CHAPITRE II
MISSIONS DIPLOMATIQUES DE
SAINT AMBHOISE
Une affreuse nouvelle l'attendait
au retour et le pénétra de douleur. Ce n'était pourtant rien qui dût surprendre
: c'était un fait devenu si habituel dans les fastes de l'Empire qu'il fallait à
toute heure s'y attendre. Une sédition militaire avait éclaté dans les légions
campées en Gaule : elles avaient voulu avoir un empereur de leur choix,
espérant, non sans motif, suivant une vieille habitude dont la recette était
connue, tirer quelques largesses du nouvel élu. C'est à un général du nom de
Maxime, espagnol comme Théodose, et, disait-on, un peu son parent, que la
pourpre impériale était décernée. Le souverain absent, n'ayant pas de défenseur,
le mouvement de défection gagna rapidement toute la province et Gratien, accouru
dès la première nouvelle, ne trouva qu'un seul fonctionnaire important, le
gouverneur de Lyon, qui lui fit accueil. Celui-là, non seulement le reçut, mais
l'attira chez lui, prenant le ciel à témoin et jurant même sur l'Évangile qu'il
ne l'abandonnerait pas ; mais dès le soir même, pendant un repas qu'il lui avait
fait préparer, des assassins apostés entrèrent dans la salle et égorgèrent le
pauvre prince. En se débattant, il appelait encore Ambroise de sa voix mourante.
Que lui demandait-il ? Était-ce son secours sur la terre, ou ses prières dans le
ciel ?
Le coup était cruel et atteignait Ambroise à la fois dans l'affection qu'il
portait à son royal pupille, et dans l'espoir qu'il avait fondé sur l'avenir
d'un règne destiné dans sa pensée à rendre tout à fait intime l'union de
l'Empire et de l'Église. Ce mécompte causait naturellement à tous ses
adversaires ariens ou païens humiliés, une joie qu'ils avaient peine à contenir
: ils la manifestèrent même avec éclat quand on sut que Justine, dont la faveur
leur était acquise, arrivait précipitamment à Milan avec son fils pour
recueillir ce qu'elle pourrait sauver de la part d'Empire qui était commune aux
deux frères. Mais quelle ne fut pas leur déception ! A peine arrivée, Justine se
rendait à la demeure épiscopale tenant son fils par la main et elle déposa
l'enfant dans les bras d'Ambroise en le recommandant à sa protection.
Ce fut un coup de théâtre dont l'explication ne se fit pas attendre. La rapidité
de la chute de Gratien avait terrifié l'Impératrice. Là, où un prince dans la
force de l'âge, en pleine possession du commandement, n'avait pu même tenter de
se défendre, quel n'allait pas être le sort d'un enfant ! Il était impossible de
songer à reconquérir le terrain perdu. Mais peut-être l'usurpateur
consentirait-il à se contenter de la part qu'il avait déjà prise : la Gaule,
l'Espagne et la Grande-Bretagne formaient un lot assez beau et un partage de
plus n'avait rien qui répugnât aux habitudes reçues déjà depuis plus d'un siècle
dans l'Empire. C'était la transaction qui pouvait être proposée à Maxime, mais à
la condition d'arriver à temps avant que la contagion de la défaillance eût
franchi les Alpes et tant que l'Afrique, l'Italie et les provinces riveraines du
Danube, où le souvenir du premier Valentinien vivait encore, restaient fidèles
au seul survivant de ses héritiers.
La proposition pour être agréée, devait donc être faite sans délai, et il n'y
avait pas un jour à perdre. Mais qui charger de la commission ? Qui oserait la
porter au camp des légions rebelles ? A qui même la confier en sécurité ? Quel
que fût l'ambassadeur, serait-il admis à se faire entendre ? Et lui-même, le
spectacle qu'il aurait sous les yeux ne serait-il pas bien fait pour l'intimider
ou le séduire ? En jetant les yeux sur les courtisans qui l'entouraient, Justine
n'en voyait aucun qu'elle pût regarder avec certitude comme insensible à la
menace ou à la corruption : mais ce qu'elle aurait vainement cherché à la cour,
elle eut l'inspiration de le demander à l'Église, et c'est ainsi que le nom
d'Ambroise se présenta inopinément à son esprit. Quel meilleur avocat pourrait
plaider la cause de son fils ? Où trouver plus de courage et d'intégrité, et une
expérience qui sût mieux se préserver de tous les pièges ? Ce sont les qualités
dont elle avait fait l'épreuve dans la lutte qu'elle avait sourdement engagée
pendant plusieurs années avec Ambroise et auxquelles elle rendait aujourd'hui un
hommage forcé. Elle venait le presser d'entreprendre une négociation très
délicate, complètement étrangère à son devoir d'évêque. Lui conviendrait-il,
était-il même en droit de l'accepter ? Il hésita quelque temps, puis une raison
supérieure fit taire tous ses scrupules. La mission dont on lui demandait de
prendre la charge n'était pas sans péril : une femme, une mère, son ennemie la
veille encore, le conjurait de s'y exposer pour elle. C'était donc à la fois la
faiblesse à défendre et l'injure à oublier : il ne se crut pas permis de s'y
refuser.
Et voilà comment, a-t-on dit avec justesse, le ministre d'un maître dont le
royaume n'est pas de ce monde fut appelé pour la première fois dans les annales
de l'Église à intervenir dans le partage des souverainetés politiques. Il n'est
pas sans intérêt de remarquer que si l'Église fit ce jour-là un premier pas dans
une voie où rien jusque-là ne l'avait fait entrer, ce fut pour répondre à
l'appel suppliant d'une veuve et d'un orphelin. N'est-ce pas bien là l'image
vivante et symbolique du rôle qu'elle devait prendre plus tard, lorsque ce fut
la société tout entière qui, défaillante à ses pieds, la pressa de lui venir en
aide contre l'invasion de la barbarie, et quand elle demeura ainsi la seule
gardienne du droit dans le déluge de la force ?
L'ambassade composée de l'évêque et d'un officier supérieur, le comte Bauton,
dut donc partir sur le champ, malgré la rigueur d'une saison avancée, qui
rendait le passage des Alpes et le voyage à travers les contrées du Nord très
pénibles. Ambroise conduisit la négociation avec le tact et la prudence d'un
négociateur avisé. Il ne rencontra pas d'ailleurs tout de suite la nature de
difficultés qu'il pouvait craindre. Maxime était surpris, presque étourdi
lui-même de la facilité de son succès et n'était pas pressé de s'exposera de
nouveaux hasards. Il entrait donc d'avance dans la pensée d'un partage, au
moins temporaire, avec un associé dont l'âge et l'inexpérience ne lui
paraissaient pas devoir faire un rival bien redoutable, et sur lequel il se
flattait d'exercer facilement sa domination; aussi avait-il déjà envoyé pour
débattre ou plutôt pour dicter lés conditions d'un traité, un de ses officiers,
le comte Victor, qu'Ambroise rencontra à Mayence. Il aurait pu l'arrêter et lui
faire rebrousser chemin ; il jugea au contraire à propos de lui laisser
continuer sa route. Autant il lui avait semblé urgent d'agir vite, autant il lui
importait de ne rien conclure précipitamment. Il fallait laisser à Justine le
temps d'organiser sa résistance, de fortifier les passages des Alpes, et de
s'assurer de l'appui de Théodose, avec qui Gratien avait eu soin de rester
toujours en relations d'amitié.
Arrivé à Trêves, il ne fallut pas longtemps à Ambroise pour reconnaître que
Maxime, bien qu'au fond d'humeur assez accommodante, tenait, en faisant la paix,
à paraître accorder une grâce. C'était une vanité de parvenu qu'il fallait
savoir ménager; aussi, bien que reçu avec une hauteur affectée, dans une
audience publique du consistoire, au milieu de la foule des solliciteurs et des
courtisans, Ambroise se garda de laisser voir aucune susceptibilité de ce défaut
d'égards si différent de ceux qu'il trouvait ailleurs. « Pourquoi, lui dit
Maxime sur un ton de commisération dédaigneuse, Valentinien n'est-il pas venu me
trouver lui-même ? Je l'aurais reçu comme un père. » Livrer l'enfant royal en
otage et bientôt en victime aux meurtriers de son frère, quelle proposition
insultante et dérisoire ! Ambroise eut le sang-froid de contenir son
indignation. « Pouvait-il venir sans sa mère, répondit-il sans s'émouvoir. Un
enfant et une femme peuvent-ils voyager dans ces temps agités et dans une saison
aussi rigoureuse ? » — « Attendons donc, dit Maxime avec dépit, ce
qu'apportera Victor. »
L'attente dura plusieurs mois, Justine ayant l'habileté de faire prolonger les
pourparlers, mais laissant par là même Ambroise dans une situation précaire, à
la discrétion du soldat orgueilleux dont il avait bravé le déplaisir. Il fallut,
pour qu'on le laissât partir, que l'envoyé de Maxime fût de retour, apportant
des propositions de paix qui furent au moins provisoirement acceptées. Mais
quand Ambroise dut de nouveau franchir les Alpes, il les trouva si bien gardées,
qu'il vit que son temps d'épreuve n'avait pas été perdu et qu'en usant de
patience il avait trouvé le vrai moyen de faire réfléchir Maxime et de le
décourager de toute disposition agressive.
Mais ce temps qu'il avait su si bien employer, d'autres, dans un intérêt tout
différent, avaient su également le mettre à profit. L'absence d'Ambroise avait
paru un moment favorable aux fidèles et inconsolables adorateurs de la Victoire,
pour obtenir que le culte proscrit fût réintégré dans ses honneurs. Personne
n'était plus là pour leur fermer la porte du palais impérial où l'autorité
fortement ébranlée était tout entière aux mains d'un Empereur novice et d'une
femme qu'il leur paraissait aisé de circonvenir ou d'intimider. Aussi les
sénateurs mécontents décidèrent de faire parvenir à Milan une nouvelle requête
dont la rédaction fut confiée à Symmaque, à ce magistrat respecté dont le nom
est déjà venu plusieurs fois dans ce récit, et qui présidait, par une hérédité
que justifiaient ses talents personnels, à la haute administration de la grande
cité. Symmaque sut donner à cette pièce, restée célèbre comme la suprême défense
du paganisme expirant, un tour d'une heureuse habileté. Il comprit qu'il fallait
se garder, avant tout, de faire prendre à la mesure de réparation qu'il
sollicitait l'apparence d'un retour défaveur accordé au culte ancien : la
conscience d'un jeune chrétien s'en serait alarmée. C'est à un point de vue
d'une apparence plus large et plus élevée que l'orateur eut la prudence de se
placer. La divinité, dit-il, peut être adorée sous des formes différentes,
toutes peuvent être agréées, mais s'il en est une qui soit intimement liée à la
destinée de la patrie, s'il y a une religion qui soit plus que toute autre celle
de la reconnaissance et des souvenirs, est-ce celle-là qu'il faut proscrire ?
