
TABLE
INTRODUCTION
LES SEPT DEGRÉS DE L'ÉCHELLE
D'AMOUR SPIRITUEL
PROLOGUE
CHAPITRE I
DU PREMIER DEGRÉ D'AMOUR
CHAPITRE II
DU DEUXIÈME DEGRÉ D'AMOUR
CHAPITRE III
DU TROISIÈME DEGRÉ D'AMOUR
CHAPITRE IV
DU QUATRIÈME DEGRÉ D'AMOUR
CHAPITRE V
DU CINQUIÈME DEGRÉ D'AMOUR
CHAPITRE VI
DE TROIS MANIÈRES D'HONORER DIEU
CHAPITRE VII
DU DEUXIÈME MODE D'EXERCICE
CHAPITRE VIII
DU TROISIÈME MODE D'EXERCICE
CHAPITRE IX
CE QUE FONT POUR NOUS LES HIÉRARCHIES SUPÉRIEURES
CHAPITRE X
DE DEUX VOIES QUE LE CHRIST NOUS A ENSEIGNÉES
CHAPITRE XI
COMMENT PLUSIEURS CROIENT ÊTRE SAINTS
ET SE TROMPENT EN BEAUCOUP DE MANIÈRES
CHAPITRE XII
DES MÉLODIES CÉLESTES
CHAPITRE XIII
DU SIXIÈME DEGRÉ D'AMOUR
CHAPITRE XIV
DU SEPTIÈME DEGRÉ D'AMOUR
NOTES
|
INTRODUCTION
Le livre des Sept degrés de l'échelle d'amour spirituel
occupe le point culminant de cette trilogie formée par les trois traités
que nous avons groupés, comme formant un ensemble de doctrine. Certains
indices peuvent faire penser que la destinataire est ici, comme
précédemment, Marguerite van Meerbeke, chantre du monastère des
Clarisses de Bruxelles. Les manuscrits utilisés par David, A, D
et G (1)
, ne
contiennent pas, il est vrai, d'indication précise sur ce point. Mais le
titre même du chapitre XII, Des mélodies célestes , semble déjà
faire allusion à la charge que remplissait la religieuse dans son
monastère. D'autre part, il est clair que l'auteur s'adresse à une
personne en particulier, et les conseils qu'il lui donne, bien que
pouvant convenir à toutes les âmes qui aspirent au véritable amour de
Dieu, s'appliquent néanmoins de préférence à une religieuse.
La forme et le nom donnés au traité ne sont pas chose nouvelle dans
la littérature ascétique. L'échelle mystérieuse qui apparut à Jacob,
lorsqu'il fuyait la colère de son frère Esaü
(2)
, a souvent servi de comparaison afin de signifier le
chemin que doit parcourir une âme pour aller de la terre au ciel. Dès
les premiers temps du Christianisme, cette comparaison était usitée,
ainsi qu'en font foi les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité.
Saint Benoît la reprend dans sa Règle, lorsqu'il parle de l'échelle des
douze degrés d'humilité
(3) .
Saint Jean Climaque, plus tard, développe encore la même pensée et donne
à son livre le nom d'Échelle sainte . Mais c'est peut-être à
saint Bonaventure (4)
que
Ruysbrœck a surtout emprunté cette forme des degrés spirituels. Son but,
comme celui du Docteur séraphique, est d'élever une échelle de sainteté
dont les sept degrés mènent jusqu'à Dieu et à un amour très élevé, qu'on
peut appeler un amour transformant et de quiétude. À ce degré, l'amour
ressemble à celui de l'éternité, et on pourrait se demander si Ruysbrœck
parle déjà de la vie future ou s'il en est encore aux choses de la
terre.
Les différentes étapes par lesquelles on s'achemine vers ces
hauteurs sont la bonne volonté, la pauvreté volontaire, la pureté d'âme
et de corps, l'humilité, la noblesse de vertu. Arrivé là, Ruysbrœck
s'arrête, et, durant sept chapitres, il étudie les diverses manières
d'exercer l'amour, avec l'aide des hiérarchies angéliques, attentives à
nous y prêter leur concours; il expose les deux voies qui mènent à Dieu
et met en garde contre les illusions de la fausse sainteté; enfin, il
décrit les quatre modes du chant céleste.
Avec le sixième degré, nous arrivons à ce que l'auteur appelle
le retour à la pureté de l'intelligence . C'est une des pensées les
plus familières à Ruysbrœck que l'âme n'est jamais complètement créée;
que, comme le Fils de Dieu naît à toute heure, elle aussi est créée à
toute heure, sans cesse en contact avec son principe, recevant sans
cesse de lui, formée par lui à l'image de l'exemplaire incréé que Dieu
porte en lui de chacun de nous. La perfection et la béatitude
consisteraient en un retour absolu à cet exemplaire incréé : non sans
doute par une confusion de notre être avec l'être divin, par une
transformation d'essence, ce qui serait l'erreur panthéistique. Il ne
s'agit pas pour nous, en effet, d'abdiquer notre être créé pour le
transformer essentiellement dans l'être incréé et suressentiel que nous
avons de toute éternité possédé dans la pensée de Dieu, ce qui
facilement conduirait au quiétisme par le panthéisme; mais, ce qui est
tout autre chose, il est question d'un retour et d'une transformation,
par la connaissance et par l'amour, de tout notre être à l'idéal que
Dieu a de nous. Il s'agit, en d'autres termes, de réaliser cet idéal et
d'arriver par la grâce à cet état où l'âme n'a plus le souci
d'elle-même, ni la pensée d'elle-même, ni rien qui lui soit personnel,
mais seulement l'attention à Dieu présent en elle. Toute pensée, tout
vouloir, toute affection, tout regard, toute intention, toute activité
ont fait définitivement retour à Dieu. Et ce retour, selon Ruysbrœck,
est chose possible; c'est le sommet de la vie surnaturelle; c'est
l'imitation de l'Incarnation en nous; c'est la confiscation, au bénéfice
de Dieu, de tout notre être. Et afin que ce retour à notre être incréé,
afin que cette transformation, que cette juridiction de Dieu sur nous et
cette pureté nôtre se réalisent, la pureté incréée forme à toute heure
notre âme qui dépend d'elle, et la touche sans cesse: Erat lux vera
quœ illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum
(5) .- Manus tuœ fecerunt me et
plasmaverunt me (6)
.
De cette façon, la pureté incréée attire notre âme, afin qu'elle se
tourne sans cesse vers elle, et vers elle seule.
C'est ce qui fait dire à Ruysbrœck : «La pureté dont il s'agit est
éternelle...; toujours présente, elle est prête à se montrer aux pures
intelligences qui y sont élevées
(7)
. » Il s'agit, en effet, de Dieu même, qui est près de
nous, dans un présent éternel. Mais pour arriver à ces hauteurs, l'âme
doit être entrée dans la pureté absolue et l'affranchissement de tout le
sensible, de tout le personnel, de tout le créé. C'est alors seulement
que se fait le retour à la pureté de l'intelligence, c'est-à-dire la
transformation en l'exemplaire idéal, incréé et infiniment pur, que les
âmes possèdent dans la pensée de Dieu.
On s'achemine ainsi vers le septième degré d'amour, que Ruysbrœck
appelle le non-savoir et un repos d'éternité . L'union à
Dieu un en nature et trine en personnes s'y fait selon le double mode du
repos de jouissance et du labeur d'amour, en d'autres termes, par la
contemplation et l'action. Et en cela l'âme acquiert une ressemblance
plus parfaite avec Dieu, éternellement agissant selon les personnes, et
éternellement en repos selon l'essence. L'influence caractéristique des
trois divines personnes s'y manifeste de la façon la plus haute, jusqu'à
transformer l'âme en un état qui est proche de la béatitude éternelle.
C'est en ces passages surtout que le langage de Ruysbrœck s'élève à
des hauteurs de doctrine particulièrement délicates à traiter, et il
importe plus que jamais de ne pas travestir sa pensée par une traduction
inexacte. Puissions-nous avoir évité cet écueil
LES SEPT DEGRÉS DE L'ÉCHELLE
D'AMOUR SPIRITUEL
PROLOGUE
La grâce et la sainte crainte du Seigneur soient avec nous tous!
« Tout ce qui est né de Dieu remporte la victoire sur le monde, »
dit saint jean (8)
.
Toute sainteté véritable est née de Dieu. Toute vie sainte est une
échelle d'amour de sept degrés, par lesquels nous montons au royaume de
Dieu. C'est la volonté de Dieu que nous soyons saints
(9)
.
CHAPITRE I
DU PREMIER DEGRÉ D'AMOUR
Lorsque nous n'avons avec Dieu qu'une même pensée et une même
volonté, nous sommes au premier degré de l'échelle d'amour et de sainte
vie. La bonne volonté est, en effet, le fondement de toutes les vertus,
selon ce que dit le prophète David : « Seigneur, je me suis réfugié
auprès de vous : enseignez-moi à faire votre volonté, parce que vous
êtes mon Dieu. Votre Esprit bon me conduira dans la vraie terre de la
vérité et des vertus
(10)
.
»
Une bonne volonté, unie à celle de Dieu, triomphe du diable et de
tous péchés; car elle est remplie des grâces de Dieu, et c'est la
première offrande que nous lui devons faire, si nous voulons vivre pour
lui. L'homme de bonne volonté a Dieu en vue, et il désire l'aimer et le
servir, maintenant et pour l'éternité. C'est là sa vie et son occupation
intérieure, et c'est ce qui le met en paix avec Dieu, avec lui-même et
avec toutes choses. Aussi, au moment de la naissance du Christ, les
anges chantaient-ils dans les airs : « Gloire à Dieu dans les cieux, et
paix sur la terre aux hommes qui sont de bonne volonté
(11) . » Mais la bonne volonté ne peut pas être
stérile en bonnes œuvres, car « l'arbre bon porte le bon fruit, » dit
Notre-Seigneur (12)
.
CHAPITRE II
DU DEUXIÈME DEGRÉ D'AMOUR
Le premier fruit de la bonne volonté est la
pauvreté volontaire, qui constitue le deuxième degré par lequel nous
nous élevons sur l'échelle de la vie d'amour.
L'homme volontairement pauvre, en effet, mène une vie libre et
dépouillée de souci pour tous les biens terrestres, quels que soient ses
besoins. C'est un sage marchand; il a donné la terre pour le ciel, selon
la sentence de Notre-Seigneur: «On ne peut servir Dieu et les richesses
du monde (13) . » C'est
pourquoi, abandonnant tout bien capable de l'attacher à la terre, il a
fait volontairement choix de la pauvreté. Tel est le champ où l'on
trouve le royaume de Dieu; car bienheureux est le pauvre volontaire, le
royaume de Dieu est à lui
(14)
!
Ce royaume de Dieu est amour et charité, en même temps
qu'application à toutes bonnes œuvres. L'homme y doit être prodigue de
soi-même, miséricordieux, clément et secourable, véridique et bon
conseiller envers quiconque réclame son aide, de sorte qu'au jugement de
Dieu, il puisse montrer qu'avec ses riches dons il a opéré les œuvres de
miséricorde. Car des biens terrestres il ne garde rien en propre pour
lui-même; tout ce qu'il a est commun à Dieu et à la famille de Dieu.
Bienheureux est ce pauvre volontaire qui ne possède rien de ce qui passe
il suit le Christ et il aura pour récompense le centuple en vertus il
vit dans l'attente de la gloire de Dieu et de la vie éternelle.
L'avare, au contraire, est vraiment insensé: il donne le ciel pour
la terre, bien qu'il doive la perdre.
Le pauvre d'esprit monte au ciel
le misérable avare tombe dans l'enfer.
Le chameau peut-il passer par le trou d'une.
aiguille?
Alors le misérable avare peut entrer dans le
ciel.
Et même en demeurant pauvre de biens terrestres, s'il ne recherche
Dieu et meurt dans son avarice, il est à jamais perdu.
L'avare préfère l'écorce au fruit et la coque à
l'œuf.
Qui possède l'or et aime biens terrestres
prend du poison qui donne mort
et boit une eau d'éternelle tristesse :
plus il boit, plus il a soif,
plus il a, plus il veut avoir.
Possède-t-il beaucoup, il n'est pas satisfait;
car il lui manque tout ce qu'il voit,
et ce qu'il a lui semble rien.
À peine quelqu'un l'aime-t-il,
car qui est avare n'en est pas digne.
Il est bien comme les griffes du diable :
ce qu'il saisit, il ne le lâche pas :
il faut qu'il garde jusqu'à la mort
tout ce qu'il a pris par ruse.
Et pourtant il le perd alors :
ensuite c'est le malheur éternel,
car l'avare ressemble à l'enfer,
qui lorsqu'il prend n'est jamais satisfait;
qu'il ait beaucoup, il n'en est pas meilleur.
Tout ce qu'il saisit, il l'enserre,
et sa gueule est toujours béante
pour recevoir les hôtes d'enfer.
Gardez-vous donc de l'avarice:
elle est la racine de tout péché et de tout mal.
CHAPITRE III
DU TROISIÈME DEGRÉ D'AMOUR
Le troisième degré de notre échelle d'amour est
la pureté de l'âme et la chasteté du corps.
Entendez bien ce que je vais dire. Pour que votre âme soit pure,
vous devez, par amour de Dieu, haïr et mépriser tout amour et affection
désordonnés de vous-même, de votre père et de votre mère ainsi que de
toute créature; de sorte que vous vous aimiez vous-même et toute
créature pour le service de Dieu et pas autrement. Alors pourrez-vous
dire la parole du Christ : « Celui qui vit selon la volonté de Dieu, est
ma mère, ma sœur, mon frère
(15)
.» Alors aussi vous aimez votre prochain comme vous-même.
