

Ô très cher Jésus... je ne
désire plus rien, sinon Vous aimer... Que toute ma vie soit un perpétuel sacrifice d’amour et de louange vers Vous. (Saint Jean Eudes)
Jean Eudes est né dans le petit village de Ri, près d’Argentan en
Normandie, le
14 novembre 1601, trois ans après l’Édit de Nantes. Son père, d’une famille de
paysans, était tout à la fois laboureur et chirurgien de village. Jean, le
futur saint, était l’aîné de sept enfants, trois garçons et quatre filles. Vers
l’âge de douze ans sa foi personnelle était déjà mûre. Il “commençait à
connaître Dieu et à communier tous les mois, après avoir fait une confession
générale.” Vers l’âge de treize ou quatorze ans, Jean consacrait son corps à
Dieu par le vœu de chasteté. Il ne commença ses études qu’à partir de 1615, chez
les jésuites de Caen.
Le 19 mars 1623 Jean Eudes fut reçu dans la Congrégation de l’Oratoire par le
Père de Bérulle, le fondateur. Il y restera vingt ans, jusqu’en 1643. Il sera
ordonné prêtre le 20 décembre 1625, mais auparavant, le 20 mai 1624, il avait
prononcé, à l’invitation de Bérulle, le “vœu de servitude à Jésus”. De 1627 à
1631, Jean Eudes résida à l’Oratoire de Caen et sa charité se manifesta
largement pendant l’épidémie de peste de 1631. Le 2 octobre 1629, Bérulle
mourait à l’âge de 53 ans, et cette mort fut, pour Jean Eudes, une douloureuse
épreuve.
Avant de poursuivre, et pour mieux comprendre ce que fut ensuite la vie de
celui
qui deviendra saint Jean
Eudes, il convient de se replacer dans le contexte
tourmenté et effervescent de son époque. L’hérésie janséniste, commençait à se
répandre en France, et déjà elle divisait le clergé. De 1649 à 1653 la Fronde
fera des ravages en France, appauvrissant considérablement le pays déjà affaibli
par des épidémies de peste. Il en résultera des révoltes paysannes durement
réprimées. Il convient de noter également que les décisions du Concile de Trente
(1545-1563) avaient encore été insuffisamment appliquées, notamment en ce qui
concernait la création des séminaires pour la formation des jeunes prêtres.
Enfin, il n’est pas inutile d’indiquer que saint Jean Eudes fut le contemporain
de Louis XIII et de Richelieu, puis de Mazarin et de Louis XIV. Il connut
certainement les travaux de saint François de Sales puisqu’il eut des relations
très étroites avec la Visitation mais il ne connut probablement pas
Marguerite-Marie, car les révélations dont elle fut favorisée restèrent secrètes
jusqu’à la publication, par le Père de la Colombière, du Journal des Retraites,
en 1685, soit cinq ans après la mort de saint Jean Eudes. Parmi d’autres
contemporains célèbres, on peut citer encore Monsieur Vincent, Jean-Jacques
Olier, Descartes ou Galilée.
Dès 1632, Jean Eudes fut envoyé en mission dans le diocèse de Coutances, et il
se révéla vite un missionnaire remarquable et un prédicateur de génie. On le vit
en divers lieux du diocèse de Bayeux, puis dans les diocèses de Saint-Malo et en
Bretagne. Afin que les familles persévèrent après le départ des missionnaires,
le Père Eudes institua, dans les familles, la pratique de la prière en commun;
pour en faciliter l’usage, il publia un petit livre “Exercices de pitié”,
contenant les bases des connaissances nécessaires à la vie chrétienne.
Le 25 mars 1637 Jean Eudes fit le vœu de martyre qui compléta son vœu de
servitude. En octobre 1640, il fut nommé supérieur de l’Oratoire de Caen. C’est
en août 1641 qu’il fut présenté à la mystique Marie des Vallées, une paysanne
qui eut, par la suite, une grande influence dans sa vie. Sa dévotion à le sainte
Vierge Marie était très grande, et c’est le jour de la Conception Immaculée de
Marie, de 1641, qu’il commença l’établissement de la Maison Notre-Dame de la
Charité.