C'est donc la liberté de la discussion qu'il demande et il appuie sa réclamation
par un trait assez direct contre ceux ou plutôt contre celui qui la leur avait
fait refuser. « Être aimé, dit-il, être respecté vaut mieux que de commander....
Ceux à qui le sénat s'oppose ce sont ceux qui mettent leur crédit personnel
au-dessus de l'intérêt et de la gloire du prince. » Puis il poursuit : Nous
redemandons l'état de religion qui a si longtemps profité à la République....
Quel homme est assez ami des Barbares pour renoncer à adorer la Victoire ? Nous
devons craindre tout ce qui est de fâcheux augure; que l'on donne donc au moins
au nom de la Victoire, l'hommage qu'on ne voudrait pas rendre à sa divinité....
Faites, ô princes, je vous en conjure, que les leçons reçues dans notre enfance,
nous puissions dans notre vieillesse les transmettre à notre postérité. L'amour
de l'habitude est si puissant.... Si cet autel disparaît où prêterons-nous
serment à vos lois ? Quelle religion épouvantera les cœurs perfides et leur
interdira le mensonge ? Tout sans doute est plein de Dieu, et il n'y a pas
d'asile pour les parjures. Mais c'est un puissant secours pour écarter même la
pensée du crime que d'être en présence d'un objet saint. Cet autel est le lien
de la concorde entre tous et la garantie de la fidélité de chacun. Rien ne donne
plus d'autorité à nos décrets que d'être rendus sous la foi du serment. Quoi
donc, cette sainte assemblée devenue profane serait désormais ouverte au
parjure! »
Par degrés, le ton s'élève et c'est Rome elle-même qui parle par une vive
prosopopée.
« Excellents princes , pères de la patrie, leur dit-il, respectez la vieillesse
où je suis parvenue sous cette loi sacrée, laissez-moi mes antiques solennités,
je n'ai pas eu lieu de m'en repentir. Laissez-moi libre de vivre à mon gré,
suivant ma coutume. C'est ce culte qui a éloigné Annibal de mes remparts et les
Gaulois du Capitole. Ai-je donc si longtemps vécu pour recevoir l'affront d'un
tel blâme ?... Nous demandons la paix pour les dieux de nos pères. Il est juste
sans doute de reconnaître qu'il n'y a qu'un seul Être objet du culte de tous,
puisque nous voyons tous les mêmes astres, puisqu'un même ciel nous couvre et un
même monde nous enferme. Mais qu'importé de quelle manière chacun de nous
cherche la vérité. Il doit y avoir plus d'une route pour arriver au grand
mystère de la nature ! »
La requête ainsi adroitement rédigée était déjà soumise au consistoire impérial,
et allait être l'objet d'une délibération dont l'issue était douteuse, car
plusieurs membres de ce conseil d'état étaient encore attachés à l'ancien culte,
ou croyaient devoir user envers ceux qui le représentaient de ménagements
politiques. Par bonheur on ne s'était pas suffisamment pressé et le débat
n'avait pas encore eu lieu, quand Ambroise arriva, de retour à Milan. Personne
ne songeait à lui faire connaître l'attaque dont il était directement l'objet.
Il fut pourtant averti à temps, et il demanda, c'est trop peu dire, il exigea
communication immédiate du document, par une lettre adressée au jeune
Valentinien lui-même sur un ton assez sévère d'admonestation paternelle. Il lui
reprochait de « songer à traiter d'une question qui intéressait la religion,
sans en référer à ceux à qui il appartenait d'en connaître. S'il s'agit d'une
chose militaire, lui disait-il, vous devez consulter ceux qui ont l'expérience
des combats. Mais quand il s'agit de religion, c'est de Dieu qu'il faut prendre
conseil. »
Puis il s'étonnait d'entendre réclamer la liberté par ceux qui l'avaient si
longtemps et si cruellement refusée aux chrétiens. « Ne forcez personne à
pratiquer le culte qui ne leur convient pas, mais vous aussi, Empereur, qu'on ne
cherche pas à vous enlever cette liberté. » Devant cette impérieuse requête, le
Conseil dut s'exécuter et la pétition sénatoriale fut transmise à l'évêque.
Ambroise en fit tout de suite le sujet d'une réfutation éloquente dont la
véhémence ironique fit rapidement justice des habiletés du rhéteur latin. On
croit voir passer un souffle puissant qui balaie des barrières de sable. Les
souvenirs même invoqués par Symmaque sont directement, parfois même plaisamment
retournés contre lui : « Car si ce sont les dieux qui ont protégé Rome, pourquoi
ont-ils si souvent attendu la dernière heure pour lui venir en aide ? pourquoi
ont-ils laissé Annibal arriver en vainqueur jusque devant ses murailles, et
a-t-il fallu le cri d'une oie pour faire arrêter les Gaulois qui avaient déjà
pénétré dans le Capitole ? Est-ce donc Jupiter qui parlait par le cri de cette
oie ? Et puis Annibal n'adorait-il pas les mêmes dieux que les généraux romains
? Pourquoi donc la défaite des uns et la victoire des autres ? » Puis,
empruntant la fiction oratoire de Symmaque, c'est Rome aussi qu'il fait parler.
« Ce n'est pas là, dit-il, ce que Rome vous a chargé de dire : son langage est
différent. Pourquoi, dit-elle, m'ensanglantez-vous chaque jour par les stériles
sacrifices de tant de troupeaux ? Ce n'est pas dans les fibres palpitantes des
victimes, mais dans la valeur des guerriers que se trouve la victoire. C'est par
une autre science que j'ai conquis le monde, ce fut les armes à la main que
Camille renversa les Gaulois du haut de la roche Tarpéienne et enleva leurs
étendards déjà flottant sur le Capitole. Le courage vainquit ceux que les dieux
n'avaient pas repoussés. Ce n'est pas au pied des autels du Capitole, mais dans
les bataillons d'Annibal que l'Africain a trouvé la victoire. Pourquoi
m'objectez-vous l'exemple de mes aïeux ? Je hais le culte que pratiquait
Néron... j'ai le regret de mes erreurs passées, je ne rougis pas dans ma
vieillesse de changer avec le monde entier. Il n'est jamais trop tard pour
apprendre. Il n'y a point de honte à passer d'un parti dans un meilleur parti.
J'avais cela de commun avec les nations barbares de ne point connaître Dieu. »
Puis, s'adressant à Symmaque et à ses amis. « Venez, leur dit-il, et entrez avec
nous dans la céleste milice : c'est là que nous vivons et que nous combattons.
Apprenez les mystères de la nature par le témoignage du Dieu qui l'a créée, et
non de l'homme qui ne la connaît pas lui-même. Qui croirais-je sur Dieu plus que
Dieu lui-même ? Comment puis-je vous croire, vous qui confessez que vous ne
savez pas ce que vous adorez.... Vous dites qu'on ne peut parvenir par un seul
chemin au grand mystère de la nature. Ce que vous ignorez, c'est Dieu qui nous
l'a appris. Ce que vous vous efforcez de découvrir, la sagesse et la vérité
divine nous l'ont fait connaître. Il n'y a donc rien de commun entre vos pensées
et les nôtres. Vous demandez aux Empereurs la paix pour vos dieux, nous
demandons au Christ la paix pour nos Empereurs. »
Puis Symmaque ayant fait entendre quelques plaintes au nom des vestales privées
des revenus qu'elles tiraient du service de l'autel, il raille sans pitié ce
petit chœur de vierges qui ne s'engage au célibat que pour un temps et qu'on a
de la peine à tenir au complet, au nombre de sept, quoiqu'elles ne marchent que
vêtues de pourpre et entourées d'un cortège de licteurs. Enfin, il termine par
une admirable invocation à cette condition du progrès qui est la loi générale de
tout ce qui est bien en ce monde : « On nous reproche, dit-il, de quitter les
habitudes antiques : est-ce que les choses ne vont pas toujours en s'améliorant
? Le monde lui-même s'est constitué, d'abord en rassemblant dans sa sphère les
semences des éléments errant auparavant à travers le vide, et les ténèbres
répandaient sur cet amas indigne de matières l'horreur et la confusion : c'est
plus tard que le ciel et la terre se sont séparés et mis en place. La matière a
revêtu ces formes dont nous admirons la beauté; puis la terre, secouant
l'obscurité humide qui pesait sur elle, s'est étonnée d'être éclairée par le
soleil. Le jour, quand il apparaît, n'a jamais tout son éclat, c'est par degrés
que sa lumière brille et que sa chaleur s'accroît.... Pendant les premiers mois
de l'année, la terre est nue et sans production : c'est quand la saison avance
qu'elle se pare de fleurs et qu'elle regorge de fruits. Enfants, nous sommes
faibles et imparfaits, c'est quand nous grandissons que notre esprit se
développe. Que ceux donc qui nous accusent de nouveauté reprochent au soleil
d'avoir dissipé l'ombre, à la moisson d'être tardive et à la vendange de ne
mûrir qu'à l'arrière-saison. Notre moisson à nous ce sont les âmes des fidèles,
la vendange de l'Église, ce sont les fruits de la grâce : Elle avait déjà sa
fleur chez les saints dès l'origine du monde, mais dans notre âge tardif, elle
s'est répandue chez tous les peuples, afin qu'il fût clair que la foi du Christ
ne s'était pas glissée par surprise chez des âmes ignorantes, mais que sur la
ruine d'une opinion dominante, c'est la vérité qui a prévalu par la justice. »
Quand le jour où une résolution devait être prise fut arrivé, les deux requêtes
furent lues l'une après l'autre en présence et sous la présidence en apparence
purement nominale de Valentinien lui-même. Tous les conseillers se regardaient :
personne ne disait mot : l'effet de l'éloquence d'Ambroise était grand sur tous
: mais quelques-uns trouvaient le ton bien impérieux. Ce fut le jeune Empereur,
qui, comme saisi d'une subite inspiration, se leva et rompit le silence : « Je
ne puis, dit-il, défaire ce que mon frère a fait : je ne veux pas avoir moins de
piété envers Dieu que mon frère. On dit que mon père n'avait pas enlevé cet
autel, mais il n'avait pas à le rétablir, et je l'imite en ne changeant rien à
ce qui avait été fait avant moi. »
C'était Daniel, disait plus tard Ambroise, parlant sous le souffle de
l'Esprit-Saint. Personne n'osa reprendre la parole, et la requête du Sénat fut
rejetée à l'unanimité avec le consentement tacite même des conseillers païens.