Maintenez-vous donc pure. Ne vous laissez attirer ni prendre par
personne, par paroles ni par actes, par dons ni par appâts, par des
pratiques ni par des apparences saintes. Sous couleur de spirituel, cela
devient tout à fait charnel; on n'y peut mettre sa confiance. Ne
cultivez personne et ne vous laissez cultiver par qui que ce soit.
Sous apparence bonne,
cela devient mauvais
et entièrement poison.
Tenez-vous sur vos gardes
et faites comme les prudents,
sans vous laisser duper.
Êtes-vous attirée,
vous êtes déjà trompée
et l'on vous mentira.
Laissez donc tout cela,
tenez-vous sur vos gardes
et cultivez Jésus, votre Époux.
Fuyez l'hôte étranger,
demeurez avec votre Époux,
dans une attention assidue.
Tournez-vous à l'intérieur,
livrez-vous à l'ardent amour
et pratiquez toute vertu.
Jésus vous nourrira,
vous enseignera et donnera conseil,
car il est votre soutien.
Il vous conduira
par-dessus tout le créé
jusqu'au sein de son Père.
Là vous trouverez fidélité,
soulagement de toute tristesse
et de toute affliction.
Et telle est la vie de l'âme pure.
Ensuite il s'agit de la chasteté du corps. Vous savez que Dieu a
fait l'homme d'une double nature, corps et âme, esprit et chair; et ces
deux éléments sont unis dans une seule personne pour former la nature
humaine, qui est engendrée et naît dans le péché. Car bien que Dieu ait
créé notre âme pure et sans tache, par son union avec la chair elle
devient souillée du péché originel. Ainsi sommes-nous tous enfantés en
état de péché, car « tout ce qui est né de la chair est chair, et tout
ce qui est né de l'Esprit de Dieu est esprit
(16)
. » Mais quoique l'esprit tienne à la chair
par le fait de la naissance naturelle, par seconde naissance qui vient
de l'Esprit de Dieu, l'esprit et la chair deviennent ennemis et luttent
entre eux. Car la chair convoite contre l'esprit et contre Dieu, et
l'esprit, de son côté, avec Dieu lutte contre la chair
(17)
.
Si donc nous vivons selon la convoitise de la chair, nous sommes
morts dans le péché; si, au contraire, par l'esprit nous triomphons des
œuvres de la chair, nous vivons selon la vertu. De sorte que nous devons
tout à la fois haïr et mépriser notre corps, en tant qu'ennemi mortel,
qui veut nous arracher à Dieu pour nous livrer au péché, et cependant
aimer aussi et estimer ce corps et notre vie sensible, en tant
qu'instruments pour le service de Dieu.
Sans notre corps, en effet, nous ne pouvons nous acquitter envers
Dieu de ces œuvres extérieures, qui sont cependant pour nous un devoir,
les jeûnes, les veilles, les oraisons et autres bonnes œuvres. Et c'est
pourquoi nous donnons de bon cœur à notre corps les soins, le vêtement,
la nourriture qu'il réclame, puisqu'il nous aide à servir Dieu et notre
prochain. Mais nous devons nous observer avec soin, nous défier et nous
garder de trois vices qui règnent dans ce corps: la paresse, la
gourmandise et l'impureté; car ces vices ont fait tomber beaucoup
d'hommes de bonne volonté en de grossiers péchés.
Pour nous préserver de la gourmandise, il nous faut aimer et
préférer la mesure et la sobriété, en retranchant toujours quelque
chose, en prenant moins que nous n'aurions envie et nous contentant du
strict suffisant. Pour remédier à la paresse, nous devons avoir
intérieurement une sincère bienveillance et miséricorde à l'égard de
tout besoin, et à l'extérieur être prompts et assidus, à la disposition
de quiconque réclame notre aide, selon notre pouvoir et avec discrétion.
Enfin comme sauvegarde contre l'impureté, il nous faut craindre et fuir
au dehors toute conduite et manière de faire désordonnées, et
intérieurement toutes rêveries et images impures, de façon à ne nous y
arrêter ni fixer avec plaisir et passion. C'est ainsi que nous ne serons
ni remplis d'images, ni souillés en nous-mêmes.
Tournons-nous, au contraire, vers Notre-Seigneur Jésus-Christ afin
de contempler sa passion et sa mort, et l'effusion généreuse de son sang
par amour pour nous. En répétant souvent cet acte, nous imprimerons et
formerons son image dans notre cœur, nos sens, notre âme, notre corps,
dans tout notre être, comme un sceau imprimé et formé sur la cire. Le
Christ nous introduira alors avec lui-même dans cette haute vie, où l'on
est uni à Dieu et où l'âme pure adhère par amour à l'Esprit-Saint et
habite en lui. C'est là que coulent les torrents de miel de la rosée
céleste et de toutes les grâces, et, lorsqu'on en a goûté, on n'a plus
d'attrait ni pour la chair ni pour le sang, ni pour tout ce qui est du
monde.
Tant que notre vie sensible demeure élevée par son union à
l'esprit, qui nous fait cultiver Dieu, le rechercher et l'aimer, la
pureté et la chasteté d'âme et de corps nous sont assurées. Mais lorsque
nous devons descendre afin de pourvoir aux nécessités de la vie
sensible, il nous faut garder notre bouche de la gourmandise, notre âme
et notre corps de la paresse, et notre nature des tendances impures.
Évitons les mauvaises compagnies, fuyons ceux qui aiment à mentir, à
médire, à jurer, à blasphémer Dieu, qui sont impurs en paroles et en
œuvres. Il faut les craindre et les fuir comme le démon d'enfer. Gardez
aussi vos yeux et vos oreilles, afin de ne voir ni entendre ce qu'il ne
vous est pas permis de faire.
Pour cela, maintenez-vous pure : aimez à être seule; craignez de
vous répandre; fréquentez votre église et que vos mains s'emploient aux
bonnes œuvres. Haïssez l'oisiveté, fuyez un bien-être désordonné et ne
vous attachez pas à vous-même. Aimez ce qui est vie et vérité, et, même
si vous vous croyez pure, fuyez néanmoins l'occasion du péché. Aimez la
pénitence et le travail.
Regardez saint Jean-Baptiste : il était saint avant de naître; et
pourtant, dès ses plus jeunes ans il quitta père et mère, honneurs et
richesses du monde; et afin de fuir toute occasion de péché, il s'en
alla dans le désert. Il était innocent et sa pureté l'égalait aux anges.
Il vivait de vérité et il l'enseignait aux autres. Il fut enfin mis à
mort pour la justice, et sa sainteté fut louée au-dessus de toute autre.
Regardez encore les anciens Pères qui vivaient dans les déserts
d'Égypte. Ils avaient quitté le monde et ils crucifiaient leur chair et
toute tendance de nature, combattant le péché par la pénitence, le
jeûne, la faim, la soif et la privation de tout ce dont ils pouvaient se
passer.
Voyez maintenant la sentence qui fut portée par le Christ contre
l'homme riche qui était vêtu de pourpre et de fin lin, qui mangeait et
buvait tous les jours au sein des délices et du luxe, et qui ne donnait
rien à personne. Il meurt et il est enseveli par les démons dans
l'enfer. Là, il souffre et brûle dans les flammes infernales, et il
désire une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue, sans pouvoir
l'obtenir. Le pauvre Lazare, au contraire, qui gisait à sa porte affamé
et altéré, et tout couvert de plaies, souhaitait les miettes et les
restes qui tombaient de sa table, et personne ne les lui donnait. Il
meurt à son tour et il est porté par les anges dans le sein d'Abraham.
Là, il n'y a que délices sans douleur,
vie éternelle sans mort.
CHAPITRE IV
DU QUATRIÈME DEGRÉ D'AMOUR
Le quatrième degré de notre échelle céleste est l'humilité vraie,
c'est-à-dire la conscience intime de notre propre bassesse. Par elle,
nous vivons avec Dieu et Dieu vit avec nous dans une paix véritable, et
en elle se trouve le fonds vivant de toute sainteté. On peut la comparer
à une source d'où jaillissent quatre fleuves de vertus et de vie
éternelle. Le premier est l'obéissance, le second la douceur, le
troisième la patience, le quatrième l'abandon de la volonté propre.
Le premier fleuve, qui jaillit d'un sol vraiment humble, c'est
l'obéissance, par laquelle nous nous humilions et méprisons devant Dieu,
nous soumettant à ses commandements et nous plaçant au-dessous de toute
créature. Elle nous fait prendre par choix la dernière place au ciel et
sur la terre, et nous empêche de nous comparer à personne en vertus ou
en sainte vie, notre unique désir consistant à n'être qu'un escabeau
sous les pieds de la majesté divine. C'est alors que l'oreille devient
humblement attentive, afin d'entendre les paroles de vérité et de vie
qui viennent de la Sagesse de Dieu, et que les mains sont toujours
prêtes à accomplir sa très chère volonté.
Or, cette volonté divine nous porte à mépriser la sagesse du monde
et à suivre le Christ, la Sagesse de Dieu, qui s'est fait pauvre pour
nous rendre riches, qui est devenu serviteur pour nous faire régner, qui
est mort enfin pour nous donner la vie. Et c'est lui encore qui nous
enseigne la vraie vie, lorsqu'il dit «Celui qui veut venir après moi,
qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive
(18)
. » « et là où je
suis, là aussi sera mon serviteur
(19)
. » Puis afin que nous sachions comment le suivre et le
servir, il nous dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de
cœur (20)
. »
La douceur est, en effet, le second fleuve de vertus qui jaillit du
sol de l'humilité. Bienheureux celui qui est doux, parce qu'il possède
la terre (21)
,
c'est-à-dire son âme et son corps, en paix. Car sur l'homme doux et
humble repose l'Esprit du Seigneur; et lorsque notre esprit est ainsi
élevé et uni à l'Esprit de Dieu, nous portons le joug du Christ, qui est
suave et doux, et nous sommes chargés de son fardeau léger
(22)
. Son amour ne connaît pas de
labeur. Plus nous aimons, plus légère est notre charge; car nous portons
l'amour et il nous porte au-dessus de tous les cieux vers celui que nous
aimons. Celui qui aime, en effet, court là où il veut et il se donne :
tous les cieux lui sont ouverts, il a son âme dans ses mains et il la
remet toujours au gré de sa volonté. Il a trouvé en lui-même le trésor
de son âme, le Christ, son cher bien-aimé.
Si donc le Christ vit en vous et vous en lui, vous devez l'imiter
dans votre vie, dans vos paroles, dans vos œuvres et vos souffrances.
Soyez douce et clémente, miséricordieuse et généreuse, indulgente pour
quiconque réclame vos secours. N'ayez ni haine, ni envie; ne méprisez ni
n'affligez personne par des paroles dures, mais pardonnez tout; ne
raillez point et ne montrez de dédain ni en paroles ni en actes, ni par
signes ou attitude quelconque. Ne témoignez ni rudesse ni âpreté, mais
soyez de mœurs graves avec un extérieur joyeux. Écoutez et apprenez
volontiers de tous ce que vous devez savoir. Ne vous méfiez de personne
et gardez-vous de juger ce qui vous est caché. Ne disputez avec qui que
ce soit, afin de montrer que vous êtes plus sage. Soyez douce comme un
agneau qui ne sait s'irriter, même lorsqu'il doit mourir.
Ainsi donc laissez-vous faire,
et soyez toujours silencieuse,
quoi qu'homme vous fasse.
De cette douceur intime jaillit un troisième fleuve, qui consiste à
vivre en toute patience. Être patient, c'est souffrir de bon cœur, sans
répugnance. La tribulation et la souffrance sont les messagères du
Seigneur, et par elles il nous rend visite. Si nous recevons ces envoyés
d'un cœur joyeux, alors il vient lui-même, car il a dit par son Prophète
«Je suis avec lui dans la tribulation : je le délivrerai et le
glorifierai (23)
. »
La souffrance portée patiemment, tel est le vêtement nuptial
qu'avait le Christ, lorsqu'il prit pour épouse la sainte Église à
l'autel de la sainte croix. Il en a revêtu ensuite toute sa famille,
c'est-à-dire ceux qui l'ont suivi dès le commencement. Ceux-ci ont vu,
en effet, que le Christ, la Sagesse de Dieu, avait fait choix d'une vie
humble, méprisée et pénible, et c'est le fondement qu'ils ont donné à
tous les ordres et à tous les états de religion.
Mais aujourd'hui, ceux qui vivent dans ces ordres méprisent la vie
du Christ et son vêtement nuptial; car, autant qu'ils le peuvent, ils
prennent les vêtements du monde, non pas tous, mais la plupart.
L'orgueil, en effet, la jouissance, la paresse et toutes les autres
malices règnent maintenant dans les ordres religieux comme dans le
monde, dans ce monde, dis-je, qui vit en péché mortel.
Rougissez donc, vous qui avez quitté Dieu et oublié votre règle et
tous vos vœux. Vous vivez comme des bêtes et vous servez le diable, qui
vous donnera un salaire semblable à celui qu'il reçoit pour ses péchés.
Le disciple ne vaut pas mieux que le maître
(24)
; le diable reconnaîtra bien les siens. Ils
habiteront avec lui dans le feu infernal, où il y aura pleurs et
grincements de dents, misère éternelle, sans fin
(25)
.
Pour vous, soyez douce et patiente,
car vous le devez
à la Passion de Notre-Seigneur.
Voulez-vous monter,
il vous faut souffrir
la vérité vous l'enseignera.
Le quatrième et dernier fleuve de vie humble est l'abandon de la
volonté propre et de toute recherche personnelle. Ce fleuve prend sa source dans la souffrance endurée patiemment. L'homme
humble, touché intérieurement par l'Esprit de Dieu, consommé et tout
transporté en lui, renonce alors à sa propre volonté et s'abandonne
spontanément entre les mains de Dieu. Il devient ainsi une seule volonté
et une seule liberté avec la volonté divine, de sorte qu'il ne lui est
plus possible ni loisible de vouloir autre chose que ce que Dieu veut.
