toutes les
vertus qui ornent l'âme et peuvent conduire jusqu'à Dieu. Aussi est-il
bien orienté et s'envole-t-il tout droit au milieu de son amour, pour
redescendre sans cesse vers la pratique des vertus et des bonnes œuvres.
Et de cette façon il va et revient comme l'éclair du ciel : car aller et
revenir, c'est sa vie et sa nourriture. Ainsi fait l'aigle, lorsque, du
plus haut de son vol, apercevant dans la mer les petits poissons qui
font sa nourriture, il s'élève pour redescendre, pratiquant l'un et
l'autre afin de se nourrir et de se repaître.
Tel est le symbole des quatre animaux avec les quatre manières de
vie spirituelle où Dieu règne et où toutes les vertus sont pratiquées.
CHAPITRE XIX
OÙ MÈNE LA PRATIQUE DE CES QUATRE MANIÈRES
Si vous voulez vous exercer en ces quatre manières avec grande
dévotion, vous expérimenterez dans le fond de votre puissance aimante la
touche du Saint-Esprit, qui ressemble à une source vive d'où montent et
se répandent les eaux d'éternelle douceur
(26)
. Vous connaîtrez aussi dans votre puissance intellective
le clair rayonnement du soleil éternel, Notre-Seigneur Jésus-Christ,
tout éclatant de la vérité divine. Alors le Père céleste dépouillera
votre mémoire de toute image et il vous appellera, vous invitera et
attirera jusqu'à sa très haute unité
(27)
.
Voyez, il y a ainsi trois portes célestes ouvertes par Dieu à l'âme
aimante et qui donnent accès à ses trésors. Et l'âme ouvre toutes ses
puissances afin de donner à Dieu tout ce qu'elle est et de recevoir tout
ce qu'il est lui-même ; mais ceci dépasse son pouvoir. Car plus elle
donne et reçoit, plus elle désire donner et recevoir elle ne peut ni se
donner entièrement à Dieu, ni le recevoir pleinement ; car tout ce
qu'elle reçoit, comparé à ce qui lui fait défaut, lui paraît peu de
chose et comme rien.
Elle ressent alors l'impétuosité, l'impatience et la grande ardeur
d'amour, ne pouvant ni se passer de Dieu ni l'obtenir, ni descendre dans
ses profondeurs ni monter jusqu'à son sommet, ni l'enserrer ni
l'abandonner. Ce sont là cette tempête et cet ouragan spirituels dont
j'ai parlé plus haut ; mais traduire ces mouvements impétueux et ces
grandes agitations qui naissent de part et d'autre de l'amour, nulle
langue n'y saurait suffire. Car l'amour tantôt échauffe le cœur de
l'homme, tantôt le refroidit, tantôt l'intimide et tantôt l'exalte : il
lui donne la joie, puis la tristesse, il le fait craindre, espérer,
désespérer, pleurer, se plaindre, chanter, louer et pratiquer mille
autres choses. Tel est le sort de ceux qui vivent dans le transport
d'amour. Et pourtant cette vie est la plus intime et la plus profitable
que l'homme puisse mener en se servant de ses moyens.
Mais lorsque les procédés humains font défaut et ne peuvent rien de
plus, alors aussi commence le procédé divin
(28)
. Lors donc qu'avec intention droite, avec
amour et avec des désirs insatiables l'homme s'attache à Dieu, sans
pouvoir cependant parvenir à l'union, à son tour l'Esprit du Seigneur
intervient comme un feu violent qui brûle, qui consume et dévore tout en
lui, de sorte que l'homme s'oublie lui-même avec toutes ses pratiques et
ne se sent plus autrement que s'il était un seul esprit et un seul amour
avec Dieu. Ici les sens et toutes les puissances se taisent, ils sont
apaisés et rassasiés ; car la source de la bonté et de la richesse de
Dieu a tout inondé : le don dépasse tout ce qu'on pouvait désirer. Tel
est le premier mode divin auquel est élevé l'esprit de l'homme.