Pour des raisons connues de lui seul, et jamais expliquées, peut-être des
difficultés pour créer le séminaire tel qu’il le souhaitait, avec les
oratoriens, Jean Eudes, après avoir groupé autour de lui quelques jeunes
prêtres, noyau de la future Congrégation du séminaire de Jésus et Marie, quitta,
sans crier gare et clandestinement, la maison dont il était le supérieur. Il
rejoignit les prêtres qui l’attendaient et qui sont considérés, avec lui, comme
les co-fondateurs de la nouvelle Congrégation, de Jésus et Marie. C’était le 23
mars 1643. Le Père de Condren, successeur de Bérulle était mort deux ans
auparavant le 7 janvier 1641.
L’attitude du Père Eudes peut paraître surprenante, mais n’oublions pas que les
oratoriens n’étaient pas liés par des vœux, et pouvaient en conséquence partir
quand ils le souhaitaient. On a dit que Jean Eudes, alors supérieur
de l’Oratoire de Caen, rencontrait beaucoup d’obstacles auprès de certains
oratoriens pour la création d’un séminaire à Caen. En fait, l’acte de naissance
de la Congrégation de Jésus et Marie avait déjà été rédigé et signé en décembre
1642, après plusieurs entretiens, à Paris, avec le Cardinal de Richelieu et sur
son ordre. En effet Richelieu [1],
soucieux de redonner de l’honneur au clergé français, souhaitait l’ouverture des
séminaires. C’est également à cette époque que Jean Eudes rencontra des hommes
d’élite, tels Mr de Bernières et Gaston de Renty qui deviendront pour lui de
grands et fidèles amis.
Plus Jean Eudes avançait en âge, plus les croix se multipliaient. Le 4 mars
1660, il écrivait : “Les croix me viennent de tous les côtés ; si le bon Dieu
ne me soutenait, j’en serais accablé. Car j’en ai depuis peu, des plus pesantes
et des plus sensibles que j’aie jamais eues.” En effet, plusieurs de ses
meilleurs amis ou de ses premiers fils lui étaient enlevés coup sur coup.
Et pendant que les deuils s’amoncelaient, un épouvantable orage se préparait: en
1659 et en 1660, Dieu permit que notre saint fût calomnié, méprisé, outragé,
déchiré de toutes les façons. Et à partir de 1660 les jansénistes livrèrent à
leur ennemi juré une guerre ouverte et impitoyable : “Jean Eudes était
l’homme du monde que les novateurs (les jansénistes) haïssaient le plus.”
“L’Ermitage” de Caen avait été créé par Mr de Bernières et “quelques
personnes de rare vertu qui désiraient
se retirer dans quelque ermitage pour y
finir leur vie.” La vie de ces ermites modernes était entièrement basée sur
l’oraison, et, durant toute la journée, ils s’appliquaient continuellement à
Dieu. L’Ermitage fut très vite un sorte de centre de ralliement vers lequel
affluèrent des personnages illustres, dont saint Jean Eudes. C’est à l’Ermitage
que Mr Boudon, Mgr de Laval, Mr de Bernières, et bien d’autres, devinrent
fidèles à la fête du Saint Cœur de Marie. Mr de Bernières soutint et aida
le Père Eudes de toutes les façons. Malheureusement, immédiatement après la mort
de Mr de Bernières, les jansénistes se livrèrent à de vives attaques contre sa
mémoire et déclenchèrent ce que l’on appela les scandales de Caen, Falaise,
Argentant et Séez.
Pourquoi le nom de Jean Eudes fut-il mêlé à ces événements? Mystère! Mais cela
lui coûta très cher... ce qui ne l’empêcha de continuer ses missions, de
poursuivre la fondation de séminaires et d’écrire de remarquables opuscules de
piété: Les Méditations sur l’humilité, et Les Entretiens de l’âme
chrétienne avec son Dieu. Nous sommes en 1670, et Jean Eudes atteint le
sommet de son calvaire. Les calomnies contre lui se multipliaient, y compris
jusqu’à Rome, afin d’empêcher l’approbation de sa Congrégation. Le saint
raconte :
”Sur la fin de cette année 1673, et sur le commencement de la suivante, 1674,
la divine Providence m’a favorisé de plusieurs grandes tribulations, et plus
grande en quelque façon que toutes les précédentes. Car, premièrement, afin de
perdre entièrement notre Congrégation, on me mit mal dans l’esprit du Roi, en
lui persuadant que j’avais fait des choses notables contre les intérêts de sa
Majesté, auxquelles je n’avais jamais pensé; et ceci m’avait été prédit un an ou
environ auparavant. Secondement, afin d’empêcher que nous n’obtinssions, du
Saint-Siège, la confirmation de notre Congrégation, on envoya un écrit, de Paris
à Rome, tout plein de calomnies et de faussetés contre nous.“
À une religieuse de Montmartre le Père Eudes écrit : “Je demeurerais accablé
sous le faix de mes souffrances si Notre Seigneur et sa sainte Mère ne me
soutenaient...”