Et c'est là le fond même de l'humilité.
Lorsque, sous l'action de la grâce de Dieu, nous nous renonçons
nous-mêmes et abandonnons notre propre volonté pour la très chère
volonté de Dieu, alors cette volonté devient nôtre; la volonté de Dieu,
qui est libre et liberté même, nous enlève l'esprit de crainte et nous
rend libres, dégagés et vides de nous-mêmes, ainsi que de toute crainte
qui nous accablerait pour le temps ou l'éternité.
Dieu nous donne alors l'Esprit des élus qui nous fait crier avec le
Fils : « Abba », c'est-à-dire « Père »
(26)
. Et l'Esprit du Fils rend témoignage à notre propre
esprit que nous sommes fils de Dieu et, avec le Fils, héritiers dans le
royaume de son Père. Là, nous nous voyons élevés à une sublime hauteur,
en même temps que plus humbles en nous-mêmes, remplis de grâces et de
dons dans l'union avec Dieu. C'est alors la liberté la plus haute et
l'humilité la plus profonde unies dans une même personne, et les actes
qui naissent de là sont inconnus de ceux qui ne possèdent pas ces
vertus.
L'homme vraiment humble est un vase élu de Dieu, rempli et
débordant de tous dons et de tous biens. Quiconque vient à lui avec
confiance reçoit ce qu'il souhaite et ce dont il a besoin. Mais
gardez-vous des hypocrites et de ceux qui se figurent être quelque
chose, qui croient vraiment être quelque chose. Ils ressemblent à une
outre qui n'est remplie que de vent : lorsqu'on la serre et qu'on la
presse, elle rend un son qui n'a rien de gracieux pour l'oreille. Ainsi
fait l'orgueilleux hypocrite qui croit être saint. Qu'on le presse et
qu'on le serre, il ne peut le supporter et il éclate. Il ne veut être ni
repris ni enseigné. Il est mauvais, âpre et hautain. Dans son estime, il
n'est au-dessous de personne, mais se met au-dessus de tous ceux qui
l'approchent. À ces marques vous pouvez voir et reconnaître que ceux-là
sont hypocrites et faux en eux-mêmes et qu'ils n'ont point encore
dépouillé leur propre volonté.
Soyez donc humble, obéissante, douce, dégagée de volonté propre, et
ainsi vous gagnerez au jeu d'amour. Remarquez cependant avec soin ce qui
vous manque encore. Même après que vous avez triomphé avec la grâce de
Dieu de tout péché, par la vertu qui est en vous, la nature et les sens
demeurent néanmoins vivants avec leur propension aux péchés et aux
vices. Contre eux donc il vous faut lutter et combattre aussi longtemps
que le corps demeure mortel et non glorieux.
CHAPITRE V
DU CINQUIÈME DEGRÉ D'AMOUR
Vient ensuite le cinquième degré de notre échelle spirituelle
d'amour. Il s'appelle la noblesse de toute vertu et de toutes bonnes
œuvres, et consiste à désirer l'honneur de Dieu par-dessus toutes chose
(27)
. C'est 1à ce
qu'ont tout d'abord pratiqué les anges du ciel, et ce fut aussi le
premier hommage rendu par l'âme du Christ, dès le sein de sa mère. Si
donc nous voulons nous-mêmes plaire à Dieu, c'est aussi la première
offrande à lui faire, car là se trouvent le fondement et l'origine de
toute sainteté si elle manque, il n'y a plus rien de bon. Désirer
l'honneur de Dieu, le poursuivre et 1'aimer, c'est toute la vie
éternelle, et en même temps ce que Dieu réclame de nous comme première
et plus haute offrande.
Celui qui, au contraire, se complaît en lui-même, qui recherche et
poursuit sa propre gloire, ne peut pas plaire à Dieu. Lorsqu'il nous
gratifie de ses dons, Dieu se complaît en lui-même, car il exerce sa
propre bonté. Mais lorsque nous répondons à ses dons en pratiquant la
vertu pour lui rendre honneur, c'est alors que nous lui plaisons, parce
que nous entrons dans ses vues. Quelque conduite d'ailleurs que nous
tenions, à quelque hauteur de vie et de bonnes œuvres que nous
paraissions être, si nous nous recherchons nous-mêmes et non la gloire
de Dieu, nous sommes dans l'erreur, car la charité nous fait défaut;
tandis que si nous recherchons et désirons humblement la gloire de Dieu,
de toute notre âme, de tout notre être et de toutes nos forces, nous
avons la charité qui est racine et fondement de toute vertu et de toute
sainteté. Mais celui qui n'a pas le souci de la gloire de Dieu et
poursuit la sienne propre est possédé d'orgueil, qui est racine de tout
péché et de toute malice.
Lorsque l'Esprit du Seigneur touche le cœur humble, il répand en
lui sa grâce et il réclame en retour qu'il lui ressemble en vertus, et
au-dessus de toute vertu, qu'il soit un avec lui par amour
(28)
. De cette exigence, l'âme
vivante et le cœur aimant se réjouissent, mais ils ne savent comment y
satisfaire et comment payer la dette qui leur est montrée et réclamée
par l'amour.
L'âme aimante comprend bien cependant que l'honneur et la révérence
envers Dieu constituent la vertu la plus noble, en même temps que le
plus court chemin pour aller vers lui. Aussi préfère-t-elle à toutes
bonnes œuvres et à toutes vertus un exercice constant et sans fin
d'honneur et de révérence envers la majesté divine. C'est là une vie
céleste qui plaît à Dieu; et cette exigence de sa part, aussi bien que
la réponse donnée par 1'âme vivante, soulève toutes les puissances, le
cœur, le sentiment et tout ce qui vit en l'homme; en même temps que
s'exaltent toutes les forces vitales, les veines se gonflent et le sang
bouillonne sous ce désir véhément de procurer la gloire de Dieu.
La foi chrétienne nous révèle que Dieu, notre Père tout-puissant, a
créé et établi le ciel, la terre et tout ce qu'ils renferment pour sa
gloire; que par son Fils, sa Sagesse éternelle, il nous a créés, puis
recréés; qu'il gouverne et ordonne toutes choses en vue de sa même
gloire; qu'enfin par le Saint-Esprit, volonté et amour du Père et du
Fils, tout est achevé et consommé pour la gloire éternelle de Dieu.
Ainsi, Trinité de personnes dans l'Unité de nature, et Unité de nature
dans la Trinité des personnes, c'est un seul Dieu tout-puissant, à qui
nous devons honneur et adoration de tout notre pouvoir.
Le même honneur et la même adoration sont dus à Notre-Seigneur
Jésus-Christ, Dieu et homme en une seule personne. Car son humanité, qui
ne forme qu'un avec la nôtre, a été, plus que toute créature, honorée,
bénie, élevée par Dieu, qui se l'est unie. Et par le fait de cette union
si haute avec Dieu, 1'âme et le corps du Christ sont remplis de tous
dons et de toutes grâces, et en sont la plénitude même. C'est de cette
plénitude que reçoivent tous ses disciples, qui marchent à sa suite,
grâces et secours multiples et tout ce qui leur est nécessaire pour une
sainte vie. En retour, cette noble humanité de Notre-Seigneur, avec la
grande famille qui lui est unie, rend au Père honneur, actions de
grâces, louange, révérence éternelle, selon tout le pouvoir que
possèdent le Christ et tous ceux qui sont à lui.
Ainsi donc, Dieu le Père honore son Fils et avec lui tous ceux qui
marchent à sa suite et lui sont unis. Car qui honore Dieu reçoit de lui
honneur. Honorer et être honoré, c'est là l'exercice de l'amour. Non pas
que Dieu ait besoin des hommages que nous lui rendons, car il est à
lui-même son propre honneur, sa propre gloire et sa propre félicité
infinie. Mais il veut que nous l'honorions et l'aimions, afin qu'unis à
lui nous possédions la béatitude.
Voyons maintenant de quelle manière nous pouvons honorer Dieu et le
louer. Lorsqu'il se montre aux yeux de notre intelligence, en
l'éclairant de sa lumière, il nous donne le pouvoir de le connaître à
travers des similitudes, comme dans un miroir, où nous voyons des
formes, des images, des ressemblances de Dieu. Mais la substance même
qui est Dieu, nous ne pouvons la voir autrement que par lui-même, et
ceci est au-dessus de nous et dépasse tout exercice de vertus.
Nous devons donc aimer à regarder Dieu et à le chercher dans les
images, les formes, les ressemblances divines, afin d'être élevés par
lui au-dessus de nous-mêmes jusqu'à l'unité avec lui qui dépasse toute
ressemblance (29)
. Pour
le moment, comme dans un miroir, au moyen des images et des
ressemblances, nous voyons déjà que Dieu est grandeur, hauteur,
puissance, force, sagesse et vérité, justice et clémence, richesse et
largesse, bonté et miséricorde, fidélité et amour sans fond, vie,
récompense, joie sans fin et félicité éternelle.
Il y a beaucoup d'autres noms encore, plus que nous n'en pouvons
comprendre ou énumérer. La raison et l'intelligence en conçoivent un
grand étonnement, et notre amour plein de désirs souhaite de louer et
d'honorer Dieu comme il en est digne.
CHAPITRE VI
DE TROIS MANIÈRES D'HONORER DIEU
Le désir enflammé dont nous venons de parler invite l'Esprit du
Seigneur à nous enseigner trois modes d'exercice qui nous rendent
capables de procurer à Dieu tout l'honneur en notre pouvoir. Le premier
nous unit à Dieu sans intermédiaire. Le second nous unit à sa volonté
par le moyen de la grâce et de nos bonnes œuvres. Le troisième, enfin,
nous tient unis à Dieu et nous fait croître et progresser en grâce, en
vertu et en toute forme de sainteté.
Dans le premier mode d'exercice, il y a trois procédés d'union à
Dieu, qui consistent à l'adorer, à l'honorer et à 1'aimer. Le second en
compte aussi trois, qui sont de désirer, de prier et de réclamer. Le
troisième, enfin, a encore trois procédés, qui sont de rendre grâces à
Dieu, de le louer et de le bénir.
Et tout d'abord adorer Dieu, c'est par la foi chrétienne le fixer
au-dessus de la raison, en esprit, avec une grande révérence, comme
puissance éternelle, Créateur et Seigneur du ciel et de la terre et de
tout ce qui est au monde. Honorer Dieu, c'est s'abandonner et s'oublier
soi-même ainsi que toute créature afin de le poursuivre sans cesse sans
plus regarder en arrière, avec une vénération éternelle. Le troisième
procédé enfin consiste à posséder Dieu seul, à le rechercher et à
1'aimer, non par intérêt personnel, pour notre gloire ou notre salut, ni
pour aucune chose qu'il puisse nous donner; mais à 1'aimer seulement
pour lui-même et pour sa propre gloire. Telle est la charité parfaite
qui nous unit à Dieu et par laquelle nous habitons en lui et lui en
nous.
CHAPITRE VII
DU DEUXIÈME MODE D'EXERCICE
De la charité, telle qu'elle vient d'être décrite, naît le second
mode d'exercice spirituel, qui comprend aussi trois procédés. Ils
consistent à désirer, à prier et à réclamer: désirer dans le cœur, prier
de bouche et réclamer d'esprit.
Nous devons d'abord désirer, avec une dévotion fervente, la grâce
et l'aide de Dieu, pour son honneur et à cause du besoin que nous en
avons pour le servir. Ce désir fera brûler notre âme d'accomplir avec
amour et entrain la très chère volonté de Dieu, selon tout notre
pouvoir. Puis il fera naître un autre genre d'exercice qui consiste à
prier tout ensemble de cœur et de bouche. Nous devons, en effet,
supplier notre Père céleste, source de toute grâce excellente et de tout
don parfait, qu'il nous communique l'esprit de la crainte filiale, par
lequel nous serons remplis de révérence envers lui et du souci de ne
point l'irriter par nos péchés. Nous lui demanderons l'esprit de piété,
qui nous fera, en son nom et par vertu, être doux, cléments, humbles et
miséricordieux envers quiconque s'adresse à nous; mais aussi l'esprit de
science, qui nous permettra d'agir devant lui et aux yeux de tous les
hommes avec honnêteté de mœurs, en toute sincérité de paroles et
d'œuvres, pour ce qui est à faire ou à omettre. De même pourrons-nous
supporter la souffrance et régler toute chose en notre vie, de façon à
ce que nul ne soit scandalisé à cause de nous, mais, au contraire, que
chacun devienne meilleur en toute manière.
Nous prierons encore notre Père céleste, afin qu'il nous donne
l'esprit de force, qui nous rendra capables de vaincre tout ennemi, le
démon, le monde et notre propre chair : car c'est 1à le moyen de vivre
en paix avec Dieu. Nous prierons le Père des lumières et de toute vérité
de nous donner l'esprit de conseil, afin que nous puissions aller à la
suite du Christ par-dessus tous les cieux, et mépriser le monde avec
tout ce qui lui appartient. Ainsi serons-nous de vrais disciples de
Notre-Seigneur Jésus-Christ et ses imitateurs. Nous désirerons aussi et
prierons que Dieu nous donne l'esprit d'intelligence vraie, afin que
notre raison devienne claire et que nous puissions comprendre toute
vérité nécessaire au ciel et sur la terre.
Enfin, nous demanderons à notre Père tout-puissant et à
Jésus-Christ, son Fils éternellement aimé, de nous donner l'esprit de
sagesse, qui nous inspirera le dégoût et le mépris de tout ce qui passe.
C'est alors aussi que nous serons capables de voir, de goûter et de
sentir la douceur de Dieu, qui est un abîme sans fond. Et en toute
confiance nous appellerons en nous l'Esprit-Saint, le Seigneur de toute
grâce et de toute gloire, de qui viennent tout don et toute sainteté au
ciel et sur la terre.
