II
L'ÉPISCOPAT DE SAINT BASILE
II
L ÉPISCOPAT DE SAINT BASILE
- CHAPITRE I L'élection
- CHAPITRE II
La persécution arienne -
CHAPITRE III
Les affaires de la Cappadoce -
CHAPITRE IV
L'administration épiscopale. -
CHAPITRE V
Les amitiés et les épreuves. -
CHAPITRE VI
Les rapports avec l'Occident -
CHAPITRE VII Les dernières années.
-
CHAPITRE I
L'ÉLECTION
L'évêque de Césarée,
Eusèbe, mourut vers le milieu de 370, assisté au lit de mort par Basile.
Une grave question se posa : le choix de son successeur. Césarée n'était
pas seulement la métropole ecclésiastique de la Cappadoce : la
juridiction de son évêque paraît s'être étendue sur cinquante
suffragants, répartis dans onze provinces, qui comprenaient plus de la
moitié de l'Asie Mineure. Dans l'état présent de l'Eglise et de
l'Empire, en face de l'arianisme triomphant, devant un souverain comme
Valens, ennemi déclaré de l'orthodoxie, l'élection d'un prélat aussi
considérable dépassait l'importance d'une affaire locale. Les ambitieux
convoitaient un des plus grands sièges de l'Orient; les hérétiques,
soutenus par toutes les influences officielles, espéraient y placer un
des leurs; les vrais catholiques tournèrent les yeux vers Basile, en qui
se réunissaient la science, l'orthodoxie, l'éloquence, l'indomptable
énergie, l'esprit de gouvernement. Basile lui-même sentait trop la
gravité de la situation, pour se dérober par excès de modestie à un
devoir évident. Il crut bien faire en appelant à Césarée son ami intime
Grégoire de Nazianze, de qui il attendait, dans la crise décisive qu'il
voyait venir, conseil et appui.
Mais Grégoire avait une de
ces âmes délicates à l'excès, facilement ombrageuses, qui répugnent à
servir toute ambition, même la plus sainte et la plus légitime. Pour
l'attirer, Basile crut pouvoir user d'un subterfuge. Il écrivit à son
ami que, gravement malade, il désirait le voir. Sa santé toujours en
péril lui permettait de parler ainsi, sans blesser matériellement la
vérité. Mais Grégoire, en route vers Césarée, rencontra des évêques de
la Cappadoce, qui s'y rendaient pour participer à l'élection. Il comprit
alors dans quel dessein Basile l'avait mandé. Craignant, dit-il, les
mauvaises langues, et s'imaginant que la tyrannie et la brigue auraient
plus de part au choix du futur métropolitain que le suffrage des hommes
droits et pieux, il « mit la proue en arrière » et rentra chez lui, non
sans adresser à Basile une lettre d'amical reproche.
Heureusement vivait encore
à Nazianze un vieil évêque qui n'avait pas de ces scrupules, plutôt
homme d'action qu'homme de pensée, mais voyant toujours droit et
agissant de même. C'était le père de Grégoire, entré tard du paganisme
dans l'Église, et promu des fonctions civiles à l'épiscopat : on se
souvient de son rôle lors de l'élection du précédent métropolitain. La
partie saine du clergé et du peuple désirait vivement sa venue; la
faction opposée à Basile, où se trouvaient beaucoup d'évêques, qui
multipliaient les réunions préparatoires et les conciliabules, la
redoutait : de ce côté, tout en lui écrivant pour l'inviter à venir, on
le faisait d'un ton où perçait le désir que l'invitation ne fût pas
acceptée. Le vieux Grégoire, malade, presque impotent, différait le
voyage. Il envoya plusieurs lettres, en se servant de son fils comme
secrétaire. Une première fut adressée aux habitants de Césarée, «
prêtres, moines, magistrats, sénateurs, peuple. » S'intitulant « le
petit pasteur d'un petit troupeau, le dernier des ministres du Seigneur,
» l'évêque de Nazianze recommandait, avec l'autorité de sa vertu et de
son âge, le seul candidat à ses yeux désirable ou même possible, Basile.
Une autre lettre eut pour destinataire un des plus saints prélats du
temps, défenseur intrépide de l'orthodoxie contre les ariens, Eusèbe de
Samosate . bien que celui-ci ne fût pas au nombre des électeurs pour le
siège de Césarée, puisqu'il résidait en Commagène, Grégoire le suppliait
de venir user de son influence en faveur de Basile, ce qu'Eusèbe
n'hésita pas à faire. Enfin, Grégoire écrivit aux évêques du parti
adverse une lettre énergique, leur disant qu'il se rendrait à leur
appel, mais seulement s'ils se décidaient à choisir Basile, et réfutant
les objections que l'on répandait dans le peuple pour empêcher son
élection : « Basile est sans doute d'une santé frêle; mais c'est un
docteur de la foi, non un athlète qu'il nous faut. » On avait affaire,
cependant, à un fort parti. Les représentants des pouvoirs publics y
cabalaient de concert avec les derniers du peuple. L'influence et le
tact d'Eusèbe de Samosate, en rendant courage aux orthodoxes, n'eussent
peut-être pas suffi à assurer le succès de leur candidat. Le vénérable
évêque de Nazianze prit une résolution héroïque. Au risque de mourir en
route, il quitta son lit pour monter en litière, et partit pour Césarée.
Son fils raconte que l'effort lui rendit la vigueur, et que, redevenu
jeune d'énergie et presque de corps, il mit dans la balance le poids de
son autorité, et décida de l'élection. Ce fut lui qui consacra de ses
mains et intronisa le nouvel évêque.
L'élévation de Basile fit
éclater les sentiments les plus divers : allégresse des orthodoxes et de
la majorité du peuple de Césarée; applaudissement du vétéran des luttes
pour la foi, saint Athanase; joie discrète et profonde du plus cher ami
de Basile, Grégoire de Nazianze, qui, par un excès de délicatesse,
hésita longtemps à venir féliciter le nouvel élu, et refusa les dignités
que celui-ci lui offrait; dépit de Valens à la vue de la puissante digue
élevée contre le flot montant de l'arianisme.
Mais une pénible épreuve
attendait Basile dès le début de son épiscopat. L'opposition faite à son
nom se prolongea après qu'il eut été élu. Un sentiment d'envie,
d'ambition blessée, anima contre lui beaucoup de ses suffragants.
Ceux-ci avaient déjà manifesté leur humeur par des traits malins
décochés au vénérable et doux évêque de Nazianze. Ils cherchèrent toutes
les occasions de montrer à Basile que s'il était devenu leur supérieur,
c'était bien malgré eux. Aucun de ses desseins n'obtenait leur
approbation. Toutes ses avances étaient dédaigneusement repoussées.
Négligeait-il d'inviter quelqu'un de ces opposants à une fête de son
Eglise, à une commémoration de martyr ? Ils se plaignaient avec
amertume. Envoyait-il une invitation ? Ils refusaient de venir. Un jour,
le bruit de sa mort se répandit dans la province : ils accoururent avec
empressement à Césarée, où Basile les accueillit par de sévères paroles.
En sa présence, ils promettaient de s'amender. Rentrés dans leurs
diocèses, ils reprenaient leur opposition. Basile eut même la douleur de
voir un proche parent se mêler à eux. On ne sait pour quel motif un de
ses oncles, évêque aussi en Cappadoce, rompit avec lui. L'affaire fut
envenimée par une maladroite démarche d'un des frères de Basile,
Grégoire, le futur évêque de Nysse, et la rupture eût sans doute
longtemps duré, si Basile, oubliant sa dignité de métropolitain, ne
s'était décidé à écrire le premier à son oncle une lettre affectueuse.
Avec d'autres, la réconciliation fut moins facile. Il faudra à Basile
plusieurs années de patience, de douceur, de charité, pour ramener peu à
peu à lui ces esprits dévoyés, et faire enfin tenir à des adversaires
conquis par sa vertu le propos que rapporte saint Grégoire de Nazianze :
« Qui s'oppose à Basile s'oppose à Dieu. »
CHAPITRE II
LA PERSÉCUTION ARIENNE
Basile occupait depuis un
an le siège de Césarée, quand les événements vinrent justifier la
sagesse de ceux qui l'y avaient élevé.
La persécution contre les
catholiques était dans son plein. Valens, récemment baptisé par un
prélat arien, tenait ses promesses en essayant d'implanter partout
l'hérésie. Devant cette affaire principale s'effaçaient tous les
intérêts de l'État. Magistrats, généraux, soldats, y étaient employés.
Les excès commis sous Constance furent vite dépassés. On imaginerait
difficilement scène plus horrible que le martyre de quatre-vingts
ecclésiastiques de Constantinople, abandonnés en pleine mer sur un
navire auquel les bourreaux mirent le feu. Dans toutes les villes où
passaient l'empereur et sa suite, les catholiques subissaient d'affreux
traitements. Grégoire de Nazianze montre les églises livrées aux
hérétiques, aux païens et aux juifs, l'orgie portée jusque sur l'autel
et dans la chaire sacrée, des vierges outragées, des fidèles livrés aux
bêtes, des évêques déchirés avec des ongles de fer, le sang chrétien
inondant les pavés des sanctuaires. Au milieu de ces scènes d'horreur,
Valens traversa la Bithynie. En Galatie, il rencontra moins de
résistance, et fit par conséquent moins de victimes. Couvert du sang
d'une de ces provinces, fort des apostasies obtenues dans l'autre, il
s'avançait maintenant vers la Cappadoce.
Basile l'y attendait de
pied ferme. Mais il n'eut pas tout de suite à se défendre contre les
promesses et les menaces de l'empereur. Avant celui-ci, divers
personnages arrivèrent à Césarée et s'efforcèrent d'amener le
métropolitain à un compromis. Ce furent d'abord quelques évêques ariens,
conduits par un prélat galate, le vieil Evippius, littérateur renommé,
avec qui Basile avait jadis entretenu des relations d'amitié. Sa seule
réponse à leurs avances fut de les séparer de sa communion. Mais il fut
bientôt assailli par des dignitaires ou des employés de la cour,
magistrats, chambellans, eunuques. A tous il opposa la même résistance.
Saint Grégoire de Nazianze, qui peut-être y assista, qui en tout cas put
en entendre le récit de la bouche même de Basile, a laissé une sorte de
procès-verbal de son entretien avec le plus redoutable de ces
adversaires, Domitius Modestus, préfet du prétoire, le même qui avait
fait brûler en pleine mer quatre-vingts prêtres de Constantinople.
Celui-ci avait reçu, comme Valens, le baptême de la main d'un prêtre
arien : il respirait tout le fanatisme de la secte. Quand Basile fut
amené devant lui, sans même lui donner, comme le voulait l'usage, son
titre d'évêque, il l'apostropha grossièrement en ces termes :
« Quelle raison as-tu donc,
toi, de t'opposer audacieusement à un si grand empereur, et, seul entre
tous, de lui désobéir ?
« — Que veulent dire ces
paroles ? répondit Basile. De quelle audace et de quelle désobéissance
parles-tu ? Je ne comprends pas.
« — Tu ne suis pas la
religion de l'empereur, alors que tous les autres ont été soumis ou
domptés.
« — Mon empereur, à moi, me
le défend; je ne puis adorer aucune créature, ayant été créé de Dieu et
destiné à participer à la nature divine.
« — Et nous, que te
paraissons-nous donc ? Eh quoi! tu ne considères pas comme un honneur de
te joindre à nous, et d'entrer dans notre compagnie ?
« — Vous êtes de hauts
magistrats, des hommes illustres, je ne songe pas à le nier; mais vous
n'êtes pas supérieurs à Dieu. Il me serait, certes, très honorable de
devenir votre ami; mais vous êtes aussi des créatures de Dieu, et vous
avez pour égaux bien d'autres hommes, qui nous sont soumis. Car ce n'est
pas la dignité des personnes, mais leur foi qui honore le christianisme.
»
Le préfet se leva alors en
colère de son siège :
« Quoi ? s'écria-t-il, tu
ne crains pas mon pouvoir ?
« — Pourquoi craindrais-je
? que peut-il m'arriver ? que puis-je avoir à souffrir ?
« — Ce que tu souffriras ?
quelqu'un des châtiments que j'ai le pouvoir d'infliger.
« — Lequel ? fais-toi
comprendre.
« — La confiscation,
l'exil, la torture, la mort.
« — Fais-moi d'autres
menaces. Aucune de celles-ci ne me touche.
« — Comment ?
« — Parce que la
confiscation ne peut atteindre celui qui n'a rien, à moins que tu n'aies
envie de ces vêtements usés et de quelques livres, qui font toute ma
richesse. L'exil ne m'effraie pas davantage : je n'appartiens à aucun
lieu : cette terre où je suis n'est pas mienne; en quelque pays que je
sois mené, j'y serai chez moi. Pour mieux dire, je sais que toute la
terre est à Dieu, et je me considère partout comme un étranger et un
pèlerin. Quant aux tourments, ils ne m'importent guère : mon corps est
si frêle, que le premier coup l'abattra. La mort me sera un bienfait :
elle m'enverra plus vite à Dieu, pour qui je vis, que je sers, pour qui
je suis déjà à de mi mort, et vers qui j'ai hâte d'aller.
« — Personne jusqu'à ce
jour, dit le magistrat stupéfait, ne m'a parlé avec une telle liberté.
« — C'est que peut-être,
répondit Basile, n'as-tu jamais rencontré un évêque. Tout autre t'eût
parlé et résisté comme moi. En toutes choses, ô préfet, nous sommes
doux, paisibles, et nous nous considérons comme les derniers des hommes,
ainsi que le commande notre loi. Contre personne, je ne dis pas contre
un si grand empereur, mais pas même contre un plébéien, un homme de
basse condition, nous ne nous élevons avec arrogance. Mais quand notre
Dieu est en cause, alors nous ne connaissons plus rien, et nous ne
voyons que lui seul. Le feu, le glaive, les bêtes, les ongles qui
déchirent la chair, nous font plus envie que terreur. Accable-nous donc
d'injures, menace, fais ce que tu voudras, use de tout ton pouvoir. Mais
que l'empereur le sache bien : tu ne pourras nous vaincre et nous
soumettre à tes doctrines impies, quand même tu nous annoncerais des
supplices encore plus atroces que ceux-ci. »
Saint Grégoire de Nysse, qui résume avec moins de détails cet entretien,
ajoute que le préfet, subitement radouci, changea de ton.
« Tu devrais, dit-il à
Basile, être bien aise de recevoir l'empereur dans ton Église, et de le
compter nu nombre de tes fidèles. Que faudrait-il, pour obtenir cette
faveur ? presque rien : ôter du symbole le mot consubstantiel. »
Beaucoup de personnes
avaient déjà conseillé à Basile de faire provisoirement cette concession
de forme, afin de détourner l'orage qui s'amassait sur sa tète. Mais
lui, avec son habituelle fermeté :
« Je souhaiterais beaucoup,
répondit-il, de voir l'empereur dans la véritable Eglise, parce que je
désire son salut et celui de tous les hommes. Mais je suis si éloigné
d'ôter ou d'ajouter quelque chose au symbole de la foi, que je n'oserais
pas seulement y changer l'ordre des paroles. »
Pendant ce colloque, la
nuit était venue. On raconte que le préfet invita Basile à réfléchir
jusqu'au lendemain, et à lui donner alors sa réponse. « Je serai demain
ce que je suis aujourd'hui, » répondit l'évêque, et, dans sa soif de
martyre, il ajouta : « Je souhaite que toi non plus tu n'aies pas,
demain, changé de sentiments à mon égard. »
Tel était l'état des choses
au moment où Valens fit son entrée dans la capitale de la Cappadoce. Il
était doublement irrité contre les catholiques de Césarée. Il se
souvenait de l'échec de la tentative faite quatre ans plus tôt contre
leur foi, et il n'oubliait pas la part que Basile, alors simple prêtre,
avait eue à cet échec. La résistance que ses agents venaient de
rencontrer de nouveau portait au comble sa colère. Pour lui plaire,
ceux-ci se crurent obligés à exercer une nouvelle pression sur l'évêque.
Les gens de la suite de l'empereur s'en mêlèrent. Un fonctionnaire,
originaire d'Illyrie, et dont le rang n'est pas clairement indiqué, se
crut le droit d'interroger Basile, en présence de nombreux officiers.
Modestus. dont la colère s'était rallumée, fit de nouveau comparaître
l'évêque. Mais cette fois il s'était entouré de tout l'appareil de la
justice. Il siégeait dans son cabinet, séparé de la salle d'audience
réservée au public par un voile, qu'on levait pour le prononcé de la
sentence: autour de lui était rangé tout l'offîcium, appariteurs,
hérauts, licteurs. Malheureusement, personne ne nous a transmis les
paroles échangées dans cette nouvelle audience, à laquelle apparemment
Grégoire de Nazianze n'assistait pas, et dont Grégoire de Nysse se borne
à décrire la solennité terrifiante. Ce dernier résume d'un mot
l'altitude de son frère : « Le généreux athlète dépassa encore, dans
cette seconde épreuve, la gloire qu'il avait acquise dans le premier
combat. »
Découragé, le préfet du
prétoire vint faire son rapport à Valens. « Seigneur, dit il, nous
sommes vaincus par cet évêque. Il est supérieur à toutes les menaces, ne
se laisse ébranler par aucun discours, et demeure insensible aux
flatteries. Il faut nous attaquer à de plus faibles. De lui l'on obtient
rien : une seule voie reste ouverte, la violence. » Valens recula devant
cette extrémité. Moins brutal que ses serviteurs, il ne pouvait
s'empêcher de ressentir de l'admiration pour tant de courage. Quelque
apaisement se fit dans son esprit. « Le fer se laisse amollir par le
feu, » dit saint Grégoire de Nazianze, qui ajoute : « Mais il ne cesse
pas pour cela d'être du fer. » Valens se demanda par quel moyen, sans
abandonner ses propres opinions, il parviendrait à se concilier Basile.