Pourtant, au milieu de toutes ces épreuves, Jean Eudes avait le courage de
chanter :
“Vive Jésus, mon seul désir ! “Vive Jésus, tout mon plaisir ! “Vive Jésus, mon doux Sauveur ! “Vive Jésus, Dieu de mon cœur ! “Vive la Reine de mon cœur ! “Vive Marie, Mère d’amour ! “Je veux chanter et nuit et jour “Les merveilles de son bon cœur.”
Les épreuves continuent. En septembre 1674, le Père Eudes écrit : “Mes grands
bienfaiteurs, Messieurs de la nouvelle doctrine (les jansénistes) ont
fait imprimer un libelle contre moi, qu’ils ont distribué par toute la France,
et dans toutes les communautés de Paris, sur les écrits que j’ai faits de la
Sœur Marie (Marie des Vallées), qui est plein de faussetés, de calomnies
de toutes sortes et de toutes sortes de marques de leur passion. Ils me chargent
de treize hérésies, c’est-à-dire de l’arianisme, du nestorianisme, du
monothélisme, ...”
Ses ennemis semblaient triompher. Un jeune eudiste, secrétaire du saint, déçu
dans ses ambitions, accepta même de trahir son maître au profit de ses ennemis.
C’est grâce à lui que M. du Four [2]
avait pu entrer en possession de documents personnels du Père Eudes. Jean Eudes
se taisait, remettant sa cause entre les mains de Dieu. Ces persécutions se
poursuivirent durant les années 1675 et 1676. Il écrit à M de Bonnefonds, un de
ses amis : “Je puis vous dire, mon cher Frère, que depuis que je suis au
monde, je n’ai point souffert de persécution si sanglante que celle-ci. Ce qui
m’a le plus affligé, c’est qu’un de mes propres enfants, qui était ici... a été
mon plus cruel persécuteur...”
Le missionnaire brisé, malade, âgé de 74 ans, voulut prêcher une dernière
mission à Saint-Lô. Ce fut un triomphe. Le 17 juin 1679, il eut la grande joie
d’être reçu par le Roi, revenu enfin de ses préventions. Le 28 juin 1680 Jean
Eudes convoqua la première assemblée générale de sa Congrégation. Son successeur
fut nommé: M.Blouet. Puis il mit toutes ses affaires en ordre et mourut le lundi
19 août 1680, “dans les transports d’une ardente charité.”
Jean Eudes a été béatifié en 1909 par le pape Pie X, et canonisé en 1925 par le
pape Pie XI.
L’œuvre de saint Jean Eudes est considérable. Outre l’organisation de nombreuses
missions et la fondation de la Congrégation de Jésus et Marie (les Eudistes),
saint Jean Eudes créa, en 1641, la Maison de Notre-Dame du Refuge pour les
femmes repenties ou les filles en difficulté. Il participa aussi à la fondation
de plusieurs congrégations féminines dont: l’Institut de N.D. de Charité, la
Congrégation de N.D. de Charité du Bon Pasteur, la Congrégation des Sœurs de la
Providence d’Évreux. Il institua la fête du Cœur de Marie et la fête du Cœur de
Jésus et rédigea les Offices de ces deux fêtes.
Saint Jean Eudes rédigea aussi des Offices propres à sa Congrégation et de
nombreux ouvrages, dont : Le Royaume de Jésus, Le Catéchisme de la Mission, des
Avertissements aux Confesseurs Missionnaires, le Contrat de l’Homme envers Dieu
par le Baptême, l’Enfance Admirable de la Mère de Dieu, et les douze Livres
consacrés au Cœur Admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu. Le douzième volume
de ce dernier ouvrage, achevé le 25 juillet 1680, soit quelques jours seulement
avant la mort de Jean Eudes, est entièrement consacré au Cœur de Jésus.
Il semble à peu près certain que c’est saint Jean Eudes qui inaugura le culte
aux sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. Les liens entre Jean Eudes et les Cœurs
de Jésus et de Marie furent très étroits tout au long de sa vie. Il travailla
beaucoup à l’institution des fêtes du Cœur de Marie et du Cœur de Jésus, et,
dans son testament rédigé en 1671, il chargea ses “enfants” de “continuer la
mission d’honorer et de faire honorer ces divins Cœurs, mission qu’il avait
reçue le premier et qu’il avait remplie avec zèle et succès.”