Tel est le second mode d'exercice, par lequel souhaits, prières et
supplications vont vers notre Père céleste, afin qu'il nous rende
semblables à lui et nous fasse suivre son Fils, pour posséder avec eux
la gloire qui leur appartient dans l'unité du Saint-Esprit,
éternellement et sans fin.
CHAPITRE VIII
DU TROISIÈME MODE D'EXERCICE
Il est un troisième mode d'exercice qui nous consomme en vertu et
nous donne tout l'ornement d'une sainte vie. On s'y exerce en trois
manières, qui consistent à remercier Dieu, à le louer et à le bénir.
En effet, nous devons remercier Dieu, le louer et le bénir, d'abord
de ce qu'il a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment,
pour sa gloire et pour notre bien, de ce qu'il nous a faits à son image
et à sa ressemblance et nous a rendus maîtres de tout ce qui est dans le
monde.
Puis, lorsque notre premier père selon la nature fut, par sa
désobéissance, tombé dans le péché, nous entraînant tous avec lui, notre
Père éternel et tout-puissant voulut, par sa grâce, effacer nos péchés,
et il nous donna son propre Fils, qui a porté notre fardeau, nous a
enseigné la voie de la vérité et nous l'a montrée dans sa propre vie, se
mettant humblement à notre service et obéissant jusqu'à la mort, afin de
nous faire vivre avec lui dans sa gloire éternellement et sans fin.
C'est donc toute justice de remercier, de louer et de bénir notre Père
céleste et son Fils glorieux ainsi que leur commun Esprit d'avoir opéré
cette grande merveille par amour pour nous.
Nous devons encore remercier, louer et bénir notre cher Seigneur
Jésus-Christ, qui est un avec le Père, de nous avoir donné et livré sa
chair, son sang et sa glorieuse vie dans le saint Sacrement. Là se
trouvent, en effet, l'aliment, le breuvage, la vie éternelle et tout ce
que nous pouvons désirer, en plus grande abondance que nous ne pouvions
le souhaiter. En retour, nous devons offrir à notre Père son Fils
blessé, martyrisé et mort par amour pour nous: et cela en union avec
tous les sacrifices qui furent jamais offerts en son nom par de bons
prêtres, faisant en même temps hommage à la Majesté divine de toutes les
œuvres accomplies à son service par la sainte chrétienté et tous les
bons depuis le premier jusqu'au dernier.
Nous remercierons de nouveau et louerons Notre-Seigneur
Jésus-Christ de la grandeur de Marie, sa chère mère, qu'il a choisie
comme telle du milieu du monde entier. Il a daigné, en effet, permettre
qu'elle le conçût du Saint-Esprit, qu'elle le portât et l'engendrât sans
tache ni douleur, mère et vierge tout ensemble, qu'elle l'allaitât enfin
de son chaste sein. Les anges chantaient: Gloire aux cieux! et lui, dans
sa crèche, pleurait devant sa mère. Celle-ci l'adorait et le regardait
comme son Dieu et son Fils. Elle le servait en grand respect, et lui en
retour la traitait comme un tendre enfant sa chère mère. Elle pouvait le
prier et aussi lui commander comme à son Fils. Jamais on ne vit si
grande merveille.
Quant à la grandeur de Marie en vertus et en sainte vie, nul ne
peut la décrire ni la rendre. D'humilité profonde, de haute pureté,
d'une charité large et abondante, elle est pleine de miséricorde pour
tous les pécheurs qui la supplient. Elle est la mère de toutes grâces et
de toutes faveurs, notre avocate et notre médiatrice auprès de son Fils.
Il ne peut rien lui refuser de ce qu'elle désire, parce qu'elle est sa
mère et qu'elle siège à sa droite; avec lui, elle porte la couronne,
comme une reine, elle est souveraine du ciel et de la terre, la plus
haute de toutes les créatures et la plus proche de lui. C'est pourquoi
nous devons le remercier et le louer du grand honneur qu'il a fait à sa
mère et à nous tous dans la nature humaine; car l'ingratitude fait tarir
la source des grâces de Dieu.
Remercier, louer et bénir Dieu, c'est la première œuvre qu'aient
exercée les créatures, et il en sera éternellement ainsi. Elle prit
naissance dans les cieux, alors que, l'archange saint Michel luttant
avec ses anges contre Lucifer et les siens à qui garderait le ciel,
Lucifer fut vaincu avec toute son armée et tomba des hauteurs comme un
éclair et une flamme brûlante: car qui s'élève sera abaissé. Alors tous
les chœurs et tous les ordres, toutes les dominations puissantes du ciel
furent en joie, et l'ange le plus élevé parmi les Séraphins entonna la
louange éternelle de Dieu, que chanta à sa suite tout le chœur céleste.
Et tous rendaient grâces à Dieu de la victoire, et maintenant ils
l'adorent et le louent parce qu'il est leur Dieu, ils 1'aiment et
jouissent de lui éternellement pour sa gloire.
CHAPITRE IX
CE QUE FONT POUR NOUS LES HIÉRARCHIES SUPÉRIEURES
Les esprits de la hiérarchie la plus élevée, qui sont les Trônes,
les Chérubins et les Séraphins, ne nous accompagnent pas dans la lutte
engagée par nous pour vaincre nos péchés. Avec nous seulement ils vivent
dans cet état où, au-dessus de la lutte, nous sommes élevés vers Dieu en
toute paix, contemplation et amour éternel.
Les trois ordres de la hiérarchie moyenne sont les Principautés,
les Puissances et les Dominations. Ils nous sont donnés pour combattre
avec nous contre le démon, contre le monde et tous les vices, contre
tout ce qui, enfin, constitue un obstacle dans le service de
Notre-Seigneur. Ils nous ordonnent et nous gouvernent, et ils nous
aident à mener jusqu'au bout une vie intime ornée de toutes les vertus.
En effet, lorsque par la grâce de Dieu et le secours des anges,
nous sommes vainqueurs du monde et de tout ce qui lui appartient, nous
devenons rois et princes pour dominer ce monde, et le royaume des cieux
est à nous. C'est alors que le quatrième chœur des anges, qu'on nomme
les Principautés, nous prête ses services pour l'honneur de Dieu.
De plus, lorsque nous nous abaissons nous-mêmes, nous méprisant et
humiliant, de cœur et du profond de l'âme, au-dessous de toutes les
créatures, pour l'honneur de Dieu, nous sommes vainqueurs du démon et de
tout son pouvoir. Le cinquième chœur des anges, qui s'appelle
Puissances, nous accompagne et nous prête son concours dans la pratique
de notre vie intime, afin de nous assurer la victoire, pour la gloire de
Dieu.
Mais voici quelque chose de plus: c'est lorsqu'un homme se méprise
lui-même et s'humilie au-dessous de tous les bons, ne s'estimant digne
de se comparer à aucun en vertu, ne jugeant d'ailleurs personne et ne
condamnant que lui seul. Tout ce qu'il peut faire de vertueux lui paraît
de peu de valeur et comme rien, car le sentiment de la justice de Dieu
et celui de sa propre bassesse ne le laissent pas s'y reposer. Nuit et
jour il entend dans son cœur « Tu loueras Dieu et le serviras. » Cette
voix lui ronge le cœur dans le sein et la moelle des os. La faim et
l'ardeur de servir Dieu sont si grandes que tout ce qu'il peut faire de
bon est consumé en un instant et ne lui donne aucun repos. Aussi il
s'indigne et s'irrite contre lui-même, se sentant impuissant à faire
autant de bien qu'il voudrait. Il n'a plus de complaisance naturelle ni
pour soi ni pour aucune créature : cela est mort en lui et disparu. Mais
il ne sait et ne sent plus qu'une seule chose : louer Dieu et le servir.
Et voyant qu'il n'y peut atteindre à son gré, il se hait lui-même et se
méprise, car l'Esprit du Seigneur impose sans cesse à ses désirs une
nouvelle tâche de service et de louange, et plus qu'il n'en peut faire.
Quoi qu'il donne, il doit toujours davantage et c'est la cause pour lui
de désirs sans repos.
Lors donc que cet homme humble voit bien et comprend qu'il ne peut
accomplir ce que Dieu réclame de lui, il tombe aux pieds du Seigneur en
disant: « Seigneur, je ne puis m'acquitter envers vous, je m'abandonne
moi-même et me livre entre vos mains; faites de moi tout ce que vous
voudrez. » À cet humble abandon, Notre-Seigneur répond : « Ton abandon
et ta confiance me sont agréables: je te donne mon esprit de liberté et
de vérité, afin que tu ne mettes ta complaisance qu'en moi, au-dessus de
toutes bonnes œuvres et actions vertueuses. »
Voyez : cette complaisance mutuelle qui existe entre Dieu et
l'homme vraiment libre et humble, c'est la racine de la charité et de
toute sainteté dans la vie intérieure. L'homme qui s'y exerce ne peut
être tenté d'aucun péché, car tous les ennemis fuient devant lui comme
le serpent devant la vigne en fleurs
(30)
. Cette même complaisance mutuelle est encore l'œuvre
la plus élevée et la plus noble qu'il y ait dans la vie intime. Toutes
vertus et toutes bonnes œuvres s'y achèvent et s'y ordonnent; car Dieu
répand alors sa grâce et l'homme intérieur offre en retour à Dieu toutes
ses œuvres.
Ainsi s'accroissent et se renouvellent sans cesse la grâce et les
bonnes œuvres; car Dieu parle à l'intime de l'homme et lui dit: «Je te
donne ma grâce, donne-moi tes œuvres. » Puis, s'adressant encore à la
bonne volonté et à la liberté des désirs, il ajoute: « Donne-toi à moi,
je me donne à toi. Veux-tu être mien? Moi je veux être tien. » Ce sont
là invitations et réponses qui sont dites à l'intérieur, dans l'esprit,
et non pas extérieurement par des paroles.
L'âme aimante répond alors: « Seigneur, vous vivez en moi avec vos
grâces, et je me complais en vous par-dessus toutes choses. Je dois vous
aimer, vous remercier et vous louer, et je ne puis m'en abstenir, car
c'est pour moi la vie éternelle.
Vous êtes ma nourriture et mon breuvage:
plus je mange et plus j'ai faim,
plus je bois et plus j'ai soif
plus je possède et plus je désire.
Vous m'êtes plus doux au goût que le rayon de
miel,
au-dessus de toute douceur qui se puisse mesurer.
Toujours demeurent en moi la faim et le désir,
car je ne puis vous épuiser.
Est-ce vous qui me dévorez, ou moi qui vous
dévore? je ne sais;
car au fond de mon âme je ressens l'un et
l'autre.
Vous exigez de moi que je sois un avec vous,
et cela me donne grande peine;
car je ne veux pas abandonner mes pratiques
pour m'endormir dans vos bras.
je ne puis que vous remercier, vous louer et vous
rendre honneur,
car c'est pour moi la vie éternelle.
Je trouve en moi-même une certaine impatience,
et je ne sais ce que c'est.
Si je pouvais obtenir l'unité avec Dieu
et demeurer néanmoins dans mes œuvres,
alors je cesserais toutes mes plaintes.
Que Dieu, qui connaît tout besoin,
fasse de moi ce qu'il voudra!
Je me remets entièrement à son pouvoir,
et ainsi demeurerai-je intrépide en toute
souffrance. »
À cela l'Esprit du Seigneur répond dans l'intime de l'âme, sans
paroles extérieures, mais au plus profond du sens : « Chère bien-aimée,
je suis tien et tu es mienne; je me donne à toi par-dessus tous mes
dons, et, en retour, je te réclame et je t'attire en moi au-dessus de
toutes tes bonnes œuvres. »
Lorsque, dans son intime, l'âme suit l'attraction divine, de façon
à se donner librement à l'Esprit de Notre-Seigneur, elle sent alors un
amour immense dans lequel elle est comme enveloppée de toutes parts. Et
ainsi élevée au-dessus d'elle-même et de tous dons jusque dans l'Esprit
du Seigneur, elle goûte un bonheur infini qu'elle ne peut comprendre et
où elle s'écoule tout entière. Elle est embrassée et prise totalement
entre l'amour immense et le bonheur sans fin, sous le regard de l'Amour
même.
Mais l'heure est courte, car l'amour ne peut rester oisif. Il crie
à haute voix dans l'intime de l'âme « Remerciez, louez, honorez votre
Dieu : c'est le conseil de l'amour et son commandement.»
Voilà ce qui peut être de plus noble et de plus élevé comme
exercice de vie intérieure et c'est ce qu'il y a de plus proche de la
vie contemplative. On y ressemble aux anges du sixième chœur, qui
s'appellent les Dominations, parce qu'ils dominent les cinq chœurs ou
ordres qui sont au-dessous d'eux. C'est de même façon, en effet, que le
mode d'exercice dont nous parlons est élevé au-dessus de tous ceux qui
se peuvent pratiquer dans la vie intérieure.
CHAPITRE X
DE DEUX VOIES QUE LE CHRIST NOUS A ENSEIGNÉES
Le Christ, Fils du Dieu vivant, nous a enseigné et a pratiqué dans
sa vie deux voies qui peuvent nous conduire à la vie éternelle, si nous
voulons aller à sa suite. La première voie est celle des commandements,
la seconde celle des conseils.
Le Seigneur dit, en effet: « Si vous voulez être parfaits et
devenir mes disciples, quittez tout ce qui vous est cher, père et mère,
frère et sœur, femme et enfants, maison et terre, et tout ce qui au
monde vous serait une gêne et un obstacle dans votre tendance intime
vers Dieu: quittez tout cela et méprisez-le, si vous voulez me
ressembler (31)
. Car je
vous envoie comme m'a envoyé mon Père
(32)
, et je n'ai pas eu où reposer ma tête.