L'approche d'une des grandes solennités de l'Eglise parut lui en donner
l'occasion.
C'était le jour de l'Epiphanie
(6 janvier 372). Le peuple était assemblé dans la principale église de
Césarée : l'office se célébrait avec cette régularité et cette pompe que
Basile avait établies. Valens, suivi de sa cour, entra dans la basilique
et se plaça parmi les fidèles. Il écouta d'abord avec admiration le
chant alterné des psaumes, ouïes voix de tous les assistants, divises en
deux chœurs, se répondaient, dit saint Grégoire, avec un bruit de
tonnerre. Puis ses regards se portèrent vers l'autel, situé au fond de
l'abside. Là, suivant l'usage antique, Basile était debout, faisant face
au peuple : tout le clergé se tenait autour de lui. Sans paraître
s'apercevoir de la présence de l'empereur, il continua le saint
sacrifice, « le corps, les yeux, l'esprit aussi immobiles que s'il n'y
eût eu rien de nouveau, droit comme une colonne et attaché pour ainsi
dire à Dieu et à l'autel. » C'était, dit saint Grégoire, un spectacle
angélique plutôt qu'humain. Accoutumé aux attentions complaisantes des
prélats de cour, Valens n'avait rien vu de semblable. Aussi, quand le
moment fut venu d'apporter à la sainte table les dons que chacun avait
préparés, l'empereur se sentit troublé. Personne ne se présentait pour
recevoir son offrande, parce qu'on ne savait si Basile l'accepterait :
il se mit à trembler tellement, que si l'un des ministres de l'autel
n'avait avancé la main pour le soutenir, il serait tombé à terre.
Basile, cependant, paraît
avoir reçu le présent de Valens. Il eût pu le refuser, à l'exemple du
pape Libère repoussant celui de Constance. Valens, baptisé par des
hérétiques, et faisant profession d'hérésie, n'avait aucun droit à être
compté parmi les fidèles. Mais Basile était aussi conciliant
qu'intrépide; il n'eût pas voulu éteindre par un refus blessant la
première étincelle de bonne volonté qu'il apercevait chez son ennemi. Là
se bornèrent ses concessions : il ne donna pas la communion à
l'empereur.
Les deux adversaires
demeurèrent quelque temps ainsi, dans un état, si l'on peut dire, de
paix armée. Bientôt, cependant, la haine persévérante des ariens
l'emporta de nouveau dans les conseils de Valens. On obtint de lui
l'exil de l'évêque de Césarée. L'heure du départ fut fixée ; il devait
avoir lieu de nuit, à cause de l'amour que le peuple portait à Basile.
Déjà la voiture était attelée : les ennemis du confesseur de la foi,
prévenus, laissaient éclater leur joie; les catholiques pleuraient;
quelques amis fidèles, comme Grégoire de Nazianze, se tenaient prêts à
suivre le voyageur. Celui-ci, sans montrer d'émotion, et sans faire
d'autres préparatifs, avait seulement donné ordre à l'un de ses
serviteurs de l'accompagner, porteur de ses tablettes. Soudain, une
nouvelle se répand : le fils de l'empereur est malade, on désespère de
sa vie ! Valens avait un fils unique, né en 366, et surnommé Galate,
parce qu'il était venu au monde pendant un séjour de l'empereur en
Galatie. Une fièvre pernicieuse venait de l'atteindre à Césarée : les
médecins, mandés en grande hâte, paraissaient désespérer de la guérison.
« Le malheur abat et humilie les rois, » dit Grégoire : il touche
surtout le cœur des mères. L'impératrice Dominica supplia son mari de
recourir aux prières de Basile. « L'enfant a été frappé, disait-elle, à
cause de la manière injuste dont celui-ci est traité. » Dans l'excès de
son inquiétude, Valens consentit à tout. Aussitôt contre-ordre est donné
: deux officiers de la maison militaire de l'empereur, Térence et
Arinthée, accourent chez Basile, au moment où celui-ci allait partir
pour l'exil. Ils le conjurent, au nom de Valens et de l'impératrice, de
venir sans retard au palais prier sur l'enfant malade. Basile y consent,
mais sous la condition que l'enfant, qui n'était pas encore baptisé,
recevrait le baptême des mains d'un prêtre orthodoxe, et serait instruit
dans la foi catholique. A son arrivée, le petit prince se trouva mieux.
On le crut guéri. Mais, dès que Basile eut quitté le palais, les ariens
reprirent le dessus. Cédant à leurs conseils, Valens fit baptiser son
fils par l'un d'eux. Presque aussitôt l'enfant mourut. « Tous les
assistants, tous les témoins de ce malheur, dit Grégoire de Nazianze,
demeurèrent persuadés qu'il eût été sauvé, » si Valens n'avait manqué à
sa promesse.
Cependant les ariens
avaient regagné leur ascendant sur l'esprit du souverain. Ils pressèrent
celui-ci d'ordonner de nouveau l'exil de l'évêque. Valens finit par
céder. Mais il ne le fit pas sans trouble. La mort de Galate l'avait
frappe de terreur. Malgré son attachement à l'hérésie, il n'était pas
éloigné de voir dans cette mort une punition divine. Aussi, au moment de
signer l'ordre de bannissement, sa main tremblait si fort qu'une
première plume, puis une seconde, se brisèrent sans qu'il pût tracer son
nom. Une troisième fois, il tenta encore d'écrire, et le roseau se
rompit de nouveau. Alors, croyant à un miracle, et s'inclinant devant la
volonté de la Providence, il déchira, plein d'émotion, la sentence
d'exil.
Une sorte d'attrait, mêlé
de terreur, ramenait malgré lui Valens vers Basile. Il voulut le revoir
à l'église. Il y revint, s'assit de nouveau parmi les fidèles, entendit
l'instruction, fit son offrande. Puis, l'office terminé, il fut
introduit dans le sanctuaire, où Basile, assis, l'attendait. Là, abrité
par le voile qui, dans les anciennes basiliques, séparait l'autel de la
nef, il put s'entretenir longuement avec le saint docteur. Plusieurs
personnes de la suite impériale étaient présentes; Grégoire de Nazianze
assistait aussi à l'entretien. « Avec quelle sagesse, dit celui-ci,
Basile parlait à l'empereur ! C'était bien la parole de Dieu qui sortait
de sa bouche. » C'était bien aussi, parfois, la parole de l'homme du
monde, accoutumé à remettre, d'un mot piquant, chacun a sa place. Parmi
les assistants à ce colloque à la fois solennel et intime était un
important fonctionnaire de la cour, surintendant des cuisines
impériales, qui portait assez ridiculement le grand nom de Démosthènes.
Celui-ci, ayant voulu se mêler à l'entretien et fait une objection,
commit un solécisme. « Quoi ! dit en riant Basile, Démosthènes ne sait
pas le grec ! » et comme le grossier personnage s'emportait, il le
renvoya à ses sauces. Valens sortit de l'entretien, en laissant à Basile
une large aumône pour ses fondations charitables.
« A partir de ce moment,
ajoute saint Grégoire, Valens se sentit mieux disposé envers Basile et
son Église. Les rigueurs s'apaisèrent, comme des flots qui ont rencontré
un obstacle. » Il s'agit là d'un apaisement tout relatif, car, jusqu'à
la fin de son règne, c'est-à-dire pendant cinq ans encore. Valens ne
cessera de persécuter les catholiques. Cependant, il ne recommencera la
persécution qu'après avoir quitté Césarée. Les Églises de la Syrie, de
la Mésopotamie, de la Palestine, de l'Egypte, de tout l'Orient romain,
souffrirent alors cruellement; mais le souvenir de Basile protégea la
Cappadoce. « Je suis, écrivait-il lui-même quelques années plus tard,
comme un rocher contre lequel les vagues de l'hérésie ne cessent de se
briser, et qui abrite derrière lui tout le rivage; ou plutôt,
ajoute-t-il avec humilité, je ressemble à cette chose infinie, vile et
petite entre toutes, le grain de sable, que la volonté du Tout-Puissant
a posé comme limite aux colères de l'immense océan. »
CHAPITRE
III
LES AFFAIRES DE LA CAPPADOCE
Presque dans le même
temps où Basile eut à livrer ces grands combats pour la foi, des
affaires d'un autre ordre n'avaient cessé de l'occuper. A peine était-il
devenu évêque de Césarée que ses concitoyens l'appelèrent à leur
secours, dans une crise qui bouleversait toute la Cappadoce.
Valens, dans le
courant de 371, venait de diviser celle-ci en deux provinces. C'était,
en ce moment, la tendance des empereurs, en Occident comme en Orient :
Valentinien crée en Gaule une seconde Narbonnaise; probablement la
Palestine et d'autres provinces d'Asie furent scindées vers cette
époque. Ces remaniements ne pouvaient avoir, au point de vue politique,
aucun intérêt; il est probable qu'une pensée fiscale guidait seule, en
ceci, les souverains, et que toute augmentation du nombre des provinces
se traduisait pour leurs habitants en une aggravation des charges
publiques. D'autres mesures arbitraires en étaient aussi la conséquence
: comme dans le système fiscal de l'Empire romain la curie des villes,
c'est-à-dire la réunion de leurs principaux habitants, était responsable
de la levée de l'impôt, il arrivait que, si la ville érigée en métropole
d'une circonscription nouvellement créée ne contenait pas de citoyens
assez riches pour former une curie solvable, on enlevait sans façon de
quelque autre cité une partie de ses curiales, que l'on transplantait,
malgré leurs protestations et au préjudice de tous leurs intérêts, dans
le nouveau chef-lieu. C est au moins ce qui se passa à Césarée, quand la
Cappadoce eut été partagée en deux provinces, et qu'on voulut faire du
bourg presque inconnu de Podande la capitale improvisée de la seconde
Cappadoce. Dans leur désolation, les habitants de Césarée se tournèrent
vers Basile. L'empereur était alors à Constantinople, se préparant à son
voyage d'Asie : ils supplièrent l'évêque d'aller le trouver, et de lui
demander le retrait d'une mesure qui ruinait et découronnait leur ville.
Basile s'excusa sur sa santé, qui ne lui permettait pas d'entreprendre
le voyage, et aussi sur les soins de son gouvernement ecclésiastique,
qui aurait à souffrir d'une longue absence; peut-être aussi ce qu'il
savait des dispositions de Valens, qui venait de persécuter les
catholiques de Constantinople pour les punir d'avoir élu un évêque
orthodoxe, lui faisait-il craindre de n'être pas en faveur près du
souverain. Mais ses relations, dès lors très étendues, lui permettaient
aisément de charger de la cause de Césarée des personnages mieux vus à
la cour. Il écrivit à Martinianus, qui tenait le premier rang parmi les
habitants de la Cappadoce, et avait libre accès près de l'empereur :
qu'il se présente lui-même à Valens, et lui parle avec la liberté à
laquelle lui donnent droit son âge et ses services; ou, si la vieillesse
l'empêche de se rendre à la cour, qu'au moins il appuie par une lettre
la requête de ses compatriotes. Un haut fonctionnaire, Aburgius, né à
Césarée même, et qui jusqu'à ce jour, comme le lui rappelle Basile, n'a
eu qu'à se louer de la fortune, ou plutôt de la Providence, est
également intéressé à leur sort. Enfin Basile s'efforce de mettre en
mouvement le maître des offices, Sophrone, originaire aussi de la
Cappadoce, et le supplie « de prendre en main la cause de la cité, qui
se jette à ses genoux. »
Les lettres de Basile
contiennent d'abord les arguments que le bon sens pouvait opposer à
toute pensée de subdivision des provinces. De tels changements, loin de
fortifier l'Empire, en diminueront plutôt la vigueur par la destruction
de son organisme traditionnel. « Si l'on coupe en deux un bœuf ou un
cheval, on n'aura pas deux bœufs ou deux chevaux; mais on aura tué son
cheval ou son bœuf. Ce n'est pas le nombre des provinces, c'est leur
existence même qui importe. » Surtout Basile insiste sur la ruine et la
désolation de Césarée. Il semble que le décret qui partageait la
province avait été accompagné tout de suite d'une augmentation d'impôts;
car les rues, dit-il, ne retentissent que des cris des agents du fisc et
des plaintes des contribuables, que l'on est obligé de battre pour les
faire payer. Leur voix éveille seule les échos des portiques abandonnés
par la foule. Sans ce bruit, on se croirait dans un désert. Les gymnases
sont fermés : la nuit, on n'éclaire plus les rues. Des grands, des
riches, des magistrats, une partie s'est enfuie, emmenant femmes,
enfants, serviteurs, afin d'éviter l'émigration forcée à Podande; les
autres y ont déjà été traînés comme des captifs; un tiers à peine des
curiales habite encore Césarée. Le départ de tant de grands, les
colonnes de la cité, a amené l'écroulement universel. Des maisons vides,
plus de commerce sur le marché, plus de conversations ou de discours au
forum, à peine de rares passants dans les rues : on dirait une ville
détruite par un tremblement de terre ou par une inondation.
On ne sait si les
mandataires de l'évêque et du peuple de Césarée firent valoir avec zèle
ces arguments; mais ils ne purent empêcher le morcellement de la
province. Une seule modification fut vraisemblablement apportée au
projet primitif : Tyane semble avoir été substituée, comme métropole de
la seconde Cappadoce, au bourg de Podande, ce qui peut-être permit le
rapatriement de quelques-uns au moins des curiales de Césarée, puisque
Tyane, ville importante, devait déjà posséder une bourgeoisie riche,
suffisante pour répondre de l'impôt.
Mais du choix de
Tyane allait naître, pour Basile, une nouvelle épreuve. Cette ville
avait alors un évêque appelé Anthime, jadis en bon accord avec son
supérieur de Césarée, car il avait signé en même temps que lui une
lettre adressée aux prélats de l'Occident. Mais Anthime, bien que fort
avancé en âge, semble avoir été tout ensemble ambitieux et cupide. Il
vit dans la promotion de Tyane au rang de capitale une occasion
d'augmenter l'importance de son siège. Il imagina d'en faire la
métropole religieuse en même temps que civile de la seconde Cappadoce,
et de revendiquer comme suffragants tous les évêchés, jusque-là relevant
de Césarée, qui se trouvaient dans cette partie détachée de l'ancienne
province. Comme conséquence, il prétendit mettre la main sur ceux des
biens et des revenus du siège métropolitain qui étaient répartis dans
les limites du nouveau territoire. C'était détruire la stabilité de
l'organisation ecclésiastique, en la rendant dépendante des fluctuations
administratives. Comme le rappellera, quelques années plus tard, le pape
Innocent Ier, « l'Eglise de Dieu ne doit pas suivre les changements
opères par la politique, et adopter les divisions ou les honneurs que
les souverains ont cru devoir établir dans leur intérêt. » Mais la
passion fait facilement litière des principes.
Anthime trouva des
allies. Parmi les évêques suffragants de Césarée, qui résidaient dans la
nouvelle province, tous n'étaient pas encore réconcilies avec Basile. Un
grand nombre restaient envieux de son élévation, jaloux de sa
supériorité, et se plaisaient même à jeter des doutes sur son
orthodoxie, pourtant assez glorieusement prouvée. C'est environ un an
après le décret impérial scindant la province, et apparemment quand
Valens eut quitté Césarée, que se manifestèrent les prétentions d'Anthime.
Aussitôt beaucoup des adversaires plus ou moins caches de Basile
jetèrent le masque, et s'attachèrent à l'évêque de Tyane. Ils se
considérèrent comme faisant partie de son synode, répondirent à ses
convocations, repoussèrent celles de Basile. Comme l'écrit celui-ci, «
dès que la partie delà province ou ils habitaient reçut un autre nom,
ils s'estimèrent d'un autre pays, d'une autre race, et n'eurent plus de
rapports avec nous. » A ces dissidents de parti pris se joignirent sans
doute des hommes de bonne foi, qui n'avaient pas su voir le vice de la
thèse soutenue par Anthime, et aussi la foule de ceux que charme la
nouveauté, et qui se tournent d'instinct vers le soleil levant. Avec
l'aide de tout ce monde, Anthime se prépara à lui-même sa province
ecclésiastique, séduisant les uns, au besoin déplaçant d'autorité les
autres.
Anthime fit plus
encore : il se conduisit en vrai brigand. Le monastère de Saint-Oreste,
bâti sur une des pentes du Taurus, devait à l'Eglise de Césarée un
tribut en argent et en nature. Basile, voulant, en face des prétentions
de ses adversaires, affirmer son droit, résolut d'aller en personne
percevoir ces redevances. Grégoire, en fidèle ami, l'accompagna. Comme
ils revenaient, ramenant un troupeau, et suivis d'une caravane de mules,
ils furent assaillis, dans un défilé de la montagne, par une troupe
d'hommes armés, que dirigeait Anthime en personne. « Je ne permettrai
pas de payer tribut aux hérétiques, » s'écriait celui-ci, joignant à la
violence l'injure la plus cruelle et la plus imméritée, et cachant sa
cupidité sous le faux prétexte de l'intérêt des âmes et d'un zèle jaloux
pour l'orthodoxie. Il fallut employer la force pour se frayer un passage
: des hommes aussi pacifiques que Basile et Grégoire furent obligés de
prendre part au combat. Il semble qu'une partie des mules resta aux
mains des assaillants. On s'étonnera peut-être de l'ardeur mise par
Basile, ce pauvre volontaire, qui ne possédait en propre que ses habits
et ses livres, à défendre des biens temporels. Il faut se souvenir qu'il
ne pouvait en conscience y renoncer, puisque ces biens n'étaient dans
ses mains qu'un dépôt. Et l'on ne doit pas oublier qu'à cette époque, où
il n'y avait pas de budget des cultes, les Églises, avec leur personnel
considérable de prêtres, de clercs, de veuves, de vierges, d'orphelins
et de pauvres, ne pouvaient subsister que du revenu de leurs immeubles.