Un grand service rendu, suivi d'un grand succès obtenu à si peu de jours de
distance, faisait à Ambroise une situation tellement considérable que, dans le
monde politique qui environnait l'Empereur, on commença à murmurer assez haut
qu'il ne fallait pas permettre à un homme, parce qu'il était évêque, d'affecter
une telle prééminence dans l'État : on chercha donc quelque manière de le
remettre au rang dont il semblait vouloir sortir et de lui imposer le respect de
l'autorité qu'on l'accusait de braver. Au nom du paganisme mourant, il n'avait
pas été possible de lui tenir tête, ni même de lui faire face : mais n'aurait-on
pas meilleure chance sur un autre terrain où les chrétiens eux-mêmes étant
divisés, on aurait l'appui d'une partie d'entre eux ? Ce fut à l'instigation de
ces défenseurs ombrageux de l'autorité politique que le petit noyau d'Ariens,
qui s'étaient tenus silencieux et dont l'importance diminuait chaque jour
pendant le règne de Gratien, se crut en mesure de relever la tête.
Leur nombre, à la vérité, était devenu plus considérable depuis que Justine les
admettait familièrement à sa cour et que plusieurs même étaient venus de Sirmium
à Milan à sa suite; ceux-là étaient arrivés ayant à leur tête un évêque de leur
choix, Goth d'origine, comme beaucoup d'entre eux, auquel ils avaient fait
prendre le nom d'Auxence pour se rattacher au sou venir du prédécesseur
d'Ambroise. On leur avait accordé un lieu de réunion, dans une des dépendances
du palais : c'était une ancienne écurie, ce qui, disait plus tard Ambroise, leur
convenait assez bien, puisque, en qualité de Goths, ils avaient fait longtemps
leur demeure sur des chariots, et qu'ils ne devaient pas s'étonner d'y placer
maintenant leur église. Mais leurs prétentions croissant avec les encouragements
secrets qu'ils recevaient, ils adressèrent une pétition au consistoire pour
obtenir qu'on leur fît cession d'une des basiliques de la ville.
La décision fut cette fois acceptée sans débat et enlevée d'autorité, la
conscience de Valentinien mal instruite des questions religieuses n'éprouvant
pas, pour un avantage donné à une nuance de chrétiens sur une autre, les mêmes
scrupules que lui avait causés une tentative de réaction païenne(6). D'ailleurs
la faveur témoignée aux Ariens par sa mère agissait naturellement sur son
esprit. Mais quand il s'agit de passer à l'exécution, il fallut bien prévenir
Ambroise, car il n'était pas possible de lui fermer la porte d'une de ses
églises, sans qu'il en eût connaissance. On le manda donc au palais. Il y trouva
l'Empereur environné de ses principaux officiers, qui, répétant la leçon qu'on
lui avait apprise, lui enjoignit par deux mots très secs d'avoir à évacuer la
basilique Portienne. « Je n'ai pas le droit de vous la rendre, répondit
Ambroise, et vous n'auriez pas le droit de la prendre, vous ne vous croiriez pas
permis de violer un domicile privé, et vous penseriez pouvoir vous saisir de la
maison de Dieu ! — Mais, dit l'Empereur que ce ton inaccoutumé de hardiesse
étonnait, j'ai pourtant, moi aussi, le droit d'avoir une basilique. — Non, vous
ne l'avez pas : il ne doit avoir rien de commun entre vous et l'adultère, et
c'est un adultère que de se placer en dehors de la légitime union du Christ. »
Les officiers présents intervinrent alors, et le débat prenant plus de vivacité
aurait pu se prolonger, si une rumeur tumultueuse ne s'était fait entendre du
dehors. C'était une multitude émue qui assiégeait et menaçait de forcer les
portes du palais. Le bruit s'était répandu qu'Ambroise était appelé par un ordre
mystérieux devant des juges dont la malveillance pour lui était connue, et qu'on
voulait attenter à sa personne. Les chrétiens, qui formaient l'immense majorité
de la ville, accouraient en foule pour le défendre : leur irritation ne fut pas
calmée quand ils surent qu'il s'agissait seulement de leur enlever un de leurs
sanctuaires. L'officier de garde qui vint leur commander de se disperser
n'obtint d'eux que cette réponse : «Frappez-nous si vous voulez, nous sommes
prêts à mourir pour la foi de Jésus-Christ».
Justine se rappela sans doute alors (ce que l'exemple de Gratien venait de
prouver) combien, malgré son apparence de toute-puissance, le pouvoir impérial
était fragile et, passant de la violence à la faiblesse avec le rapide
changement d'impression qui est propre à une femme, elle se retourna en
tremblant vers Ambroise et le pria d'aller se montrer au peuple pour l'apaiser.
« Mais que lui dirai-je ? reprit Ambroise. — Dites-lui qu'aucune basilique ne
leur sera enlevée. » Il sortit alors et sa présence, comme les promesses dont il
se portait garant, eurent bientôt ramené le calme.
La journée était sauvée, mais l'honneur impérial n'était pas sauf. L'épreuve, au
contraire, ne faisait qu'accroître la popularité d'Ambroise et attester sa
puissance; aussi, dès que le danger fut passé, on se plut à contester qu'il eût
été réel. L'émeute, dit-on, était le fait d'Ambroise lui-même, qui l'avait
provoquée, comme il était aisé de le voir, puisque deux mots de lui avaient
suffi pour la dissiper. Justine, humiliée d'avoir été dupe d'une comédie, se
laissa persuader de chercher dès le lendemain une revanche éclatante.
Effectivement, ce jour-là, Ambroise vit arriver chez lui des officiers d'un rang
élevé, porteurs d'un commandement écrit qui lui signifiait d'avoir à livrer, non
pas seulement la basilique Portienne (qui était l'une des moindres de la ville),
mais la plus grande, la basilique neuve, véritable cathédrale élevée près de sa
demeure et où il officiait habituellement. « Et surtout, ajoutèrent les
messagers, faites en sorte que celte fois personne ne bouge. »
Sa réponse fut la même qu'il avait faite à l'Empereur, et le surlendemain, qui
était le dimanche des Rameaux, il se rendit à l'église même qu'on lui réclamait
pour présider à la solennité du jour.
La nef était pleine d'une assistance plus nombreuse que de coutume, qui
l'accueillit par des acclamations. Au moment où il allait monter à l'autel, le
préfet du prétoire, qui craignait de nouveaux troubles, s'approcha de lui et lui
demanda à voix basse de consentir à laisser prendre la basilique Portienne, lui
promettant, moyennant cette concession obtenue, de faire revenir sur la nouvelle
exigence. La foule témoin de l'entretien en comprit la nature et un cri s'éleva
de toutes parts: « Non, Ambroise, ne cédez rien ». Il reprit le service,
l'acheva comme à l'ordinaire, et donna même les dernières instructions aux
catéchumènes qui devaient recevoir le baptême dans la nuit de Pâques.
Sous ce calme extérieur, il n'en était pas moins en proie à de graves
inquiétudes, non qu'il songeât qu'aucune concession pût être faite sur le droit
que sa conscience de prêtre et d'évêque lui commandait de maintenir, mais dans
les dispositions où il voyait la foule, une sédition d'un instant à l'autre, et
à propos du moindre incident, pouvait éclater, dont il ne pouvait ni mesurer, ni
prévenir les conséquences. Une fois le peuple déchaîné, comment contenir sa
fureur ? Le sang pouvait être versé, non pas seulement celui de ses courageux
défenseurs, mais celui de soldats obéissant à leurs chefs, peut-être de passants
inoffensifs, suspectés à tort ou à raison d'être du nombre des protégés de
l'Impératrice. Puis, si l'insurrection était victorieuse, où s'arrêterait-elle ?
Ne s'étendrait-elle pas à toutes les parties de l'Empire qui obéissait à
Valentinien ? Quel nouveau bouleversement! et quelle douleur pour lui que de
telles scènes eussent lieu pour sa cause, et en apparence en son nom, dans la
grande cité dont il avait été le premier magistrat! « Pendant que je célébrais,
disait-il plus tard, on m'annonça que le peuple s'était saisi d'un certain
Catule qu'on disait être prêtre arien. On l'avait rencontré sur la place
publique. Je pleurai amèrement et pendant l'oblation sainte, je priai Dieu de
faire en sorte que pas une goutte de sang ne coulât au nom de l'Église, mais que
ce fût mon sang plutôt qui fût répandu pour le salut, non pas du peuple
seulement, mais de ces impies eux-mêmes. J'envoyai des prêtres et des diacres
qui arrachèrent l'homme à la violence du peuple.... Mon âme était pénétrée
d'horreur quand on venait me dire que des hommes armés allaient être envoyés
pour s'emparer de la basilique, je craignais que quelque massacre n'en résultât
qui tournerait à la ruine de cette cité et je priais Dieu de ne pas survivre à
la perte d'une telle ville, qui serait peut-être celle de l'Italie tout entière.
»
Dans cette préoccupation sa résolution fut prise, tout en restant intraitable
sur l'exercice de son droit, de ne rien faire, ni par un mot, ni par un geste,
qui parût provoquer ses partisans h la résistance, et de laisser ainsi aux
agresseurs toute la responsabilité de l'usage de la force. Et pour mieux marquer
cette attitude, il évita de paraître lui-même dans aucune des deux basiliques
qu'on lui disputait, et vint faire le service dans une troisième, celle qu'on
appelait le Baptistère et qui avait été récemment ouverte dans un quartier
différent de la ville.