[3]
Voici quelques extraits de ce testament :
“De toute l’étendue de ma volonté, je me donne à l’amour incompréhensible par
lequel mon Jésus et ma toute bonne Mère m’ont donné leur très aimable Cœur d’une
manière spéciale, et, en union de ce même amour, je donne ce même Cœur, comme
une chose qui est à moi et dont je puis disposer pour la Gloire de mon Dieu. Je
le donne à la petite Congrégation de Jésus et Marie pour être le partage, le
trésor, le patron principal, le cœur, la vie et la règle des vrais enfants de
cette Congrégation...
Je supplie mes bien-aimés frères... de se donner à Jésus et à Marie dans
toutes leurs actions et exercices pour les faire dans l’amour, dans l’humilité
et dans toutes les autres dispositions de leur Sacré Cœur (au singulier: les
Cœurs de Jésus et de Marie n’en font qu’un)... afin qu’ils soient selon le
Cœur de Dieu et les vrais enfants du Cœur de Jésus et de Marie. Je donne aussi
ce Cœur très précieux à toutes mes chères filles, les Religieuses de Notre-Dame
de Charité, aux carmélites de Caen, à tous mes enfants spirituels...”
[4]
Saint Jean Eudes a été le premier théologien de la dévotion au Sacré Cœur et le
premier chantre liturgique, s’appuyant, pour ce faire, sur la pensée de saint
Bernardin de Sienne qui, comme le fait également sainte Gertrude d’Helfta,
compare le Cœur de Jésus à une fournaise d’amour très ardente pour enflammer et
embraser tout l’univers.
Jean Eudes avait donné pour but à sa Congrégation “de continuer le travail et
les fonctions du Verbe Incarné”. Elle devait donc concentrer toute son
activité exclusivement sur l’œuvre de la formation sacerdotale. Elle devait
également “être toute dévouée à Jésus et à Marie.” La première démarche
des six fondateurs fut donc de se consacrer à Marie.
Les nouveaux frères commencèrent immédiatement la vie régulière et prirent
l’habitude de réciter en commun une prière composée par Jean Eudes, et adressée
“au Cœur très aimant de Jésus et de Marie.” Il faut remarquer que “au
cœur” est au singulier : Jean Eudes considérait en effet que la communion
d’amour entre Jésus et sa Mère est telle que leurs deux Cœurs n’en font, en
réalité, qu’un seul.
Dès lors, celui qui deviendra saint Jean Eudes commence, comme tous les
fondateurs d’ordres religieux, et avec toute sa congrégation, un “douloureux
calvaire”, un long parcours du combattant qui ne s’achèvera qu’à sa mort, le
19 août 1680. Il écrivit à l’un de ses enfants qui rencontrait beaucoup de
difficultés: “Nous n’avons jamais fait aucune affaire qui n’ait été
accompagnée de quelque croix, qui est le caractère de toutes les affaires de
Dieu.”
Peu de temps avant sa mort, il tracera ce douloureux tableau :
“La bonté infinie du Seigneur... et de sa divine Mère,... nous ont fait des
faveurs très particulières... Mais l’une des plus grandes, et peut-être la plus
grande de toutes, c’est d’avoir établi notre Congrégation sur la Croix.
N’avons-nous pas été abandonnés pendant quelque temps de nos meilleurs amis?
N’avons-nous pas été noircis et décriés par une infinité de calomnies et de
libelles diffamatoires? N’avons-nous pas vu toutes les puissances temporelles et
spirituelles armées contre nous pour nous détruire et renverser ? Le monde et
l’enfer n’ont-ils pas fait tous leurs efforts pour anéantir cette petite
Congrégation dès sa naissance ?... Car toutes les œuvres de Dieu participent à
la Croix de son Fils, (et ainsi) plus elles ont de part aux grâces et aux
bénédictions qui en procèdent.”
Il fallait à la nouvelle Congrégation, pour assurer sa longévité, plusieurs
approbations des autorités ecclésiastiques. Elles tardèrent à venir. Enfin, le
23 mars 1648, un décret de Rome assurait l’existence du séminaire de Caen. Les
adversaires normands reprirent leurs attaques de plus belle, mais par la bouche
de Marie des Vallées, la grande mystique normande, le Seigneur encouragea son
serviteur :
“Qu’il se réjouisse, car nous lui avons donné, ma sainte Mère et Moi, deux
belles palmes à planter dans le jardin de l’Église. Il est nécessaire, pour les
bien planter, de creuser la terre bien avant, d’en couvrir la racine de terre
franche et de bon engrais. Nous aurons soin de les arroser et de les faire
croître et fructifier; et quand elles auront pris racine, nous planterons au
pied de belles vignes qui rapporteront une quantité de bons raisins.”