Nous verrons bientôt l'immensité des fondations charitables entreprises
par Basile : à elles seules elles suffiraient à le justifier de s'être
montré le gardien scrupuleux du patrimoine ecclésiastique.
Ce qui préoccupait
Basile, ce n'était pas seulement la diminution des revenus de sou Eglise;
c'était encore l'amoindrissement du siège de Césarée par suite de la
défection de beaucoup de suffragants. Il résolut d'accroître, dans la
partie de la Cappadoce qui lui restait, le nombre des évêchés. Cette
résolution n'était pas inspirée par une puérile vanité, qui était bien
éloignée de l'esprit de Basile; mais, comme les canons des conciles
obligeaient les suffragants à se réunir, à des époques périodiques et
assez rapprochées, autour du métropolitain de la province, il importait,
et pour la dignité du siège, et pour la bonne direction des affaires,
que son synode ne fût pas trop réduit. La multiplication des évêchés,
dans la partie de la province qui garde le nom de première Cappadoce,
eut, selon saint Grégoire, de grands avantages, et pour le bien des
âmes, dont elle rapprocha les pasteurs, et pour la conciliation future,
dont elle prépara les voies. Cette mesure opportune fit cependant une
victime, qui fut Grégoire lui-même.
Parmi les localités
qu'Anthime disputait à la juridiction de Basile était le bourg de
Sasimes. Bien qu'assez distant de Césarée, il paraît avoir eu pour
l'Église de cette ville une importance particulière, à cause de sa
situation au confluent de plusieurs routes par lesquelles passaient les
convois d'animaux ou de denrées qui, de divers côtés, lui étaient
envoyés en tribut. Basile comprit Sasimes parmi les évêchés nouveaux
qu'il érigea, et ne crut pas trop présumer de l'amitié de Grégoire en
l'appelant à en occuper le siège, dont les circonstances faisaient comme
une sorte de point stratégique. Quand il prit cette détermination, à
laquelle rien n'avait préparé Grégoire, Basile ne se doutait pas du coup
qu'il portait à son ami. Peu s'en fallut que l'étroite liaison qui
l'unissait à l'ancien compagnon de ses éludes, au cher confident de ses
pensées, n'en lut rompue. Pour comprendre la peine que ressentit
Grégoire, il faut savoir que ce soudain appel à l'épiscopat était pour
lui la brusque fin d'un rêve longtemps caressé. Grégoire, qui préférait
à tout la contemplation et la solitude, qui même n'avait naguère reçu la
prêtrise que par obéissance pour son père, et presque malgré lui, avait
formé le dessein d'embrasser la vie monastique après la mort de ses
parents. Voyant Basile, qui savait cela, qui avait approuvé ce dessein,
n'en pas tenir compte, et le jeter d'autorité dans une voie nouvelle,
contraire à tous ses goûts, Grégoire ne put retenir ses plaintes. Il fut
amer jusqu'à l'injustice. Il se crut sacrifié à un intérêt étranger, «
emporté par une volonté qui entraîne tout comme un torrent. » Le choix
du lieu lui fut particulièrement pénible. A l'en croire, Sasimes est un
bourg étroit, sans eaux courantes, sans verdure, traversé par trois
routes poudreuses, vulgaire, bruyant, plein de voitures, de chevaux, de
voyageurs, d'agents du fisc, ayant une population pauvre et flottante.
L'envoyer là, comme une sentinelle avancée, condamnée à une lutte
perpétuelle avec Anthime, n'était-ce pas un crime de lèse-amitié ? « Il
apprenait enfin à ne plus se fier à un ami, et à mettre sa confiance en
Dieu seul. » Le ressentiment, sans doute, ne durera pas, et dans l'âme
loyale de Grégoire, l'ancienne amitié pour Basile reviendra bientôt,
aussi franche, aussi dévouée, aussi tendre que jamais. Cependant de la
blessure il restera toujours un point douloureux. Dix ans plus tard,
quand, jouissant enfin de la retraite tant désirée, Grégoire écrira le
poème de sa vie, il ne pourra toucher à ce souvenir sans que le flot
comprimé de l'ancienne amertume ne jaillisse de nouveau.
Grégoire consentit,
cependant, à recevoir la consécration épiscopale. L'ascendant qu'avaient
sur lui le vieil évêque de Nazianze et Basile triompha de ses
résistances. Il inclina la tête sous l'onction sainte, tout en
protestant dans son cœur contre ce qu'il estimait une atteinte à sa
liberté. Les discours qu'il prononça dans cette occasion solennelle sont
curieux à lire. On y trouve un mélange de sentiments contraires.
Prêchant à Nazianze, peu de jours après avoir été consacré, devant son
père et Basile : « Ce que tu voulais est arrivé, dit-il à ce dernier; tu
m'as maintenant en ta dépendance; tu as vaincu celui qui ne devait pas
céder.... Je n'ai pas été persuadé, mais contraint. » La vertu de Basile
est telle, cependant, qu'à ces reproches à peine voilés le nouvel évêque
ne peut s'empêcher de joindre de justes louanges : « Enseigne-moi,
s'écrie-t-il, à imiter ta charité pour ton troupeau, ton soin, ton
attention, ta sollicitude, tes veilles, la subordination de ton corps à
l'esprit, le zèle qui te fait pâlir au service des âmes, le soin avec
lequel tu as tempéré ta vivacité de cœur, ta sérénité et ta mansuétude
(exemple rare entre tous) dans le maniement des affaires, les combats
que tu as livrés pour tes ouailles, les victoires que, par la grâce du
Christ, tu as remportées ! »
Un autre Grégoire,
cependant, le frère de Basile, récemment nommé évêque de Nysse, était
arrivé à Nazianze pour consoler et encourager le nouveau prélat. On peut
se demander si la démarche était opportune; Grégoire de Nysse, qui avait
en toutes choses les intentions les plus pures, se trompa quelquefois
par excès de zèle. Grégoire de Nazianze, prêchant devant lui, ne put
s'empêcher de faire un parallèle entre les deux frères, et de mettre en
pendant la compassion de l'un et ce qui lui paraissait être l'humeur
impérieuse de l'autre. Bientôt, cependant, un nouvel incident se
produisit. La passion de la solitude fut un instant la plus forte : se
dérobant à ses nouveaux devoirs, Grégoire s'enfuit au désert ou se
réfugia dans quelque maison de retraite. Son père et Basile eurent
beaucoup de peine à le décider au retour. Il revint cependant à Nazianze;
dans un discours mélancolique, il y pleura son repos perdu. « Je
désirais, dit-il, laisser à d'autres les travaux et les honneurs, les
combats et les victoires; je voulais me créer une vie de méditation et
de paix, traverser sur une petite barque un étroit océan, me bâtir
modestement une petite maison pour l'éternité. » Mais, ajoute-t-il, «
l'amitié, d'une part, de l'autre les cheveux blancs de mon père l'ont
emporté : cette vieillesse qui touche presque au port, et cette amitié
qui est riche en Dieu et qui enrichit les autres de ses dons ! » Aussi,
conclut le pieux orateur, « j'abjure désormais toute colère, je regarde
d'un œil calme la main qui m'a fait violence, et je souris à l'Esprit;
ma poitrine haletante s'apaise; la raison revient; l'amitié, cette
flamme qui était assoupie et presque éteinte, se rallume et revit. »
Je regrette d'être
obligé d'interrompre ces citations; rien autant que ces trois discours
ne fait comprendre l'âme délicate, hésitante, prompte à s'éloigner et à
revenir, l'âme sainte et douloureuse de Grégoire de Nazianze. Peut-être
n'est-il pas de meilleure explication de la conduite de Basile, qui se
sentait obligé de suppléer par une volonté ferme à l'indécision de son
pieux ami. Accoutumé à tout regarder d'un point de vue supérieur, il ne
songea peut-être pas assez à la disproportion qu'il y avait entre le
petit siège de Sasimes et le mérite de Grégoire. Ou s'il y songea, ce
fut pour dire que « le nouvel évêque ne tirerait aucun lustre de sa
résidence, mais au contraire illustrerait celle-ci; car il est d'un
homme vraiment grand de n'être pas seulement prêt aux grandes choses,
mais de grandir par ses talents celles qui semblent infimes. » Si même
Basile manqua en quelque chose aux ménagements que l'extrême sensibilité
de son ami eût demandés, ou si Grégoire, de son côté, se froissa ou se
découragea avec excès, nous contemplerons d'un œil ému la passagère
imperfection mêlée à de si hautes vertus, et nous remercierons Dieu de
nous laisser voir en ses saints quelque reste d'humaine faiblesse.
Ajoutons, cependant, que l'approbation donnée sans réserves par le
vénérable évêque de Nazianze à la conduite de Basile semble propre à
disculper celui-ci de tout reproche.
Les événements se
chargèrent, du reste, de tirer d'embarras le nouvel évêque de Sasimes.
Il était encore à Nazianze, peu pressé de prendre possession de son
siège, quand Anthime, accompagné de quelques-uns de ses suffragants, se
rendit dans cette ville. Le prétexte du voyage était une visite au vieux
Grégoire ; le but véritable, profiter du mécontentement du fils pour
attirer celui-ci à son parti, et s'en faire reconnaître comme
métropolitain. A toutes ses avances, Grégoire répondit par un refus
formel : Anthime, dépité, le quitta en raillant ce qu'il appelait son «
Basilisme. » Une lettre d'Anthime vint bientôt après inviter Grégoire à
son synode : ce fut le même refus. Anthime, alors, écrivit qu'il venait
de s'emparer « des marais de Sasimes, » malgré les protestations et les
défenses de Grégoire. Celui-ci fut probablement heureux de cette
occasion de céder à la force : ne pouvant reconquérir à main armée sa
ville épiscopale, il demeura à Nazianze, où il accepta d'aider son père
comme coadjuteur. Il n'était point allé à Sasimes, et n'avait fait dans
cette Église aucun acte de juridiction.
Un accord, sur lequel
nous n'avons pas de détails se fit peu après entre Anthime et saint
Basile. On possède une lettre de celui-ci, adressée au sénat de Tyane et
pleine des sentiments les plus conciliants. Saint Basile paraît avoir eu
une conférence avec les évêques de la seconde Cappadoce. Il est probable
que l'amour de la paix lui fit abandonner beaucoup de ses droits, et
tolérer l'état de choses créé par les usurpations d'Anthime.
CHAPITRE IV
L'ADMINISTRATION ÉPISCOPALE
Il nous faut maintenant
voir saint Basile dans l'exercice de sa charge épiscopale et dans
l'administration intérieure de son Église.
On se souvient que la
confiance de son prédécesseur l'avait chargé, simple prêtre, de réformes
à faire dans la liturgie comme dans la discipline. Basile, en prenant
possession du siège de Césarée, trouvait donc accomplie déjà une partie
de son œuvre. Aussi ne remarquons-nous pas que, dans la suite, il ait eu
beaucoup à innover. Son clergé, pris en masse, paraît avoir été
exemplaire. L'évêque d'une grande ville, voulant se choisir un
successeur, ne trouve rien de mieux que de s'adresser à Basile et de lui
demander un de ses prêtres; Basile n'a pas à chercher longtemps pour
désigner, dans le corps sacerdotal de Césarée, un homme de mœurs graves,
savant en droit canonique, d'une foi non moins éclairée que solide,
d'une austérité presque excessive, pauvre par choix et par vertu. Cet
amour de la pauvreté lui est commun avec ses confrères. Malgré les lois
qui permettaient alors aux clercs de faire le commerce, et leur
accordaient même dans ce cas (au moins jusqu'au règne de Valentinien et
de Valens) l'exemption de la patente, les prêtres soumis à la
juridiction de Basile s'en abstiennent généralement. Sans traitement,
sans revenus, quelquefois plusieurs ensemble, ils vivent, a l'exemple de
saint Paul, du travail de leurs mains. Ils s'adonnent de préférence à
des métiers sédentaires, qui ne les obligent pas à de fréquentes
absences et n'entravent pas le ministère paroissial. Lors de la
persécution de Julien, on n'a signale aucune apostasie dans le cierge de
Césarée : un de ses membres a même eu la gloire d'être torturé sous les
yeux de l'empereur : sans en prendre de l'orgueil, le confesseur de la
foi gagne sa vie au métier de copiste, et trouve encore le moyen de
prélever sur ses modestes gains de quoi faire l'aumône. Basile entoure
de respect et d'affection ce vétéran du sacerdoce. Le seul privilège
temporel qu'il réclame pour ses prêtres, comme pour ses moines, c'est
l'exemption d'impôts. On a de lui, sur ce sujet, une lettre au préfet du
prétoire Modestus. Peut-être s'étonnera-t-on du langage confiant de
cette lettre, adressée à l'arrogant magistrat dont nous avons rapporté
le dialogue avec Basile. Mais Grégoire de Nazianze raconte qu'a la fin
du séjour de Valens à Césarée, Modestus, tombé gravement malade, avait
eu recours aux prières de Basile, et leur attribuait sa guérison. Des
rapports affectueux s'étaient dès lors établis entre le fonctionnaire
reconnaissant et l'évêque, toujours prêt à oublier les injures reçues.
Basile en profita pour intercéder en faveur des ministres de son Eglise,
que des répartiteurs trop zèles avaient inscrits parmi les contribuables
: ce qu'il demande, ce n'est pas la radiation individuelle de chacun
d'eux, mais la faculté pour l'évêque d'exonérer ceux qui ne peuvent
payer, non une faveur passagère, mais la reconnaissance d'un principe.
La même immunité doit être accordée aux moines qui « vivent conformément
à leur profession, n'ont ni argent ni corps; leur argent, ils le
distribuent aux pauvres; leur corps, ils l'exténuent de jeûnes et de
prières; et ils travaillent au bien public, puisque leur manière de
vivre apaise la colère de Dieu. »
Saint Basile n'avait pas de
peine à maintenir autour de lui, par l'autorité et par l'exemple, les
mœurs édifiantes de son clergé. Sur les prêtres, diacres ou clercs
établis hors de Césarée, dans les villes ou les campagnes de sa
juridiction, il exerçait une exacte surveillance. On le voit jusqu'à la
fin de sa vie, malgré la faiblesse de sa santé, visiter les paroisses de
son diocèse, même celles qui étaient situées dans les montagnes. Son
attention à retrancher tout scandale est extrême : un prêtre de la
campagne, âgé de soixante-dix ans, ayant cru pouvoir, malgré les canons
de Nicée, garder une femme dans sa maison, Basile l'oblige à la
renvoyer, non qu'il craigne de ce vieillard un manquement à la vertu,
mais parce que la discipline doit être observée, et qu'il n'est pas
permis, par un mauvais exemple, de donner à d'autres occasion de pécher.
Si Basile poursuivait ainsi jusqu'à l'apparence du mal, il obligeait
ceux qui dépendaient de lui à faire de même, et travaillait à leur
communiquer son énergie. Les rapts étaient fréquents en Cappadoce.
Basile apprend qu'une jeune fille de la campagne a été enlevée, que le
ravisseur a eu des complices, que la victime a trouvé asile dans un
village voisin, et que les habitants se sont même armés pour empêcher
qu'on la reprenne. Il rend responsable de ce fait le prêtre de la
paroisse où elle demeurait, et lui reproche dans les termes les plus
sévères sa mollesse, « son absence d'indignation. » Il devra réparer sa
faute en ramenant, coûte que coûte, la fille à ses parents. Quant au
ravisseur, à ses complices, et à toute leur famille, ils seront
excommuniés, et le village où la jeune fille a été recueillie sera mis
en interdit.
Pas plus que le scandale ou
la mollesse, les excentricités religieuses ne trouvaient grâce devant
lui. Le diacre Glycère avait été attaché à l'une des églises du diocèse,
pour en aider le desservant. D'esprit chimérique, de manières
séduisantes, il se fit promptement une clientèle de jeunes filles, qu'il
dirigea dans les voies d'une piété plus bizarre que solide. Il affectait
des airs arrogants, avait adopté un costume de supérieur ou de «
patriarche, » se laissait combler de petits cadeaux. Ni les
avertissements du prêtre de la paroisse, vieillard vénérable, ni ceux du
chorévêque, ni ceux de Basile lui-même, n'étaient écoutés. Craignant,
cependant, des réprimandes plus sévères, il prit la fuite, un soir,
suivi des jeunes filles qui s'étaient attachées à lui. Quelques jeunes
gens les accompagnaient. On ne dit pas qu'aucun scandale de mœurs se
soit produit : le silence de Basile à cet égard est une preuve du
contraire. Mais cette troupe qui parcourait les campagnes en chantant
des hymnes et, semble-t-il, en dansant, et traversait même ainsi, au
milieu des rires de la populace, la foule assemblée un jour de marché,
causait aux vrais chrétiens une surprise mêlée d'indignation. Les
parents dont les filles avaient été enlevées couraient à leur poursuite,
les suppliaient de revenir, n'obtenaient le plus souvent de ces exaltées
et de leur chef que des refus dédaigneux. Glycère et sa suite se
réfugièrent enfin près d'un évêque de Cappadoce, appelé Grégoire.