Celte attitude, à la fois hardie et réservée, mit les agents impériaux dans un
assez grand embarras. Eux aussi répugnaient à engager une lutte dont l'issue,
dans une ville soulevée, est toujours douteuse. Ils espéraient qu'Ambroise se
laisserait, soit intimider, soit emporter à quelque acte provoquant qui
justifierait la sévérité de la répression. Aussi, pendant trois longues
journées, ils tinrent les soldats en armes aux abords des deux basiliques, sans
leur commander d'en franchir le seuil, et ils venaient l'un après l'autre tenter
de faire sortir Ambroise, par faiblesse on par impatience, de ce calme
impassible et irréprochable qui les gênait. Ils passaient tour à tour des
conseils à la menace. « Avez-vous perdu le sens, disait l'un, d'oser résister au
bon plaisir de l'Empereur ? Voulez-vous donc vous faire tyran et vous mettre à
sa place ? » Ce mot de tyran, on le sait, n'avait pas en latin l'acception que
nous lui donnons en français : on l'appliquait au fait de s'être emparé du
pouvoir par la force et, ainsi entendu, l'usage du mot était fréquent. C'est
dans ce sens aussi qu'Ambroise répondait : « Qu'ai-je donc fait qui soit d'un
tyran ? Quand on m'a appris que la basilique était entourée de troupes: je ne
puis la livrer, ai-je dit, mais je ne dois pas combattre, si c'est là ce qu'on
appelle une tyrannie, je n'ai d'autres armes pour l'exercer que le nom du
Christ, et si j'aspire a la tyrannie, pourquoi hésitez-vous à me frapper ? Les
prêtres de l'ancienne loi, ajoutait-il, donnaient bien quelquefois le pouvoir,
mais ils ne l'usurpaient pas, et quant au Christ, il s'est enfui pour ne pas
être fait roi. Que l'Empereur prenne garde que ce ne soit lui-même qui crée le
tyran dont Dieu, jusqu'ici, lui a épargné l'opposition.... Ce n'est pas Maxime
qui dira que je suis le tyran de Valentinien, il doit se plaindre au contraire
que c'est ma mission auprès de lui qui lui a fermé le chemin de l'Italie. »
« Mais au moins, disait un autre, promettez que vous empêcherez le peuple de se
soulever. — Je peux bien ne pas l'exciter; mais c'est Dieu seul qui peut
l'apaiser. » Apercevant aussi parmi ses interlocuteurs quelques officiers goths
rentrés dans les rangs de l'armée romaine, il les prit vivement à partie : «
Rome, leur dit-il, vous a-t-elle pris à son service pour que vous lui apportiez
le trouble ? Et où irez-vous maintenant si tout ce qui nous entoure ici vient à
périr. »
Dans l'attente cependant, l'agitation croissait et une sorte de terreur régnait
dans la ville. Les Ariens se cachaient, craignant l'accueil qui leur serait fait
par la foule, mais les fonctionnaires impériaux d'ordre inférieur, se sachant
surveillés, n'osaient non plus se montrer, de peur d'être accusés de complicité
dans la résistance. La classe des commerçants dont les sentiments s'étaient
manifestés avec éclat, était l'objet de vexations de toute nature ; le fisc
exigeait d'eux des taxes, ou leur imposait des amendes d'une rigueur
inaccoutumée : « Peu nous importe, répondaient-ils, qu'on nous impose au double
ou au triple, pourvu qu'on nous laisse professer notre foi ».
Quant à Ambroise, une fois les heures d'office passées, il rentrait dans sa
demeure, dont il laissait comme à l'ordinaire la porte ouverte, afin que si on
voulait s'emparer de lui, on sût où le prendre et on le trouvât prêt.
Enfin la grande solennité approchant, on sentit qu'il fallait en finir. Ambroise
fut informé que l'ordre d'occuper la grande église était donné, et qu'on en
décorait déjà l'entrée pour la réception de l'Empereur, qui devait venir
installer lui-même les nouveaux possesseurs. Ambroise se borna alors à faire
savoir que ceux qui prendraient part à l'exécution ne seraient pas admis à la
communion pascale. Puis il se rendit à la chapelle où on l'attendait et commença
le commentaire de la lecture du jour, prise dans le Livre de Job.
Pendant qu'il parlait, on entendit retentir un bruit d'armes et le son du pas
des soldats. On crut que le coup était fait et que la grande basilique une fois
prise, on venait achever l'acte de violence en mettant la main sur Ambroise et
en dispersant les fidèles par la force; les femmes poussaient déjà des cris
d'effroi. Mais à la surprise générale, les premiers soldats qui entrèrent dirent
qu'on se rassurât, qu'ils ne venaient pas pour faire du mal à personne, mais
pour se joindre à la prière commune.
Chose inattendue, en effet, la force armée n'avait pas obéi au commandement. Non
(ce qui n'eût été que trop ordinaire dans ces temps troublés), pour passer d'un
maître à un autre, mais par respect pour le droit et pour lu conscience ; quand
on lui avait dit que l'Empereur venait lui-même : « Qu'il vienne, avait-on
répondu, dans les rangs; s'il veut se réunir aux catholiques nous serons
derrière lui, sinon nous allons prier avec Ambroise ». C'était la foule alors
qui, ne rencontrant plus de résistance, avait précipitamment rempli l'édifice
sacré : on arrachait les tentures déjà placées pour la réception de l'Empereur,
et les enfants s'en partageaient en jouant les lambeaux. On appelait Ambroise à
grands cris, une ovation l'attendait quand il viendrait reprendre, au lieu même
dont on avait voulu lui fermer l'entrée, la place élevée dont on avait tenté de
le faire descendre.
Mais n'ayant pas voulu combattre, il ne lui convenait pas non plus de triompher
: s'il avait cru devoir résister à une prétention illégitime de l'autorité, il
lui répugnait d'insulter à son échec, même mérité, et de paraître avoir provoqué
et par là encouragé l'indiscipline. Aussi après avoir envoyé quelques prêtres
reprendre, dans la basilique rendue à la liberté du culte, le service à sa
place, il continua à s'adresser aux auditeurs qui l'entouraient, et tout en
partageant leur surprise et leur joie de cette marque inopinée de la protection
divine, il insista surtout sur la patience qui l'avait méritée. « J'étais venu
ici, dit-il, pour vous faire admirer la patience de Job, mais j'ai trouvé en
vous autant de nouveaux Job, dignes de mon admiration. Job a revécu en chacun
de vous, par sa patience. Quelle réponse plus digne de chrétiens que celle que
l'Esprit saint a mise sur vos lèvres ? Nous vous supplions, Empereur auguste,
nous ne vous combattons pas : nous ne vous craignons pas, mais nous vous
implorons. »
A la vérité, il mit moins de réserve en rappelant, par une allusion directe a
Justine, que l'Écriture rapportait combien plus d'une fois on s'était trouvé mal
de suivre les conseils des femmes et en citant en particulier l'exemple de Job
lui-même, disant à la sienne : «Tu as parlé comme une femme insensée ». Il
tenait à mettre, à tout prix, en garde le jeune empereur contre des avis
maternels qui venaient de l'entraîner à des excès si regrettables. Le discours
fini, il ne voulut pas regagner sa maison le soir même, craignant, en passant
devant le parvis de l'église, d'être l'objet de la part, soit des soldats, soit
du peuple, de manifestations qu'il voulait éviter. Il ne se faisait d'ailleurs
pas d'illusion sur la nature et la portée de l'avantage qu'il venait d'obtenir.
Il sentait bien que ceux qu'il avait offensés ne lui pardonneraient pas. Sans
doute le déplaisir de l'armée étant une menace que dans l'état de l'Empire on ne
pouvait braver, il fallut bien, le jour de Pâques, éloigner les troupes des
églises, puis à l'occasion de la solennité, rendre à la liberté les mécontents
qu'on avait pu arrêter et faire remise aux négociants de toute pénalité
pécuniaire. La joie alors fut générale, mais elle était loin d'être partagée au
palais. Là, au contraire, tous les propos étaient sombres et trahissaient une
profonde irritation. Le mot de tyran avait fait fortune et on ne désignait pas
Ambroise autrement. Il n'y avait pas jusqu'au jeune Empereur qui témoignait
beaucoup d'humeur d'avoir été mis en avant et ensuite obligé de reculer; et
comme on l'engageait à se montrer aux troupes pour reprendre leur confiance : «
Non, dit-il, si Ambroise levait le doigt, vous-même me livreriez à lui, pieds et
poings liés ». Un des premiers chambellans, l'eunuque Calligone, rencontrant
l'évêque l'aborda, et s'emporta jusqu'à lui dire :« C'est donc vous qui faites
mépris de Valentinien ! De mon vivant, ces choses-là n'iront pas jusqu'au bout.
Je vous ferai bien sauter la tête. — Que Dieu le permette, répondit Ambroise,
sans s'émouvoir. Je souffrirai ce que doit souffrir un évêque, vous ferez ce que
doit faire un eunuque. » « Voilà où nous en sommes, écrivait-il à sa sœur
Marceline et plût à Dieu que ce fût tout ! »
Le ressentiment conçu contre lui, aussi durable que profond, couva près d'un an
avant d'éclater. La paix ou du moins la trêve se prolongea jusqu'aux approches
de la Pâque suivante. Ce ne fut qu'à ce moment qui allait amener avec plus
d'empressement que jamais tous les fidèles aux pieds de la chaire d'Ambroise,
que l'essai de se délivrer de lui fut tenté de nouveau, cette fois dans des
conditions calculées avec soin pour décourager toute résistance.
Contre une simple mesure administrative ne touchant que lui seul et qu'il était
toujours aisé de faire révoquer ou suspendre, la protestation avait pu lui
paraître sans danger. Mais aurait-il la même audace à braver une loi d'un
caractère général et impératif, promulguée avec tout l'éclat, appuyée de toutes
les sanctions propres aux actes officiels de l'autorité souveraine ? Ce fut par
un décret de cette nature, l'atteignant sans le désigner, qu'on essaya soit de
le pousser à un acte de rébellion dont on eût le droit de faire justice, soit de
l'ébranler ou tout au moins de l'embarrasser. La pièce, pour produire l'effet
désiré, avait besoin d'être rédigée avec un certain art, et le soin en devait
être naturellement confié au notaire ordinaire de la chancellerie impériale. Il
se trouva que Bénévole (c'était le nom de ce fonctionnaire) était un courageux
catholique qui, comprenant le but qu'on poursuivait, refusa nettement de s'y
associer. Justine elle-même fit de vains efforts pour le décider, soit par des
promesses, soit par des menaces à remplir l'office ordinaire de sa charge.
Détachant la ceinture qui était l'insigne de sa dignité : « Gardez vos honneurs,
dit-il, à l'Impératrice . je n'en veux plus dès qu'il faut, pour les acquérir ou
les garder, manquer à ma conscience ».