(33) »
Ainsi vous ne pouvez garder en ce monde aucune attache ni aucune
affection; mais vous devez tout abandonner si vous voulez croître dans
la vie intime. Si vous en êtes capable, vous devenez alors disciple du
Christ et pauvre en esprit; vous régnez et dominez sur le monde entier,
dont vous êtes vainqueur. Et bien que vous n'ayez rien en propre, vous
possédez cependant toutes choses en Dieu qui vous a donné la puissance
de vaincre.
Le Christ dit de plus: « Celui qui a quitté tout ce qui pouvait lui
être cher, qu'il me suive
(34)
.
», c'est-à-dire qu'il rende honneur à Dieu et qu'il ne se complaise pas
en lui-même. C'est ce que faisait, en effet, le Christ, lorsqu'il disait
: «Je cherche l'honneur de mon Père qui m'a envoyé: si je poursuis le
mien propre, il n'est rien
(35)
.»
De la sorte, l'homme ressemble au Fils de Dieu, de qui il a reçu cette
sagesse qui rend humble.
Enfin, le Christ dit encore : « Qui veut venir après moi, qu'il
prenne sa croix et qu'il me suive
(36)
. » De cela il a donné lui-même l'exemple, se renonçant
jusqu'à livrer son corps à la mort entre les mains de ses ennemis et
remettant son esprit à la volonté de son Père. Et lorsqu'il eut donné
tout ce qu'il était et tout ce dont il était capable, il s'écria à haute
voix: «Tout est consommé
(37)
. » Et inclinant la tête, il rendit l'âme.
Si donc nous voulons, à notre tour, être parfaits dans la charité
et dans la vie intime, il faut nous abandonner entièrement nous-mêmes à
la très chère volonté de Dieu. Nous devons aussi être disposés et prêts
à mourir pour l'honneur de Dieu et aussi pour notre prochain, si nous
pouvions de la sorte lui assurer la vie éternelle. C'est alors que notre
charité est parfaite envers Dieu et envers le prochain; et ceci nous
fait ressembler au Saint-Esprit, qui opère toutes les œuvres de l'amour
et qui les consommera dans la vie éternelle.
La pratique sincère devant Dieu de ces trois renoncements constitue
le conseil de Notre-Seigneur et une voie cachée pour aller vers Dieu,
que peu d'hommes rencontrent (38)
. Car la pauvreté seulement extérieure, sans la pratique
intérieure et les autres vertus, ne suffit pas pour la trouver. Au
contraire, la richesse, dont on use sagement et que l'on distribue
libéralement aux pauvres pour l'honneur de Dieu, trouve cette voie qui
demeure cachée à la pauvreté feinte ou non volontaire.
Mais il est aussi une voie commune pour aller vers Dieu: c'est
celle des commandements du Seigneur. Le Christ dit, en effet: «Si vous
voulez être sauvé, observez les commandements
(38') . » Et il dit encore: « Si vous observez
mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, de même que j'ai
observé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour
(39)
. » Car aimer c'est
le premier et le plus grand des commandements, et personne ne peut aimer
s'il ne vit dans la foi chrétienne.
À celui qui croit, tout est possible, mais l'incroyant est un
charbon d'enfer. Si vous voulez garder les commandements de Dieu, vous
devez croire, mettre en lui votre confiance et vous purifier de tout
péché, selon la loi chrétienne et les préceptes de la sainte Église. Il
vous faut encore obéir volontiers à Dieu et à vos supérieurs,
conformément aux usages et bonnes pratiques qui s'accomplissent
d'ordinaire dans la sainte Église : tout cela selon votre pouvoir et
avec une sage discrétion, d'après la conduite ordinaire des hommes
prudents et les usages du pays que vous habitez.
Vous devez connaître les dix commandements et régler d'après eux
votre vie. Vous devez craindre et fuir les sept péchés capitaux, afin de
ne pas irriter Dieu et mériter les peines éternelles. Jeûnez et observez
les fêtes; soyez zélé et empressé à toutes bonnes œuvres, selon votre
pouvoir. Soyez fidèle à Dieu et à vous-même en toute chose bonne, comme
un bon serviteur envers son maître, en attendant qu'il vous ramène à
lui. Voilà une vie conforme aux commandements, auxquels nous sommes tous
tenus.
Aussi les anges de Dieu qui appartiennent au dernier chœur nous
assistent-ils tous les jours de notre vie, afin de pouvoir nous
présenter devant la face du Seigneur, purs et sans aucune souillure de
péché. C'est là le premier stade et le degré inférieur d'une vie active.
On y ressemble aux anges du dernier chœur qui sont dits les messagers de
Dieu.
Il y a ensuite un second stade, une voie plus élevée dans la vie
active : c'est la patience qui ne sait nuire. Cette disposition à ne
nuire à personne naît de la charité, et la patience est sa sœur
(40)
. Ces trois vertus, avec
la grâce de Dieu, engendrent toutes bonnes œuvres, parce qu'elles
refrènent les mauvais penchants de la nature. Et toute distinction de
vertus est contenue implicitement en cette innocente patience; car celui
qui la possède vit dans la paix de Dieu. Il est humble, doux et
obéissant, bienveillant, affable et courtois, simple, sans feinte, prêt
à tout supporter, plein de souplesse enfin à l'endroit de tout bien: car
il est docile et se laisse instruire par le Seigneur et il reçoit ainsi
sans cesse de lui la règle de la vraie paix.
Lors donc que vous possédez l'ensemble de ces vertus, vous êtes au
deuxième stade, où l'on ressemble aux archanges, qui constituent le
deuxième chœur et qui commandent et président à tous les anges de
l'ordre inférieur dans la première hiérarchie. Et de la sorte, vous
dépassez tous ceux qui vivent dans le stade inférieur des bonnes œuvres,
où l'on peut se sauver, Il y a, enfin, un troisième stade, où toute vie
active agréable à Dieu arrive à son plein achèvement.
Voyez : lorsqu'un homme simple observe la loi et les commandements,
parce que Dieu le veut et l'ordonne et non pas par coutume ni par
nécessité, il est juste et agréable à Dieu dans le degré le plus humble
de vie.
Puis, lorsqu'il s'élève et devient orné intérieurement de vertus
nombreuses, de façon à ressembler à Dieu, à ses anges et à tous les
saints ainsi qu'à tous les hommes justes; par estime de la vertu et
haine du vice; en vue de la vie éternelle et pour la paix de sa
conscience; pour la joie enfin et le bien-être qu'il goûte dans la
sincérité de sa vie, il devient alors beaucoup plus agréable à Dieu que
le commun des hommes dans le chœur inférieur.
Mais lorsque, s'élevant au-dessus de toutes bonnes œuvres à
l'extérieur et de toutes vertus intimes à l'intérieur, il porte ses
regards et les fixe sur son Dieu avec confiance et dans la foi
chrétienne, le poursuivant et l'aimant par-dessus toute chose, puis
demeure là et s'y applique préférablement à tout le reste, il possède
alors le troisième stade, où toute vie active se consomme. On y
ressemble vraiment aux anges du troisième chœur dans la hiérarchie
inférieure, qui portent le nom de Vertus. Car les vertus sont consommées
lorsque l'homme les offre toutes à Dieu, le poursuivant et l'aimant
par-dessus tout (41)
.
Voilà donc une vie active parfaite, composée de trois stades qui
nous mènent à la vie éternelle et de plus en plus haut, selon que nous
profitons des grâces et suivant notre mérite devant la face de Dieu. Si
vous avez l'expérience de cette vie et si vous voulez la conserver et
vous y établir, il vous faut être vide et détaché de vous-même et de
toute créature, sans qu'il vous soit permis de vous y complaire d'aucune
façon; il vous faut, de plus, fixer Dieu, le poursuivre, l'aimer et vous
y appliquer, recherchant son honneur par-dessus toute chose. De cette
façon, vous pourrez vous établir et demeurer devant la face de Dieu,
dans une révérence éternelle.
CHAPITRE XI
COMMENT PLUSIEURS CROIENT ÊTRE SAINTS
ET SE TROMPENT EN BEAUCOUP DE MANIÈRES
On rencontre bien des gens, remplis de complaisance pour eux-mêmes,
qui se figurent mener une vie sainte et être grands devant Dieu et qui
cependant se trompent en beaucoup de manières; car ceux qui ne sont ni
détachés d'eux-mêmes, ni mortifiés dans leur vie, ne sauraient être non
plus ni élevés, ni expérimentés dans la vie de la grâce, ni éprouvés
devant la divine majesté. Ils peuvent être doués d'intelligence et de
raison subtile, mais ils se complaisent en eux-mêmes et cherchent à
plaire aux hommes, et c'est là se détourner de Dieu. De même est-ce la
racine principale de tout péché.
Aussi de tels hommes cherchent-ils à s'élever au-dessus des autres
et même au-dessus de tout le monde si cela leur était possible. Ils ne
veulent se soumettre sincèrement à personne, mais désirent, au
contraire, que tous s'inclinent devant ce qui leur paraît bon. Ils sont
désagréables et pleins d'eux-mêmes, et ils veulent toujours avoir raison
vis-à-vis de leurs contradicteurs. Ils se vexent facilement, ils sont
mécontents, irascibles, susceptibles, mauvais, durs et hautains dans
leurs paroles, dans leurs actes et dans leur attitude. Aussi est-il
impossible de vivre en paix avec eux. La paix, ils ne l'ont pas non plus
en eux-mêmes; car ils ne pensent qu'à épier et juger tout le monde, mais
non pas leur propre personne.
Toujours pleins de soupçons et de pensées malveillantes, n'ayant
que déplaisir, rancune et dépit intérieur vis-à-vis de ceux qui ne leur
plaisent pas, ils sont sans cesse tourmentés et inquiets, croyant plus
savoir et mieux faire que tout le monde. Remplis de zèle pour instruire
les autres, pour renseigner, reprendre et corriger, ils ne souffrent, au
contraire, d'être instruits, renseignés ou repris par personne, car ils
se croient les plus sages du monde. Tyranniques et méprisants à l'égard
de leurs inférieurs ou de leurs égaux, lorsque ceux-ci ne leur rendent
pas honneur et amour à leur gré, ils sont querelleurs et portés à
l'injure, raillent souvent avec âpreté et aigreur de cœur, car ils n'ont
pas l'onction du Saint-Esprit.
Ils prennent volontiers la parole parmi les gens de bien, se
croyant autorisés à parler devant tous, sages qu'ils sont, à leurs yeux,
au-dessus de tous. Sous une attitude humble, ils cachent leur orgueil,
et leur haine prend des apparences de justice. Ils montrent beaucoup
d'affabilité et d'égards à qui les flatte ou leur fait bon visage. Pour
leurs propres affaires, ils ne savent avoir trop de sollicitude,
d'attention et de soin : ils se réjouissent et s'attristent à la manière
du monde, selon le bien ou le mal de leurs intérêts terrestres.
Louez-les ou blâmez-les en face et vous verrez bien ce qu'ils sont. Ils
n'ont d'ailleurs d'anxiété ou de peine que pour ce qui les touche: la
maladie, la mort, l'enfer, le purgatoire, les jugements de Dieu et sa
justice. Préoccupés d'eux-mêmes, ils redoutent et craignent tout ce qui
leur peut arriver, car ils s'aiment eux-mêmes d'une façon désordonnée et
non pas pour Dieu ni en vue de Dieu.
C'est pourquoi ils sont inquiets et contraints dans leur vie, gênés
en face de Dieu et remplis de sollicitudes et de craintes pour tous les
intérêts du monde, Ils sont aux pieds des mécréants, dans la peur qu'on
ne leur enlève vie et richesses, qu'on ne leur vole ou confisque leur
bien ou qu'on ne les paie pas. Ils craignent de devenir pauvres,
misérables et méprisés, vieux et malades, sans consolation d'amis ou de
biens terrestres. Ce sont là soucis déréglés et insensés qui nourrissent
un vieux fond d'avarice et qui mènent parfois jusqu'à la folie.
On rencontre jusque dans les ordres et dans l'état religieux des
gens de cette sorte, tout pleins encore de leur volonté propre et
immortifiés en eux-mêmes; ils craignent que quelque supérieur ou prélat
n'entre dans leur vie, ne les gêne et n'ait pas pour eux assez d'estime,
et ils pensent qu'ils ne pourraient pas supporter chose semblable. Et
voyez ce qu'ils roulent dans leur tête contre ceux qu'ils croient leur
être hostiles « Si celui-ci devenait mon supérieur, comment pourrais-je
lui être soumis et lui obéir? Il ne m'aime pas; il ne pourrait que
m'opprimer et me mépriser en toute circonstance, et tous ses amis
s'entendraient avec lui contre moi. Cette anxiété leur fait tourner le
sang; ils s'irritent et disent encore en eux-mêmes « Non, c'est
impossible : j'y perdrais le sens, ou bien je devrais quitter le
cloître.
Voilà bien des craintes folles, une prudence désordonnée et une
prévoyance qui part d'un fond d'orgueil. S'ils devenaient eux-mêmes
supérieurs, c'est alors qu'ils opprimeraient et mépriseraient tous ceux
qui leur seraient opposés et quiconque ne se plierait pas à leur bon
plaisir. Car ils croient gouverner et ordonner toutes choses mieux et
plus sagement que personne. Aussi critiquent-ils souvent dans leur cour
les supérieurs et ceux qui sont en charge, et ils le font aussi devant
ceux qu'ils savent disposés à les entendre. Les louanges données aux
autre. leur sont pénibles, car ils s'en croient moins estimés Ils
n'admettent d'ailleurs de supériorité de vie chez personne au-dessus de
ce qu'ils savent et de ce qu'ils connaissent. Ce sont hommes, enfin, qui
s'estiment plus sages et plus prudents que tous ceux qui les entourent,
et pourtant ils sont inhabiles et inaptes à obtenir la vraie sainteté.