Celui-ci, les croyant sans doute injustement persécutés, ne découvrant
d'ailleurs rien d'immoral dans leur conduite, consentit à les prendre
sous sa protection. Basile écrivit alors à Grégoire, lui exposa les
faits, et lui demanda de rapatrier Glycère et ses compagnes, ou au moins
celles-ci, au cas où Glycère refuserait de revenir. Pourvu que les
fugitifs se présentent porteurs d'une lettre de l'évêque, la faute sera
pardonnée; mais, en cas de désobéissance, Glycère sera destitué de toute
fonction ecclésiastique. Il envoya une autre lettre à ce dernier,
paternelle et sévère tout ensemble. « Ta conduite, lui dit-il, a cou
vert d'opprobre tout l'ordre monastique, » ce qui montre que cet
aventurier avait eu la prétention d'instituer un nouveau genre de vie
religieuse ; il lui réitère la promesse de pardon, s'il manifeste un
repentir sincère : « autrement, avec tes cantiques et ta belle robe, tu
perdras Dieu, et conduiras à l'abîme les vierges que tu as entraînées. »
Une troisième lettre de Basile, adressée à l'évêque Grégoire, fait part
de son étonnement de n'avoir encore rien obtenu. On ne sait comment se
termina cette affaire : le dossier qui en est resté met bien en lumière
le bon sens, la fermeté et la douceur de Basile.
Celui-ci ne faisait pas
seulement porter sa vigilance sur les membres de son clergé : il
veillait aussi à réprimer toute faute ou toute négligence des chorévêque,
sorte de coadjuteurs établis dans les districts de campagne pour y
exercer certaines fonctions épiscopales. Les canons leur donnaient un
droit de surveillance sur les prêtres et les diacres : on vient de voir
Glycère averti par le chorévêque de qui dépendait la paroisse où il
servait. Ils avaient de plus le pouvoir d'ordonner les ministres
inférieurs, c'est-à-dire les clercs au-dessous des diacres. Mais il
paraît que des abus s'étaient quelquefois glissés dans ces ordinations.
Bien des gens, à cette époque, comme on le verra aussi au moyen âge,
entraient dans la cléricature, non pour exercer des fonctions
ecclésiastiques, mais pour se soustraire soit à la justice civile, soit
à certaines charges fiscales, soit au service militaire. Des chorévêques,
oublieux de leur devoir, avaient consenti, à prix d'argent, à ordonner
ainsi des sujets incapables ou indignes. Basile adressa à tous ceux de
sa circonscription une lettre circulaire très énergique. Il condamne les
pasteurs qui « vendent les choses spirituelles, » et « font un marché de
l'église, où ils ont le dépôt du corps et du sang du Christ. » S'ils
persistent « à imiter ainsi Judas, » ils seront déposés.
Un autre abus, moins
criminel sans doute que la simonie, mais cependant assez grave, s'était
aussi introduit. Des chorévêques complaisants admettaient sans examen
les aspirants à la cléricature et négligeaient d'en donner avis à
l'évêque, comme ils y étaient obligés. Souvent même ils laissaient les
prêtres ou les diacres de leur circonscription choisir ces ministres
inférieurs. Il arrivait ainsi que les petites villes ou les villages se
remplissaient de clercs, parmi lesquels il était impossible de trouver
un homme en état d'être appelé au service des autels. Basile envoya à
ses chorévêques une nouvelle circulaire pour remettre en vigueur les
canons. Il est probable que l'abus qu'il se proposait de corriger était
fort ancien, car il déclare que les clercs admis directement par les
prêtres depuis la première indiction, c'est-à-dire depuis l'an 358,
seront déposés et remis au rang des laïques, sauf à pouvoir, s'ils le
méritent, être choisis de nouveau, après mûr examen, par les chorévêques.
Cette vigilance de Basile
n'impliquait, vis-à-vis de ses subordonnés, ni dédain ni dureté. Une
lettre adressée par lui à l'un de ses chorévêques, Timothée, en qui il
avait à reprendre quelque immixtion indiscrète ou excessive dans les
affaires temporelles et dans la politique, montre de quelle affection,
de quels égards, de quel vrai respect étaient mêlées ses admonitions
pastorales. Une autre lettre laisse voir le soin avec lequel il
choisissait ses coadjuteurs, attentif à écarter toute considération
humaine, et attendant de la prière plus que de tout autre moyen les
lumières propres à guider son choix.
La renommée de saint Basile
était assez grande pour que, malgré les dissidences profondes qui les
séparaient, l'empereur ait eu recours à lui pour rétablir la paix
religieuse dans une province où l'épiscopat était affaibli par de
longues dissensions. C'est probablement avant de quitter Césarée, en
372, que Valens l'envoya en Arménie, avec mission de pourvoir aux sièges
vacants. Bien que contrarié par la défection d'un auxiliaire sur lequel
il avait compté, Basile paraît avoir réussi dans cette œuvre difficile.
Son zèle, sa prudence, suppléèrent au peu de connaissance qu'il avait
des hommes et des lieux, à son ignorance même de la langue et des
coutumes du pays. Il parvint à rétablir la concorde entre les évêques;
il les réveilla de leur indifférence; il leur fit même accepter un
ensemble de règles disciplinaires, en vue de réprimer des désordres de
mœurs particuliers à l'Arménie. Il eut, entre autres succès, la joie de
laver un prélat arménien, Cyrille, de calomnies répandues contre lui, et
de nommera l'Eglise de Satales, demeurée sans pasteur, un évêque
excellent. La paix religieuse eût été pour longtemps rétablie en
Arménie, si les intrigues d'Anthime n'y avaient trop vile ramené la
division.
L'histoire d'une autre
élection épiscopale, à laquelle furent mêlés saint Basile et saint
Grégoire de Nazianze, mérite d'être racontée, car elle montre la brèche
chaque jour plus large laite par l'esprit de l'Évangile dans l'inhumaine
institution de l'esclavage. Les canons en vigueur au IVe siècle
interdisaient d'élever un esclave au sacerdoce ou à l'épiscopat, sans le
consentement de son maître, manifesté par l'affranchissement préalable.
Quelquefois l'intérêt des âmes déterminait à passer outre, dans des
circonstances que l'on eût pu croire exceptionnelles, si saint Jérôme ne
nous assurait que le clergé de son temps comptait beaucoup d'esclaves.
Un jour, les habitants d'un
petit bourg de Cappadoce, perdu dans une contrée déserte et depuis
longtemps privé d'évêque, élurent d'un commun accord, et malgré ses
protestations, un pieux esclave, appartenant a la matrone Simplicia. Ils
l'amenèrent à Basile et à Grégoire, les suppliant de lui donner la
consécration épiscopale. Ceux-ci, touchés des larmes de ces braves gens,
cédèrent à leur désir, sans attendre le consentement de Simplicia. Elle
ne paraît pas avoir revendiqué l'esclave du vivant de Basile (à moins
que la lettre 115 de celui-ci ne soit considérée comme une réponse à une
revendication de cette nature). Mais, après la mort de l'évêque de
Césarée, elle menacera Grégoire d'un procès, ce qui donnera à celui-ci
l'occasion d'écrire une fort belle lettre, où il offre à Simplicia de
lui payer la valeur de l'esclave, mais la supplie d'avoir égard à la
mémoire de Basile, de respecter « la liberté de la grâce, » et « de ne
pas contrister l'Esprit Saint eu soumettant aux tribunaux civils un
litige de cette nature. »
Les évêques jouissaient, à
celte époque, d'une certaine juridiction temporelle. Non seulement ils
exerçaient légalement le rôle d'arbitre envers les chrétiens qui
préféraient leur sentence à celle des tribunaux ordinaires, mais encore
ils connaissaient des délits commis au préjudice des églises et dans
l'enceinte des lieux consacrés au culte. Quand il avait à juger quelque
infraction de ce genre, le vieux Grégoire de Nazianze s'entourait
quelquefois de l'appareil de la torture ; puis, quand le coupable, tout
tremblant, était couché à terre, dépouillé de ses vêtements, il se
contentait de lui tirer l'oreille ou de lui donner une légère tape, avec
une admonition paternelle. Basile n'avait pas de ces façons de
vieillard; mais il tenait à l'exercice de son droit. Il savait que la
juridiction épiscopale avait le moyen, qui manquait à la juridiction
civile, de tempérer la justice par la miséricorde. Un jour, des voleurs
pillèrent, dans une église de son diocèse, le vestiaire des pauvres. Ils
furent arrêtés par les gardiens du sanctuaire. Un greffier du tribunal
civil estima que ceux-ci avaient usurpé sur ses fonctions, et qu'a lui
seul appartenaient l'arrestation et la garde de ces voleurs. Autant pour
défendre le droit épiscopal que pour dégager la responsabilité de ce
fonctionnaire, Basile lui écrivit, affirmant son privilège de juger les
délits commis dans une église, et d'en soustraire la connaissance aux
juges civils. Il revendiqua ensuite les vêtements dérobés, dont le
greffier avait déjà dressé l'inventaire, et distribua les uns aux
pauvres, remit les autres dans le vestiaire pour les distributions
futures. Quant aux pillards, il leur fit une sévère réprimande,
espérant, dit-il, les rendre meilleurs et amener leur conversion. « Car
ce que ne font pas les châtiments corporels infligés par les tribunaux,
nous savons que souvent l'accomplit la crainte des terribles jugements
de Dieu. » Basile autorisa, du reste, le greffier à faire de toutes ces
choses rapport au magistrat, sûr que celui-ci, dont il connaissait le
caractère intègre, approuverait cette façon d'agir.
A cette époque, ou les
troubles civils étaient fréquents et où les citoyens restaient souvent
exposés aux caprices de fonctionnaires sans surveillance et sans
contrôle, les conciles avaient fait un devoir aux évêques d'intervenir
en faveur des petits, des faibles, des gens injustement accusés, de
toutes les victimes de l'arbitraire ou de la tyrannie. Saint Basile y
donna toute son activité. Une partie de sa correspondance est consacrée
à cet objet charitable. Il met en mouvement, pour l'atteindre, ses amis
les plus haut placés, préfets du prétoire, maîtres des offices,
magistrats, gouverneurs. C'est dans ce but qu'il cultive avec soin leur
amitié. « De même, dit-il, que ceux qui marchent au soleil sont, qu'ils
le veuillent ou non, accompagnés de leur ombre; de même les rapports
entretenus avec les grands sont toujours suivis de quelque chose, qui
est le soulagement des malheureux. » Nombreuses sont ses lettres
demandant des exemptions ou des remises d'impôts, de charges, de
redevances, en faveur soit de pauvres gens, soit même de bourgs ou de
villes. Si quelqu'un est l'objet de soupçons ou de poursuites injustes,
aussitôt Basile écrit pour le défendre. Les vices de la fiscalité
romaine ne cessent de le préoccuper : en même temps qu'il réclame contre
l'inscription dans la curie d'un enfant de quatre ans, qu'il demande
qu'un de ses protégés soit libéré de l'office de répartiteur, qu'il
condamne comme immoral le serment que les percepteurs exigeaient des
paysans, il exhorte un ancien magistrat à sacrifier son amour du repos
au bien public, en acceptant un emploi fiscal dans un canton où les
contribuables étaient opprimés. Connaissant les abus de la justice
officielle, il presse un de ses amis de se laisser nommer arbitre entre
deux plaideurs, afin de les dispenser de recourir aux tribunaux. Un
maître est-il irrité contre des esclaves coupables ? Basile le supplie
de pardonner. Un païen est-il mécontent de la conversion de son fils ?
Basile l'invite à faire fléchir l'autorité paternelle devant les droits
de la conscience. Des voyageurs sont-ils venus de loin, pour ramener
dans leur pays le corps d'un parent mort en Cappadoce ? Il sollicite
pour eux la faveur de la poste impériale. Le manque de communications
aggrave-t-il la famine qui sévissait dans la province ? Il écrit
directement à l'empereur pour demander la construction d'un pont. Il
n'est pas une misère, méritée ou imméritée, il n'est pas un intérêt,
grand ou petit, public ou privé, qui n'ait Basile pour avocat.
Il s'y dévoua quelquefois
au péril même de sa liberté et de sa vie. Une veuve de haute naissance
était demandée en mariage par un assesseur du préfet du Pont. Elle
résistait à ses poursuites. L'assesseur menaça de l'enlever. La veuve se
réfugia dans l'église de Césarée, près de l'autel et de la table sainte.
L'évêque vint au secours de la suppliante, en lui donnant asile dans sa
maison. Le préfet se déclara pour son subordonné. « Il faut m'obéir,
s'écria-t-il, et les chrétiens doivent faire céder leurs lois à ma
volonté. » Sur son ordre, on fouilla la demeure épiscopale. Ses envoyés
firent des recherches jusque dans la chambre de Basile. C'était adresser
une odieuse injure à l'homme, selon l'expression de saint Grégoire, « le
plus étranger à toute concupiscence, qui vivait dans la compagnie des
anges, et sur lequel une femme n'eût même osé lever les yeux. » Irrité
de ne rien trouver, le préfet, qui s'était rendu à Césarée, manda Basile
au tribunal comme s'il eût commis un rapt. Celui-ci comparut avec son
calme ordinaire, mêlé de ce dédain ironique qui tant de fois démonta ses
adversaires. « Enlevez-lui son manteau, » commanda le magistrat furieux.
« Je déposerai même ma tunique, si tu le veux, » dit Basile. « Je vais
te faire déchirer avec des ongles de fer, » continua le préfet. « Ce
traitement, repartit Basile, sera peut-être salutaire à mon foie, qui me
fait en ce moment beaucoup souffrir. » Pendant que ces propos
s'échangeaient, la cité était en émoi. Le peuple sortait en foule des
maisons. On eût dit, selon la remarque de Grégoire, un essaim
d'abeilles, chassé hors des ruches par le feu. Les gens de tout âge, de
toute condition, se rassemblaient. Parmi eux, on voyait au premier rang
les ouvriers des manufactures impériales, armuriers et tisserands. Les
uns brandissaient les outils de leur profession, d'autres avaient en
main des pierres, des bâtons, jusqu'à des torches allumées; les femmes
s'armaient de leurs fuseaux. Ce peuple, qui adorait Basile, s'avançait
furieux vers le tribunal. Au bruit de l'émeute, le préfet pâlit. Tout à
l'heure si arrogant, il se fit petit, humble, suppliant, tandis que
Basile, aussi calme dans le triomphe que dans l'épreuve, du geste
écartait les flots du peuple et protégeait la retraite de son juge.
L'attachement des habitants de Césarée à la foi orthodoxe, dont ils
voyaient en Basile l'un des plus intrépides champions, était sans doute
pour beaucoup dans cette popularité; mais l'amour témoigné par le saint
évêque aux malades et aux pauvres dut contribuer aussi, pour une grande
part, à lui gagner le cœur du peuple. Nul peut-être, depuis les premiers
temps du christianisme, n'avait fondé d'aussi nombreuses et d'aussi
puissantes institutions charitables. Si l'empereur Julien eût vécu
quelques années de plus, l'impatience qu'il ressentait en comparant
l'admirable organisation de l'assistance publique chez les chrétiens et
son absence presque complète dans la société païenne aurait trouvé pour
s'exprimer des accents encore plus vifs. Ce ne sont pas seulement des
établissements isolés, c'est, autant qu'il est possible de l'entrevoir,
tout un ensemble de secours qu'a prévu l'esprit créateur de Basile. Au
premier degré sont les asiles locaux. Dans chaque circonscription
administrée au spirituel par un chorévêque est une « maison de pauvres,
» sorte de petit hospice desservant les divers villages qui composent la
circonscription. Au centre du diocèse, près de Césarée, s'élève un grand
établissement, ou plutôt toute une ville de la charité, où chaque
maladie, chaque misère a son compartiment, sa demeure, ses soins
particuliers, et vers laquelle affluent les malheureux pour qui la
charité privée et l'assistance locale se sont trouvées insuffisantes.
Un établissement de ce
genre suppose une foule de dépendances. Basile fut peu à peu amené à y
concentrer presque toutes les formes de l'activité humaine. L'église
occupait la place principale et la plus en vue. Autour d'elle se
groupaient la maison de l'évêque, qui avait voulu demeurer près de ses
malades et de ses pauvres, puis les bâtiments destinés aux divers ordres
du clergé, et aménagés de manière à offrir une large hospitalité : des
appartements y étaient réservés au gouverneur de la province. Venaient
ensuite les hôtelleries des voyageurs et des pèlerins, l'hospice des
vieillards, l'hôpital des malades : les lépreux avaient un quartier
spécial, auquel Valens, lors de son passage à Césarée, avait affecté le
revenu de plusieurs immeubles. On voyait encore les logements des
médecins, des infirmiers, des gens de service; puis les écuries,
étables, bâtiments accessoires. Cette immense agglomération exigeait
aussi beaucoup d'ouvriers, soit pour les constructions, soit pour
l'entretien. Tous les métiers y étaient représentés : c'était, du reste,
l'usage antique : on sait que les grandes exploitations agricoles, les
importantes villas, se suffisaient ordinairement à elles-mêmes, sans
presque rien tirer du travail du dehors. A l'entoure des bâtiments
hospitaliers se déployèrent des ateliers de toute sorte : même les
ateliers d'art n'avaient pas été oubliés : Basile savait que les choses
utiles ont, elles aussi, besoin d'être belles. Il n'y a pas à presser
beaucoup certains mots de sa lettre au gouverneur Elie, pour ajouter que
des écoles d'arts et métiers, réservées aux orphelins entretenus par l'Eglise,
faisaient probablement partie de cet immense ensemble.