Dans le second mode, qui est approprié au Fils de Dieu,
l'intelligence est par lui élevée au-dessus de la raison, au-dessus de
toute considération et distinction. L'intelligence dépouillée y est
éclairée et toute pénétrée de la lumière divine, de sorte qu'elle peut
regarder et contempler avec une vue simple, dans la lumière de Dieu, la
clarté divine, la vérité éternelle par elle-même.
Vient ensuite le troisième mode, que nous attribuons à notre Père
céleste ; il y dépouille la mémoire de formes et d'images et il élève la
pensée purifiée jusqu'à son origine, qui est lui-même. L'homme est alors
uni d'une façon stable à son principe, qui est Dieu. Il reçoit en même
temps toute puissance et liberté de mettre en action, tant à l'extérieur
qu'à l'intérieur, toutes les vertus, en même temps qu'il peut connaître
et discerner tout ce qui se pratique conformément à la raison. Il
apprend enfin à supporter et à soutenir l'action intime de Dieu et cette
transformation opérée par les procédés divins, qui dépassent la raison,
ainsi que vous l'avez vu tout à l'heure.
Mais par delà tous les modes divins, il y a une connaissance de vue
intérieure sans modes qui fait pénétrer jusqu'à l'essence sans modes de
Dieu (29)
: essence
sans modes, parce qu'elle ne peut être connue au moyen ni de paroles, ni
d'actes, ni de modes, ni de signes, ni de similitudes quelconques : mais
elle se révèle elle-même à la vue simple de la pensée sans images.
Il y a bien quelques signes et quelques comparaisons qu'on peut
employer en passant, afin de préparer l'homme à voir le royaume de Dieu
(30)
. Imaginez, par
exemple, un brasier de feu immense où toutes choses seraient dévorées
par une flamme tranquille, ardente, immobile. Tel peut-on considérer
l'amour essentiel dans sa tranquillité ; c'est une jouissance qui
appartient à Dieu et à tous les saints, au delà de tous modes, de toutes
œuvres et pratiques de vertus. C'est un torrent tranquille et sans fond
de richesse et d'allégresse, où tous les saints avec Dieu sont engloutis
dans une jouissance sans modes. Et cette jouissance est sauvage et
déserte comme un lieu perdu : on n'y voit ni modes, ni chemin, ni
sentier, ni retraite, ni mesure, ni fin, ni commencement, ni rien qui
puisse se rendre ou exprimer en paroles quelconques. Voilà la simple
béatitude de nous tous, l'essence divine et notre superessence,
au-dessus de la raison et au delà de toute raison. Pour l'expérimenter,
il nous faut trépasser en cela même, au-dessus de notre être créé, en ce
point éternel où toutes nos lignes commencent et viennent aboutir, en ce
point où elles perdent leur nom et toute distinction, devenant un avec
le point lui-même et cet un même qu'est le point, mais demeurant
toujours néanmoins en elles-mêmes des lignes qui aboutissent
(31)
.
Ainsi donc nous demeurerons toujours ce que nous sommes dans notre
essence créée, et cependant, sortant de nous-mêmes, nous irons toujours
trépasser dans notre superessence. En elle nous serons ensevelis
éternellement comme en un abîme de hauteur, de profondeur, de largeur et
de longueur sans retour.
C'est de quoi le prophète Ézéchiel a rendu témoignage en disant des
quatre animaux qu'ils allaient et ne revenaient pas en arrière
(32)
. C'est de même que là où
tous les justes unis aux saints jouissent et se reposent au-dessus
d'eux-mêmes, sans modes, il n'y a plus de regard en arrière ni de retour
possible. Et c'est notre septième clôture, où se trouvent consommées
toute sainteté et toute béatitude. Nous devons y demeurer toujours,
simples et immobiles, au-dessus de notre être créé.