Ainsi donc que chacun s'éprouve, qu'il examine et juge son esprit
et ses penchants naturels, afin de voir s'il ne sent ou ne trouve en lui
quelque chose qu'il doive éliminer et vaincre pour acquérir la vraie
sainteté. Il nous faut, en effet, mourir au péché, afin de vivre à Dieu;
il nous faut être vides d'images et nous détacher de ce qui nous plaît
ou nous déplaît, afin de voir son royaume. Notre cœur, enfin, et nos
désirs doivent être fermés aux choses de la terre et ouverts à celles de
Dieu et de l'éternité, si nous voulons les goûter.
Fuyons donc tout ce qui est du monde
pour aimer et haïr avec Dieu,
si nous voulons jouir de Dieu même.
Il nous faut nous renoncer,
afin que l'Esprit-Saint gagne en nous
et nous délivre de toute entrave.
Ainsi pourrons-nous le louer par-dessus tous les
cieux
et être un avec lui sans partage.
Alors nous le bénirons,
et nous entendrons en paix les mélodies célestes
avec leurs quatre modes harmonisés
et leurs tons multiples.
CHAPITRE XII
DES MÉLODIES CÉLESTES
Notre Père céleste nous a éternellement appelés et élus en son Fils
bien-aimé, et il a écrit nos noms du doigt de son amour
(42)
dans le livre vivant de sa
Sagesse éternelle: c'est pourquoi nous lui répondons de tout notre
pouvoir, avec une révérence et une vénération sans fin
(43)
. Et c'est ainsi que débutent
tous les chants des anges et des hommes, qui ne cesseront jamais.
Le premier mode de chant céleste, c'est l'amour envers Dieu et
envers le prochain, et pour nous l'apprendre Dieu le Père nous a envoyé
son Fils. Qui ne connaît, en effet, ce mode ne peut entrer dans le chœur
céleste, car il n'en a ni la connaissance ni l'ornement, et il devra
donc demeurer éternellement au dehors.
Jésus-Christ, notre amant éternel, au jour de sa conception dans le
sein vénérable de sa mère, chantait en esprit gloire et honneur à son
Père céleste, repos et paix à tous les hommes qui sont de bonne volonté.
Et dans la nuit où il naquit de la Vierge Marie sa mère, les anges
chantèrent le même doux petit chant. C'est de quoi la sainte Église se
souvient lorsqu'elle le chante à son tour, spécialement en ces deux
fêtes.
Aimer Dieu et aimer le prochain en vue de Dieu, à cause de Dieu et
en Dieu, voilà, en effet, ce qui peut être chanté de plus sublime et de
plus joyeux au ciel et sur la terre. L'art et la science de ce chant
sont donnés par le Saint-Esprit.
Le Christ, notre chantre et maître de chœur, a chanté dès le
commencement et nous entonnera éternellement le cantique de fidélité et
d'amour sans fin. Puis, nous tous, de tout notre pouvoir, nous
chanterons à sa suite, tant ici-bas qu'au milieu du chœur de la gloire
de Dieu. Ainsi l'amour vrai et sans feinte est le chant commun qu'il
nous faut connaître tous pour faire partie du chœur des anges et des
saints dans le royaume de Dieu; car l'amour est la racine et la cause de
toutes les vertus à l'intérieur, il est l'ornement et la vraie parure de
toutes les bonnes œuvres à l'extérieur. Il vit de soi et est à soi-même
sa propre récompense. Dans son action, il ne peut se tromper, car là
nous avons été devancés par le Christ, qui nous a enseigné l'amour et
qui a vécu dans l'amour, lui avec tous les siens. Nous devons donc
l'imiter, si nous voulons être bienheureux avec lui et posséder le
salut.
Tel est le premier mode du chant céleste que la Sagesse de Dieu
enseigne à tous ses disciples obéissants, par l'intermédiaire de
l'Esprit-Saint.
Vient ensuite le second mode: c'est l'humilité sincère, que
personne ne peut élever ni abaisser. En elle, en effet, est la racine et
le fondement solide de toutes les vertus et de tout édifice spirituel.
C'est elle aussi qui constitue la teneur et les finales de tout chant
céleste, demeurant en harmonie avec toutes les vertus: car elle est le
manteau et l'ornement de la charité, et c'est la voix la plus douce qui
puisse chanter devant la face de Dieu.
Ses accords sont si gracieux et si attrayants qu'ils attirèrent la
Sagesse de Dieu jusque dans notre nature; car lorsque Marie dit : «
Voici la servante du Seigneur, que tout ce qu'il veut se réalise en moi
», (44)
Dieu fut
tellement vaincu qu'il voulut de sa Sagesse éternelle emplir l'humble
sein de la Vierge.
Ainsi la sublime hauteur s'est réduite à l'abaissement; le Fils de
Dieu s'est humilié et a revêtu la forme d'esclave, afin de nous élever
jusqu'à la forme de Dieu. Il s'est humilié et mis au-dessous de tous les
hommes il s'est méprisé lui-même et il a voulu nous servir jusqu'à la
mort. C'est pourquoi, si vous voulez lui ressembler et le suivre là où
on chante le cantique de l'humilité sincère, vous devez vous renier et
mépriser vous-même, aimer et désirer le mépris, le dédain et l'oubli de
tous les autres hommes; car l'humilité reste insensible à ce qui flatte
ou à ce qui est pénible, à l'honneur ou à la honte et à tout ce qui
n'est pas elle. C'est le don le plus élevé et le joyau le plus beau que
Dieu puisse donner à l'âme aimante, en dehors de lui-même. Elle est la
plénitude de toute grâce et de tous les dons. Qui habite en elle lui est
uni et il a trouvé la paix sans fin.
Le troisième mode de chant céleste consiste à renoncer à notre
volonté propre et à tout ce qui nous appartient, afin de nous abandonner
à la très chère volonté de Dieu, et de supporter et souffrir tout ce
qu'il voudra nous imposer. Et quoique la nature qui porte la croix et
suit Notre-Seigneur jusqu'à la mort soit dans la peine, l'esprit qui
fait volontairement une telle offrande est dans la joie.
La nature pleure et se. plaint à cause du lourd fardeau qui
l'accable, mais nous nous réjouirons ensuite dans la gloire de Dieu,
alors que Jésus essuiera nos larmes et nous montrera que, par son sang
précieux, il nous a acquis à son Père, en donnant pour prix sa mort.
Alors nous chanterons avec lui cette douce mélodie que mérite la
souffrance volontaire et qui n'appartient qu'aux hommes et non aux
anges. Et autant le martyre, le labeur et la souffrance auront été
grands et multiples, autant aussi il y aura de gloire, de récompense et
d'honneur. Le Christ, notre chantre, nous imposera lui-même ce cantique,
car il est le prince et le roi de toute souffrance portée volontairement
par amour et pour l'honneur de Dieu. Et sa voix est d'une clarté, d'une
richesse et d'une sonorité sans pareille; il a la science parfaite du
chant céleste, de ses modes, de ses nuances et de ses harmonies variées.
Avec lui nous chanterons tous, remerciant et louant son Père céleste qui
nous l'a envoyé.
Le Christ devait souffrir et monter ainsi dans sa gloire. C'est
pourquoi, nous aussi, il nous faut souffrir de bon cœur, pour lui
ressembler et le suivre dans cette gloire et celle de son Père, avec qui
il est un dans la fruition du Saint-Esprit. Là nous chanterons tous, au
nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, chacun personnellement, en esprit,
selon nos mérites et notre dignité devant Dieu.
Vient enfin le quatrième mode de chant céleste, le plus intime, le
plus noble, le plus élevé, qui consiste à défaillir dans la louange de
Dieu (45)
.
Notre Père céleste est en même temps avide et généreux. À ses
bien-aimés qui sont élevés en esprit et qui marchent devant sa face, il
donne libéralement sa grâce, ses dons et ses bienfaits; mais en retour
il exige de chacun qu'il lui rende, en actions de grâces, en louanges et
en exercice de toutes bonnes œuvres, selon qu'il a été doté de Dieu
extérieurement et intérieurement. Car la grâce divine n'est pas donnée
inutilement ni en vain, et si nous la mettons à profit, elle coule sans
cesse et nous donne tout ce dont nous avons besoin, réclamant en retour
de nous tout ce que nous pouvons rendre; et ces dons réciproques font
naître et pratiquer toutes vertus, sans crainte d'erreur.
Mais au-dessus de toutes œuvres et exercices de vertus, notre Père
céleste enseigne à ceux qui lui sont spécialement chers que, dans ses
dons et dans ses exigences, il se montre non seulement libéral et avide,
mais bien avidité et libéralité mêmes. Il veut, en effet, se donner à
nous tout entier, lui et tout ce qu'il est; mais en retour il réclame
que nous nous donnions à lui pleinement, avec tout ce que nous sommes.
Ainsi son intention et sa volonté sont-elles que nous soyons totalement
siens, comme lui se fait tout entier nôtre, chacun demeurant cependant
ce qu'il est. Car nous ne pouvons devenir Dieu, mais nous lui sommes
unis, tout à la fois par intermédiaire et sans intermédiaire.
L'intermédiaire pour l'union, c'est la grâce et nos bonnes œuvres.
Et le mutuel amour constitué ainsi par la grâce de Dieu et nos bonnes
œuvres fait qu'il vit en nous et que nous vivons en lui, soumis à son
influence au point de ne faire qu'une seule volonté avec la sienne pour
tout bien. Car son Esprit et sa grâce opèrent en nous toutes bonnes
œuvres, plus que nous ne le faisons nous-mêmes, et la grâce qu'il nous
donne, en même temps que l'amour que nous lui rendons, élabore une œuvre
que nous faisons ensemble et d'un commun accord. Notre amour pour Dieu,
en effet, est l'œuvre la plus haute et la plus noble dont nous puissions
avoir conscience entre nous et Dieu. L'Esprit divin, de son côté,
réclame de notre esprit que nous aimions Dieu, que nous lui rendions
grâces et que nous chantions ses louanges selon sa noblesse et sa
suprême dignité; et là viennent défaillir tous les esprits aimants tant
au ciel qu'en terre. Ils s'épuisent et tombent tous sans force devant
cette hauteur infinie de Dieu. C'est l'intermédiaire le plus noble et le
plus élevé qui puisse être entre nous et Dieu: la grâce de Dieu y est
dans sa perfection avec toutes les vertus.
Mais nous sommes encore unis à Dieu sans intermédiaire, au-dessus
de la grâce et de toute vertu; car en dehors de tout intermédiaire, nous
avons reçu l'image de Dieu dans la substance vive de notre âme
(46)
, et là nous sommes unis à
Dieu sans intermédiaire. Nous ne devenons pas Dieu néanmoins; mais nous
demeurons toujours semblables à Dieu, et il vit en nous et nous en lui
par le moyen de sa grâce et de nos bonnes œuvres. Ainsi nous sommes unis
à Dieu sans intermédiaire, au-dessus de toute vertu, là où nous portons
son image à la cime même de notre nature créée: néanmoins nous lui
demeurons toujours semblables et unis en nous-mêmes, par le moyen de sa
grâce et de notre vie vertueuse. Et, de la sorte, nous demeurons à
jamais semblables à Dieu en grâce et en gloire, et au-dessus de
ressemblance, un avec lui dans notre image éternelle.
L'unité vivante avec Dieu est dans notre essence même: nous ne
pouvons ni la comprendre, ni l'atteindre, ni la saisir. Elle se joue de
toutes nos forces et elle exige de nous d'être un avec Dieu sans
intermédiaire, et cela nous ne pouvons l'accomplir. Et c'est pourquoi
nous le suivons en entrant dans le repos de notre être. Dans ce
sanctuaire tranquille, l'Esprit du Seigneur se repose et demeure en nous
avec tous ses dons
(47)
, Il donne sa grâce et ses dons à toutes nos puissances et il réclame de
nous d'aimer, de rendre grâces et de louer. Et il habite lui-même dans
notre essence, réclamant de nous le repos et l'unité avec lui au-dessus
de toute vertu. De là vient que nous ne pouvons pas demeurer en
nous-mêmes avec nos bonnes œuvres, ni au-dessus de nous avec Dieu dans
l'état de repos et c'est là le jeu le plus intime de l'amour
(48)
.
L'Esprit du Seigneur est une éternelle opération de Dieu, et il
veut qu'éternellement nous travaillions et lui soyons semblables. Mais
il est aussi repos et fruition du Père et du Fils et de tous ses
bien-aimés en éternelle inaction. Cette fruition est au-dessus de nos
œuvres nous ne pouvons la comprendre. Et nos œuvres demeurent toujours
au-dessous de la fruition : nous ne pouvons les introduire jusqu'à elle.
Lorsque nous agissons, il nous manque toujours quelque chose; nous ne
pouvons aimer Dieu suffisamment. Mais en jouissant nous avons
satisfaction nous sommes tout ce que nous voulons.
Tel est le quatrième mode de chant céleste, le plus noble qui
puisse être chanté au ciel et sur la terre.
Vous devez savoir cependant que ni Dieu, ni les anges, ni les âmes
ne chantent avec une voix corporelle, car ils sont esprits. Ils n'ont ni
oreilles, ni bouche, ni langue, ni gosier, ni gorge, pour former un
chant. L'Écriture sainte dit bien que Dieu parla à Abraham, à Moïse, aux
patriarches et aux prophètes, en mille manières, avec des paroles
sensibles, avant de prendre lui-même la nature humaine. La sainte
Église, à son tour, atteste que les anges chantent éternellement et sans
fin : Sanctus, Sanctus, Sanctus . De même l'ange Gabriel
apporta-t-il à Notre-Dame le message qu'elle concevrait le Fils de Dieu
par la vertu de l'Esprit-Saint. Des anges transportèrent en chantant
l'âme de saint Martin au ciel, et Marie-Madeleine trouvait dans le chant
des anges sa nourriture de chaque jour.