La calomnie, qui suit
toujours les grandes entreprises, ne pouvait manquer de noircir les
desseins de Basile et d'incriminer ses intentions. On effraya le
gouverneur. On lui dénonça dans l'évêque un rival, et dans les édifices
dédiés à la charité une seconde Césarée, destinée à éclipser la
première. Il est certain que l'établissement formé par Basile avait les
apparences d'une véritable cité. Le peuple l'appelait la Basiliade, nom
qu'elle gardait encore au Ve siècle. Tant d'intérêts se sentaient
attirés vers elle, que peu à peu le centre d'activité de Césarée paraît
s'être déplacé, et que la population abandonna graduellement l'ancienne
ville pour se grouper, un ou deux milles plus loin, autour des
constructions religieuses et hospitalières. Mais ce résultat, que Basile
n'avait pas cherché, ne se produisit probablement pas de son temps. A
coup sûr, Basile était innocent de toute pensée d'ambition. On allait à
lui et à ses fondations, comme, aux époques où toutes les institutions
semblent déclinantes ou mortes, on va d'instinct là où se manifeste la
vie. Basile n'aurait pu aisément répondre cela au représentant de
l'autorité impériale : mais il n'eut pas de peine à se justifier auprès
de ce magistrat, qui était un excellent chrétien, et l'un des meilleurs
administrateurs qu'ait eus la Cappadoce. Il sut lui faire apercevoir
tout l'éclat que l'œuvre nouvelle ferait jaillir sur la ville, sur la
province, sur le gouverneur lui-même. A ceux, d'ailleurs, qui
l'accusaient d'arrogance et de faste, il eût suffi, dit saint Grégoire
de Nazianze, de montrer Basile au milieu de ses malades et de ses
pauvres. Il laissait à d'autres les tables somptueuses, les riches
vêtements, les élégants équipages : son luxe était d'être parmi ses
lépreux et de coller ses lèvres sur leurs plaies saignantes.
CHAPITRE V
LES AMITIÉS ET LES ÉPREUVES
Saint Basile eut
d'illustres amis. On sait de quelle affection l'entoura Grégoire de
Nazianze. Si quelques nuages passèrent parfois sur leur amitié, celle-ci
reparaissait bientôt plus radieuse et plus vive : après la mort de
Basile, Grégoire se constituera le gardien de sa mémoire, le panégyriste
de ses vertus. Pour nous qui les étudions de loin, la liaison des deux
anciens condisciples met en relief non seulement la conformité de leurs
pensées, mais plus encore peut-être la différence de leurs natures. Il
semble que, malgré les heurts passagers causés par elle, cette
différence même les attirait. Un autre, parmi les plus chers amis de
Basile, paraît au contraire avoir été porté vers lui par la ressemblance
de leur caractère et de leur destinée. C'est un personnage célèbre dans
l'histoire ecclésiastique du IVe siècle, Eusèbe, évêque de Samosate dans
la Commagène.
Plus âgé que Basile, Eusèbe
était déjà évêque quand celui-ci habitait encore le couvent d'Annesi. Il
avait passé, dans la première phase de la persécution arienne, par les
épreuves que Basile traversa à son tour dans la seconde. Et, vis-à-vis
de Constance, il s'était montré l'homme de fer que sera Basile vis-à-vis
de Valens.
Quand Constance, pour
plaire aux ariens, voulut le contraindre à livrer le procès-verbal de la
consécration de Mélèce comme évêque d'Antioche : « Je n'y consentirai,
dit-il, que sur l'ordre de l'assemblée d'évêques qui me l'a remis en
dépôt; » et comme le mandataire de l'empereur le menaçait de lui faire
couper une main s'il persistait dans son refus : « Je perdrais les deux
mains, répondit Eusèbe, plutôt que de rendre un document qui contient
une démonstration manifeste de l'impiété des ariens. » C'est
probablement dans un voyage entrepris en Phénicie et en Palestine pour
encourager les orthodoxes, qu'il fit la connaissance de Basile. La
liaison se forma vite, si les lettres 27 et 31 de celui-ci sont
antérieures à son épiscopat, comme l'ont pensé les éditeurs bénédictins.
Elles témoignent de la confiance de Basile dans les prières d'Eusèbe,
auxquelles il attribue la guérison d'une grave maladie. On se souvient
des efforts d'Eusèbe pour triompher des opposants à l'élection
épiscopale de Basile. Lors du voyage qu'il fit dans ce but à Césarée, on
vit, dit saint Grégoire de Nazianze, « la vieillesse se ranimer, les
maladies cesser, les grabataires sauter du lit, les infirmes redevenir
forts : » qu'il faille entendre à la lettre ces paroles, ou les prendre
pour des métaphores, il n'en reste pas moins que, soit dans l'ordre
physique, soit dans l'ordre moral, le passage d'Eusèbe à travers la
capitale de la Cappadoce opéra des merveilles. Dans tout le cours de son
épiscopat, Basile ne laisse passer aucune occasion de consulter Eusèbe,
de l'inviter, de l'aller voir. Il lui donne rendez-vous en Arménie, le
supplie de venir à Césarée, va le trouver à Samosate.
A ses tentatives pour
appeler les Églises d'Occident au secours de celles d'Orient, il associe
Eusèbe : ensemble ils signent les lettres écrites dans ce but. Quand
Eusèbe, en 374, fut envoyé en exil, dans des circonstances qui le
montrent jouissant à Samosate d'une popularité égale à celle qui
entourait Basile à Césarée, celui-ci et aussi Grégoire de Nazianze ne
cessent de correspondre avec l'exilé, et de le tenir en communication
avec ses diocésains : une des épîtres les plus pathétiques de Basile est
pour les exhorter à demeurer fidèles au pasteur légitime.
Il faut lire les lettres
adressées par lui à Eusèbe, en diverses époques de sa vie, pour se
rendre compte de leur affection réciproque, et aussi de la nuance
particulière de respect qu'y mêle Basile. Il le considère comme un
directeur de conscience, l'appui de sa faiblesse, la lumière de ses
doutes. Ce grand homme, à qui la supériorité est si naturelle, et qui
parle à tous avec une autorité presque involontaire, se fait petit
devant Eusèbe. Une lettre d'Eusèbe est pour lui « ce qu'est au
navigateur battu par la tempête la vue du phare annonçant la terre
prochaine. » Si Eusèbe peut venir à Césarée, Basile « ne se croira pas
complètement exclu des dons de Dieu. » Basile a été malade : « Je n'ai
jamais tant souffert de mes maux, écrit-il, qu'en songeant qu'ils m'ont
empêché d'aller jouir de ta présence et de tes entretiens. De quelle
joie j'ai été privé, je le sais par expérience, bien que je n'aie pu,
l'année dernière, que goûter du bout du doigt le miel très doux de votre
Eglise.... Mais j'avais, cette fois, de puissants motifs de te désirer :
j'avais beaucoup h apprendre de toi. On peut trouver un parfait ami;
mais on ne rencontrera personne capable de conseiller avec l'admirable
prudence et l'expérience consommée que tu as acquises au service de l'Eglise.
» « Que la puissante main de Dieu, écrit-il encore, te conserve entre
tous les hommes, généreux gardien de la foi, vigilant défenseur des
Églises! puisse Dieu me juger digne de jouir de ta présence, et de
m'entretenir avec toi avant de mourir, pour le bien de mon âme ! »
La dernière lettre,
peut-être, qu'ait écrite Basile est adressée à Eusèbe. Malade, exténué,
se sentant près de sa fin, le saint évêque de Césarée se réjouit à la
pensée de la prochaine rentrée de son ami à Samosate. « Plaise, si je
dois vivre encore, au Dieu tout-puissant de m'accorder ce spectacle si
désirable, ou sinon à moi, au moins à tant d'autres qui souhaitent ton
retour dans l'intérêt de leur salut ! Car je me persuade que le moment
viendra où le Dieu de miséricorde, se laissant toucher par les larmes
que versent pour toi toutes les Eglises, te rendra sain et sauf à ceux
qui le prient nuit et jour. » Gratien venait en effet de remplacer
Valens, et de rétablir la liberté religieuse. Basile verra seulement
l'aurore de ce jour réparateur. Eusèbe lui survivra de quelques mois,
pour tomber presque martyr, frappé par une arienne fanatique. Ses
fidèles avaient été si profondément pénétrés par lui de l'esprit
évangélique, qu'ils demandèrent aux magistrats grâce pour ses
meurtriers.
Entre tous les amis de
Basile, un des plus attachants est l'évêque d'Iconium, Amphiloque. Ici,
les relations ne sont plus les mêmes qu'avec Eusèbe. Basile est de
beaucoup l'aîné d'Amphiloque, et c'est en disciple qu'il le traite. Mais
on voit tout de suite que le disciple est digne du maître par « l'ardeur
et la sincérité du zèle, la gravité et la discrétion des mœurs, » et
l'on ne s'étonne pas que Basile ait dédié « à cette tête chérie,
précieuse entre toutes, frère Amphiloque, » son Traité du Saint-Esprit.
Cousin germain de saint
Grégoire de Nazianze, Amphiloque appartenait, comme celui-ci et Basile,
à l'une de ces vieilles familles cappadociennes qui semblaient
héréditairement vouées au barreau et même, selon le mot de Grégoire, «
aux Grâces et aux Muses, » c'est-à-dire aux belles-lettres. Son père
était un avocat de Diocésarée. Amphiloque choisit pour son éloquence un
plus grand théâtre. Il s'établit à Constantinople. Mais là, jeune et
inexpérimenté, il eut le tort de mettre sa confiance dans un aventurier,
et de se laisser compromettre dans une fâcheuse affaire d'argent.
Grégoire de Nazianze dut employer pour l'en tirer tout le crédit qu'il
avait près de quelques puissants personnages, — entre autres le célèbre
sophiste païen Themistius, — auxquels il représenta que son parent avait
péché par légèreté, sans que la probité ou l'honneur fussent en cause.
Découragé par cet incident, Amphiloque revint en Cappadoce. Il s'y
retira dans sa terre d'Ozizala, soignant son père qui touchait à la
vieillesse, et passant le temps en méditations religieuses. On a
quelques lettres spirituelles et gaies, que Grégoire lui écrivit à cette
époque. Basile, qui connaissait le jeune reclus, et avait deviné sa
valeur, encore mûrie par l'épreuve, conçut le dessein de l'attirer tout
à fait à Dieu. Bientôt une lettre arriva à Ozizala, écrite en apparence
par un ami d'Amphiloque, nommé Héraclide, mais en réalité dictée par
Basile. Cet Héraclide était aussi un transfuge du barreau, qui faisait à
ce moment une retraite près de l'évêque de Césarée, dans le bâtiment de
l'hôpital affecte aux hôtes. « Nous autres, lui fit-on écrire, longtemps
habitués au forum, nous ne savons ni nous contenter de peu de paroles,
ni nous défendre contre les vaines pensées. Nous nous laissons entraîner
par l'orgueil, et nous ne renonçons point aisément à avoir grande
opinion de nous-mêmes. Contre ces tendances, il nous faut un maître
puissant et expérimenté. » Il continue en vantant les leçons de
l'évêque, et en les ramenant toutes à ceci : renoncer aux avantages, aux
richesses, aux vanités du monde. Mais les leçons ne suffisent pas : pour
apprendre à vivre en chrétien, il faut l'exemple de tous les jours.
C'est là ce qu'il engage Amphiloque à venir chercher à Césarée. Que
celui-ci demande congé à son vieux père, et qu'il se hâte vers l'hôpital
: là, il trouvera l'évêque, la vie commune, un continuel entretien. «
Nous aurons toujours des rochers et des cavernes où nous retirer; mais
nous ne trouverons pas toujours, à notre portée, le secours d'un homme.
» Il y aurait faute a n'en pas profiter.
Amphiloque ne résista pas à
une invitation aussi ingénieuse et aussi persuasive. Ses progrès près de
Basile furent rapides. Il paraît cependant avoir essayé de se
soustraire, lui aussi, au fardeau du sacerdoce, et avoir, pendant
quelque temps, pris la fuite. Mais « les filets de la grâce le
ramenèrent. » Son père cependant souffrait de son absence. Il se
plaignit à Grégoire, lui attribuant une part de responsabilité dans ce
qu'il appelait l'abandon d'Amphiloque. Grégoire, à ce moment en deuil du
vieil évêque de Nazianze, n'eut pas de peine à montrer qu'il n'était
pour rien dans la résolution de son jeune parent : par une lettre un peu
obscure, mais où semble percer quelque amertume, il rejette tout sur un
ami commun, dont lui aussi, dit-il, souffrit naguère semblable violence.
Cela paraît bien désigner Basile, si ferme à saisir et à garder ceux
qu'il avait une fois jugés capables de servir l'Église. Quelques mois
plus tard mourut l'évêque d'Iconium, en Pisidie. Ses diocésains, ne
trouvant parmi eux personne qu'ils jugeassent capables de les gouverner,
se tournèrent vers Basile, comme tant d'autres l'avaient fait déjà, pour
lui demander un pasteur. Basile, qui, loin de chercher à dominer,
éprouvait du scrupule à se mêler ainsi « d'ordinations étrangères, »
prit conseil d'Eusèbe de Samosate. On n'a pas la réponse de celui-ci, —
pas plus qu'aucune de ses lettres, qui eussent été si intéressantes pour
l'histoire de ce temps, — mais il est probable qu'il encouragea son ami
à rendre le service attendu par les gens d'Iconium. Basile désigna alors
Amphiloque.
Pendant les cinq années que
vécut encore Basile, il fut en relations constantes avec le nouvel
évêque. Sous sa direction, celui-ci régla les affaires ecclésiastiques
de l'Isaurie, de la Lycaonie et de la Lycie. Il vint souvent à Césarée.
Son arrivée y était une fêle pour le peuple, qui regardait Amphiloque
comme un enfant d'adoption. La solennité du martyr Eupsyque, à laquelle
Basile conviait toujours beaucoup de prélats, n'eut pas d'assistant plus
empressé que lui. Il se plaisait à descendre alors à l'établissement
hospitalier, où s'étaient passés les jours décisifs de sa jeunesse. Avec
une simplicité touchante, Amphiloque consultait sans cesse Basile. Sur
toutes les questions de discipline qui embarrassaient son inexpérience,
il lui demandait des solutions : de là les trois lettres canoniques de
celui-ci, qui donnent des détails si curieux sur les cas de conscience
qui se posaient devant les évêques de ce temps. Avec la même simplicité,
Amphiloque avertissait Basile des calomnies répandues contre lui. C'est
ainsi qu'il fit savoir à l'évêque de Césarée que des malveillants ou des
sots mettaient en doute sa foi en la divinité du Saint-Esprit, et lui
donna l'occasion d'écrire le traité dont nous avons déjà parlé et dont
nous parlerons plus longuement ailleurs. Quand Basile se sentait tout à
fait affaibli par la maladie, au point de ne pouvoir même se faire
porter en voiture à quelque sanctuaire de martyr, c'est à Amphiloque
qu'il avait recours ; à son tour, il lui demandait conseil et le
chargeait de le suppléer. Le ton de ses lettres à ce fils spirituel,
chaque jour plus aimé, a quelque chose à la fois de respectueux et de
paternel : le langage garde la réserve habituelle à Basile; mais on
devine les épanchements qui devaient remplir leurs entretiens. « Si
j'avais toujours des messagers pour les porter, lui écrit-il, je ferais
des lettres que je t'adresse un journal de ma vie. C'est pour moi une
grande consolation de te parler de mes affaires, qui t'intéressent à
l'égal des tiennes propres. »
A côté de ces anciens et
intimes amis de Basile, on aimerait a connaître les nombreux serviteurs
de Dieu que sa renommée de sainteté et de science attira près de lui,
qui s'en retournèrent charmés et conservèrent de leur rapide entrevue un
fidèle souvenir. Je rappellerai seulement l'un d'eux, le célèbre lyrique
syriaque, saint Ephrem.
On lui attribue ce poétique
récit de sa visite à Basile : « Le Seigneur eut pitié de moi, un jour
que je me trouvais dans une ville. J'entendis sa voix qui m'appelait: «
Lève-toi, Ephrem, et mange des pensées. » Je lui dis, plein d'anxiété :
« Et où donc, Seigneur, en mangerai-je ? » Il me répondit : « Voici que
dans ma maison un vase royal te fournira la nourriture. » Saisi
d'étonnement, je me levai et me rendis au temple du Très-Haut. Et quand
je fus entré dans le vestibule et eus regardé par l'ouverture de la
porte, je visée vase d'élection dans le sanctuaire, exposé à
l'admiration de son troupeau, orné et enrichi de paroles majestueuses,
et les yeux de tout le peuple appliqués à le contempler. Je vis tout le
temple animé de cet esprit. Je vis cette chanté tendre et compatissante
qu'il témoignait aux veuves et aux orphelins. Je vis les torrents et les
fleuves de larmes que répandait ce saint pasteur, en faisant monter ses
prières jusqu'au ciel. Je vis cette Église qu'il aimait si tendrement,
qu'il avait si magnifiquement ornée, qu'il avait établie dans un ordre
si merveilleux. Je vis couler de sa bouche la doctrine de saint Paul, la
loi de l'Évangile, la crainte religieuse de nos mystères. Je vis enfin
cette sainte assemblée tout éclatante des divines splendeurs de la
grâce. »
Ephrem raconte qu'après
l'office Basile le fit venir, et lui dit par interprète (car le pieux
pèlerin ne parlait que le syriaque) : « Es-tu cet Ephrem qui s'est
soumis d'une manière si admirable au joug du salut ? — Je suis,
répondit-il, cet Ephrem qui marche si mal dans la carrière du salut. »
Basile s'approcha : les deux saints s'embrassèrent. Puis ils eurent un
entretien qu'Ephrem compare à « une table couverte non de mets
périssables, mais de vérités éternelles. » Emu de la sagesse de Basile :
« Père, lui dit Ephrem, défends-moi contre la paresse et l'inertie;
dirige-moi dans la voie droite; perce la pierre de mon cœur. Le Dieu des
esprits m'a jeté à toi, afin que tu prennes soin de mon âme. » Ephrem
parle en fermes généraux des conversations qui suivirent : il rapporte
particulièrement que Basile lui raconta l'histoire, si célèbre en
Cappadoce, des quarante martyrs de Sébaste. Sozomène dit que Basile, de
son côté, admira l'érudition du diacre syrien : il semble y faire
allusion en deux passages de ses discours sur l'Hexaemeron et de son
livre sur le Saint-Esprit.