Notre Seigneur donna Lui-même l’explication suivante : “Les deux palmes, ce
sont les deux établissements. Creuser la terre bien avant signifie que
les œuvres de Dieu se fondent sur l’abaissement et l’humiliation. Couvrir les
racines de terre franche, c’est souffrir avec patience, fermeté et constance,
tous les travaux et afflictions qui se présentent en l’établissement de ces deux
maisons. L’engrais, ce sont les contradictions de ceux qui s‘y opposent et qui y
sont contraires... La vigne, conclut Jésus, c’est l’amour et la charité.”
Jean Eudes ne pouvait s’occuper directement du noviciat, la Maison de Probation;
aussi en confia-t-il la direction à des collaborateurs de confiance. Voici un
résumé des consignes qu’il leur donna en vue de la direction des jeunes.
Instaurer :
– un esprit de détachement et de renoncement à toutes choses et à soi-même,
– un esprit de soumission et d’abandon à la divine Volonté manifestée par
l’Évangile et la règle de la Congrégation,
– un esprit de pur amour vers Dieu,
– un esprit de dévotion singulière vers Jésus et Marie, et spécialement les
mystères de leur vie,
– un esprit de mépris et d’aversion du monde qui est le corps de Satan, et de
tout ce que le monde aime,
– un esprit d’amour pour la Croix de Jésus, c’est-à-dire le mépris, la
pauvreté et les douleurs
– un esprit de haine et d’horreur pour toute sorte de péché
– un esprit d’humilité, de haine et d’anéantissement au regard de nous-mêmes.
En 1652, année où les calomnies et les persécutions contre le Père Eudes avaient
atteint un paroxysme, les Constitutions de la Congrégation de Jésus et Marie
étaient achevées. Il est intéressant de noter combien elles s’inspirent de la
spiritualité de ceux qui furent les maîtres de Jean Eudes: François de Sales,
Pierre de Bérulle et Charles de Condren.
En 1657 Jean Eudes résumera les idées qu’il se faisait de l’œuvre qu’il avait
entreprise concernant la formation des prêtres : “Dieu a voulu établir notre
petite Congrégation dans l’Église... et mettre entre nos mains ce qu’il a de
plus précieux, la plus illustre portion de son Église, ce qui lui est plus cher
que la prunelle de ses yeux: le cœur de son corps mystique, c’est-à-dire les
ecclésiastiques; c’est la sainte famille dont il veut que nous ayons le soin et
la conduite... Dieu veut que les prêtres soient le modèle et l’exemple des
fidèles, mais il veut que nous soyons le modèle et la règle des prêtres...”
Les fondations des séminaires de saint Jean Eudes s’échelonnent de 1650 à 1670.
Ce sont les séminaires de Coutances (1650), Lisieux (1653), Rouen (1658), Évreux
(1667), et Rennes (1670).
La fondation du séminaire de Lisieux fut pour Jean Eudes l’occasion d’écrire à
ses prêtres éducateurs ces lignes remarquables : “Jésus, le très saint Cœur
de Marie, soit (c’est bien au singulier) votre cœur, votre esprit et
votre force dans l’emploi que vous entreprenez et dans l’œuvre que vous
commencez, pour l’amour de lui, dans le collège de Lisieux ; emploi très
important, et l’œuvre de Dieu et de Jésus-Christ, puisqu’il regarde le salut des
âmes ! C’est l’œuvre de la Mère de Dieu, des apôtres et des plus grands saints.
C’est une mission de grande conséquence...”
Pour entretenir la ferveur des prêtres formés dans ses séminaires, Jean Eudes
s’efforçait de les retrouver plus tard dans les réunions qu’il organisait à leur
intention au cours des missions qu’il prêchait. Il leur recommandait aussi la
pratique annuelle des exercices spirituels.
On peut distinguer trois périodes pour la fondation de Notre-Dame de Charité :
L’influence qu’eut sur le Père Eudes la pensée de Bérulle semble incontestable.
Face à certaines misères spirituelles, Jean Eudes songea à fonder un Ordre
religieux dont la mission exclusive serait “de conduire Madeleine à Jésus”.
