

* *
*
On ne peut comprendre l’homme que fut saint Jean Eudes si on oublie que la
Croix
fut son partage presque
continuel. Il désirait s’anéantir en Dieu, c’est-à-dire
recevoir des humiliations pour devenir conforme au Christ : il fut servi! Les
calomnies se firent souvent si pesantes, si virulentes, si abjectes, que
parfois, selon M. Costil, même ses meilleurs et plus fidèles amis
“rougissaient de honte quand on parlait de lui et n’osaient prendre son parti,
quoiqu’ils fussent très persuadés de son innocence.”
La Croix domine la vie de saint Jean Eudes : douleurs physiques, douleurs
morales, épreuves de toutes sortes qui s’abattaient contre ses œuvres. Sa
Congrégation fut persécutée, l’Ordre de Notre-Dame de Charité connut des
difficultés insensées. Même son apostolat en faveur des Sacrés-Cœurs fut
odieusement déformé et combattu par ses ennemis. Mais Jean Eudes supportait
tout, car pour lui “la Croix que Notre Seigneur a tant aimée était un grand
trésor, et sa sainte Mère et tous les saints l’ont embrassée et portée avec
affection.”
Jean Eudes ne s’étonne pas que des milliers de martyrs aient donné leur vie pour
Jésus-Christ. Il écrit : “Je ne m’étonne pas si les saints martyrs et tous
ceux à qui Jésus a fait connaître et sentir les ardeurs de ce divin amour qui
l’a attaché à une croix, ont une soif si ardente et un désir si enflammé de
souffrir et de mourir pour lui... Je ne m’étonne pas si plusieurs ont souffert
des tourments si atroces, et avec tant de contentement et de joie que les
bourreaux étaient plutôt lassés de les tourmenter qu’eux d’endurer... Mais je
m’étonne de nous voir maintenant si froids en amour d’un si aimable Sauveur, si
lâches à souffrir les moindres choses, si attachés à une vie si misérable et
chétive, telle qu’est la vie de la terre, et si éloignés de la vouloir sacrifier
pour lui qui a sacrifié une vie si digne et si précieuse pour nous...”
Rempli de cette pensée, Jean Eudes s’était engagé, par vœu, à endurer le
martyre, physique ou moral, si l’occasion s’en présentait. Dieu le prit au mot
et sa vie devint un incessant martyre. On a retrouvé dans ses papiers, après sa
mort, une protestation écrite de sa main avec son sang :
“Ô mon Seigneur Jésus, j’adore cet amour infini par lequel vous vous êtes
sacrifié et anéanti vous-même pour détruire le péché et sauver toutes les âmes,
et pour faire régner votre Père dans tous les cœurs, dont je vous rends grâces
infinies. Et en union de ce même amour, je me donne à vous, mon Sauveur, de tout
mon grand cœur, c’est-à-dire de tout votre cœur qui est le mien, pour être
écrasé et anéanti entièrement et pour jamais, si tel est votre bon plaisir, et
pour souffrir tout ce qu’il vous plaira...”
Dans une autre protestation écrite la même année, on peut lire aussi : “...
Je vous supplie seulement de m’accorder une grâce qui est que le désir que j’ai
de vous louer et aimer éternellement ne soit point anéanti, mais qu’il subsiste
et demeure toujours devant vous pour vous rendre des louanges immortelles et
pour vous protester sans cesse et à jamais que je vous aime de tout mon cœur,
qui n’est autre que le vôtre que vous m’avez donné en vous donnant vous-même à
moi tant et tant de fois...”
Jésus était devenu l’unique objet des pensées de Jean Eudes Cette
habitude, il
l’avait acquise à l’école de Bérulle, l’apôtre du Verbe incarné. Il priait
souvent en ces termes :
“Venez, ô Seigneur Jésus, venez en moi pour y vivre et régner pleinement,
pour vous y aimer et glorifier dignement, pour y accomplir tous les desseins de
votre bonté, pour y consommer l’œuvre de votre gloire et de votre pur amour.”