L'amitié eut une grande
place dans la vie de Basile. « Depuis mon enfance jusqu'à ma vieillesse,
écrit-il dans ses dernières années, j'ai eu beaucoup d'amis. » Avec
quelle tendresse il leur parle ! Ecrivant à un ancien condisciple, que
dans un de ses voyages il a eu le regret de ne pas rencontrer : « Qu'il
m'eût été précieux, lui dit-il, de te revoir et de t'embrasser ! de nous
rappeler ensemble notre jeunesse, les jours où nous avions même maison,
même foyer, même pédagogue, où la récréation, et l'étude, et le plaisir,
et la pauvreté, et tout enfin, nous était commun! Comme ces souvenirs
m'eussent ranimé ! quelle joie j'eusse éprouvée à secouer la vieillesse
qui m'accable, et à redevenir jeune avec toi! » Mais si l'amitié lui fut
souvent une consolation et un soutien, elle fut cause aussi pour lui de
vives douleurs. « Je n'ai jamais péché contre l'amitié, » écrit-il. Tous
ceux qu'il aima n'eussent pu se rendre ce témoignage. Ses rapports avec
Eustathe de Sébaste amenèrent une des épreuves les plus pénibles qu'il
ait traversées.
Cappadocien comme Basile,
mais son aîné d'un grand nombre d'années, Eustathe, évêque de Sébaste
dans le Pont, est un des caractères les plus singuliers du IVe siècle.
D'une grande austérité de mœurs, d'une vertu sans défaillance,
charitable aux pauvres, un des premiers propagateurs de la vie
monastique en Asie, il avait gagné par tous ces traits le cœur de
Basile, qui le reçut naguère dans son monastère des bords de l'Iris,
visita en sa compagnie diverses communautés, et reconnaissait en lui «
quelque chose de plus qu'humain. » Mais Eustathe avait en même temps un
esprit incapable de se fixer, « vrai nuage emporté ça et là par tout
vent qui souffle. » Ayant eu le malheur d'être, dans sa jeunesse,
l'élève d'Arius, on l'avait vu passer par toutes les nuances
doctrinales, tantôt voisin de l'erreur de cet hérésiarque, tantôt
rapproché de la vérité proclamée au concile de Nicée. Des innombrables
formulaires que firent éclore les controverses de l'époque, il n'en est
pour ainsi dire pas un qui n'ait été signé par lui. Adepte et transfuge
de tous les partis, il demeure un personnage énigmatique, ondoyant,
insaisissable, qui a successivement usé toutes les affections et encouru
toutes les haines. Aussi fidèle dans les unes qu'incapable des autres,
Basile persista longtemps à se faire le répondant d'Eustathe. Dans sa
droiture, il ne pouvait admettre qu'un homme, dont il jugeait la vertu
inébranlable, pût varier en doctrine. L'ascète lui cachait le docteur
suspect et le croyant douteux. Aussi interprétait-il dans un sens
orthodoxe toutes les démarches d'Eustathe, continuant h frayer avec lui
quand d'autres s'en détournaient, et lui demandant des gages de fidélité
à l'Eglise, moins pour se rassurer lui-même qu'en vue de ramener
l'opinion des évêques catholiques vers un ami qu'il pensait méconnu. A
ceux-ci il pouvait rappeler un principe qu'il tenait de saint Athanase,
le plus glorieux champion du Verbe divin : si quelqu'un a renoncé à la
doctrine d'Arius, et confessé la foi définie à Nicée, il faut l'admettre
sans hésiter. Or Eustathe, à Rome, en 366, devant le pape Libère, avait
affirmé sa croyance aux définitions de Nicée ; en 367, son orthodoxie,
après une affirmation semblable, avait été reconnue au concile de Tyane.
Elle devait donc être présumée jusqu'à preuve du contraire. Mais le zèle
de Basile allait plus loin. Invité, en 372, par Théodote, évêque de
Nicopolis et métropolitain de la Petite-Arménie, à venir célébrer une
fête de son Eglise, il s'arrêta en route, à Sébaste, en vue d'obtenir de
nouvelles preuves de l'orthodoxie d'Eustathe. Après une discussion de
deux jours avec celui-ci, on tomba d'accord sur tous les points, et
Basile n'eut plus qu'à courir à l'église remercier Dieu. Dans la joie
désintéressée de son cœur, il écrivit alors à Théodote pour lui demander
de rédiger lui-même un écrit que souscrirait Eustathe. Mais Théodote,
dont la défiance était incurable, refusa de le faire, et témoigna même à
Basile le peu de désir qu'il avait maintenant de recevoir sa visite.
Basile revint, tout triste, à Césarée. Un an après, il eut occasion de
rencontrer Théodote. Celui-ci lui reprocha vivement son entrevue de
l'année précédente avec Eustathe, qui, dit-il, niait maintenant avoir
fait aucun accord avec Basile. Ce dernier fut stupéfait. « Comment
Eustathe, s'écria-t-il, que j'ai connu ennemi de tout mensonge, au point
d'en avoir horreur même dans les choses les plus légères, oserait-il
trahir la vérité dans une affaire d'une telle importance ? J'irai le
voir, je lui proposerai un symbole de la vraie foi, et s'il le souscrit,
je demeurerai dans sa communion ; s'il refuse, je me séparerai de lui à
mon tour. » Rassuré par ces paroles, Théodote invita Basile à venir le
visiter à Nicopolis. Mais à peine celui-ci fut-il arrivé, que, repris de
ses défiances, son hôte le reçut avec une froideur injurieuse, l'accabla
de reproches outrageants, refusa de l'aider, comme il avait promis, dans
sa mission d'Arménie : Basile partit désolé.
Aucun découragement ne
pouvait refroidir la charité de Basile, comme aucune injure ne pouvait
lasser sa patience. A ses yeux, le premier devoir était « de tout (aire
pour ne pas s'aliéner ceux dont la foi est imparfaite, mais au contraire
de prendre soin d'eux, selon les antiques lois de la charité, leur
apportant toute consolation avec des entrailles de miséricorde, et leur
proposant la foi des Pères pour les amener à l'union. » Il parvint,
l'année suivante, à faire signer à Eustathe une profession de foi
complètement orthodoxe. Oublieux des mauvais procédés de Théodote, il
s'empressa de lui communiquer cette pièce, qui devait réhabiliter
l'évêque de Sébaste. Mais, par une étrange aberration d'esprit, ce fut
ce moment même que choisit celui-ci pour rompre avec Basile. Malgré ses
promesses, il refusa de se rendre à un synode que Basile avait convoqué.
Il lui écrivit pour repousser sa communion, et commença à le déchirer,
en public comme en particulier, l'accusant d'orgueil, lui imputant des
opinions hérétiques sur le Saint-Esprit. Ne gardant aucune mesure, il
répandit dans toutes les provinces d'Orient un pamphlet contre Basile;
et enfin, dans le but de le faire passer pour apollinariste, il alla
jusqu'à exhumer une lettre écrite par Basile à l'hérésiarque
Apollinaire, lettre de pure courtoisie, datant de l'époque où l'un et
l'autre étaient laïques, et où les opinions d'Apollinaire étaient
irréprochables. En ce temps de controverses incessantes, les orthodoxes,
souvent trompés, se sentaient obligés de veiller avec le soin le plus
scrupuleux sur leurs relations, et d'être d'une réserve extrême quant
aux opinions et aux personnes; aussi une publication de cette nature,
aggravée par un texte tronqué ou falsifié, devait-elle, dans la pensée
de ses ennemis, compromettre Basile aux yeux des gens superficiels et le
faire passer pour fauteur d'un hérétique.
Cette indigne conduite
dissipa enfin les illusions de Basile. Il demeura, comme il le dit, a
muet, frappé de stupeur, pensant à la profondeur de dissimulation d'Eustathe,
et à la manière dont celui-ci s'était de tout temps insinué dans sa
confiance. » Il se souvint alors qu'Eustathe avait eu Arius pour maître;
se rappelant un proverbe populaire : « L'Ethiopien, dit-il, ne peut
changer la couleur de sa peau, ni la panthère effacer les taches de son
poil. » Cependant son âme fut ébranlée, comme le sont les âmes droites
au spectacle de l'injustice : « J'avais le cœur serré, la langue
hésitante, la main sans force, le courage défaillant; j'ai été sur le
point de haïr le genre humain, de le juger incapable d'affection, à la
pensée de cet homme qui s'était gardé pur de l'enfance à la vieillesse
et qui, pour des motifs insignifiants, s'emportait jusqu'à oublier ce
qu'il savait de moi pour prêter l'oreille aux plus viles calomnies. Que
n'avais-je pas le droit de penser des autres hommes, avec qui je n'avais
pas échangé tant de gages d'amitié et qui ne m'avaient pas donné tant de
preuves de vertu ? » Mais Basile n'était pas de ceux qui, en face des
plus cruelles épreuves, s'abattent ou s'irritent. « Prie pour moi,
écrivait-il à Théodote, afin que le Seigneur me fasse la grâce d'éviter
la colère, de garder la charité, qui est modérée et sans enflure. Vois
comme ceux qui en manquent sortent des bornes de l'humanité et agissent
mal, osant des choses dont les âges précédents n'ont pas d'exemple. »
Saint Basile donna alors
d'admirables preuves de patience. Pendant trois ans, il souffrit en
silence « la flagellation de la calomnie, » se contentant de prendre
Dieu à témoin de son innocence. » Jésus autem tacebat. C'est seulement
quand il craignit que ce silence ne devînt une occasion de scandale
qu'il se décida à le rompre par une lettre justificative envoyée à tous
les moines de son diocèse. Vinrent ensuite une lettre d'explications,
touchante dans son humilité, écrite aux évêques d'un district du Pont;
d'autres aux habitants, au clergé et aux principaux de Néocésarée, qu'il
avait vus avec tristesse depuis plusieurs années prêter l'oreille aux
hérétiques et s'éloigner de lui, attaché à eux et à leur ville par tant
de souvenirs d'enfance. Il eut la consolation de ramener à sa communion
les évêques du Pont, mais ne put, même en invoquant la mémoire vénérée
de sa sainte aïeule Macrine, triompher des préventions de ses anciens
concitoyens de Néocésarée. Les événements, cependant, se chargèrent de
le justifier, car il vit son infidèle ami Eustathe s'enfoncer de plus en
plus dans l'erreur, faire chaque année un nouveau pas hors de la vérité
catholique et finir, vers 376 ou 376, par rechercher ouvertement la
communion des ariens. La Providence réservait à la mémoire de Basile une
revanche meilleure, en faisant, après la mort ou la déposition d'Eustathe,
en 380, monter sur le siège de Sébaste Pierre, le plus jeune frère du
saint évêque de Césarée.
CHAPITRE VI
LES RAPPORTS AVEC L'OCCIDENT
On a dit que les épreuves
de Basile se confondent avec celles de l'Orient chrétien. Cette «
sollicitude de toutes les Eglises, » dont parle saint Paul, il la porte
partout : elle est de moitié dans les affections ou les déceptions de sa
vie. Rien ne le fait mieux voir que ses efforts pour appeler au secours
des chrétiens orientaux, divisés entre eux et persécutés par Valens, les
Églises occidentales, qui jouissaient de la paix sous le règne de
Valentinien Ier.
Dans la première phase de
la persécution arienne, au temps de Constance, les Églises de l'Orient
avaient reçu de celles de l'Occident un chaleureux appui. Le pape Jules
1er, son successeur Libère, donnèrent asile aux orthodoxes proscrits.
Expulsé d'Alexandrie, saint Athanase vint « soumettre sa cause » à
l'Église de Rome. Le pape condamna ses adversaires, « leur déniant, au
nom de la discipline ecclésiastique, le droit de rien décider sans
l'approbation du pontife romain. » Athanase passa trois ans à l'ombre de
la chaire de saint Pierre. Vers le même temps s'y réfugièrent des
évêques et des prêtres de Thrace, Célésyrie, Phénicie, Palestine, Egypte,
déposés par les ariens; le pape, devant lequel ils portèrent aussi leur
cause, « en vertu de la prérogative de l'Église romaine, les renvoya en
Orient, munis de lettres les rétablissant sur leurs sièges et condamnant
ceux qui les en avaient chassés. »
En proie, sous Valens, à
une persécution plus atroce encore, les Eglises orientales tournèrent de
nouveau leurs yeux vers le siège de Rome et vers les évêques d'Italie et
des Gaules qui, à son exemple. « avaient gardé intact et inviolable le
dépôt de la foi reçu des apôtres. » Elles leur demandèrent de les
défendre contre les hérétiques, et, en même temps, de faire cesser leurs
divisions intérieures. La principale était le schisme qui, depuis
plusieurs années, divisait l'Eglise d'Antioche. Il était d'autant plus
douloureux que les deux évêques entre lesquels se partageait l'obédience
des catholiques étaient l'un et l'autre de fermes défenseurs de
l'orthodoxie et des hommes d'une éminente vertu : l'un, Mélèce, exilé
pour la foi par Valens, avait les sympathies des Églises asiatiques et
comptait parmi les meilleurs amis de saint Basile ; l'autre, Paulin,
épargné par les persécuteurs « à cause de sa grande piété, » était
favorablement vu en Egypte, en Orient et à Rome.
Dès 371, Basile informa
Mélèce de son intention d'envoyer le diacre Dorothée à Rome. Les
catholiques de la cour de Valens, avec lesquels il entretient des
relations, renoncent à rien obtenir et s'estiment heureux que la
persécution ne soit pas encore plus violente. Il faut solliciter une
intervention des évêques d'Occident. Basile communique à Mélèce le
mémoire qu'il se propose de remettre à son messager et prie Mélèce de
munir, de son côté, celui-ci de lettres et d'instructions. En même
temps, il écrit à saint Athanase, qu'il n'a jamais vu, mais pour lequel
il professe un véritable culte, lui demandant de couvrir cette mission
de sa grande autorité.
Basile compte que
l'illustre docteur alexandrin, si puissant dans la ville éternelle,
voudra bien y accréditer le diacre Dorothée. Celui-ci devra supplier le
pape Damase d'envoyer en Orient, non les délégués d'un synode, ce qui
pourrait offrir des difficultés, mais ses représentants personnels. On
priera le pape de choisir des hommes doux et fermes, sachant parler,
capables de ramener les égarés. Parmi les pièces qu'on leur demandera
d'apporter seront les actes de ce qui a été fait en Occident pour casser
les décisions hérétiques du concile de Rimini, et aussi une sentence de
condamnation des erreurs de Marcel d'Ancyre, qui n'ont pas encore été
condamnées à Rome. Un des buts de leur mission sera de faire cesser le
schisme qui désole l'Église d'Antioche. Mais aux qualités morales
nécessaires pour accomplir cette œuvre multiple de pacification
religieuse, les envoyés de Damase devront joindre l'endurance physique
nécessaire pour supporter les fatigues d'un long voyage ; celui-ci devra
être fait par mer, afin de leur permettre d'arriver sans bruit et de
surprendre les adversaires de la paix.
« Autant que me laisse voir
mon peu de connaissance des choses, écrit Basile, je crois que nos
Eglises n'ont pas d'autre moyen de salut. Si les Occidentaux veulent
montrer pour nous autant de zèle qu'ils en mettent chez eux à éteindre
l'hérésie, peut-être quelque bien en résultera-t-il, car l'empereur
redoutera leur nombre, leur unanimité, et les peuples les suivront. » Il
est facile de retrouver dans cette épître à saint Athanase les grandes
lignes du mémoire rédigé pour être soumis au pape. La lettre dont il fut
accompagné est longue et pathétique, pleine à la fois de respect et de
confiance pour le successeur de saint Pierre.
Basile expose d'abord à
Damase les misères religieuses de l'Orient, « c'est-à-dire des contrées
qui s'étendent de l'Illyrie à l'Egypte. » On y attend avec ardeur les
effets de la piété du pape. Aux jours passés, la charité romaine a, bien
des fois déjà, secouru les Orientaux. Un siècle plus tôt, le pape saint
Denys a envoyé d'abondantes aumônes à l'Eglise de Césarée, dévastée par
les Barbares; ses lettres ont consolé les fidèles et ses offrandes ont
racheté de nombreux captifs. Aujourd'hui, c'est des âmes qu'il s'agit!
Ce sont les captifs de l'hérésie qu'il faut délivrer! Les chrétiens de
l'Orient se sentent déjà réjouis et fortifiés à la pensée que Damase va
les assister. Qu'il veuille bien leur envoyer des hommes capables de
concilier les dissidents, de rétablir l'union entre les Églises, ou du
moins de l'éclairer sur leur situation, en lui faisant connaître les
auteurs des troubles et ceux qu'il doit recevoir dans sa communion.