Faute de pouvoir se faire servir par les Catholiques, il fallut recourir aux
principaux intéressés, aux Ariens eux-mêmes, et si l'on en croit Ambroise, ce
fut leur évêque schismatique (dont le nom gothique avait été travesti) qui se
chargea de tenir la plume. On s'en douterait à la lecture de la pièce elle-même,
car jamais la passion ne parla un langage à la fois plus violent et plus
maladroit. Une prudence vulgaire aurait conseillé à une secte qui ne
représentait que la faible minorité de la population de ne prétendre qu'à un
rôle secondaire, ou tout au plus à une égalité de traitement. C'était déjà une
marque d'indifférence qu'Ambroise aurait difficilement supportée, mais que le
second Valentinien aurait pu justifier par l'exemple du premier qui avait
toujours tenu à observer la neutralité dans les querelles religieuses. Loin de
là, ce fut sous la protection justement décriée de la mémoire de Constance que
fut placée la loi nouvelle. Elle commençait par déclarer, avec une sorte
d'emphase solennelle, que la liberté de réunion pleine et entière devait être
reconnue à tous ceux qui professaient la formule d'arianisme mitigé qu'on
appelait la formule de Rimini, — du nom du lieu où elle avait été rédigée, par
une réunion d'évêques égarés ou asservis, sous la direction, était-il dit, de
Constance, de sainte mémoire. C'était là, disait la loi(7), la véritable foi,
conforme aux décrets de toute l'Église assemblée (y compris de ceux-là même qui
s'en écartent aujourd'hui) et faite pour durer à jamais. Quant aux autres (et
c'était sous cette forme de prétention qu'on désignait les Catholiques), s'ils
conservaient la liberté de se réunir, c'était en vertu d'un acte de bon plaisir
impérial.
De ces termes du premier article de la loi, résultait clairement, pour les
Ariens, le droit de réclamer avec confiance la remise de presque toutes les
églises de Milan, car le culte reconnu et proclamé officiellement comme le seul
véritable ne pouvait se contenter de figurer au second rang, dans quelques
humbles chapelles. La lutte de l'année précédente allait donc par là même
nécessairement recommencer.
Mais la suite et la fin du décret ne permettaient à cet égard aucun doute.
« Quant à ceux, était-il dit, qui pensent avoir seuls le droit de se réunir,
qu'ils sachent que s'ils tentent d'exciter quelque trouble pour arrêter
l'exécution des ordres de notre sérénité, ils seront considérés comme séditieux,
perturbateurs de l'Église, coupables du crime de majesté et qu'ils paieront leur
faute de leur tête. Le même supplice est réservé à ceux qui s'opposeront par
prières, fût-ce en secret ou dans un lieu privé à notre injonction. »
C'était désigner évidemment Ambroise et les réunions de prières auxquelles il
avait présidé. Mais bien que la menace fût commune à tous ceux qui y prendraient
part, et que chacun pût être en peine pour soi-même, ce fut sur l'évêque seul
que tous les regards furent tout de suite tournés. Qu'allait-il lui arriver et
que voulait-on faire de lui ?
Lui seul semblait ne pas se poser cette question. « J'ai dit, répondait-il à
ceux qui venaient s'enquérir de son sort, ce que doit dire un évêque, que
l'Empereur fasse ce qu'il appartient à l'Empereur défaire.... Naboth,
ajoutait-il, n'a pas voulu livrer la vigne de ses pères, et moi, je livrerais la
maison de mon Dieu ! » Aussi refusait-il tout aussi nettement, le lendemain de
la promulgation de la loi que la veille, de faire retirer ses prêtres d'aucune
des églises qu'ils desservaient. Qu'attendait-on donc pour le frapper ?
C'est qu'au moment de porter le coup décisif, la main tremblait aux exécuteurs.
Aussi, au lieu de la mort dont le texte légal le menaçait, ce ne fut que le
bannissement qu'on voulut lui infliger, et encore dans des conditions assez
douces. — « Sortez de la ville, lui fit-on dire, allez où vous voudrez et libre
à qui voudra de vous suivre. » — « J'attendais mieux, je l'avoue, disait-il plus
tard, quelque chose comme soit le glaive, soit le feu, je m'y serais exposé
volontiers pour le nom du Christ. » Mais de cet ordre même dont la modération
relative, contrastant avec la violence des termes de la loi, révélait déjà un
commencement de faiblesse, il était résolu à ne tenir aucun compte. Loin de
faire aucun préparatifs de départ, il ne changea rien à ses habitudes, sortant à
ses heures accoutumées pour aller où l'appelaient les moindres affaires ou
seulement pour visiter les tombeaux des martyrs. La foule s'attroupait sur ses
pas : les pauvres accouraient pour lui baiser la main et c'est avec ce cortège
populaire qu'il passait et repassait devant le palais, à la vue des gardes qui
ne songeaient pas à mettre la main sur lui. — « Ce sont, disait-il, les prières
des pauvres qui me protègent. »
Les fidèles qui lui étaient dévoués ne se rassuraient pourtant pas. Ce qu'on
n'osait tenter publiquement, n'allait-on pas le faire en secret et pendant la
nuit ? On disait qu'un char fermé était déjà préparé pour l'enlever, ou bien des
sicaires apostés le frapperaient en guet-apens. Aussi quand vint la première des
solennités des jours saints, au moment où Ambroise ayant tenu à la célébrer
lui-même dans la grande église, après la cérémonie finie, allait se retirer, la
foule, plus nombreuse que jamais, ne voulut ni le laisser partir, ni se
disperser elle-même. On ferma la porte : on éleva des barrières à l'intérieur et
on se prépara à passer la nuit soit dans la nef même, soit dans les cloîtres
attenant, où l'on pouvait établir une sorte de campement.
Il n'eût pas été bien difficile assurément de forcer ces retranchements
improvisés, mais c'eût été au prix de scènes de violence et peut-être de
massacres dont les officiers envoyés par la cour n'osèrent prendre sur eux de
donner le signal; ils se bornèrent à établir un cordon de troupes autour de la
basilique et de ses dépendances, espérant que, de guerre lasse, le rassemblement
se disperserait de lui-même, chacun éprouvant le besoin ou le désir de rentrer
chez soi. Ce calcul fut déçu, car personne ne voulut sortir. Ce fut ainsi une
sorte de siège qui se prolongea plusieurs jours, les fidèles ne voulant pas
perdre Ambroise de vue de crainte de ne plus le revoir. Lui-même touché du zèle
qu'il ne pouvait contenir, répétait seulement qu'on s'effrayait à tort et qu'où
s'agitait en vain, qu'il n'en serait que ce que Dieu voudrait, toutes les
précautions humaines étant ou superflues ou impuissantes. Un matin, on s'aperçut
avec effroi que la porte d'une des nefs était restée ouverte pendant la nuit, et
l'on sut que c'était un pauvre aveugle qui, obligé de se retirer, n'avait su
comment s'y prendre pour la refermer. « Vous voyez bien, dit Ambroise, qu'il ne
sert de rien d'y voir clair, on n'en fait pas moins ce que veulent les aveugles.
»
Comment occuper cependant et maintenir dans le calme cette multitude impatiente
et désœuvrée, qui voulait à tout prix rester enfermée ? Les offices à la rigueur
pouvaient remplir la journée, mais les veilles étaient longues, et il fallait en
trouver l'emploi. Ambroise eut la pensée de faire entonner en chœur des hymnes
qu'il avait composées lui-même et qui ne figuraient pas dans le rituel
ordinaire. Les gardes qui stationnaient aux portes n'entendirent pas sans
surprise des chants prolongés qui retentissaient dans le silence de la nuit,
d'autant plus que les sons en paraissaient modulés sur un rythme inaccoutumé: On
se demandait si ce n'étaient pas là quelques-unes de ces incantations magiques,
auxquelles la superstition populaire prêtait encore une vertu mystérieuse et
dont Ambroise aurait trouvé le secret pour charmer et captiver l'assistance.
« C'était un peu vrai, disait-il plus tard, et je n'en disconviens pas »,
attribuant à la vérité l'effet produit par ces chants à l'esprit qui les
inspirait. Le témoignage d'un contemporain complète cet aveu, en expliquant
qu'afin de préserver le peuple des ennuis et de la tristesse de ces heures
d'attente, Ambroise avait choisi ce jour-là pour introduire, comme il en avait
déjà formé le dessein, une psalmodie à la mode des Églises d'Orient. C'était ce
qu'on a appelé : l'antiphome, qui consistait à former des chœurs séparés
d'hommes et de femmes, se répondant alternativement. L'effet d'ensemble porté
par l'écho à distance étonnait ceux qui n'en connaissaient pas la cause.
Les hymnes d'Ambroise étant assez nombreuse, on ne peut pas bien savoir celles
dont il fit choix pour cette circonstance. On se plaît pourtant à se
représenter, après des nuits passées dans un demi-sommeil, au moment où les
premiers rayons du jour pénétraient dans l'enceinte sacrée, un concert de voix
émues redisant les strophes suivantes :
Aurora cursus provehit,
Aurora totus prodeat, In pâtre totus filius Et totus in verbo patet,
Latus dies hic transeat Pudor sit ut diluculum, Fides sit ut meridies,
Crepusculum mens nesciat (8).
Cette fois encore la cour ne
trouvant personne qui fût disposé à prendre d'assaut le sanctuaire où le saint
sacrifice avait été célébré le jour de la résurrection du Christ, il fallut en
venir à composition et on envoya à Ambroise un véritable parlementaire. Le
tribun Dalmate vint lui proposer les conditions suivantes : Se rendre en
personne au consistoire où l'Empereur l'entendrait en même temps que le
soi-disant évêque arien, devant des arbitres nommés de part et d'autre.
L'Empereur s'abstiendrait lui-même de prendre part à la décision et pour éviter
tout reproche de partialité, les arbitres seraient choisis parmi des laïcs.
Auxence faisait déjà connaître les siens.