Cependant, il nous faut posséder les autres clôtures et les
embellir avec ordre par la pratique des vertus tant extérieures
qu'intérieures, selon les quatre manières décrites plus haut. Et là
règne beaucoup de variété, car chacun s'applique à Dieu et s'exerce en
lui-même aux vertus, selon le don et la lumière qu'il reçoit et en
proportion de son amour et de sa sagesse. Ainsi chacun est possédé de
faim et de soif, de goût et d'ardent désir pour Dieu et toutes les
vertus, plus ou moins, selon son degré de sainteté et de béatitude, et
selon son mérite et sa valeur. Mais quant à la béatitude
superessentielle, qui est Dieu même, en qui, au-dessus de nous-mêmes et
dans l'effusion de notre être, nous sommes un, elle nous est commune à
tous, débordante au delà de toute mesure et incompréhensible à toutes
nos puissances. C'est elle que chacun connaît, aime et goûte en
lui-même, plus ou moins, selon les différences de sainteté et de
béatitude. Et c'est là l'ordre qui règne chez les anges et chez les
saints, au ciel et sur la terre, ordre que Dieu a prévu et prédestiné
éternellement et qui doit demeurer à jamais.
Crions donc tous à plein cœur :
O gouffre immense et sans bords,
découvrez-nous vos abîmes
et faites-nous connaître votre amour !
Serions-nous blessés à mort,
quand l'amour nous enserre, il nous guérit.
CHAPITRE XX
DE L'HABIT QU'IL FAUT PORTER
Voyez donc soigneusement et examinez en vous-même si vous
reconnaissez ces sept clôtures et si vous êtes ornée et revêtue des
vertus qui leur appartiennent. Car je crains que d'ordinaire dans les
ordres religieux et dans les cloîtres on ne soit plus préoccupé et plus
désireux d'orner et de vêtir le corps extérieurement que l'âme à
l'intérieur.
C'est pourquoi, je vous le dis, n'ayez point souci de l'habit que
vous portez, mais soyez plutôt indifférente. Qu'il soit vieux ou neuf,
et quelque grossier ou vulgaire qu'il puisse être, contentez-vous de
celui qu'on vous donne. Si votre corps est à couvert du froid et protégé
contre la chaleur, cela suffit, si vous voulez vivre selon votre règle
et demeurer fidèle à Dieu. Gardez-vous donc de murmurer ; car à
l'origine des ordres religieux les saints ont toujours fait choix du
drap le plus grossier et le plus vulgaire, tel qu'on pouvait le trouver
dans la province où ils habitaient
(33)
et toujours sans teinture.
Aujourd'hui le diable et les hommes vains ont fait une nouvelle
trouvaille : ce qui devrait être noir naturellement devient étoffe de
brunette imitant le cilice. Les vêtements gris tournent au brun mêlé de
bleu, de vert et de rouge. Quant au blanc, on ne peut le falsifier, il
faut bien qu'il demeure tel ; mais quelle que soit la couleur, on a bien
soin de choisir la meilleure laine qu'on puisse trouver, à quelque état
qu'on appartienne. Et lorsque le drap est préparé, on ne sait quelle
forme et quelle façon lui donner pour plaire davantage au monde et au
démon. Tantôt il est si large et si ample, qu'on pourrait en faire deux
ou trois vêtements, tantôt si étroit qu'on le dirait cousu sur la peau.
On porte des robes courtes qui ne vont qu'au genou, nouées par-devant
comme des vêtements de fous. Ou bien elles sont si longues qu'il faut
les relever bien haut, à moins qu'on ne les laisse traîner dans la boue.
Vous devez bien penser que les choses n'avaient pas été ordonnées de la
sorte dans le principe : aussi n'y a-t-il rien de régulier ni de
conforme à l'état religieux dans ce choix de l'étoffe, de la couleur et
de la forme des habits. Que Dieu donne sa sagesse aux personnes qui les
font faire ou porter ainsi !
On ajoute encore à cette folie qui règne aujourd'hui dans les
cloîtres, en portant un autre genre d'ornement : ce sont les ceintures à
lames d'argent, auxquelles pendent, de chaque côté, divers clinquants
qui sonnent en s'agitant, de sorte que la jeune fille ou la nonne fait
tinter tout cela en marchant, comme une chèvre ornée de clochettes.