En effet, le long passage de Jean Eudes à l’Oratoire lui avait appris la
nécessité d’avoir les mêmes sentiments que Jésus. En sa qualité de prêtre, il
s’associait aux intentions de Jésus: adoration, action de grâce, accomplissement
de la volonté de Dieu. En qualité d’Hostie, il s’offrait avec Jésus-Christ comme
la victime du sacrifice. Il apportait les mêmes sentiments lorsqu’il priait son
bréviaire.
Mais, reconnaissant son impuissance à s’acquitter correctement de toutes ses
obligations, Jean Eudes se tournait toujours vers la Sainte Vierge, car,
disait-il, “nous ne devons point séparer ce que Dieu a uni si parfaitement.
Jésus et Marie sont si étroitement liés ensemble que qui voit Jésus voit Marie,
qui aime Jésus aime Marie, qui a dévotion à Jésus a dévotion à Marie; Jésus et
Marie sont les deux premiers fondements de la religion chrétienne.”
Jean Eudes avait également et constamment le nom de Marie sur ses lèvres. Il
l’appelait la Mère admirable, la Mère de Miséricorde, la Mère de toute
dilection, la Toute Bonne... À dix-huit ans il avait choisi Marie pour son
épouse et avait passé un anneau au doigt d’une statue de Marie. Symbole de ses
fiançailles mystiques? Durant ses missions il répandait des images de la très
sainte Vierge. Il restaurait les chapelles qui avaient été élevées à sa gloire.
Partout et constamment il invoquait le nom et la protection de Marie.
Si Jean Eudes a eu beaucoup d’ennemis, il eut aussi beaucoup d’amis. La liste en
est très longue, mais nous ne nous y attarderons pas. Par contre, il serait
indécent de passer sous silence ses relations avec la Compagnie du
Saint-Sacrement et ses liens avec Marie des Vallées.
La Compagnie du Saint-Sacrement a fonctionné pendant environ trente ans. Elle
avait été fondée en 1627 par Henri de Levis, Duc de Ventadour et compta dans son
sein quelqu’uns des plus illustres et des plus éminents hommes de bien et
représentants de la pieuse société de l’époque: Vincent de Paul, Monsieur Olier,
Bossuet, le Prince de Conti, Mr de Bernières, les Séguier, Gaston de Renty qui
en assura la direction pendant de longues années, et de nombreux évêques dont
Alain de Solminihac, évêque de Cahors, M. de Montmorency-Laval premier évêque du
Québec .
Le but des fondateurs avait été “d’entreprendre tout le bien possible,
d’éloigner tout le mal possible, dans toute l’étendue de la charité.”
Jean Eudes fut membre de cette compagnie, et on peut penser qu’il bénéficia
largement, et heureusement, de l’influence considérable dont bénéficiaient ses
deux amis très chers: les mystiques normands, Gaston de Renty et Mr de Bernières.
On estime que sans la protection de la Compagnie du Saint-Sacrement, la
Congrégation de Jésus et de Marie, fondée par saint Jean Eudes, aurait été
détruite dès sa naissance.
Jean Eudes était aussi en relation fréquente avec de nombreux couvents: les
Hospitalières, les Ursulines, les Visitandines, les Carmélites, les Bénédictines
de la Sainte Trinité et les Bénédictines du Saint-Sacrement, fondées par
Catherine de Bar, en religion Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, qui adopta la
dévotion envers les Saints-Cœurs de Jésus et de Marie et s’en fit l’infatigable
propagatrice. Il convient d’ajouter ici que Jean Eudes entretint une étroite
liaison épistolaire avec la petite et sainte carmélite de Beaune,
Marguerite-Marie du Saint-Sacrement.
Il est certainement utile, avant d’aborder plus en détails l’œuvre de Saint
Jean
Eudes, de jeter un coup d’œil rapide sur les relations qui furent les siennes
avec Marie des Vallées, la grande mystique de Coutances. C’est à la demande
expresse de l’évêque du lieu que Jean Eudes devint le directeur spirituel de
Marie des Vallées. Peu à peu, Jean Eudes, appréciant la sainteté de Marie, et
donnant foi aux révélations qu’elle recevait, prit l’habitude de la consulter
très fréquemment.
Dans son Mémorial Jean Eudes a écrit: “En cette même année 1641, au
mois d’août, Dieu me fit une des plus grandes faveurs que j’aie jamais reçues de
son infinie bonté; car ce fut en ce temps que j’eus le bonheur de connaître la
sœur Marie des Vallées, par laquelle sa divine Majesté m’a fait un grand nombre
de grâces très signalées.