A son arrivée à Rome,
Dorothée paraît avoir trouvé réuni un concile d'évêques d'Italie, de
Gaule et d'Illyrie. II revint, l'année suivante, en Orient, accompagné
d'un délégué des Occidentaux, le diacre milanais Sabinus. Tous deux
étaient porteurs d'une lettre synodale des évêques, adressée à saint
Athanase. Celui-ci s'empressa de la communiquer à saint Basile. On n'en
a pas le texte et l'on n'en peut guère deviner la teneur. On sait
seulement qu'elle contenait une profession de foi et qu'elle y joignait
de chaleureuses assurances de sympathie.
Saint Basile se chargea de
remercier ses collègues de l'Occident. « Vos paroles, leur écrit-il, ont
ramené un peu de sourire dans mon âme. » Mais il leur demande de venir
en aide de façon plus efficace aux Orientaux. Chez ceux-ci, « tout
s'affaisse. » A la place des pasteurs chassés, les loups s'introduisent
dans la bergerie. « Les vieillards pleurent, en comparant le présent au
passé; les jeunes gens sont plus malheureux encore, car, n'ayant pas
connu celui-ci, ils s'accoutument au présent. » Partout, les dogmes
anciens sont méprisés; on oublie les traditions; les inventions des
novateurs font loi; « il n'y a plus de théologiens, mais seulement
d'habiles arrangeurs de mots. » Puissent les vraies doctrines sur la
Trinité sainte être enfin rétablies par les soins de ceux « auxquels le
Seigneur a donné à la fois la vérité et la liberté ! »
Outre la lettre collective,
les envoyés étaient porteurs de plusieurs lettres particulières, dont
une adressée à saint Basile par Valérien, évêque d'Aquilée. A ce prélat
pieux et savant, dont la ville épiscopale avait abrité pendant plusieurs
années une colonie d'exégètes où saint Jérôme tenait le premier rang,
Basile répondit avec effusion. « Nous avons une grande soif d'amour, ô
frère très vénéré! » s'écrie-t-il. C'est une vive joie pour lui de
savoir les Occidentaux indissolublement unis dans la vérité et libres de
l'annoncer sans entraves. En Orient, la partie saine de la population,
encore attachée à la croyance des aïeux, se décourage et se fatigue. Si
le monde est destiné à durer encore, c'est de l'Occident, de ses
enseignements, de ses prières, de ses exemples, que viendra, pour les
Orientaux, le réveil de la foi.
Cependant, si touchant
qu'il fût, cet échange de sympathies demeurait sans résultat. Basile et
ses amis attendaient du pape et des prélats d'Occident une aide plus
pratique, tout en ne pouvant peut-être leur en indiquer très clairement
les moyens. Il fut décidé qu'en réponse à la lettre des évêques
occidentaux une épître collective des principaux prélats orthodoxes de
l'Orient serait portée par le diacre Sabinus, afin de bien marquer
l'union des esprits sur toutes les questions déjà résolues, et de
rappeler celles qui attendaient encore une solution. Mélèce, alors banni
pour la troisième fois, fut chargé de la rédiger.
Dans cette lettre, qui
porte les signatures de trente-deux évêques, parmi lesquels Eusèbe de
Samosate, Basile, Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, on se plaint
doucement de n'avoir pas obtenu encore le secours attendu. Mais les
vénérables signataires espèrent que l'intervention des Églises
d'Occident deviendra plus active, quand tout y sera mieux connu. Suit un
tableau très sombre de l'état religieux de l'Orient. Ce que les évêques
réunis demandent maintenant à leurs collègues, ce n'est plus d'envoyer
un petit nombre de délégués, mais de venir sans retard, nombreux, en
synode, les visiter. « A la valeur personnelle des envoyés se joindront
ainsi le poids et l'autorité que donne le nombre, et l'on pourra
rétablir la foi définie h Nicée, poursuivre l'hérésie, remettre la paix
dans les Églises, amener à la concorde ceux qui, au fond, pensent de
même. » Ces derniers mots font allusion au schisme d'Antioche. La lettre
y revient plus loin, en termes tout à fait explicites. « Ce qui est le
plus digne de pitié, c'est que la partie saine du peuple est divisée
contre elle-même. Nous ressemblons aux habitants de Jérusalem, qui, sous
Vespasien, étaient à la fois assiégés au dehors et en proie à la
sédition au dedans. Nous aussi, nous avons à nous défendre des
hérétiques, et nous sommes réduits à une extrême faiblesse par une autre
guerre, où les belligérants sont des orthodoxes. » La lettre se termine
par une adhésion pleine et entière à la profession de foi contenue dans
la lettre synodale des Occidentaux.
Cependant, malgré la bonne
volonté réciproque, les affaires n'avançaient pas. L'année 373 paraît
s'être passée en négociations, dont l'agent principal est un prêtre
latin, Sanctissime. II avait apporté un mémoire ou formulaire, répondant
à la lettre collective des Orientaux. Basile se déclare prêt à souscrire
cette pièce, que Sanctissime, dont le zèle est infatigable, soumettra à
la signature d'autres prélats, et rapportera en Occident. Sur la demande
d'Eusèbe de Samosate, Basile écrit encore à Mélèce, pour le prier de
composer une nouvelle lettre, destinée à y être jointe. Cette lettre est
probablement celle qui a le numéro 242 dans la correspondance de saint
Basile. Discrètement, Mélèce se plaint encore du peu de secours reçu. «
Nous avons souvent espéré en vous au temps de nos épreuves, frères très
vénérés; puis, déçus dans nos espérances, nous avons dit avec le
psalmiste : J'ai attendu qui compatirait, et nul n'est venu; qui me
consolerait, et je n'ai trouvé personne. » Vient ensuite le tableau,
déjà tracé bien des fois, de la désolation des Eglises orientales. « Le
comble des maux, le voici : le peuple, abandonnant les maisons de
prières, se réunit dans les solitudes. Lamentable spectacle ! Femmes,
enfants, vieillards, infirmes, sous la pluie, la neige, lèvent, parmi
les glaces de l'hiver ou les feux de l'été, demeurent au dehors,
refusant de participer h la communion des ariens. » Ce trait se présente
naturellement sous la plume d'un évêque d'Antioche : après le premier
exil de Mélèce, ses fidèles s'assemblaient dans des cavernes pour ne pas
communiquer avec l'arien Euzoius. Du reste, la lettre est écrite dans
les termes les plus généraux : probablement était-elle accompagnée d'un
mémoire, entrant dans le détail des questions à traiter.
Basile avait manifesté
l'intention de ne pas écrire : cependant, le zèle l'emporta, et lui
inspira une nouvelle lettre « aux évêques d'Italie et de Gaule. » Malgré
la monotonie de telles citations, il est impossible de ne pas reproduire
ici la description très précise qu'il donne des maux causés par la
persécution arienne. « Les pasteurs sont chassés, les troupeaux
dispersés, et, ce qui est plus triste, le peuple refuse aux victimes le
nom de martyrs, parce que les persécuteurs se parent eux-mêmes de celui
de chrétiens. On ne punit plus sévèrement qu'un crime : la fidélité aux
traditions paternelles. Ceux qui en sont coupables sont expulsés de leur
patrie et relégués dans les déserts.... Tandis qu'aucun scélérat n'est
condamné sans preuves, il suffit de la plus légère calomnie pour faire
prononcer la condamnation d'un évêque, et l'envoyer au supplice.
Quelques-uns sont enlevés de nuit, conduits dans les pays lointains,
sans avoir été confrontés avec leurs accusateurs et avoir même comparu
devant un tribunal.... Les prêtres, les diacres s'enfuient : le clergé
se dépeuple.... Les jours de fête sont changés en jours de deuil : il
n'y a plus d'assemblées de chrétiens, plus de prédicateurs, plus de
veillées pieuses, plus de joies spirituelles. Les maisons de prière sont
fermées; les autels restent sans sacrifices.... Les enfants sont élevés
dans des doctrines impies.... On enseigne une Trinité mutilée où le Fils
ne participe pas à la nature divine, où le Saint-Esprit est une
créature.... Les âmes des ignorants s'habituent à ces blasphèmes.... Par
les baptêmes, par l'hospitalité envers les voyageurs, par la visite des
malades, par les consolations prodiguées aux malheureux, par
l'administration des sacrements, les hérétiques s'insinuent dans le
peuple; le mal fait de tels progrès que, si on ne se hâte de l'arrêter,
il deviendra inutile de rendre la liberté aux catholiques : beaucoup,
séduits par une longue erreur, ne reviendront plus à la vérité. »
Saint Basile craint que la
contagion de ce mal ne s'étende. « L'hérésie est une bête dévorante : on
peut redouter qu'après avoir fait sa pâture de nos Églises, elle ne se
glisse ensuite jusqu'aux vôtres, plus saines et mieux préservées. »
Certes, pour arrêter cette contagion les moyens spirituels sont
préférables à tous les autres. Mais une expérience récente a montré
qu'ils sont parfois moins efficaces et surtout moins rapides qu'on n'eût
espéré d'abord. Basile a maintenant la pensée d'une intervention de
nature différente. Ce qui fait en Orient la force de l'hérésie, c'est
qu'elle a su gagner à sa cause le pouvoir impérial. Le souverain qui
règne en Occident s'est, au contraire, montré soucieux de garantir à ses
sujets la paix religieuse. Mais il a toujours évité de s'engager à fond,
et de se faire le champion déclaré de l'orthodoxie. « Ceci est l'affaire
des évêques, » répondit un jour Valentinien à quelqu'un qui lui
demandait de prendre parti dans les querelles religieuses. Si l'on peut
obtenir qu'il sorte d'une réserve à bon droit jugée excessive, et le
toucher de pitié pour les catholiques orientaux, ceux-ci, assurément,
seront sauvés. Valentinien est tout-puissant sur son frère Valens, qui
lui doit le trône. A cette œuvre Basile convie maintenant les évêques. «
Ce que nous demandons surtout, leur écrit-il, c'est que, par les soins
de votre piété, le trouble de nos affaires soit porté à la connaissance
de l'empereur qui gouverne la partie du globe où vous habitez. »
Cet appel ne parvint pas
tout de suite à ceux à qui il était adressé. Le mémoire de Mélèce, pour
lequel Sanctissime recueillait avec zèle des signatures, la
correspondance des évêques, et en particulier la lettre de Basile,
devaient être portés en Occident par le prêtre Dorothée (probablement
distinct du diacre de ce nom). Mais le voyage de celui-ci paraît avoir
subi d'assez longs retards, dus à l'hiver et aux brigands qui
infestaient tout le pays, de la Cappadoce à Constantinople. Il fut un
instant question de lui adjoindre Grégoire de Nysse, sans doute pour
donner plus d'éclat à sa mission. Basile ne fut pas de cet avis : la
douceur et la simplicité de son frère, peu accoutumé aux usages des
cours, ne lui paraissaient point propres à traiter avec « un homme assis
sur un trône sublime, d'où il entend à peine ceux qui d'en bas lui
disent la vérité ». Ce langage, par lequel est évidemment désigné le
pape Damase, surprend après la lettre si cordiale de 371 : c'est le
premier symptôme d'un malentendu qui dura quelque temps, et eut surtout
pour cause la manière différente d'apprécier les affaires d'Antioche.
Peut-être aussi Basile s'irritait de la lenteur avec laquelle, à Rome,
étaient étudiées les questions si multiples de doctrines et de
personnes, qui se rattachaient à la pacification religieuse de l'Orient.
Celle-ci cependant fit tout à coup un pas considérable, auquel les
lettres enfin portées en Occident par Dorothée ne furent probablement
pas étrangères.
Quand cet envoyé des
Orientaux revint en Asie, en 375, un concile venait d'être tenu en
Illyrie, où l'empereur Valentinien résidait alors. L'arianisme y avait
été condamné une fois de plus. Les Pères avaient, en même temps, obtenu
de Valentinien l'envoi en Asie d'un rescrit, dont Théodoret nous a
conservé le texte. Cet acte interdit aux hérétiques de se prévaloir des
sentiments des princes pour répandre leurs erreurs; il leur défend
d'exercer aucune persécution « contre ceux qui servent Dieu mieux qu'eux
et ont une foi plus pure ; » il rend aux catholiques une entière
liberté. C'est la répudiation formelle de la politique de Valens,
consignée dans un document législatif auquel Valens fut obligé d'apposer
sa signature à côté de celle de son frère.
Malheureusement le rescrit
obtenu, contre toute attente, du libéralisme indiffèrent de Valentinien
n'eut pas le temps de produire ses fruits. Valentinien mourut avant la
fin de 375, laissant à Valens le champ libre en Orient. La persécution
continua, d'autant plus violente, peut-être, que les ariens avaient pu
la croire un moment arrêtée. La Cappadoce même, que l'ascendant
personnel de Basile avait préservée depuis ses entrevues mémorables avec
Valens, fut de nouveau en proie aux hérétiques.
A la tête de ceux-ci était
le vicaire de la province, Démosthènes. Si ce personnage est le même que
l'ancien intendant des cuisines, avec qui Basile eut jadis un piquant
colloque, on peut croire qu'il fut heureux de donner enfin libre cours à
ses rancunes. Nous le voyons assembler à Ancyre, puis à Nysse, des
conciliabules d'ariens ; envoyer des soldats arrêter, sous une
inculpation mensongère, saint Grégoire de Nysse, qui n'eut que le temps
de s'enfuir et de se cacher; astreindre, malgré leurs privilèges, tous
les clercs de Césarée aux obligations de la curie ; imposer les mêmes
charges à ceux de Sébaste qui demeuraient en communion avec Basile. On
parlait ouvertement de la réunion d'un concile où serait déposé
celui-ci. Sur plusieurs sièges épiscopaux de la province étaient
intronisés de force des hérétiques, parfois des gens tarés, comme celui
qui fut mis par les ariens à la place de Grégoire de Nysse. Les
violences les plus graves étaient exercées contre les prêtres, les
instituteurs orthodoxes, par « les dépositaires de l'autorité impériale
: » un fidèle qui refusait de communiquer avec un évêque intrus fut
tellement, maltraité, qu'il mourut de ses blessures. La persécution, qui
en beaucoup de provinces n'avait pas cessé, se réveillait ainsi dans
celles mêmes où elle avait paru assoupie.
Saint Basile l'a décrite
dans deux lettres de 376, adressées à ses amis Amphiloque et Eusèbe de
Samosate. L'une d'elles se termine par des plaintes très dures de «
l'arrogance » des Occidentaux. Toujours affligé de les voir prendre
parti pour Paulin contre Mélèce, Basile leur applique le vers mis par
Homère dans la bouche de Diomède : « Mieux valait ne pas le prier :
c'est un homme orgueilleux. » On n'a pas de documents sur le fait précis
qui fut l'occasion de ces reproches. A bon droit l'on s'étonnera de leur
vivacité. Mais il faut se souvenir qu'ils se rencontrent dans une lettre
toute confidentielle, écrite à un intime ami. Dans l'un des moments les
plus cruels de sa vie, ayant vu l'échec de ses plus chères espérances,
sentant la persécution se rallumer de toutes parts, atteindre ses amis
et ses proches, le saint évêque laisse s'épancher son âme, sans mesurer
l'expression de paroles qui n'étaient pas destinées à la publicité.
Basile marque, à la fin de
cette lettre, l'intention d'écrire au « chef du chœur, » c'est-à-dire
probablement à Damase, « en dehors des formes officielles, » et sans
entrer dans le détail des affaires, afin d'avertir par lui les
Occidentaux de la faute qu'ils commettent en manquant d'égards envers
des hommes éprouvés par la tentation, et en paraissant insulter a leur
malheur. Mais il ne semble pas avoir donné suite à ce projet, formé sous
le coup d'une émotion passagère. On le voit, au contraire, adresser non
à saint Damase, mais « aux Occidentaux » en général, soit vers la fin de
376, soit l'année suivante, une longue lettre, d'un ton affectueux et
conciliant.
Il y expose que l'hérésie
arienne a cessé d'être le plus grand danger pour les âmes, tant elle est
maintenant démasquée; mais il leur demande d'avertir, avec l'autorité
qui leur appartient, les Eglises d'Orient, et de signaler à la défiance
de celles-ci les erreurs plus subtiles et plus récentes propagées par
Eustathe de Sébaste et par Apollinaire. Il les prie ensuite, en termes
très modérés, de se prononcer sur le cas de Paulin d'Antioche, qui, en
plus de l'irrégularité présumée de son élection, aurait partagé ou
toléré les erreurs attribuées à Marcel d'Ancyre.
Cette lettre est une
réponse à une missive apportée d'Occident par les infatigables Dorothée
et Sanctissime, et qui paraît avoir, par son langage tout empreint
d'affection et de pitié, calmé la peine ressentie avec excès par Basile.