Quant aux moines, ils montent à cheval tout armés portant de
longues épées comme des chevaliers ; mais vis-à-vis du démon, du monde,
et de leurs passions et désirs mauvais et impurs, ils demeurent sans
armes : aussi sont-ils souvent vaincus. Il y a des filles ou des nonnes
qui paraissent au-dehors tout ornées, avec le désir de plaire au monde
plus qu'à Dieu : et leur sortie est un poison et un venin fort agréable
au diable, et qu'elles boiront avec lui éternellement dans les antres
impurs de l'enfer.
De plus, il faut maintenant que les religieuses ornent leur chambre
de lits somptueux, de tapis, de couvertures luxueuses et de coussins,
comme si elles étaient dans le monde. Et tout ceci vous permet de juger
combien l'observance qu'avaient établie les saints fondateurs d'ordres
est ruinée aujourd'hui par ceux qui y vivent. Ce sont là tous les
mauvais exemples que rencontrent les enfants qui entrent dans les
cloîtres, et de là vient que disparaissent chaque jour davantage la
discipline religieuse et toute sainte vie.
Je vous ai donc indiqué comment vous deviez passer une journée :
faites ainsi durant toute votre vie. Puis examinez chaque jour, dans vos
actes extérieurs et intérieurs, si vous avez mérité votre salaire
quotidien ; car vous ne pouvez tromper la sagesse de Dieu, et sa justice
vous jugera équitablement, selon l'état où vous serez trouvée au moment
de votre mort.
C'est pourquoi je vous le conseille soyez attentive et gardez-vous
bien ; le temps est court et la mort vient vite. Quand sonnera l'heure
où s'exhalera votre âme, vous recevrez récompense selon votre œuvre c'en
est fait de tout retour.
CHAPITRE XXI
DE TROIS PETITS LIVRES A LIRE LE SOIR
Chaque soir, lorsque vous allez vous coucher, si vous en avez le
temps, relisez ces trois petits livres que vous devez toujours porter
avec vous : l'un qui est vieux, difforme et souillé, écrit à l'encre
noire ; l'autre qui est blanc et gracieux, écrit en rouge avec du sang ;
le troisième enfin qui est bleu et vert, et dont tous les caractères
sont d'or fin.
Et tout d'abord c'est votre vieux livre qu'il faut relire il
représente votre vie d'autrefois, remplie de péchés et de défauts, chez
vous comme chez tous les hommes. Entrez pour cela en vous-même et ouvrez
le livre de votre conscience, qui, au jugement dernier, sera étalé grand
ouvert devant Dieu et devant le monde entier. Puis examinez, pesez et
jugez-vous vous-même dès maintenant, afin de n'être point condamnée.
Scrutez votre conscience et voyez quelle a été votre vie, en quoi vous
avez pu faillir soit en paroles, soit en œuvres, en désirs, en pensées,
en réflexions craintes vaines et désordonnées, espoirs trompeurs ;
satisfactions ou souffrances injustifiées ; instabilité et
immortification de vous-même ; duplicité et feinte ; actes ou omissions
coupables ; entraînement des sens au dehors ou acquiescement intérieur à
la sensibilité ; complaisance sensible et recherche des aises ; toutes
choses enfin qui ne sont pas selon l'ordre mais en opposition avec la
charité, avec les commandements, les conseils et le bon vouloir de Dieu.
Il y en a tant et de formes si variées que nul ne peut les
connaître que Dieu seul. Elles ternissent, défigurent et souillent la
face de l'âme ; car elles sont écrites avec de l'encre, c'est-à-dire
avec la complaisance de la chair et du sang, et avec les penchants
terrestres. Aussi en aurez-vous grand repentir en vous-même, et vous
jetant la face contre terre, comme le publicain, devant votre Père
céleste et devant sa miséricorde éternelle, vous direz avec le
Prophète : « Seigneur, j'ai péché ayez pitié de moi, pauvre pécheur.