Après Dieu, j’ai l’obligation de cette faveur à la très sainte Vierge Marie,
ma très honorée Dame et très chère Mère, dont je ne pourrai jamais assez la
remercier. Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que
vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents du siècle. Vous l’avez fait
ainsi parce que vous l’avez voulu de la sorte.”
Bien que des personnes au jugement sûr, tels les jésuites Cotton et Saint-Jure,
ou Messieurs Bernière et Renty aient eu pour elle une grande admiration,[2] Marie
des Vallées était très contestée, calomniée et persécutée par de nombreuses
personnes, surtout des jansénistes; et les persécutions qu’elle subissait
rejaillissaient inévitablement sur Saint Jean Eudes. Mais jamais le Père Eudes
ne se départit de l’amitié qu’il portait à Marie des Vallées, même après la mort
de cette dernière.
Chaque fois que ce fut nécessaire, Saint Jean Eudes défendit Marie des Vallées.
Les attaques contre Marie était si fréquentes, et parfois d’une si mauvaise foi,
que ce fut une croix très lourde pour Saint Jean Eudes.
Saint Jean Eudes, tout à la fois Père, frère et ami spirituel de Marie des
Vallées, le demeurera même après la
mort de cette dernière, en dépit des
attaques de plus en plus virulentes lancées contre la mémoire de Marie et contre
lui-même, et particulièrement de la part des jansénistes, qui se sentaient
évidemment menacés par la mission de Marie des Vallées et de Saint Jean Eudes [3].
Après la mort de Marie le 25 février 1656, les controverses s’amplifièrent
encore. Jean Eudes écrivit : “On m’écrit de Bourgogne, d’Arnay-le-Duc et de
Dijon, que notre très chère sœur y est traitée bien différemment. Il y a des
pères jésuites qui la publient et soutiennent comme une grande sainte, et il y a
d’autres religieux, les frères de ceux qui l’ont persécutée ici (les
oratoriens), lesquels disent partout que c’est une sorcière, et disent merveille
aussi contre le Père Eudes, qu’ils croient avoir été son directeur. Je leur ai
grande obligation de l’honneur qu’ils me font de me joindre avec elle dans leurs
calomnies.”
En 1674, les esprits n’étant pas encore calmés, il y eut une grande Assemblée
des évêques de Normandie, à Meulan, près de Pontoise. Cette Assemblée eut à se
prononcer au sujet du Père Eudes et de Marie des Vallées. Ce sont, curieusement,
les principaux ennemis du Père Eudes qui durent faire le compte rendu de cette
Assemblée : “En cette Assemblée provinciale des évêques à Meulan, on a loué
le P.Eudes, on a fait son éloge et plusieurs évêques lui ont rendu un témoignage
public, qu’il est très orthodoxe et très innocent. On a soutenu publiquement...
que le Père Eudes n’a rien écrit que de très orthodoxe, que sa doctrine est très
catholique, que l’écrit qu’on a composé contre lui et contre Marie des Vallées
n’est rempli que de calomnies... Pas un seul évêque ne le taxa d’imprudence,
bien au contraire, tous les prélats qui eurent à examiner sa conduite
l’approuvèrent sans restriction et partagèrent l’estime qu’ils professaient pour
les vertus de la sœur Marie ainsi que la profonde vénération dont il entourait
sa mémoire.”
Est-ce cela qui rendit les ennemis du Père Eudes encore plus virulents contre
lui? Comme Marie n’était plus là, est-ce lui qui devait affronter la tempête? Un
libelle fut bientôt publié contre lui et ses écrits sur Marie des Vallées, et
distribué dans toute la France. Le 16 décembre 1674, il écrit à un ami, M. de
Bellefond : “Me voici dans une nouvelle persécution plus sanglante que toutes
les autres... J’espère que cette dernière persécution est un dernier effort de
l’enfer contre nous. Vous ne sauriez croire combien de sortes de calomnies le
démon répand de tous côtés contre moi. Mais au milieu de tout cela je chante de
tout mon cœur.”