Une démarche de cette nature faite auprès de celui qu'une loi toute récente
désignait comme un criminel digne de la peine capitale, attestait déjà un tel
désarroi dans les conseils du pouvoir, qu'Ambroise n'eut véritablement pas
besoin de tout le courage dont il était doué pour y faire une réponse aussi
digne que sensée. Il sentit tout de suite son avantage et la lettre assez courte
et écrite d'un ton assez haut qu'il adressa sur-le-champ à Valentinien est un
véritable chef-d'œuvre de dignité et de force logique : « Où avez-vous vu, lui
disait-il, que des évêques se soient jamais laissés juger par des laïcs ? Ce
sont donc désormais des laïcs qui vont faire la loi de l'Église ?... Vous
vieillirez et vous verrez ce que vous penserez vous-même d'un évêque qui y
consentirait.... Si Auxence pourtant veut des juges, qu'il vienne dans l'église
et prenne le peuple pour juge de l'évêque qu'il veut avoir : je ne lui envie pas
ceux qui le suivront. » Mais où l'avocat d'une habileté consommée se retrouve,
c'est quand il montre à l'Empereur le tort qu'il fait à sa propre autorité, en
soumettant l'application d'une loi qu'il a faite lui-même, au jugement, non de
l'Église, mais d'arbitres choisis parmi les premiers venus. « Ainsi, dit-il, on
aura fait dire à toutes les provinces que celui qui manque à un commandement de
l'Empereur sera frappé par le glaive... et il se trouvera une ou plusieurs
personnes qui diront à l'Empereur : Votre loi n'a pas notre approbation... et ce
que vous ne laissez pas dire aux ministres de Dieu, vous le permettez à des
laïcs.... Souffrez, dit-il enfin en terminant, que je ne me rende pas à votre
consistoire, c'est un lieu dont je n'ai appris le chemin qu'une seule fois et
dans votre intérêt (prote). Je ne connais pas les secrets du palais et ne désire
pas les apprendre. »
Et là-dessus, montant en chaire, il reprit devant l'auditoire encore assemblé,
dans une narration véhémente, l'ensemble de toutes les épreuves qu'il avait
subies, remontant à celles de l'année précédente, jusqu'à celles qui le
menaçaient encore, et insistant toujours sur cette distinction : « Je me soumets
à l'Empereur, je ne lui cède pas », et résumant tout en ces deux mots :
« L'Empereur est dans l'Église et non au-dessus d'elle. » Fières paroles qui
attestaient que l'axe du monde moral était changé, et que les droits de la
conscience avaient désormais un organe d'une autorité égale et même supérieure à
celle qui ne dispose que de la force matérielle.
Tout le monde sentait que le péril de la foi était conjuré et son triomphe
assuré. Ambroise voulut en donner un témoignage éclatant. La basilique où il
venait de soutenir cette lutte héroïque était récemment construite et bien
qu'appropriée à l'exercice du culte, on n'avait pas encore accompli toutes les
formalités nécessaires pour que la dédicace fût tout à fait régulière. Ambroise
crut que le moment opportun était venu de lui donner ce complément. Mais pour
satisfaire à toutes les prescriptions des rites ordinaires, des reliques de
martyr devaient être placées sous l'autel; Ambroise se rappela que d'après une
tradition pieuse, les corps de deux frères, Gervais et Protais, qui avaient péri
pendant la première persécution (celle de Néron), avaient dû être déposés dans
un lieu qu'il indiqua. Une fouille qu'il vint diriger lui-même fit, en effet,
découvrir à l'endroit signalé deux squelettes placés dans des conditions
parfaitement conformes aux détails apportés par les témoignages contemporains
sur les supplices de ces généreux confesseurs. On les trouvait frappés ensemble,
et unis jusque dans la mort, dans un suprême embrassement. Le transport de leurs
restes sacrés, accompli sans obstacle à travers la ville, fut une procession
triomphale qui aurait, à elle seule, attesté la victoire de la vraie foi, quand
même le récit de guérisons miraculeuses opérées par le seul attouchement des
reliques ne serait pas venu exalter encore les prières enthousiastes des
Catholiques.
Il est des révolutions morales qui, en révélant le fond intérieur d'une âme,
démontrent les effets de la grâce divine mieux que tous les prodiges matériels.
De ce nombre fut la résolution par laquelle un des plus célèbres professeurs
d'éloquence de Milan, l'Africain Augustin, fit savoir, à ce moment-là même, à
ses nombreux élèves, qu'il cessait ses leçons pour se consacrer entièrement au
service de l'Église. Quoique encore à la fleur de l'âge (il avait trente ans à
peine), Augustin jouissait d'une réputation méritée par de rares talents qui
fixaient sur lui toute l'attention publique. On savait que fils d'un des
magistrats considérés de la grande province où il était né, il avait quitté de
bonne heure sa patrie, pour venir d'abord à Rome, puis à Milan, se vouer à
l'étude et à l'enseignement des lettres. On savait qu'élevé dans la foi
chrétienne, dont il n'avait pas cessé de faire extérieurement profession, il
s'en était pourtant éloigné pour céder à de coupables entraînements des sens,
puis pour s'égarer dans de dangereuses spéculations métaphysiques. Mais on ne
savait pas que depuis plusieurs années déjà, il suivait toutes les prédications
d'Ambroise, captivé par le charme de son éloquence alors même qu'il n'était pas
encore touché par la force de ses raisonnements. On ne savait pas non plus que
le grand évêque l'avait admis malgré ses écarts dans une bienveillante intimité,
discutant avec lui quand il ne réussissait pas à le convaincre et lui indiquant
lui-même les passages de l'Écriture sainte qui pouvaient lever ses objections ou
fixer ses incertitudes. Tout ce travail secret de cette belle intelligence était
ignoré. Ce qu'on ignorait aussi, c'est que sa digne mère, une sainte veuve,
avait quitté elle aussi sa patrie et traversé la mer malgré son âge avancé pour
venir disputer l'unique objet de sa tendresse à l'empire de l'erreur et des
passions. Mêlée à la foule pieuse dans la basilique assiégée, elle avait, disait
plus tard son fils, pris sa part d'angoisses et de veilles, ne vivant que
d'oraisons. Nul doute qu'en priant pour Ambroise, ce jour-là comme tout autre,
elle priait aussi pour Augustin, qui lui-même a toujours attribué à l'effet de
ses supplications maternelles, une part principale dans la grande transformation
morale dont il a tracé, dans son livre des Confessions, un incomparable tableau.
On est donc en droit de rattacher au souvenir de ces heures bénies la conversion
fameuse qui allait faire don à l'Église d'une de ses plus pures et plus
brillantes lumières.
« Je ne suis jamais entré au consistoire qu'une seule fois dans votre intérêt, »
avait répondu Ambroise à Valentinien ; quand il prononçait ces fières paroles,
il ne se doutait pas et personne probablement ne se doutait qu'il était à la
veille d'être appelé de nouveau au même lieu, pour une cause semblable. Ce fut
cependant ce qui devait avoir lieu et s'il eût été, comme on le supposait, animé
d'une ambition vulgaire ou d'un désir de vengeance, aucune satisfaction plus
complète n'aurait pu lui être réservée.
Le bruit des agitations populaires dont Milan venait d'être le théâtre était
parvenu à Trêves, où résidait le collègue que Valentinien avait été forcé
d'admettre au partage de la succession de son frère. Régnant sans compétiteur
sur la part d'Empire qu'il s'était adjugée, Maxime ne négligeait rien pour
acquérir la sympathie du public chrétien, surtout des évêques de Gaule et
d'Espagne qui jouissaient d'une autorité en général très bien méritée sur les
populations. Il y réussissait d'autant plus aisément que l'arianisme n'ayant
jamais poussé de profondes racines dans ces provinces, la pureté de sa foi plus
ou moins sincère n'était mise à aucune épreuve. Rien ne pouvait mieux lui
convenir que de prendre avec ostentation le rôle de protecteur des Catholiques.
Ce n'était pas seulement un moyen de se faire bien voir des provinces qui lui
étaient soumises, c'était se préparer des alliés parmi les sujets même de
Valentinien pour une lutte à entreprendre le jour où il croirait le moment venu
de sortir des limites qu'il n'avait acceptées qu'à regret. On vit donc arriver
de Trêves à Milan une lettre de sa main qui avait la forme d'une réprimande à la
fois paternelle et menaçante. « Que viens-je d'apprendre ? disait-il au jeune
Empereur, je dois croire ce qu'on me dit, car la renommée ne se trompe guère sur
ce qui intéresse les peuples. On dit que par suite de nouveaux édits de votre
Clémence, on viole les sanctuaires catholiques, les prêtres sont assiégés dans
leurs églises, on les frappe d'amendes, on les menace de la peine capitale, et
au nom de ce qu'on appelle une loi (nescio cujus legis), c'est à la très sainte
loi de Dieu qu'on porte atteinte. »
Suivait une peinture animée tracée sans doute par quelque docteur chrétien de
son entourage, des maux causés par l'hérésie arienne et une exhortation à rester
dans la communion du siège de Rome, le plus vénérable de tous, comme dans la foi
des églises d'Afrique et de toutes les provinces sur lesquelles régnait encore
Valentinien. Il semblait en les énumérant ainsi leur faire appel avec l'accent
d'une sainte convoitise. Il se défendait cependant de toute intention
intéressée. « Que pourrait, disait-il, souhaiter de mieux un homme qui serait
votre ennemi, que de vous voir vous en prendre à l'Église, c'est-à-dire à Dieu
lui-même ? Telle est au contraire l'affection que je porte à votre jeunesse que
je me réjouis de tout ce que vous faites de bien, et je ne m'afflige que de vos
erreurs. Je m'effraye de la responsabilité que vous encourez : de tels
avertissements ne TOUS seraient pas donnés par un ennemi. » A la vérité, à ces
avis pieux étaient jointes des réclamations faites sur un ton plus aigre. Maxime
se plaignait que la ligne de démarcation des territoires n'était pas
suffisamment respectée et que le comte Bauton (le même qui avait accompagné
Ambroise dans son ambassade) chargé de la défense des frontières, en repoussant
les attaques des Barbares des domaines qu'il avait à défendre, ne s'inquiétait
jamais de savoir s'il ne les faisait pas refluer par là sur les provinces
voisines. Il l'accusait même d'être entré en accommodement avec certaines tribus
germaines pour procurer des recrues à ses légions, sans songer qu'il donnait
ainsi plus de facilités à ces alliés suspects pour menacer et envahir d'autres
parties de l'Empire.