On l’appela d’abord Le Refuge. Afin de conserver à son œuvre son originalité
propre, il demanda aux Sœurs qui s’y engageraient, d’ajouter un quatrième vœu
aux trois vœux religieux : “Le vœu de se consacrer à la sanctification des
repenties.”
Les débuts de “cet hôpital pour les âmes” furent difficiles. Tout lui
manquait: une supérieure-fondatrice, et les moyens financiers. Ce n’est que le
25 novembre 1641 que les filles de Jean Eudes purent se réunir dans La Maison
des Pénitentes. Les autorisations requises avaient été obtenues ; Mr de
Bernières, Mr et Mme de Camilly, et d’autres amis de notre saint s’étaient
chargés de trouver et de financer un local... L’œuvre des repenties était née.
Jean Eudes mit à la tête de la petite communauté, Marguerite Morin, ancienne
convertie du protestantisme. Les difficultés pouvaient commencer, et elles ne
manquèrent pas. Outre l’extrême pauvreté de la communauté et les critiques de
toutes sortes, le caractère irascible de la supérieure obligea le Père Eudes à
s’en séparer; en fait, c’est Marguerite qui s’enfuit pendant une nuit, emportant
avec elle tout ce qu’elle put de linge, meubles, vêtements, etc... Melle de
Taillefer restera seule avec les pénitentes. La situation était critique,
humainement désespérée, les difficultés inimaginables, et ce n’est que dix ans
plus tard que Mademoiselle de Taillefer put devenir la première professe de
l’Ordre Notre-Dame de Charité. Entre temps, Jean Eudes, malgré les objections
nombreuses qu’il rencontrait, eut l’autorisation de confier la direction de son
œuvres à trois visitandines, dont la Mère Patin. Les Visitandines arrivèrent le
16 août 1644.
Dès lors, les choses pouvaient avancer. L’institut prit son vrai nom :
Notre-Dame de Charité. Jean Eudes imposa à la communauté la Règle de saint
Augustin ; le costume fut fixé sur les conseils de Marie des Vallées selon les
demandes de la Vierge Marie. La première à le revêtir fut Melle de Taillefer, le
12 février 1645.
En 1647 la Mère Patin dut rejoindre la Visitation. Les difficultés reprirent de
plus belle et la Congrégation faillit disparaître. Mais c’était sans compter la
volonté de saint Jean Eudes. Le 14 juin 1651 la Mère Patin revenait et retrouva
l’héroïque Melle de Taillefer, Sœur Marie de l’Assomption qui, après dix ans
d’épreuves pouvait enfin être admise à la profession. C’était le 2 juin 1652.
...mais de nouvelles épreuves
De nouvelles épreuves attendaient Jean Eudes. Ses ennemis réussirent un coup
d’éclat : il fut déchu de ses droits sur la communauté qu’il avait fondée, et
remplacé par M. Le Grand, Curé de Saint Julien de Caen. Le coup fut rude pour la
petite communauté. Cependant le Père Eudes continua à travailler à établir
l’Institut sur des bases solides. Grâce au dévouement de ses nombreux amis, le
Père Eudes obtenait, le 2 janvier 1666, du pape Alexandre VII, la Bulle
d’érection de l’Ordre de Notre-Dame de Charité. Vingt ans d’efforts avaient été
nécessaires !
Enfin, le 3 juin 1667, les sœurs furent admises à la profession solennelle. Le
quatrième vœu demandé par le Père Eudes : se consacrer à la sanctification
des repenties, faisait partie de leur consécration. Les Constitutions furent
approuvées le 21 avril 1670, puis imprimées.
On a dit : “À prêtre saint correspond un peuple fervent; à prêtre fervent,
peuple pieux; à prêtre pieux, peuple honnête; à prêtre honnête, peuple impie.”
La France de cette époque, qui avait beaucoup souffert des guerres civiles et du
calvinisme, ressentait encore plus l’infidélité de son clergé. Mais Dieu a ses
heures, qui sont le plus souvent celles où l’on estime les situations comme
désespérées. Ainsi voit-on se lever, même dans les provinces reculées, une
multitude de saints, connus ou moins connus. Citons, parmi beaucoup d’autres :
saint François Régis dans les Cévennes, Michel le Nobletz en Bretagne, Pierre
Fourrier en Lorraine, Charles de Condren et saint Vincent de Paul à Paris, et
enfin, saint Jean Eudes en Normandie.