« Quoique nos blessures, écrit-il, soient aussi vives, cependant nous
sommes un peu consolés en pensant que des médecins sont prêts, si les
circonstances s'y montrent favorables, à porter un remède rapide à nos
maux. C'est pourquoi nous vous saluons encore par ces chers messagers,
et nous vous exhortons, si le Seigneur vous donne quelque moyen de nous
visiter, à le faire sans retard. Visiter les infirmes est une des plus
grandes œuvres de miséricorde. Que si le bon Dieu, sage directeur de nos
vies, réserve ce bienfait à un autre temps, au moins écrivez-nous tout
ce qu'il vous est possible d'écrire pour consoler les affligés et
relever ceux qui sont brisés. Nombreuses sont les brisures de l'Eglise,
et nous en avons une grande affliction : nous n'attendons pas d'autre
secours que celui que le Seigneur nous enverra par vous, qui l'adorez
avec une telle sincérité. »
On pourrait aisément
montrer la cordialité des rapports établis, désormais, entre saint
Basile et ses collègues occidentaux. Ecrivant à des évêques égyptiens,
confesseurs de la foi, qui lui paraissaient avoir reçu trop facilement
dans leur communion des disciples de Marcel d'Ancyre, Basile leur dit
qu'ils auraient dû, avant de le faire, s'assurer si tel était l'avis des
évêques d'Occident. Ailleurs il se plaint, dans une lettre adressée au
successeur de saint Athanase, Pierre d'Alexandrie, alors réfugié à Rome,
d'un propos tenu par celui-ci contre ses amis Eusèbe et Mélèce : il le
fait avec une extrême courtoisie, et, ayant à nommer Damase, il
l'appelle « l'évêque très vénéré. » Grande est sa joie de l'élection de
saint Ambroise au siège de Milan : il a deviné l'avenir de ce grand
homme : l'astre de l'Église d'Orient salue, avant de s'éteindre, la
nouvelle lumière qui se lève sur celle d'Occident.
Saint Ambroise avait écrit
à Basile pour lui demander l'autorisation de transférer à Milan les
restes de son prédécesseur Denys, mort exilé pour la foi en Cappadoce,
vers 359. Basile accorda volontiers la concession demandée : clans sa
réponse à Ambroise, il fait l'éloge des ecclésiastiques milanais chargés
de ramener le précieux dépôt, loue la modestie de leur maintien, la
gravité de leurs mœurs, les paroles persuasives qu'ils employèrent pour
vaincre la résistance des prêtres, des diacres, des fidèles qui
hésitaient à laisser ouvrir le tombeau vénéré du confesseur de la foi.
Ceux qui avaient naguère été les hôtes de l'exilé, et qui l'y avaient
déposé de leurs mains, tinrent à l'en tirer eux-mêmes, et pleurèrent
comme si l'on avait emporté les reliques de leur père et de leur patron.
Basile n'a garde de manquer une aussi excellente occasion de dire à
Ambroise tout ce qu'il y a de providentiel dans le choix inattendu qui
l'éleva, malgré ses résistances, sur l'un des plus grands sièges de
l'Occident.
« Dieu choisit, dans tous
les temps, ceux qui lui plaisent. Il a pris un berger pour le placer à
la tête de son peuple; il a mis son esprit dans le chevrier Amos, pour
en faire un prophète. Maintenant, dans une ville royale, il prend le
gouverneur de toute une province, aussi élevé par l'âme que par la
naissance et les richesses, remarquable entre tous par la splendeur de
l'éloquence, et lui confie le troupeau du Christ. Va donc, homme de Dieu
! Ce n'est pas des hommes que tu as reçu et que tu as appris l'Evangile
du Christ; c'est le Seigneur lui-même qui t'a tiré des rangs des juges
de la terre pour t'asseoir dans la chaire des apôtres. Livre le bon
combat. Guéris les maladies du peuple, si quelqu'un s'y trouve infesté
de la contagion arienne. Renouvelle les anciens sentiers des Pères, et
aie soin de fortifier, par la fréquence de nos relations, cette amitié
mutuelle dont tu as jeté le fondement. Ainsi nous pourrons être voisins
par l'esprit, bien que de longues distances nous séparent sur cette
terre. »
Voisins par l'esprit, ils
le furent, ces deux grands hommes qui s'étaient devinés sans se
connaître. Il y a plus que des similitudes de pensées, il y a des traces
visibles de l'influence de Basile dans les écrits et les discours de
saint Ambroise. Mais, plus heureux que Basile, Ambroise pourra employer
efficacement à l'amélioration des rapports de l'Eglise et de l'État ces
grandes qualités de gouvernement qu'il avait en commun avec lui.
CHAPITRE
VIII
LES DERMÈRES ANNÉES
La fin de la vie de saint
Basile fut marquée par une grande joie. Lui qui, humblement, attribuait
à ses péchés le démenti jusque-là donné par les événements à toutes ses
espérances, les vit enfin s'accomplir. Quand il mourut, les catholiques
jouissaient partout de la paix. La tyrannie exercée depuis quarante-sept
ans par les ariens était brisée.
Refoulés par les Huns, qui,
pour la première fois, apparaissent dans l'histoire, les Goths des rives
du Danube avaient obtenu de Valens, en 376, la permission de passer le
fleuve pour s'établir comme vassaux dans l'Empire. Mais la mauvaise foi
de quelques officiers romains les mécontenta : prenant l'offensive, ils
inondèrent la Thrace, pendant que d'autres Goths, qui servaient comme
auxiliaires dans la garnison d'Andrinople, faisaient défection et
allaient rejoindre leurs compatriotes. Valens, alarmé, demanda du
secours à son neveu Gratien, qui avait succédé en Occident à
Valentinien. En 377, une bataille sanglante fut livrée à Salices, entre
les Goths elles Romains, commandés par un ami de Basile, le comte
Trajan. La victoire demeura indécise ; Valens, qui résidait à Antioche,
se décida à quitter cette ville. Il se rendit à Constantinople, où le
peuple, inquiet des progrès de l'invasion, le reçut assez mal. Valens
déchargea sa colère sur Trajan, coupable de n'avoir pas été victorieux,
et lui ôta son commandement. On raconte que Trajan osa lui répondre : «
Ce n'est pas moi, seigneur, qui ai été vaincu. C'est toi-même qui as
donné la victoire aux Barbares et qui leur as procuré le secours de Dieu
en t'armant contre lui. Parce que tu lui as fait la guerre, il s'est mis
du côté de tes ennemis. Ne te souviens-tu pas de ceux que tu as chassés
des églises, et de ceux que tu en as rendus les maîtres ? » D'autres
généraux, dont l'un, Victor, était encore un ami de saint Basile,
approuvèrent ces paroles. Sans se laisser émouvoir, Valens donna le
commandement de l'armée au comte Sébastien, qui, bien que professant le
manichéisme, avait été l'un des agents les plus cruels de la
persécution, et, vingt ans plus tôt, avait accablé les catholiques de
mauvais traitements lors de l'élévation de l'évêque intrus Georges en
remplacement de saint Athanase sur le siège d'Alexandrie : c'est le même
général qui, en 363, commandait avec Procope, pendant l'expédition
persane de Julien, l'armée de secours vainement attendue par celui-ci.
Quelques succès partiels donnèrent courage à Valens. Sans attendre
l'arrivée de Gratien, retardé par des combats victorieux contre les
Alemans, il se porta, en 378, vers Andrinople, autour de laquelle
s'était concentrée l'armée des Goths. Dans la bataille livrée le 9 août
sous les murs de cette ville, les Romains furent entièrement défaits.
Leurs meilleurs généraux périrent, parmi lesquels Trajan, dont nous
avons rapporté l'énergique réponse. Valens fut grièvement blessé. On
raconte qu'il fut transporté à la hâte dans une cabane et que des
soldats goths y mirent le feu, sans savoir qui elle contenait.
La fin tragique de Valens
ne mit pas l'Empire en péril : l'invasion vint se briser contre la jeune
vaillance de Gratien, et bientôt contre la science militaire de
Théodose. Mais, avant qu'une politique aussi sage que désintéressée ait
appelé celui-ci au partage du pouvoir impérial, la paix religieuse était
déjà rétablie. Dans les derniers mois du règne de Valens, distrait par
la guerre, la persécution avait à peu près partout cessé d'elle-même.
Pierre d'Alexandrie était revenu dans sa ville épiscopale, porteur de
lettres du pape Damase qui confirmaient son élection : le peuple chassa
l'évêque intrus que les ariens avaient intronisé à sa place. A
Constantinople, les catholiques, opprimés depuis trente-huit ans par la
faction arienne, et réduits à un petit nombre, attendirent la mort de
Valens pour relever la tète : ils entamèrent, à la fin de 378, des
négociations avec Grégoire de Nazianze, pour que celui-ci vînt prendre
soin de leur Église, et la relever de ses ruines : la réponse favorable
qu'il fit à leurs instances fut concertée avec saint Basile. La plupart
des exilés rentrèrent seulement vers cette époque, quand Gratien eut
promulgué une loi rendant pleine liberté aux orthodoxes et frappant les
plus dangereux des hérétiques. Basile eut alors la joie, tant désirée,
d'apprendre le retour à Samosate de son cher Eusèbe, après un exil
rempli de dangers dans la Thrace ravagée par la guerre.
Quand ces heureuses
nouvelles lui parvinrent, le saint évêque de Césarée était déjà sur son
lit de mort. Bien qu'âgé seulement de quarante-neuf ans, le travail, le
jeûne, la maladie, les épreuves, avaient fait de lui un vieillard. Il se
sentait près de sa fin. Ses derniers jours se passèrent à donner aux
meilleurs de ses disciples '" des instructions suprêmes, dans lesquelles
il montra sa lucidité et sa vigueur accoutumées. Puis, comme
quelques-uns n'avaient pas reçu les ordres du diaconat ou de la
prêtrise, il eut encore la force de les leur conférer. Cependant la
connaissance de son état s'était répandue dans Césarée, où il était si
populaire. Toute la ville assiégea bientôt la demeure épiscopale. On
pleurait, on priait : chacun eût volontiers retranché de ses jours pour
ajouter à ceux de l'agonisant. « Il y en avait, nous dit-on, que la
pensée de sa mort prochaine rendait comme fous. » Le saint parlait
encore à ceux qui l'entouraient. Il leur rappelait les doctrines qu'il
avait prêchées toute sa vie ; il les exhortait à devenir meilleurs.
Enfin, sa voix s'éteignit, et murmurant, dans un dernier souffle, les
paroles du psaume : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains, » il
expira, le 1er janvier 379.
Ses funérailles, présidées
par Grégoire de Nysse, furent un triomphe. Des membres du clergé
portaient à découvert le corps de Basile : tout le peuple se pressait
alentour; les uns cherchaient à toucher une frange de ses vêtements,
d'autres à poser la main sur son cercueil : il y en avait qui
s'efforçaient, au passage, d'être atteints par son ombre, ou qui
baisaient le sol que les porteurs avaient foulé. La foule précédant ou
suivant la sainte dépouille remplissait successivement les rues, les
places, les portiques de la cité; tous les étages des maisons étaient
garnis de spectateurs. La douleur publique éclatait si fort, que les
gémissements empêchaient d'entendre les chants liturgiques. Tous
marchaient confondus dans le même deuil : étrangers, païens, juifs,
pleuraient comme les catholiques. L'empressement fut si grand, qu'il y
eut des personnes écrasées : mais telle était l'exaltation du sentiment
populaire, qu'on ne les plaignait pas, les jugeant heureuses de mourir
avec Basile. C'est à grand-peine qu'on put enfin arracher aux mains qui
ne cessaient de le saisir le cercueil du saint, et le descendre dans le
caveau funéraire des évêques de Césarée.
Saint Grégoire de Nazianze,
retenu par la maladie, ne put être présent à la mort et aux funérailles
de son ami. On sait qu'il fit de lui, en 381, une magnifique oraison
funèbre. C'est la source la plus précieuse et la plus abondante pour la
biographie de saint Basile. Grégoire de Nazianze ne borna pas à ce
discours l'honneur dû à une chère mémoire. Il lui consacra une longue
épitaphe en vers, dans laquelle, après avoir éloquemment célébré le
docteur et l'évêque, il revient, avec une grâce tout attique, sur les
souvenirs de leur commune jeunesse : « O les entretiens ! ô la demeure
de notre amitié ! ô la belle Athènes! ô l'antique familiarité d'une vie
vraiment divine ! » Mais plus touchante que toute autre parole, parce
qu'on n'y sent point d'apprêt, est la lettre qu'il écrit à saint
Grégoire de Nysse, aussitôt après avoir reçu la nouvelle de la mort de
son frère :
« Il était donc réservé à
ma triste vie d'apprendre la mort de Basile, le départ de cette sainte
âme, maintenant présente devant Dieu, ce qui était le sujet de sa
méditation continuelle ! Entre tant d'autres causes de regret, j'ai
celui d'avoir, par la grave et dangereuse maladie dont je suis
présentement atteint, été privé d'embrasser sa sainte dépouille, de
m'entretenir avec toi de notre douleur commune, et d'apporter des
consolations à nos amis. Mais ce que peut être la solitude de cette
Eglise, dépouillée de sa gloire, privée de sa couronne, on ne saurait ni
le dire ni le faire entendre, à ceux-là au moins qui ont un peu d'âme.
Toi-même, bien qu'entouré d'amis et d'encouragements, il me semble que
tu ne peux avoir d'autre consolation que son souvenir et la pensée du
grand exemple que l'un et l'autre vous avez donné à tous, tant par votre
modération dans la prospérité que par votre patience dans le malheur.
Car, en vérité, en ceci consiste toute la philosophie, rester modéré
quand on est heureux, supporter avec honneur l'infortune. Voilà ce que
j'ai voulu t'écrire. Mais moi, qui écris ainsi, quand et comment me
consolerai-je jamais ? Une seule chose le pourra faire, ta société, tes
entretiens, que ce bienheureux nous a légués, afin que, regardant ses
vertus en toi, comme dans un beau et clair miroir, nous croyions le
posséder encore. »
Saint Grégoire de Nysse
garde, lui aussi, pour son frère un véritable culte. A l'un des
anniversaires de sa mort, il prononça une longue oraison funèbre, où
l'histoire peut recueillir de précieux détails. Grégoire de Nysse était
très attentif à conserver les souvenirs de famille . à ce point de vue,
son discours sur son frère et sa Vie de sa sœur Macrine ont une valeur
particulière. Dans ce dernier écrit, il raconte qu'étant allé, neuf ou
dix mois après la mort de Basile, visiter cette sœur, il la trouva
malade, couchée par terre, dans sa cellule, sur une planche recouverte
d'un sac, la tète appuyée contre un morceau de bois en guise d'oreiller.
La sainte religieuse leva les mains au ciel et rendit grâces à Dieu,
puis tous deux causèrent ils ne s'étaient pas vus depuis huit ans Quand
la conversation eut amené le nom de Basile, le visage de Grégoire se
contracta : de grosses larmes coulèrent de ses yeux. Macrine, plus
ferme, ne pleura point, elle passa en revue la carrière de Basile, fit
remarquer les grandes leçons qu'un chrétien en pourrait tirer, y montra
visible la providence de Dieu, et parla de la vie future comme une
personne qui y touchait déjà.
Macrine mourut peu de jours
après ; mais Grégoire de Nysse et son frère Pierre de Sébaste vécurent
assez pourvoir le culte public de Basile établi dans l'Eglise. Tout
l'Orient s'accoutuma vite a célébrer par des réunions pieuses et des
panégyriques l'anniversaire de sa mort, coïncidant avec la fête de la
Circoncision. On possède deux des discours prononces a cette date, celui
de saint Grégoire de Nysse, dont nous avons parle, et un autre attribue
plus ou moins exactement a saint Amphiloque. L'Eglise d'Orient a
continue a faire, le 1er janvier, la fête de saint Basile : depuis le
IXe siècle, on trouve la commémoration de sa mort marquée à cette date
dans les martyrologes latins ; mais sa fête, dès cette époque, se
célébrait en Occident le 14 juin, comme on l'y célèbre encore de nos
jours.
On aimerait a se
représenter l'aspect extérieur de saint Basile. Un manuscrit anonyme de
la Bibliothèque vaticane, reproduit par Baronius, le dépeint comme
grand, maigre, sec, le teint pâle, le regard pensif, les tempes un peu
creuses, la tête à demi chauve, portant toute sa barbe. Quelle que soit
la valeur historique de ce portrait, il concorde sur plus d'un point
avec la description donnée par saint Grégoire de Nazianze Celui-ci dit
de même que Basile était pâle, avec une longue barbe. Il ajoute que,
dans la vie ordinaire, ce grand orateur était lent a parler. Ce n'est
pas qu'il montrât ou éprouvât du dédain pour ses interlocuteurs, mais il
était habituellement absorbe dans ses pensées. Basile donne humblement
de cette lenteur une autre explication il l'attribue a une lourdeur et a
une gaucherie de Cappadocien. Le plus probable, c'est que Basile était
extrêmement timide. Un de ses ennemis, l'hérétique Eunome, dit qu'il
tressaillait et changeait de couleur si quelqu'un entrait dans la
chambre ou il s'enfermait pour travailler. Philostorge ajoute que la
timidité d'esprit lui faisait éviter les discussions publiques. Basile
semble avoir été de ces hommes qui montrent un courage intrépide quand
ils se sentent moralement obligés d'agir, mais ne se décident pas sans
un devoir impérieux a sortir de la retraite qui fait leurs délices.
Cette grande réserve ne provenait pas, chez lui, d'une âme portée à la
tristesse ses lettres ont de l'enjouement, avec le sel le plus fin, et
un sentiment très vif des beautés de la nature Grégoire de Nazianze dit
qu'il se plaisait aux réunions d'amis, racontait à merveille, et n'était
pas ennemi d'une spirituelle plaisanterie. Mais le trait caractéristique
de sa personne morale comme de sa personne physique était la constante
possession de soi-même, se traduisant au dehors par un calme
inaltérable, une politesse mesurée. S'il avait à contredire, il le
faisait d'une manière très nette, mais avec une extrême douceur. Il
était de ceux à qui il suffit d'un sourire pour marquer l'approbation et
qui blâment par leur silence. Saint Grégoire de Nazianze ajoute que
beaucoup, parmi ses contemporains, s'efforçaient de copier ses allures,
son langage, ses manières, les moindres particularités de sa démarche et
de son costume la maladresse même des imitations, qui témoignaient de la
popularité de Basile, faisait ressortir le naturel et la distinction du
modèle.
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