Faites couler dans mon cœur l'eau des larmes et de la contrition
véritable, afin que je puisse purifier de ses souillures la face de mon
âme, avant de me lever devant vos yeux. Seigneur, octroyez-moi votre
grâce et votre pitié, pour me servir d'ornement et de clarté, et que je
puisse ainsi vous plaire. Seigneur, donnez-moi la bonne volonté et la
persévérance, afin de me renouveler sans cesse dans votre service et
dans votre louange. »
Si vous voulez être exaucée, demeurez prosternée à terre,
frappez-vous la poitrine, et faites entendre vos cris, vos supplications
et vos pleurs. Ne levez pas les yeux, mais pleine de mépris pour
vous-même, tenez-vous dans l'humilité et l'anéantissement de tout ce qui
est de vous, en faisant souvenir Dieu de sa miséricorde. Et ne cessez
que vous n'ayez reçu de lui réponse qui donne paix et joie parfaites à
votre cœur. Alors, il vous enlèvera toute anxiété et toute crainte,
toute hésitation et frayeur et tout ce qui lui déplait en vous ; il vous
donnera la foi, l'espérance et la confiance en lui pour toutes choses,
selon que vous en avez besoin pour le temps et pour l'éternité. Enfin
vous souhaiterez de vivre pour lui et de lui demeurer fidèle jusqu'à la
mort.
Après cela, déposez ce vieux livre. Puis mettez-vous à genoux afin
de rendre grâces à Dieu et de le louer, et vous ferez sortir de votre
mémoire le livre blanc qui est écrit en lettres rouges et qui contient
la vie très innocente de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Son âme est sans
tache, pleine de toutes grâces et rouge du feu de son ardent amour. Son
corps glorieux est d'une blancheur éclatante, plus brillant que le
soleil, au milieu des meurtrissures des coups et du sang précieux dont
il est inondé. Ce sont là les lettres rouges qui nous signifient et nous
attestent son amour véritable. Mais les cinq grandes plaies forment les
lettres capitales qui sont au commencement des chapitres de ce livre.
Vous lirez avec grande compassion les lettres ainsi écrites sur son
corps vénérable ; mais c'est avec une dévotion intime qu'il vous faut
faire mémoire de l'amour qui est dans son âme. Évitez et fuyez le monde
trompeur ; car le Christ a ouvert ses bras et il désire vous y retenir
et embrasser. Faites votre demeure dans les ouvertures de ses plaies,
comme la colombe fait la sienne dans les trous de la pierre. Fixez votre
bouche à son côté ouvert, afin de respirer et de goûter la douceur
céleste qui s'écoule de son cœur. Regardez votre champion et votre
héros, et voyez comme il s'est battu pour vous jusqu'à la mort. Il a
vaincu votre ennemi et, par sa propre mort, il a immolé la mort de vos
péchés. Il a payé votre dette, et il vous a acheté et acquis par son
sang l'héritage de son Père. Puis il est monté devant vous, pour vous
ouvrir la porte et vous préparer le lieu de l'éternelle gloire. Ce vous
doit être un grand sujet de joie et vous devez graver dans votre cœur
l'amour et la passion de votre cher Seigneur, de sorte qu'il vive en
vous et vous en lui. Dès lors le monde entier ne vous sera qu'une croix
et une tristesse, et vous souhaiterez de mourir afin de suivre votre
bien-aimé dans son royaume.
Telle est la lecture du livre blanc.
Levez-vous enfin toute droite et portez vos yeux vers le ciel.
Ouvrez à Dieu vos pensées et contemplez le troisième livre, qui est de
couleur bleue et verte et dont les lettres sont d'or fin. Par là on
entend la vie céleste de l'éternité ; car cette vie possède une clarté
d'azur comme l'hyacinthe. Et cette clarté est triple, et elle revêt des
nuances vertes qui l'embellissent de mille manières.