Saint Jean Eudes était né missionnaire. Son éloquence était remarquable et sa
parole était de feu. “Il foudroyait les crimes, mais il avait pitié des
pécheurs... Ce qu’il disait procédait d’un cœur de père qui brûlait d’amour pour
ses enfants.” Il ne manquait pas de dire leurs vérités aux grands de ce
monde comme le prouve cet épisode resté célèbre :
Jean Eudes prêchait une mission à Versailles. Il célébrait une messe à laquelle
le roi assistait, très pieusement; il n’en était pas de même de nombreux
courtisans. À l’Offertoire, le saint se retourne et complimente sa gracieuse
majesté de l’exemple qu’elle donne à ses sujets. Puis il ajoute : “Mais ce
qui m’étonne, Sire, c’est que, pendant que Votre Majesté s’acquitte si
parfaitement de ses devoirs de la religion, et qu’elle rend à Dieu avec humilité
ses plus profonds hommages, je vois une multitude de vos officiers et de vos
sujets qui font tout le contraire.”
Grand émoi dans l’assemblée ! Heureux temps où des missionnaires pouvaient et
avaient le courage de s’exprimer aussi librement !
Et voici un autre discours que l’on pourrait, aujourd’hui, appliquer presque à
la lettre. Il s’agit du respect que l’on doit rendre aux lieux saints. Le Père
Eudes s’adresse d’abord aux femmes : “Voyez en quel équipage elles viennent
dans les lieux saints. Quels y sont leurs comportements ?... Elles entrent dans
le sanctuaire comme si elles venaient à un bal ou à une danse, avec des habits
pompeux,... avec la gorge et les seins découverts... Est-ce vouloir plaire à
Dieu cela, ou au monde qui est son ennemi et, par conséquent au Prince du monde
qui est Satan ? Est-ce porter les marques d’une chrétienne ou d’une païenne ?...
Est-ce porter l’image de la pureté, modestie et humilité de la plus noble de
toutes les femmes, qui est la Reine du ciel, ou le portrait de la vanité et
impiété de l’infâme Jézabel ?...
Ô impudence insupportable ! Voir des chrétiennes paraître devant Jésus-Christ
couronné d’épines, déchiré à coups de fouet, démembré, crucifié, tout couvert de
plaies et de sang, voir des chrétiennes revêtues des pompes de Satan... pour
flageller, tourmenter et crucifier derechef celui qu’elles adorent en apparence
comme leur Dieu et qu’elles renient en effet !
Que vous a-t-il fait, misérables, ce très aimable Sauveur, que vous le
traitiez si indignement dans sa propre maison ?... Ne savez-vous pas, ingrates
que vous êtes, que le Roi de gloire, se présentant devant son Père afin de le
prier pour vous, s’est prosterné la face contre terre... et que la bonté infinie
qu’il a pour vous l’a réduit seize cents ans et plus dans un continuel et
prodigieux anéantissement sur les autels, dans la sainte Eucharistie et dans le
saint sacrifice de la messe ?...”
Et pour conclure ce pathétique plaidoyer : “Je veux terminer en m’adressant
aux hommes et aux femmes qui profanent en toutes les manières susdites la maison
de mon Dieu, et en leur disant avec le prophète: jusques à quand clocherez-vous
des deux côtés, voulant joindre la qualité de chrétiens et d’enfants de Dieu
avec la qualité de mondains et d’enfants du diable, le faux honneur du monde
avec le service et la gloire du vrai Dieu, les maximes de Jésus-Christ avec les
maximes de l’Antéchrist ?...
Après de tels discours, les assistants se recueillaient, réfléchissaient à leur
conduite, priaient, pleuraient et se confessaient : c’était là l’unique but visé
par le missionnaire. “Les prédicateurs, disait Jean Eudes, ébauchent
seulement l’ouvrage du salut, mais les confesseurs y donnent la perfection... Ce
n’est pas en chaire, mais au confessionnal que se reconnaît le véritable
missionnaire.”
Il convient de noter ici que de providentielles interventions contribuaient
parfois à augmenter le prestige du Père Eudes. Ainsi, à plusieurs reprises, de
violents orages s’abattirent autour de la place où il prêchait sans que personne
dans l’auditoire ne fût atteint. Ces prodiges pouvaient aider certaines
conversions...