Ce fut, suivant toute apparence, principalement de ces divers ordres de griefs,
qu'Ambroise (mandé à sa grande surprise au Conseil impérial) dut être appelé à
prendre connaissance. Mêlé comme il l'avait été à la transaction qui avait réglé
le partage des deux souverainetés, il pouvait paraître naturel de le consulter
sur les difficultés survenues dans l'application. Il était plus délicat de lui
faire part de l'intervention de Maxime en faveur des Catholiques lésés :
l'amour-propre de Justine devait souffrir d'une telle communication. Si elle s'y
résigna cependant, ce fut probablement pour s'assurer par elle-même s'il
n'existait pas déjà quelque intelligence et des relations nouées entre le
protecteur qui offrait son appui et les mécontents qui pouvaient s'en prévaloir.
Cette inquiétude, si elle l'avait conçue, ne tarda pas à être dissipée. Ambroise
qui avait connu Maxime, voyait clair dans ses intentions, il discernait sans
peine la menace cachée sous une apparence d'intérêt hypocrite. L'idée d'être
mêlé de près ou de loin à une basse et perfide intrigue lui causait une
invincible répugnance. Tout l'attachait d'ailleurs à Valentinien, son jeune âge,
sa candeur touchante et surtout le souvenir du père qu'il avait servi et du
frère qu'il avait aimé. Puis lui-même souffrait, pour sa propre dignité, de voir
traiter avec un air de supériorité méprisante un pouvoir qu'il avait cru devoir
respecter, même en lui résistant. Ces sentiments furent exprimés avec un ton de
sincérité qui dissipa toutes les méfiances. D'ailleurs on n'avait pas le choix,
le temps pressait. Le langage de Maxime et ses politesses captieuses exigeaient
une réponse immédiate. Ambroise qui l'avait tenu en respect dans une première
épreuve parut seul en état de la lui porter. Par un changement de front
inattendu, mais tout à son honneur, proscrit la veille, on n'hésita pas à lui
proposer, il n'hésita pas lui-même à accepter, d'être ambassadeur le lendemain.
Il fallait pourtant donner à une mesure dont le caractère de l'envoyé attestait
l'importance, un motif plausible qui ne laissât pas voir trop clairement
l'inquiétude causée d'avance par un péril dont on n'était pas encore ouvertement
menacé. Le but ostensible du départ d'Ambroise fut donc d'aller réclamer le
corps de Gratien pour lui rendre, au nom de son frère, les honneurs auxquels on
n'avait pu songer dans le trouble d'une insurrection victorieuse. Comme Maxime
n'était jamais convenu qu'il eût pris part au meurtre de Gratien, accompli,
disait-il, à son insu et sans ses ordres, la réclamation n'avait rien en
elle-même qui pût l'offenser directement, Il était certain pourtant qu'elle
devait déplaire, et c'était une indication assez claire de l'attitude que le
négociateur comptait prendre dans les débats qu'il aurait à soutenir.
Rien ne devait se ressembler en effet, entre cette nouvelle mission d'Ambroise
et la précédente; autant on l'avait vu, la première fois, prudent, patient,
fuyant les débats inutiles, supportant sans se plaindre les manques d égards et
même de politesse, autant on allait le voir reparaître hardi, exigeant tout ce
qui était dû à sa qualité d'envoyé d'un prince et à son rang d'évêque, abordant
toutes les questions au lieu de les attendre, et relevant sans crainte tous les
défis. Ce changement d'humeur fut évidemment prémédité. Comme il ne doutait pas
qu'après la démarche éclatante qui venait d'être faite, le conflit fût résolu
dans la pensée de Maxime, la seule manière désormais de le prévenir était à ses
yeux de l'intimider. Tout autorisait l'envoyé de Valentinien à tenir cette fois
un langage plus assuré. Trois années de paix avaient raffermi les esprits
troublés et assis le pouvoir de l'héritier de Gratien sur une base en apparence
solide : si les agitations religieuses avaient semblé un instant l'ébranler,
c'était un genre de péril qui n'inquiétait pas Ambroise, puisqu'il avait su
victorieusement y faire face. Le temps était donc venu d'inspirer la crainte au
lieu de paraître l'éprouver.
Une occasion se présenta, dès son arrivée, de bien faire voir qu'il n'entendait
nullement ménager la susceptibilité de Maxime. La circonstance était singulière,
car il s'agissait justement d'une de ces questions religieuses dont Maxime
aimait à se servir pour prendre avec éclat le rôle de tuteur officieux des
intérêts catholiques. A ce titre, il avait cru devoir citer devant son tribunal
une petite secte assez bizarre, appelée les Priscillianistes (d'après le nom
d'un évêque espagnol qui l'avait fondée), et dont les erreurs plutôt
philosophiques que théologiques sont aujourd'hui assez difficiles à définir. Le
contraste était donc complet et comme préparé à dessein entre la cour de Milan,
où la vraie foi était en péril, et celle de Trêves, où on se montrait inflexible
pour ce qui tenait de près ou de loin à l'hérésie. Maxime qui se plaisait à
faire ressortir cette différence, s'imaginait peut-être qu'Ambroise y serait
sensible et lui en témoignerait même au besoin quelque reconnaissance.
Par malheur, là où la sincérité manque, il est rare que l'habileté et la mesure
ne fassent pas également défaut. Maxime, par des manifestations excessives d'un
zèle d'apparat, avait froissé la conscience des bons catholiques qu'il voulait
séduire. D'abord, d'une querelle dogmatique il fit un procès criminel, et ce fut
la peine capitale qui fut prononcée contre les accusés et fut exécutée sans
pitié. Cette rigueur parut outrée et odieuse. On ne pouvait voir sans terreur le
sang, qui avait coulé à flots pendant tant d'années de persécution, versé de
nouveau pour une cause dont la religion était le prétexte.
Puis la poursuite fut conduite de manière que les évêques qui avaient dénoncé
l'erreur parurent avoir participé à la condamnation, et craignant de déplaire,
ne se justifièrent pas suffisamment de cette complicité ; un arrêt de mort
prononcé par des ministres de Jésus-Christ ! Ce fut un véritable scandale.
L'effet en fut d'autant plus grand qu'un saint homme, Martin, évêque de Tours,
l'honneur de l'Église de Gaule, un véritable apôtre dont la vie était consacrée
à évangéliser les campagnes et à en bannir les derniers vestiges de l'idolâtrie,
se trouvait précisément à la cour de Maxime, où quelque affaire l'avait appelé.
A la nouvelle de la cruelle sentence il se retira précipitamment, après une
protestation éclatante, pour ne pas rester en communion avec ceux dont la
complaisance compromettait la dignité du sacerdoce.
Ambroise arrivait à Trêves au moment où tout le monde s'entretenait de ces
scènes émouvantes. Quel parti aurait-il à prendre ? Serait-il moins scrupuleux
et moins courageux que Martin et accepterait-il la main tachée de sang
qu'allaient lui tendre des prélats courtisans ? S'il eût été diplomate plutôt
qu'évoqué, s'il n'eût cherché qu'à se ménager un accueil favorable et à plaider
la cause qu'il venait défendre avec l'espoir de la gagner, il aurait pu trouver
quelque détour pour éviter de se prononcer trop ouvertement. Loin de là, il fit
voir tout de suite son intention de n'entrer en aucune relation avec des évêques
qui avaient mis le soin de conserver les bonnes grâces de l'Empereur au-dessus
de ce que leur commandaient les convenances et leur devoir de prêtres. Il ne se
dissimulait pas que, rester en dehors de leur communion, c'était s'exclure de
celle de Maxime lui-même, qui ne participait que par leur entremise aux
cérémonies de l'Église. Mais son opinion était formelle, plusieurs fois déjà
exprimée, et ce n'était pas le cas de la rétracter. Un prêtre ne devait demander
la mort de personne, pas plus des ennemis de la foi, que d'aucun autre. Agir
différemment, c'était se rendre semblable aux docteurs juifs qui avaient voulu
forcer le Christ à approuver le supplice de la femme adultère.
Après un tel débat, il n'eut pas lieu d'être surpris de la réception qui
l'attendait à sa première entrevue avec Maxime. Il faut citer tout entier le
récit qu'il en fit à Valentinien et dont le moindre détail est caractéristique.
« Dès le lendemain de mon arrivée, je me rendis au palais. Le chambellan
Gallenus, eunuque royal, s'avança vers moi. Je demandai à être reçu. Il
s'informa si j'apportais quelque écrit de Votre Clémence. Je répondis
qu'effectivement j'en avais un. Il me fit savoir que je ne pouvais être reçu que
dans le consistoire. Je dis que ce n'était point la coutume des évêques d'être
reçus de la sorte, et que j'avais à parler de plusieurs choses particulièrement
avec son prince. Il alla le consulter et revint me rapporter la même réponse, de
sorte qu'il fut clair que la première était déjà faite également par ordre. —
C'est contraire aux règles de ma charge ; repris-je, mais je ne veux pas manquer
au devoir que j'ai à remplir, et comme c'est ici une affaire à régler entre
frères, la simplicité peut convenir. J'entrai donc dans le consistoire, je le
vis se lever pour venir me donner le baiser de paix. Moi, je restai debout sans
bouger. Il m'appelle et d'autres me disent de monter auprès de lui. — Pourquoi,
lui dis-je, voulez-vous m'embrasser puisque vous ne me connaissez pas. Si vous
me connaissiez, vous ne me recevriez pas ici. — Évêque, vous êtes ému ! — Et
j'ai lieu de l'être : je suis confus d'être dans la place où je ne devrais pas
me trouver. — Mais à votre première mission c'est bien au consistoire que vous
êtes venu ? — Je l'ai fait alors à dessein parce que je venais demander la paix
au nom d'un suppliant et qu'aujourd'hui, je viens vous parler au nom d'un égal.
— Un égal ! A qui Valentinien doit-il d'être mon égal ? — Au Dieu tout-puissant
qui a conservé à Valentinien le pouvoir qu'il lui avait donné.»
Sous cette forme de dignité pieuse, la réponse avait pourtant une signification
précise et qui ne pouvait manquer d'être vivement relevée. C'était, en effet
(Ambroise le savait), la prétention de Maxime que Valentinien ne régnait que par
sa grâce puisqu'il aurait pu à la première heure le détrôner tout aussi aisément
que son frère et que c'était devant les bonnes paroles et les promesses
trompeuses d'Ambroise lui-même qu'il s'était décidé à l'épargner. — « Oui, vous
m'avez joué, s'écria-t-il en se levant avec violence, vous et ce Bauton qui veut
régner aujourd'hui sous le nom d'un enfant, et qui envoie chez moi les Barbares.