La première clarté céleste est sensible. Dieu en a inondé de
lumière le ciel supérieur, de même que le monde entier est envahi et
illuminé par la clarté du soleil. C'est dans ce ciel que nous vivrons et
régnerons avec le Christ, les anges et les saints, en corps et en âme,
chaque corps étant revêtu de lumière selon l'étendue des mérites. Et la
moindre clarté y sera sept fois plus brillante que le soleil, le corps
demeurant impassible et plus agile que la pensée, plus léger que l'air
et plus subtil que le rayon de soleil. Dans cette clarté du ciel et dans
celle des corps glorieux apparaît la couleur verte semblable à celle de
la pierre qu'on appelle jaspe. Cette couleur verte, nous la verrons des
yeux de notre corps, et elle est formée de toutes les bonnes œuvres
extérieures qui ont été ou seront accomplies jusqu'à la fin du monde, de
quelque manière que ce soit, par la mort, par la vie, par le martyre,
par l'humilité, la pureté, la libéralité, la charité, les jeûnes, les
veilles, les prières, les lectures, les chants, les pénitences multiples
et toutes les œuvres vertueuses sans nombre. C'est là cette belle
couleur verte qui ornera les corps glorieux, plus ou moins selon le
labeur, les mérites et la dignité de chacun.
La deuxième clarté de la vie éternelle est spirituelle ; elle
remplit et illumine, au ciel, de science et de sagesse tous les yeux
intelligents, afin de leur faire connaître toutes les vertus
intérieures. Dans cette clarté se montre une couleur verte, comme celle
de la pierre qu'on appelle smaragde c'est comme une verte émeraude, qui
dépasse en beauté et en clarté tout ce que l'on peut imaginer, pleine de
grâce pour les yeux de l'intelligence. On y voit, en effet, la beauté,
les fruits et la variété de toutes les vertus, et c'est la plus belle et
la plus gracieuse couleur du royaume du ciel. Plus on regarde
attentivement et plus on scrute profondément les vertus et leurs fruits,
plus elles sont gracieuses et belles à voir. Elles ressemblent en cela à
la pierre précieuse qui s'appelle smaragde. Plus elle est taillée et
ciselée, plus elle réjouit les yeux. De cette façon, chaque saint
apparaît comme revêtu de la clarté et couleur verte de l'émeraude,
rempli de beauté, de grâce et de gloire, chacun selon sa dignité et ses
mérites. Et c'est pourquoi Dieu a montré aux saints la gloire du royaume
des cieux sous cette couleur verte de la précieuse émeraude.
La troisième clarté céleste est divine, et ce n'est autre chose que
la sagesse et la clarté éternelle de Dieu lui-même. Elle réunit et
surpasse toute clarté créée ; et en comparaison de la claire sagesse de
Dieu, toute connaissance créée, au ciel et sur la terre, est moindre que
la lumière d'un cierge en plein soleil, au milieu de l'été. Aussi toutes
les intelligences doivent-elles céder devant la clarté et la vérité
incompréhensible qui est Dieu. Or, dans cette clarté divine apparaît
comme une couleur verte qu'on ne peut comparer à aucune autre, tant la
grâce et la gloire qui y brillent éblouissent et aveuglent toute vue et
lui enlèvent la faculté de voir. Et ainsi votre troisième livre est une
vie céleste où éclate une triple clarté et couleur verte, la première
sensible, la seconde spirituelle et la troisième divine.
Ce livre est tout entier écrit d'or fin ; car tout retour amoureux
vers Dieu constitue une ligne tracée avec de l'or. Avoir la vraie
connaissance de Dieu, de nous-mêmes et des vertus, c'est l'éclat
brillant de notre livre. Les vertus avec leurs modes multiples, leur
variété et la pratique que nous en faisons, constituent sa couleur
verte. Mais désirer intimement, adhérer amoureusement, s'unir
divinement, telles sont les lignes éternelles écrites en or dans notre
livre céleste.
Voilà pourquoi le Seigneur a parfois montré la vie céleste sous
l'aspect du saphir ou de l'arc-en-ciel, où s'aperçoivent de multiples
couleurs. Le saphir est jaune et rouge, vert et pourpre mêlé de
poussière d'or, et l'arc-en-ciel est de couleur variée. De même aussi
les saints sont multiples selon le mode et la diversité des vertus, et
tout mêlés de poussière d'or, c'est-à-dire pénétrés d'amour et unis en
Dieu. Et quiconque aime se tient en présence de Dieu avec son livre tout
clair et de couleur verte, tout brillant de grâce et de gloire.