Comme Saint Paul, Saint Jean Eudes savait exulter de joie au milieu des
tribulations...
Pourtant Jean Eudes sentait le poids de ces lourdes croix. Il confia un jour à
une religieuse : “Mes petites croix ne seraient rien à des épaules plus
fortes que les miennes dont la faiblesse plie souvent sous le fardeau. Priez
Dieu que mes humiliations m’aident à obtenir un petit grain d’humilité et
continuez aussi vos prières pour mes très chers bienfaiteurs (ses ennemis)
auxquels je suis très obligé.”
Lors des études pour la cause de béatification de Jean Eudes, le Père Ange Le
Doré écrivit en 1915 : “La direction de la sœur Marie des Vallée causa
d’abord au Père Eudes autant de traverses et de mortifications qu’elle lui a
fait d’honneur par la suite. Devant les juges romains, la sainteté du vénérable
P.Eudes et celle de la sœur Marie furent de nouveau établies et confirmées.[4] ”
Un moine de l’abbaye Notre-Dame de Barbery-en-Cinglais [5],
dont le nom
nous est inconnu, mais que l’on appelle ordinairement le Moine de Barbery, s’acharna sans relâche à démolir les fondations de Saint Jean Eudes,
lesquelles n’avaient cependant pour but que la restructuration spirituelle de la
région de Coutances. Ce moine devint l’ennemi le plus acharné de Jean Eudes avec
M. Du Four [6],
abbé d’Aulnay. Le moine de Barbery n’éveillait aucun soupçon, ce qui lui
permettait, comme il l’avoue lui-même, “de veiller avec diligence sur les
démarches du bonhomme Eudes et de ses intimes...” Par des méthodes
particulièrement inavouables, il se procura le manuscrit que Saint Jean Eudes
avait écrit sur la vie de Marie des Vallées...
Ce moine, qui servit la haine de Du Four, écrivit trois cahiers qui transpirent
l’esprit gallican et janséniste de l’époque. Ceci explique peut-être cela...
Mais comment justifier les calomnies, et, déjà, les techniques de
désinformation ? En bref, pour ce moine, les “visions de Marie ne sont que
songes creux et ridicules d’un pauvre esprit mélancolique et d’une pauvre
créature possédée.” (Saint Jean Eudes est compris dans ce jugement sans
appel).
La haine du Père Du Four ira même plus loin encore: il mettra en doute et
tournera en dérision les faveurs, parfois mystiques, dont le Père Eudes fut
bénéficiaire de la part de la Vierge Marie. Jean Eudes sera même accusé de
servir les intérêts d’une puissance étrangère... Le P. Dufour ne peut supporter
les grands mystiques, surtout les femmes, dont Catherine de Sienne et Brigitte
d’Helfta...
Du Four, en effet, est un gallican convaincu, hérésie alors en pleine expansion,
et les fidèles du pape, représentés par les mystiques, devaient coûte que coûte,
être détruits. Son attaque contre les mystiques est à ce propos très
instructive:
– Les mystiques ne sont que des illusionnés.
– Rien de plus dangereux pour l’État que les mystiques et les visionnaires.
– Le commun (le peuple) qui a un grand penchant pour les choses extraordinaires,
est sujet à la crédulité et recherche un moyen de conversion sans peine.
– Et, naturellement : “Toutes les hérésies ont été inspirées par des filles
ou des femmes.” Il en découle que :
– Le culte au Cœur de Marie est superstitieux.” Car, n’est-ce pas, la
Vierge Marie devient alors la concurrente de Dieu !!!
Parlant de Saint Jean Eudes, le triste Du Four n’hésitera pas à écrire :
“En vérité, c’est une chose assez extraordinaire de voir, dans un siècle
éclairé comme le nôtre, (déjà ! et nous n’étions pas encore au siècle des
lumières...) rempli de tant d’hommes savants et de prélats si zélés pour la
défense de la foy (sic) que l’on ait souffert depuis près de vingt ans
des écrits remplis de tant d’impiétés et de tant d’erreurs pernicieuses, sans
que l’on en ait ouvert la bouche et sans qu’on en ait fait le moindre bruit.”