Si, quand vous êtes venu, je ne m'étais pas arrêté, qui aurait pu me faire
obstacle ? — Je lui répondis tranquillement : Ne vous livrez pas a cette émotion
sans motif : écoutez paisiblement ce que j'ai à vous dire. Si je suis revenu,
c'est précisément parce que j'ai su que vous vous plaigniez d'avoir été déçu
pour vous être confié à moi. Si j'avais été, en effet, le sauveur du jeune
prince, je m'en ferais honneur, car à qui devons-nous, nous évêques, notre
protection plus qu'aux orphelins ? N'est-il pas écrit : vous êtes les
protecteurs de la veuve et vous devez servir de père à l'orphelin. Mais je n'ai
point rendu un tel service à Valentinien.
« Comment aurais-je arrêté vos légions pour les empêcher d'entrer en Italie ?
avec quelles barrières ? quels rochers et quelles troupes ? Est-ce mon corps qui
vous a fermé les passages des Alpes ? Plût à Dieu que je l'eusse l'ait, je
n'aurais garde de m'en excuser. Montrez-moi donc quelles sont les promesses que
je vous ai faites pour vous décider à la paix. Et Bauton, en quoi vous a-t-il
trompé ? Est-ce parce qu'il est dévoué à son prince ? Vous avait-il promis de le
trahir ? »
Il entrait alors dans la discussion de tous les griefs de Maxime, démontrant
sans peine qu'aucun n'était fondé et que les faits dont il se plaignait (y
compris les arrangements faits avec les Barbares) n'étaient que des mesures
défensives ou des représailles. Puis il en vint, toujours sur le même ton
agressif, au motif apparent de son ambassade qui n'en était plus même le
prétexte, car il savait que Maxime avait déclaré d'avance qu'il ne laisserait
pas toucher aux restes de Gratien, afin de ne pas réveiller des souvenirs qui
pouvaient causer du trouble dans les rangs des soldats. — « Quelle vaine excuse,
dit-il! Ainsi, celui que, vivant, les soldats ont abandonné, mort, ils
prendraient sa défense ? Direz-vous que Gratien était votre ennemi et que vous
auriez eu le droit de le tuer ? Ce n'était pas lui qui était votre ennemi. C'est
vous qui étiez le sien, car c'est, si je ne me trompe, celui qui veut prendre
l'Empire qui déclare la guerre, celui qui le possède ne fait que se défendre.
Donnez à Valentinien les restes de son frère comme gage de paix, autrement
comment voulez-vous qu'il croie que ce n'est pas vous qui l'avez fait tuer, si
vous ne voulez pas même qu'on l'ensevelisse ? »
Maxime, très ému, leva la séance en disant qu'il verrait ce qu'il avait à faire,
et un ordre de partir qu'Ambroise reçut le lendemain n'avait rien de surprenant.
A la suite d'un entretien de cette nature, Ambroise ne se le fit pas répéter, il
partit en plein jour, par la route ordinaire, bien qu'on l'eût averti de se
garder des embûches qui pouvaient l'attendre en chemin. Il eut pour unique
compagnon de route un vieil évêque qui avait partagé un instant les faiblesses
de ses confrères, mais qui, touché de repentir, voulait s'éloigner d'eux. On le
bannissait rudement et Ambroise chercha vainement à obtenir pour lui quelques
vêtements chauds et un coussin à placer sur le chariot qui l'emmenait pour en
adoucir les secousses. Il ne put pas se faire écouter.
Mais avant d'arriver à Milan, ne doutant pas que dès que les incidents de sa
mission seraient connus, il ne manquerait pas de critiques malveillants pour en
dénaturer le caractère, il fit partir en avant un courrier portant à Valentinien
le récit détaillé qui se terminait par cet avertissement : « Voilà les faits.
Salut, Empereur, et mettez-vous en garde contre un homme qui médite la guerre
sous l'apparence de chercher la paix. » Cette précaution était nécessaire, mais
elle fut insuffisante pour le garantir des reproches qui l'attendaient.
Aussitôt, en effet, qu'on connut les nouvelles peu satisfaisantes qu'il
rapportait, ce fut un cri général autour de Justine pour attribuer cette issue
défavorable à l'humeur altière et intolérante de l'ambassadeur. Tel on l'avait
trouvé dans ses affaires d'ordre intérieur, tel il s'était montré en face d'un
rival qu'il aurait dû ménager et que ses provocations avaient exaspéré. Rien ne
parut plus pressant que d'envoyer, pour réparer cette maladresse, non plus un
prêtre orgueilleux habitué à exercer sur des fidèles dévots une autorité
dogmatique, mais un homme fait à l'usage des cours et rompu à la pratique des
affaires. On fit choix d'un vieil officier du nom de Domnin, Syrien de
naissance, à qui on prêtait la souplesse et la finesse propres au caractère
oriental. On n'allait pas tarder à reconnaître que la prudence et l'habileté ne
se trouvent pas toujours du côté où on se plaît à les chercher.
Tout sembla pourtant d'abord aller à souhait. Domnin reçut de Maxime, dès son
arrivée, un accueil favorable, presque caressant, si différent même du
traitement auquel il s'attendait qu'il en exprima dans ses communications à sa
cour un peu naïvement la surprise. Toutes les explications, toutes les excuses
qu'il apportait furent admises sans discussion. Tous les griefs semblaient
oubliés, tous les points contestés allaient être réglés de bon accord.
Peut-être l'expérience même dont on croyait Domnin doué, aurait-elle pu lui
faire soupçonner quelque motif caché à cette détente subite d'une humeur qui, la
veille encore, se montrait rude et presque farouche. En réalité, l'audace du
langage d'Ambroise avait laissé Maxime très perplexe.
Pour parler haut, pensait-il, il fallait qu'on se crût et qu'on sût être bien
fort. Si Valentinien comptait beaucoup de tels ministres et partageait leur
confiance, ce n'était plus, comme on l'avait représenté jusqu'ici, un enfant
isolé et débile, tremblant devant une menace et dont un léger effort aurait
raison. Maxime calculait de plus, dit un historien païen, que le chemin des
Gaules en Italie était rude, semé de montagnes inaccessibles, de lacs et de
marais, peu commodes pour de grandes armées. Il hésitait à jeter un défi qui
pouvait être si hardiment relevé; mais il respira quand il apprit la venue si
prompte d'un nouvel envoyé. Puisqu'on courait tout de suite après les paroles
d'Ambroise, c'était qu'on n'était ni de taille, ni en disposition de les
soutenir. Le tout dès lors était de bien choisir son moment. Ce n'était plus,
comme c'est le cas dans la plupart des contestations humaines, soit privées,
soit politiques, qu'affaire de savoir qui avancerait à temps pour faire reculer
l'autre.
Domnin cependant se montrait si sensible aux bons procédés dont il était comblé
et y répondait avec si peu de méfiance qu'il parut possible à son hôte, aussi
rusé qu'ambitieux, de tirer de sa crédulité un avantage inespéré. Il eut l'idée
de se faire ouvrir par son entremise les portes de l'Italie et de se dispenser
ainsi de la peine de les forcer. Avant de le laisser partir, il voulut avoir
avec le vieux courtisan une conférence intime, dans laquelle il se déclara prêt
à offrir à Valentinien son concours pour lutter en commun contre les dangers
toujours imminents des incursions barbares, dont la Pannonie paraissait en ce
moment plus que jamais menacée. Bien que cette province ne fût pas de celles qui
lui étaient soumises, il y avait à la préserver de ce péril un intérêt commun
aux deux empereurs, également dévoués à la patrie romaine, qui devait leur faire
oublier leurs rivalités particulières.
Puis, pour donner spontanément ce bon exemple, il proposa à Domnin de lui
confier à lui-même quelques-unes des meilleures légions de Gaule, qui, conduites
par lui, iraient grossir l'armée de Valentinien et lui permettraient de porter,
à d'éternels ennemis du nom romain, un coup décisif.
On conçoit à la rigueur que Domnin, flatté du rôle principal qui lui était
offert, se soit fait illusion sur les dangers d'une proposition dont l'origine
était suspecte et dont le moindre inconvénient était évidemment de donner lieu à
un passage continu à travers les Alpes de troupes et de convois militaires. On
comprend moins facilement que Justine et ses conseillers n'aient pas aperçu le
piège assez grossier qu'on leur tendait. On peut supposer pourtant que, voulant
opposer à Maxime ruse pour ruse et finesse pour finesse, ils espéraient qu'une
fois ayant mis les troupes qu'il leur prêtait sous leur dépendance, il leur
serait possible de ne plus les lui renvoyer, et même moyennant quelques
largesses faites h propos de les faire retourner contre lui. Quoi qu'il en soit,
la proposition fut agréée, Domnin rentra en Italie, amenant avec lui les légions
de Maxime, et leur faisant traverser tout à leur aise, devant des garnisons qui
les laissèrent faire, des défilés de montagnes dont le moindre bien défendu les
eût arrêtés plusieurs fois.
Mais Maxime n'eut pas plus tût été informé que le pas était franchi, que, sans
laisser le temps aux populations et aux commandants de place de se reconnaître,
il se mit en marche lui-même avec ce qui lui restait de forces disponibles. Il
rejoignit Domnin à vingt milles de Milan et lui enleva, sans daigner même le
prévenir, le commandement dont il l'avait un moment investi. C'était lui et lui
seul qui allait marcher en armes sur la ville impériale dans des intentions qui
n'étaient plus douteuses.
Ce fut alors une panique générale à la cour comme dans la cité. Ce fut à qui se
hâterait de mettre sa tête à l'abri. Personne ne songea à une résistance tardive
devenue impossible. Abandonnés de tous, Justine et ses conseillers
s'abandonnèrent eux-mêmes : impératrice, empereur, magistrats, tous jusqu'au
préfet d'Italie, Probus, l'ami et l'ancien protecteur d'Ambroise, prirent
précipitamment la fuite, et ne s'arrêtèrent qu'à Aquilée, où, après quelques
jours d'attente, Justine ne se trouva pas suffisamment en sûreté. Elle vint
s'embarquer avec ses enfants dans un port obscur de Dalmatie, et fit voile, en
doublant la péninsule de Grèce, vers Thessalonique afin do s'y placer sous la
protection de Théodose.
L'Italie était ouverte à l'envahisseur et Ambroise qui venait de l'offenser la
veille restait seul à l'attendre tranquillement à Milan.
SOURCE :
http://jesusmarie.free.fr/
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