Ainsi donc les esprits bons et mauvais et les âmes peuvent se
montrer aux hommes en la forme qu'ils veulent, autant qu'il plaît à Dieu
de le permettre, mais dans la vie éternelle ceci n'est pas nécessaire.
Car nous contemplerons alors avec les yeux de l'intelligence la gloire
de Dieu, de tous les anges et de tous les saints en général, en même
temps que la gloire spéciale et la récompense de chacun, en toutes
manières que nous voudrons.
Mais, au dernier jour, au jugement de Dieu, lorsque nous
ressusciterons avec nos corps glorieux, par la puissance de
Notre-Seigneur, ces corps seront blancs et resplendissants comme la
neige, plus brillants en clarté que le soleil et transparents comme le
cristal, Et chacun aura sa marque spéciale en honneur et en gloire,
selon qu'il aura supporté et enduré les tourments et autres souffrances,
volontairement et librement pour l'honneur de Dieu. Car toutes choses
seront ordonnées et récompensées selon la sagesse de Dieu et la noblesse
de nos bonnes œuvres. Et le Christ, notre chantre et maître de chœur,
chantera de sa voix triomphante et douce un cantique éternel,
c'est-à-dire louange et honneur à son Père céleste. Et tous nous
chanterons ce même cantique d'un esprit joyeux et d'une voix claire,
éternellement et sans fin. La jouissance et la gloire de notre âme
rejailliront sur nos sens et tous nos membres, et nous nous
contemplerons mutuellement de nos yeux glorifiés; nous entendrons,
dirons et chanterons la louange de Notre-Seigneur avec des voix sans
défaillance. Le Christ nous servira et il nous montrera sa face toute
brillante et son corps glorieux portant les marques de fidélité et
d'amour qui y sont imprimées.
De même, nous contemplerons tous les corps glorieux revêtus des
nombreuses marques de l'amour dépensé au service de Dieu, depuis le
commencement du monde, et notre vie sensible sera toute remplie
extérieurement et intérieurement de la gloire de Dieu. Notre cœur plein
de vie brûlera d'un amour ardent pour Dieu et tous les saints; toutes
les puissances de notre âme resplendiront de gloire et elles seront
ornées des dons de Dieu et de toutes les vertus qu'elles auront
pratiquées dès le commencement. Enfin, et cela surpasse toutes choses,
nous serons ravis hors de nous dans la gloire de Dieu qui est infinie,
incompréhensible, sans mesure, et nous en jouirons avec lui
éternellement et sans fin.
Le Christ dans sa nature humaine mènera le chœur de droite, car il
est ce que Dieu a fait de plus élevé et de plus sublime, et à ce chœur
appartiennent tous ceux en qui il vit et qui vivent en lui. L'autre
chœur est celui des anges, car, bien qu'ils soient plus nobles en
nature, nous avons été dotés d'une façon plus sublime en Jésus-Christ
avec qui nous sommes un. Lui-même sera le Pontife suprême au milieu du
chœur des anges et des hommes, devant le trône de la souveraine majesté
de Dieu. Et il offrira et renouvellera devant son Père céleste, le Dieu
tout-puissant, toutes les offrandes qui furent jamais présentées par les
anges et les hommes, et, sans cesse, elles seront renouvelées et
demeureront fixées dans la gloire de Dieu.
Ainsi, nos corps et nos sens, avec lesquels nous servons Dieu
maintenant, seront glorifiés et béatifiés, de cette même gloire dont
brille le corps du Christ, pour le service dont il s'est acquitté envers
Dieu et envers nous-mêmes. Nos âmes, en qui maintenant et éternellement
nous aimons, remercions et louons Dieu, seront alors des esprits
bienheureux et glorieux, comme sont bienheureux et glorieux l'âme du
Christ, les anges et tous les esprits, qui aiment, remercient et louent
Dieu. Et par le Christ nous serons ravis en Dieu et nous serons un avec
lui dans la fruition et dans la béatitude éternelle. Et ainsi j'en ai
fini avec le cinquième degré de notre échelle céleste.
CHAPITRE XIII
DU SIXIÈME DEGRÉ D'AMOUR
Vient ensuite le sixième degré, qui est claire intuition, pureté
d'esprit et de mémoire
(49)
. Ce sont là trois propriétés de l'âme contemplative
(50)
qui jaillissent et
se répandent d'un fonds vivant, où nous sommes unis à Dieu au-dessus de
la raison et de tout exercice de vertus.
Qui veut en faire l'expérience doit offrir à Dieu toutes ses vertus
et ses bonnes œuvres, sans envisager aucune récompense. Et, par-dessus
tout, il doit s'offrir lui-même et s'abandonner à la libre disposition
de Dieu, pour progresser toujours, sans regarder en arrière, dans une
vive révérence.
C'est ainsi qu'il doit, avec la grâce de Dieu, se préparer à une
vie contemplative, s'il veut l'obtenir. Sa vie extérieure et sensible
doit être bien réglée et ordonnée en bonnes œuvres aux regards de tous
les hommes. Sa vie intérieure doit être remplie de grâce et de charité,
sans dissimulation, d'intention droite, riche en toutes vertus; sa
mémoire exempte de soucis et de sollicitudes, affranchie et détachée,
entièrement délivrée de toute image; son cour libre, ouvert et élevé
au-dessus de tous les cieux; son intelligence vide de toute
considération et nue en Dieu.
Telle est la citadelle des esprits aimants où se réunissent toutes
les pures intelligences, dans une pureté simple. C'est l'habitation de
Dieu en nous, où nul ne peut opérer que Dieu seul. La pureté dont il
s'agit est éternelle : il n'y est ni temps ni lieu, ni passé ni futur;
toujours présente, elle est prête à se montrer aux pures intelligences
qui y sont élevées. Là, nous sommes tous un, vivant en Dieu et Dieu en
nous, et cet un simple est toujours clair, il se montre aux yeux
spirituels dans leur retour à la pureté de l'intelligence. L'air y est
pur et serein, éclairé d'une lumière divine; il nous y est donné de
découvrir, de fixer et de contempler la vérité éternelle avec des yeux
purifiés et illuminés. Là, toutes choses se transforment, sont une seule
vérité, une seule image dans le miroir de la sagesse de Dieu. C'est pour
que nous puissions trouver, connaître et posséder cette image dans notre
essence et dans la pureté de notre intelligence que Dieu nous a créés.
Et lorsque nous contemplons cela et nous y appliquons dans la lumière
divine, avec des yeux simples et spirituels, alors nous avons une vie
contemplative.
Mais, pour cela, il faut encore une chose, la pureté de l'esprit;
car une intelligence en repos et sans images
(51)
, une intuition claire dans la lumière de
Dieu et un esprit élevé dans sa pureté jusqu'à la face de Dieu, ces
trois propriétés réunies constituent une vraie vie contemplative. Là nul
ne peut errer, l'esprit pur tendant sans cesse et s'élançant, à la suite
de l'intelligence éclairée, vers son principe, avec un amour purifié.
Or, notre Père céleste est le principe et la fin de tout ce qui est. En
lui nous commençons tout bien, avec une intelligence nue, dans une vue
sans image. En son Fils nous contemplons toute vérité, avec une
intelligence éclairée, dans la lumière divine. Dans le Saint-Esprit nous
achevons toutes nos œuvres. Là où nous sommes ravis hors de nous avec un
amour purifié devant la face de Dieu, là aussi nous sommes affranchis et
vides de tout événement et de tout rêve.
C'est une vie contemplative d'un grand poids. À tout instant
commencer et achever, c'est le conseil de l'amour. Et tel est le sixième
degré de notre échelle céleste.
CHAPITRE XIV
DU SEPTIÈME DEGRÉ D'AMOUR
Le septième degré, qui vient ensuite, est le plus noble et le plus
élevé qui puisse être réalisé dans la vie du temps et de l'éternité
(52)
. Il existe
lorsque, au-dessus de toute connaissance et de tout savoir, nous
découvrons en nous un non-savoir sans limite; lorsque, dépassant tout
nom donné à Dieu ou aux créatures, nous venons expirer pour passer à un
éternel innommé, où nous nous perdons; lorsque, au delà de tout exercice
de vertus, nous contemplons et découvrons en nous un repos éternel, où
nul ne peut opérer, et au-dessus de tous les esprits bienheureux, une
béatitude immense, où nous sommes tous un et cet un même qui est la
béatitude même dans son essence; enfin lorsque nous contemplons tous ces
esprits bienheureux essentiellement abîmés, écoulés et perdus dans leur
superessence au sein d'une ténèbre qui défie toute détermination ou
connaissance (53)
.
Nous contemplerons le Père, le Fils et le Saint Esprit, trine en
personnes, un seul Dieu en nature, qui a créé le ciel et la terre et
tout ce qui existe; nous l'aimerons, le remercierons et le louerons à
tout jamais. Il nous a faits à son image et à sa ressemblance, et c'est
une grande allégresse pour ceux qui sont nobles et purs.
Sa divinité n'opère pas, essence simple et toujours en repos. Si
nous avions part à ce repos avec lui, nous serions avec lui repos même
et élevés jusqu'à sa hauteur : ainsi serions-nous, au-dessus de tous
degrés d'échelle céleste, avec Dieu, dans sa divinité, une essence en
repos et une béatitude éternelle.
Les divines personnes, dans la fécondité de leur nature, sont un
Dieu éternellement agissant, et dans la simplicité de leur essence,
elles sont la divinité éternellement en repos, et ainsi, selon les
personnes, Dieu est opération éternelle, et selon l'essence, éternel
repos. Entre agir et être en repos, il y a nécessairement aimer et
jouir. L'amour veut toujours agir, car il est une éternelle opération
avec Dieu. Mais la jouissance réclame le repos, car c'est, au-dessus de
tout vouloir et de tout désir, l'embrassement du bien-aimé par le
bien-aimé, dans un amour pur et sans images; là où le Père conjointement
avec le Fils s'empare de ceux qu'il aime dans l'unité de jouissance de
son Esprit au-dessus de la fécondité de la nature; là où le Père dit à
chaque esprit dans une complaisance éternelle : « Je suis à toi et tu es
à moi; je suis tien et tu es mien; je t'ai choisi de toute éternité. »
Il naît alors entre Dieu et ses bien-aimés une telle joie et
complaisance mutuelle, que ceux-ci sont ravis hors d'eux-mêmes, se
fondent et s'écoulent pour devenir en jouissance un seul esprit avec
Dieu, tendant éternellement vers la béatitude infinie de son essence.
C'est la première forme de jouissance des hommes de vive contemplation.
Une seconde forme mène à la jouissance de Dieu les hommes de vie
intime, consommés en charité, selon la très chère volonté de Dieu. Elle
est propre à ceux qui se renoncent et s'abandonnent eux-mêmes, qui
fuient toute créature pour laquelle ils pourraient avoir attache et
amour, toute créature de Dieu qui pourrait être un souci et un obstacle
dans cette vie intime où ils servent Dieu. De là ils s'élèvent vers Dieu
avec un amour affectif venant du fond de l'âme vivante, avec un cœur
élevé au-dessus de tous les cieux; et leurs puissances sont embrasées
d'une brûlante charité, en même temps que leur esprit est élevé à
l'intelligence pure d'images.
Ici, la loi de l'amour est à son sommet et toute vertu devient
parfaite. Nous y sommes vides de tout; Dieu, notre Père céleste, habite
en nous, dans la plénitude de ses grâces, et nous habitons en lui,
au-dessus de toutes nos œuvres, dans un état de jouissance. Le Christ
Jésus vit en nous et nous vivons en lui, et avec sa vie nous sommes
vainqueurs du monde et de tous péchés. Avec lui, nous sommes élevés dans
l'amour jusqu'à notre Père céleste. Le Saint-Esprit opère en nous et
avec nous toutes nos bonnes œuvres. Il crie en nous à haute voix et sans
paroles : « Aimez l'amour qui vous aime éternellement. » Sa clameur est
une touche intime en notre esprit et sa voix est plus terrible que
l'orage. Les éclairs qui l'accompagnent nous ouvrent le ciel et nous
montrent la lumière de l'éternelle vérité. L'ardeur de cette touche
intime et de son amour est telle qu'elle veut nous consumer entièrement,
et sa touche crie sans cesse à notre esprit: « Payez votre dette, aimez
l'amour qui vous a éternellement aimé. » De là naissent une grande
impatience intérieure et une attitude en dehors de tout mode et de toute
manière. Car, plus nous aimons, plus nous désirons aimer, et plus nous
payons ce que l'amour exige de nous, plus nous demeurons débiteurs.
L'amour ne se tait pas; il crie éternellement, sans trêve: « Aimez
l'amour « C'est là un combat bien inconnu à ceux qui n'ont pas le sens
de ces choses. Aimer et jouir, c'est agir et supporter l'action. Dieu
vit en nous avec ses grâces, il nous enseigne, il nous conseille, il
nous commande l'amour. Mais aussi nous vivons en lui au-dessus de la
grâce et au-dessus de nos œuvres, là où nous supportons son action et où
nous jouissons.
En nous il y a aimer, connaître, contempler, tendre sans cesse,
par-dessus tout jouir. Notre opération consiste à aimer Dieu, et notre
jouissance, à supporter l'embrasement dans l'amour de Dieu. Entre aimer
et jouir il y a une distinction, comme entre Dieu et sa grâce. Lorsque
nous nous attachons par amour, alors nous sommes esprit:, mais lorsque
son Esprit nous ravit et nous transforme, nous sommes amenés à la
jouissance.
L'Esprit de Dieu nous pousse au dehors, pour l'amour et les œuvres
de vertu, et il nous aspire et nous ramène en lui pour nous faire
reposer et jouir, et cela est vie éternelle. C'est de même que nous
expirons l'air qui est en nous et aspirons un air nouveau, et c'est en
cela que consiste notre vie mortelle dans la nature. Et quoique notre
esprit soit ravi hors de lui et que son œuvre vienne défaillir dans la
jouissance et la béatitude, il est toujours renouvelé dans la grâce, la
charité et les vertus.