Élevez donc votre esprit au-dessus de tous les cieux pour lire ces
livres. Les saints y apparaissent tout pleins de gloire, quant aux sens
extérieurs, en raison de leurs grandes œuvres, et quant à l'intérieur,
dans l'esprit, en raison des modes et des exercices multiples de
vertus ; mais, par-dessus tout, ils sont élevés en Dieu dans une
fruition d'amour. Si donc vous êtes morte dans le Christ à vous-même et
à toute chose, et ressuscitée avec lui à une nouvelle vie, cherchez et
goûtez les choses d'en-haut et qui sont éternelles. Revoyez vos sept
clôtures, examinez avec soin vos trois livres, alors même que vous ne
pourriez ni lire ni comprendre pleinement le troisième, car la gloire
est sans mesure et tellement profonde qu'on ne la peut pénétrer. Aussi
ressemble-t-elle à la smaragde, qui, elle aussi, est impénétrable.
Buvez, goûtez, enivrez-vous, puis vous inclinant sur votre livre
reposez-vous et endormez-vous en paix éternelle.
Et lorsque vous vous éveillerez,
aussitôt viendra vers vous ce que vous
aimez,
ce qui vit dans votre cœur,
et à quoi vous êtes plus accoutumée de
penser.
Soyez constante au service de Dieu
et toujours implorez sa grâce.
Qu'il y ait de l'huile dans votre lampe,
veillez et priez en bonne mesure.
Votre Époux vient dans peu de temps
il faut être trouvée parmi les vierges
sages,
afin que Dieu vous reçoive chez les
siens,
là où le bonheur est sans fin.
Puissions-nous tous le rencontrer
et que Dieu nous le donne sans faute !
(1) Cf. DE VREESE, De
Handschriften van Jan van Ruusbrœc's Werken, t. I, p. 6o.
(3) MATTH., XX, 28.
(4) PHIL., II, 9.-10.
(5) MATTH., XXV, 21.
(6) Luc. XVIII, 13.
(7) JOAN., VI, 57.
(8) Ibid., 54.
(9) Ruysbroeck établit ici une distinction entre les
trois sortes d'amour que doit faire naître en nous la sainte Communion.
Il y a un amour affectif, ressenti dans le cœur, qui naît de ce bienfait
sans pareil, que l'on reçoit le corps et le sang du Christ. Puis, c'est
un amour raisonnable, ayant son siège dans l'âme, que l'auteur désigne
sous le nom d'amour de justice ou de rectitude. Enfin, il y a l'amour de
l'esprit, ou amour purement spirituel, le plus élevé de tous. Ce sont
ces trois amours qui font que l'on aime Dieu de tout son cœur, de toute
son âme et de tout son esprit. Cf. Noces spirituelles , 1. II,
ch. XLVIII.
(10) Ps. CXIX, 5.
(11) Ps. XLI, 3.
(12) La comparaison du denier exprime la théorie
familière à Ruysbroeck touchant l'image et la ressemblance de Dieu dans
l'âme. L'image est gravée sur la face nue du denier qui porte l'effigie
de la sainte Trinité. La ressemblance est donnée par la croix sur
l'autre face du denier et elle s'exprime par l'imitation de
Notre-Seigneur et la pratique des vertus. - Cf. S. ISIDORE, Sententiæ
, 1. III, c. 36, p. L., t. LXXXIII, c. 708.
(13) Ps. XLIV, II, 12.
(14) I. REG., XV, 22.
(15) MATTH., IV, 4.
(16) Luc, XVI, 19-31.
(17) CANTIC., II, 4.
(18) Ruysbroeck fait encore allusion à la secte des
« libres esprits » dont nous avons déjà parlé. Il eut certainement à
Bruxelles l'occasion de combattre la fameuse Blommardine, devenue le
chef du parti vers le milieu du XIVè siècle. Le panthéisme mystique
professé par la secte est ici décrit, en même temps que la tendance
révolutionnaire qui se rencontre toujours chez les hérétiques de tous
les temps.
(19) JOAN., I, 3.