Jean Eudes n’était pas tendre pour les membres d’un clergé qu’il jugeait trop
tiède compte tenu des immenses besoins du peuple. Il n’hésitait pas à les
fustiger vertement : “Que font à Paris tant de docteurs et tant de
bacheliers, pendant que les âmes périssent à milliers faute de personnes qui
leur tendent la main pour les retirer de la perdition et les préserver du feu
éternel ?... Ah! si messieurs les abbés et les prêtres, qui perdent leur temps
et enfouissent leurs talents, avaient goûté quelque petit trait de ces douceurs
et de ces consolations (les consolations des missionnaires), je suis
assuré qu’il y aurait presse à travailler aux missions et à s’offrir pour venir
nous aider.”
Le Père Eudes écrit à l’évêque de Rennes : “Afin qu’une mission fasse quelque
changement dans les mœurs et qu’elle détruise les vices et les mauvaises
coutumes, il est nécessaire qu’elle dure, pour le moins, sept à huit semaines.”
En 1670, la mission de Rennes dura près de cinq mois. Les missionnaires,
dont le nombre était au moins de douze, parfois jusqu’à trente, étaient
astreints à un règlement précis :
– Lever à quatre heures et demie,
– Une demi-heure d’oraison, puis récitation des Petites Heures,
– À midi, dîner après les litanies.
– Après le catéchisme, récitation des Vêpres,
– Vers 6 heures Matines suivies des litanies de la Sainte Vierge et du souper,
– À 8 heures et demi, prières du soir, puis c’est le silence.
Bien sûr chaque missionnaire était tenu de dire sa messe tous les jours.
Entre temps, les missionnaires prêchaient, rencontraient les gens et surtout
confessaient. Les missionnaires devaient toujours se souvenir ”que prêcher,
c’est faire parler Dieu, et par conséquent celui qui prêche doit être anéanti,
afin que Dieu soit tout en lui.”
Le Père n’oubliait cependant pas les conseils plus humbles: “Je vous prie
d’avoir soin de votre santé, et pour cet effet, je vous conjure de ne prêcher
jamais plus d’une heure de temps.” Il recommandait également que les repas
soient pris en commun et que le repos de la nuit soit suffisant.
La réputation du Père Eudes convertisseur était bien établie; d’ailleurs il
avait été tout spécialement formé pour cela par le Père de Condren, pendant
qu’il était à l’Oratoire. Gaston de Renty, son ami, a écrit de lui : “Notre
grand Dieu m’a accordé, et à tout le peuple de deçà, une mission par le Père
Eudes, un homme tout apostolique et ses compagnons aussi. Aidez-moi à bénir le
Seigneur de cette grande grâce, car elle paraît non seulement par le grand
concours de tout le pays, mais encore par les conversions, restitutions,
réconciliations, et changement de mœurs... Tant de pauvres âmes sont dans les
ténèbres, faute qu’on ne leur prête point la main. On laisse venir la gangrène
presque de tous côtés. C’est pourquoi prions le Seigneur... qu’il daigne
répandre et envoyer beaucoup de bons ouvriers, saints, éclairés et
désintéressés...”
Dans une lettre à l’un de ses amis, Gaston de Renty raconte : “Notre mission
s’est passée avec beaucoup de bénédictions... Les missionnaires eussent souhaité
d’être cent, aussi bien qu’ils n’étaient que dix-huit, pour satisfaire au peuple
qui attendait quelquefois deux, trois et quatre jours à pouvoir se confesser,
et, au bout de quatre semaines, quantité ne l’ont pu.. Il est impossible que
l’on ne soit pas touché de voir la ferveur des pauvres gens quitter tout pour se
rendre à la parole de Dieu; et il faut rendre cet honneur au Père Eudes de le
tenir comme un admirable et extraordinaire organe de Dieu pour le ministère où
il l’a appelé. On ne peut résister à des vérités dites si nûment, si saintement
et si fortement... Il y avait plus de douze mille personnes le dernier jour...”
Les missionnaires étaient généralement bien accueillis, parfois même avec
enthousiasme. Mais dans d’autres endroits, ils ne rencontraient surtout “que
défiance et froide hostilité...”
Les missions étaient organisées de manière à atteindre le plus de monde
possible. Tout était prévu: son règlement quotidien, ses réunions, ses
cérémonies extraordinaires, les temps de prêche et de confessions, etc... Le
Père Eudes organisait aussi des réunions spéciales destinées aux prêtres. Des
temps étaient réservés aux enfants, aux mamans, aux prisonniers, aux artisans,
aux gens de métiers et même aux gentilshommes.



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