Ainsi donc, entrer dans une jouissance oisive, sortir dans les
bonnes œuvres et demeurer toujours uni à l'Esprit de Dieu, c'est là ce
que je veux dire. De même que nous ouvrons nos yeux de chair pour voir
et les refermons si vite que nous ne le sentons même pas, ainsi nous
expirons en Dieu, nous vivons de Dieu et nous demeurons toujours un avec
Dieu. Il faut donc sortir dans l'œuvre de la vie sensible, puis rentrer
par l'amour et s'attacher à Dieu, pour lui demeurer toujours uni sans
changement.
C'est bien là le sentiment le plus noble que nous puissions
découvrir ou comprendre en nous-mêmes. Néanmoins, nous devons toujours
monter et descendre les degrés de notre échelle céleste dans les vertus
intérieures et les bonnes œuvres extérieures, selon les commandements de
Dieu et les prescriptions de la sainte Église, ainsi qu'il a été dit
plus haut. Et par le moyen de la ressemblance qui vient des bonnes
œuvres, nous sommes unis à Dieu dans sa nature féconde, qui opère
toujours dans la Trinité des personnes et qui achève tout bien dans
l'Unité de son Esprit. Là, nous sommes morts au péché et un seul esprit
avec Dieu. Là, nous naissons à nouveau du Saint-Esprit comme fils élus
de Dieu. Là, nous sommes ravis hors de notre esprit, et le Père avec le
Fils nous tiennent embrassés dans l'amour éternel et dans la jouissance.
Et cette œuvre commence toujours à nouveau, s'opère et se consomme nous
y avons béatitude à connaître, à aimer, à jouir avec Dieu
(54).
En jouissant nous sommes oisifs; car Dieu opère seul lorsqu'il
ravit hors d'eux-mêmes tous les esprits aimants, les transforme et les
consomme dans l'unité de son Esprit. Là, nous sommes tous un seul feu
d'amour, ce qui est plus grand que tout ce que Dieu a jamais fait.
Chaque esprit est un charbon ardent, que Dieu a allumé dans le feu de
son amour infini. Et tous ensemble nous sommes un brasier enflammé, qui
ne peut plus jamais être éteint, avec le Père et le Fils, dans l'union
du Saint-Esprit, là où les divines personnes sont ravies elles-mêmes
dans l'unité de leur essence, au sein de cet abîme sans fond de la
béatitude la plus simple. Là, on ne nomme ni le Père, ni le Fils, ni le
Saint-Esprit, ni aucune créature, mais une seule essence, qui est la
substance même des personnes divines. Là, nous sommes tous réunis avant
même d'être créés : c'est notre superessence. Là, toute jouissance est
consommée et parfaite dans la béatitude essentielle. Là, Dieu est dans
son essence simple, sans opération, repos éternel, ténèbre sans mode,
être innommé, superessence de toutes les créatures et béatitude simple
et infinie de Dieu et de tous les saints.
Mais dans la nature féconde, le Père est un Dieu tout-puissant,
créateur et auteur du ciel et de la terre et de toutes les créatures. Et
de sa propre substance il engendre son Fils, sa Sagesse éternelle, un
avec lui en nature, distinct en personne, Dieu de Dieu, par qui toutes
choses sont faites. Enfin, du Père et du Fils procède, dans l'unité de
nature, le Saint-Esprit, la troisième personne. Il est l'amour infini
qui les tient éternellement embrassés, en amour et en jouissance, et
nous tous avec eux, pour ne former qu'une seule vie, un seul amour et
une seule jouissance.
Dieu est Unité dans sa nature, Trinité en fécondité, trois
personnes réellement distinctes. Et ces trois personnes sont Unité dans
la nature, Trinité dans leur fonds propre. Dans la nature féconde de
Dieu, il y a trois propriétés, trois personnes distinctes de nom et de
fait, dans l'unité de nature. Dans l'opération chaque personne possède
en elle la nature tout entière et est ainsi le Dieu tout-puissant, en
vertu de la nature et non en vertu de la distinction personnelle. Les
trois personnes ont ainsi une nature indivisée et, à cause de cela,
elles sont un seul Dieu en nature et non pas trois Dieu selon la
distinction des personnes. Et ainsi Dieu est trois selon les noms et les
personnes, et un en nature : il est Trinité dans sa nature féconde, et
la Trinité est le fonds propre des personnes et Unité dans la nature.
Et cette Unité, c'est notre Père céleste, créateur tout-puissant du
ciel et de la terre et de tout ce qui est. Il vit en nous et nous
gouverne, dans la partie supérieure de notre être créé, Unité en
Trinité, Trinité en Unité, Dieu tout-puissant. Il nous est donné de le
chercher, de le trouver et de le posséder par le moyen de sa grâce et le
secours de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans la foi chrétienne, avec une
intention droite et une charité sincère. Et par le moyen de notre vie
vertueuse et de sa grâce, nous vivons en lui et lui en nous avec tous
ses saints. Ainsi sommes-nous tous ensemble avec Dieu unité dans
l'amour. Et le Père et le Fils nous ont saisis, embrassés et transformés
dans l'unité de leur Esprit. Là nous sommes avec les personnes divines
un seul amour et une seule jouissance; et cette jouissance est consommée
dans l'essence sans mode de la divinité. Là nous sommes tous avec Dieu
une simple et essentielle béatitude : et là on ne nomme ni Dieu ni
créature selon le mode de la personnalité. Là nous sommes tous avec
Dieu, sans différence, une béatitude sans fond et toute simple. Là nous
sommes tous perdus, abîmés et écoulés dans une ténèbre inconnue.
C'est le plus haut degré de vie et de trépas, d'amour et de
jouissance dans la béatitude éternelle et qui vous enseigne autrement,
il se trompe.
Priez pour celui qui, avec la grâce de Dieu, a composé et écrit ces
choses, ainsi que pour tous ceux qui l'écoutent et le lisent, afin que
Dieu se donne lui-même à nous, pour une vie sans fin. Amen.
Ci-finit le Livre des sept degrés de l'échelle céleste d'amour
divin , composé par Maître Jean van Ruysbroeck, premier prieur de
Groenendael.
NOTES
(1) Le D de Vreese signale encore trois autres
manuscrits où le livre des Sept degrés se trouve en entier. Ce
sont W (XVè siècle), à La Haye; e, à la Bibliothèque
d'Averbode, qui a été copié en partie sur B (fin du XIVè siècle),
et z , à Cologne, daté de 1468.
(2) GEN., XXVIII, 11-16.
(3) La Règle de saint Benoît, c. VII.
(4) S. BONAVENTURE, Itinerarium mentis in Deum,
c. I, édit, de Quaracchi, t. V, p. 296.
(5) JOAN., I, 9.
(6) Ps. CXVIII, 73.
(7) Les sept degrés de lamour, c. XIII.
(8) JOAN., V, 4.
(9) I. THESS., IV, 3.
(10) Ps. CXLII, 9, 10.
(11) Luc, II, 14.
(12) MATTH., VII, 17.
(13) MATTH., VI, 24.
(14) Ibid., V, 3.
(15) MATTH., XII, 50.
(16) JOAN., III, 6.
(17) GAL., V, 17.
(18) MATTH., XVI, 24.
(19) JOAN., XII, 26.
(20) MATTH., XI, 29.
(21) Ibid., V, 5.
(22) Ibid., XI, 30.
(23) Ps. XC, 15.
(24) Luc, VI, 40.
(25) La nouvelle édition de D. Ph. Müller donne ici
une phrase qui ne se trouve ni dans la traduction de Gérard Groot, ni
dans le texte édité par David. C'est un contraste avec ce qui précède :
Mais ceux que le Christ a revêtus de lui-même et de ses dons
habiteront avec lui dans la gloire de son Père, éternellement et sans
fin.
(26) Rom., VIII, 15-17.
(27) Le cinquième degré d'amour fait partie déjà de la
voie illuminative. Si, en effet, le premier degré appartient aux
commençants, le second, le troisième et le quatrième à ceux qui
progressent par la voie purgative, le cinquième achemine par la voie
illuminative vers le sommet de perfection. Cf. Collat. Brug., t.
XVII, P. 153.
(28) Le souci de la gloire de Dieu en toutes choses
est présenté ici comme inspiré à l'âme aimante par l'Esprit-Saint. À
cette lumière, en effet, l'âme comprend que toute œuvre divine tend à la
gloire éternelle de son auteur, qu'il s'agisse de création, de
rédemption ou de sanctification. C'est donc à l'exemple de Dieu même que
nous devons poursuivre sans cesse son honneur et sa gloire, sûrs à notre
tour d'être honorés et bénis de lui, comme l'a été l'humanité sainte de
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
(29) Cf. Royaume des Amants, ch. XXXIV, t. II, P. 172.
(30) Cf. S. BONAVENTURE, Vitis mystica, chap.
XLV, édit. de Quaracchi, t. VIII, p. 222, n° 156.
(31) MATTH., XIX, 29.
(32) JOAN., XX, 21.
(33) Luc, IX, 58.
(34) MATTH., XIX, 21.
(35) JOAN., VIII, 54.
(36) Luc, IX, 23.
(37) JOAN., XIX, 30.
(38) Les trois renoncements, qui sont ici mentionnés,
ont déjà fait l'objet des 2è, 3è et 4è degrés. Si Ruysbrœck en parle de
nouveau, c'est qu'il les met en rapport avec la vie intime, qui
constitue déjà la voie illuminative. Mais à cette pratique doit
s'ajouter la recherche de l'honneur de Dieu, qui caractérise le 5è
degré.
(38') MATTH., XIX, 17.
(39) JOAN., XV, 10.
(40) Les termes de l'original onnoozel
(innocens) et onnoozelheid (innocentia) doivent être pris dans le
sens actif de ne point nuire. Mais la lecture des passages parallèles
fait comprendre que cette disposition s'appelle aussi compassion ou
sympathie et se rattache au don de piété, caractéristique d'ailleurs du
second stade de la vie active. Cf. Royaume des Amants , ch. XV,
t. II, p. 103 et 104. Mgr WAFFELAERT, union de l'âme aimante avec
Dieu , p. 122.
(41) Cf. Royaume des Amants, ch. XVIII, t. II.
p. 110, . Noces spirituelles, 1. I, ch. xxv.
(42) Cette expression du doigt de son amour
rappelle le nom donné au Saint-Esprit dans une strophe du Veni
Creator : « Dextrae Dei tu digitus ». Elle se retrouve dans le
Livre des Douze Béguines , ch. XIII : « Il touche notre esprit avec
son doigt qui est son Esprit et il nous dit: Aimez-moi comme je vous
aime et vous ai aimées éternellement. »
(43) L'édition Muller fait commencer le chapitre XII
seulement à la phrase suivante. La même division se trouve dans la
traduction de Gérard Groot.
(44) Luc, I, 38.
(45) Nous sommes ici au sommet du cinquième degré
d'amour qui nous fait pénétrer dans l'union sans intermédiaire, ainsi
quo Ruysbrœck va l'expliquer.
(46) La substance vive, levendicheit, signifie
ici l'essence même de l'âme qui est faite à l'image de Dieu et lui est
ainsi unie d'une façon naturelle. Cf. Miroir du salut éternel,
ch. VIII; Noces spirituelles , 1. II, ch. II.
(47) Cf. Livre de la plus haute vérité, ch.
VIII, t. II, p. 211, dont Mgr Waffelaert explique la doctrine au ch. IV
de L'union de l'âme aimante avec Dieu (trad. Hoornaert, p. 154,
n° 10)
(48) Cf. Noces spirituelles, 1. II, eh. LV.
(49) La claire intuition se rapporte à
l'intelligence, la pureté d'esprit à la volonté et celle de la mémoire à
l'affranchissement de la haute mémoire. Ces trois propriétés ont été
déjà décrites au ch. XVII du Miroir du salut éternel .
(50) L'âme contemplative, dont il est parlé ici, n'est
pas au sommet de la contemplation, mais introduite dans l'union sans
intermédiaire. Cf. Les sept clôtures, ch. XIV et XV, pp. 179-182;
Le Livre de la plus haute vérité, ch. VIII, t. II, p. 213. Tout
ce sixième degré correspond d'ailleurs aux trois modes divins qui, dans
le ch. XIX des Sept clôtures , précèdent la pénétration jusqu'à
l'essence sans modes de Dieu. Cette pénétration fera l'objet du septième
degré d'amour.
(51) L'intelligence pure doit être entendue dans le
sens de la haute mémoire; l'intuition claire se rapporte à l'acte de
l'intelligence, et la pureté de l'esprit à la volonté. Cf. Miroir du
salut éternel, ch. VIII.
(52) Au septième degré, Ruysbrœck ne s'occupe plus que
de la jouissance, qui consiste dans l'union avec l'essence divine. C'est
pourquoi, dès le début du chapitre, il décrit ce qu'est l'essence divine
pour l'âme aimante, et un peu plus loin, ce qu'elle est en elle-même,
lorsqu'il dit « Là, un Dieu est dans son essence simple, etc. »
(53) Cf. Miroir du salut éternel, ch, xxv.
(54) Conformément à la doctrine déjà souvent exposée,
on voit que le labeur surnaturel de la vie vertueuse ou active tend
toujours vers le repos de la vie contemplative. Le labeur fait
ressembler à Dieu, qui opère sans cesse dans sa nature féconde. Le repos
de jouissance unit à lui dans la béatitude la plus simple, où Ruysbrœck
envisage Dieu dans le repos de son unité. Les termes employés ici par
l'auteur doivent être pesés avec le plus grand soin, afin de ne leur
point donner couleur de panthéisme ou de quiétisme.
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