(20) Les ch. XVI, XVII, XVIII et XIX en partie ne
sont, en réalité, qu'une préparation à la septième clôture, qui ne
commence elle-même qu'au milieu du ch. XIX : « Mais par-delà tous les
modes divins...»
(21) Par ce repos du septième jour. Ruysbroeck entend,
dune part, la béatitude éternelle, qui est pour tous les élus, mais
aussi, d'autre part, une contemplation très élevée, réservée à
quelques-uns sur terre, et qui fait l'objet de la septième clôture,
ainsi que du IIIè 1. des Noces spirituelles .
(22) L'expression conforme à la raison répond
au mot de saint Thomas secundum rationem esse , qui signifie le
rôle de direction qu'a la vertu de prudence sur toutes les autres vertus
morales. Nous sommes donc ici en plein dans la vie surnaturelle, et
lorsque Ruysbroeck dit plus loin que cette vie est imparfaite, nous
devons l'entendre en ce sens que la prudence nous poussera toujours à la
faire croître.
(23) Cf. Lelivre de la plus haute vérité, ch.
VIII, t. II, p. 211.
(24) Ce n’est ici qu'une explication du ch. XVII,
destinée à introduire la quatrième manière de vie spirituelle.
(25) EZECH., I, 14. - Ruysbroeck fait ici une
application familière aux écrivains du moyen âge, et que nous
retrouverons dans le Tabernacle, c. 117.
(26) Lorsque l'auteur parle ici de s'exercer selon
les quatre manières énumérées au chapitre XVIII, il semble qu'il ait
surtout en vue la quatrième, qui clôt la série des procédés humains.
Après quoi viennent les procédés divins, qui font l'objet du chapitre
XIX. Cf. plus haut, ch. III, p. 16o, et Noces spirituelles, 1. 11, ch.
LI et LIV.
(27) Cf. Noces spirituelles, 1. II, ch. XXXV.
(28) Pour comprendre la portée de tout ce qui suit, il
faut lire le ch, XXIX du Royaume des amants, t. II. 154.
(29) C'est ici que commence réellement la septième
clôture, qui correspond aux dons d'intelligence et de sagesse dans le
Royaume des amants . Cf. t. II, p. 165 et 177.
(30) Cf. Royaume des amants, ch. XXXIV, t. II,
p. 172.
(31) La connaissance de vue intérieure dont parle
Ruysbroeck est le plus haut sommet auquel on puisse parvenir ici-bas.
L'action commune des trois divines personnes y achemine l'âme aimante
par une purification successive des puissances inférieures, de
l'intelligence et de la mémoire envisagée comme centre des connaissances
acquises. Ces purifications sont appelées par l'auteur les trois portes
célestes qui donnent accès aux trésors de Dieu. De là l'âme est élevée
jusqu'au sanctuaire le plus secret, où l'essence même de Dieu se révèle
par un procédé extraordinaire, qui dépasse soit la connaissance
naturelle que nous pouvons avoir des choses créées et de Dieu lui-même,
soit la connaissance surnaturelle donnée par la foi. C'est la
connaissance de vue intérieure sans modes ; et elle est si haute qu'elle
ne peut être donnée à l'âme que par Dieu directement. S'il lui plaît
d'en découvrir quelque chose dès cette vie, il le fait en élevant l'âme
jusqu'à lui-même et en lui révélant des choses qu'elle n'est pas capable
de traduire ensuite. Mais la vision béatifique nous mettra en possession
de cette connaissance face à face. Il faut noter la grande précision
qu'il met à parler de la distinction éternelle qui existe entre le
Créateur et la créature, même élevée jusqu'à Dieu, échappant ainsi, une
fois de plus, à tout reproche de panthéisme. La comparaison du point et
des lignes ne se trouve nulle part ailleurs dans les ouvrages de Ruysbrœck. Elle rappelle un passage du Paradis de Dante, où Dieu
est représenté comme occupant le centre d'une circonférence, vers lequel
convergent tous les esprits célestes. (Cf. Paradiso, XXX et
XXXI.)
(32) EZECH., I, 12.
(33) Cf. La Règle de saine Benoît, c. LV.
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