Saint Jean Eudes fut reconnu comme un grand saint, et canonisé. Qu’en est-il du
moine de Barbery et de l’abbé Du Four ? Toutefois, selon la pensée du Père
Lelièvre [7],
“ne regrettons pas trop ces odieuses productions, malgré le mal qu’elles ont
causé. Il semble que la Providence les a permises pour faire briller mieux la
science, la prudence et l’humilité de Saint Jean Eudes, mais aussi pour
manifester plus nettement le côté surnaturel, merveilleux de Marie des Vallées.
Elles ont été l’épreuve nécessaire aux œuvres de Dieu.”
Le pape Léon XIII a proclamé saint Jean Eudes “auteur du culte liturgique
des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie.” Pie X le proclama “Père, Docteur et
Apôtre de ce même culte. Le pape Pie XI n’hésita pas à louer “la
conduite, dans la propagation de ce culte, de celui qui en est le Père, le
Docteur et l’Apôtre, conduite qui excita l’implacable haine des jansénistes.”
En effet, la grande force qui commandait l’apostolat de saint Jean Eudes,
c’est le rôle unique qu’il joua dans l’établissement, l’organisation et la
propagation du culte liturgique des Sacrés-Cœurs.
La dévotion aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie s’est lentement développée au
cours des siècles. Puisant dans l’Écriture, de nombreux saints, dont Augustin,
Léon, Jean Damascène ou saint Bonaventure, exaltèrent le Cœur très chaste et pur
de Marie. Plus tard, au Moyen-Âge, ce furent les saintes Mechtilde, Gertrude et
Brigitte qui contemplèrent amoureusement ce saint Cœur de Marie. De nombreux
autres saints, dont François de Sales, goûtèrent la douceur de ce Cœur que le
peuple de Dieu célébrait. Mais ce culte n’avait pas encore trouvé celui qui lui
donnerait les bases doctrinales qui lui manquaient. Ce devait être l’œuvre de
saint Jean Eudes.
La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, au Cœur de chair de Jésus fut plus tardive.
D’instinct les âmes pieuses
se tournaient vers l’amour et la tendresse que le
Cœur de Jésus avait pour nous. Citons saint Benoît et saint Bruno, les saintes Mechtilde, Gertrude, Lutgarde, et bien d’autres; les fils de saint François
furent de grands amoureux du Cœur de Jésus. Mais cette dévotion restait d’ordre
privé. L’Oratoire, avec Bérulle, Condren et Olier, prépare les derniers chemins
vers un culte public en valorisant le culte du Verbe Incarné. Mais il revenait à
Jean Eudes d’en préciser la doctrine et d’en organiser le culte public. Il avait
été attiré à la dévotion aux Cœurs de Jésus et de Marie par les impressions
saintes qu’il avait reçues dans l’oraison, concernant les “belles choses que
Notre Seigneur en avait enseignées à sainte Gertrude, sainte Mechtilde et sainte
Thérèse.”
Selon le pape Pie X, saint Jean Eudes doit “être regardé comme le Père du
culte des Sacrés-Cœurs” car dès le début de la fondation de la Congrégation
de Jésus et Marie, il fit célébrer par ses prêtres des fêtes en leur honneur.
Faire connaître ces saints Cœurs et les exalter, c’était, selon ses propres
termes, la mission que Jésus et Marie lui avaient confiée. Il disait [9] :
“ Jésus et Marie m’ont donné leur auguste Cœur, parce que, de sa charité,
procèdent et ma vie et mon œuvre.”
Le 8 février 1648, à l’occasion de la mission d’Autun, la fête du Saint Cœur
de
Marie fut célébrée en grandes pompes et entrait ainsi, à titre officiel, dans la
liturgie catholique. Dans l’Office de la fête, le Père Eudes cite saint
Bonaventure, François de Sales et Bérulle, mais son expression liturgique
s’enrichit d’intuitions ou de révélations personnelles : ”C’est une grâce
inexplicable que notre très aimable Sauveur nous a faite de nous avoir donné
dans notre Congrégation le Cœur admirable de sa très Sainte Mère; mais sa bonté,
qui est sans bornes, ne s’arrêtant pas là, a passé bien plus outre en nous
donnant son propre Cœur... Il nous a fait ce grand don dès la naissance de notre
congrégation... La divine Providence a voulu faire marcher la fête du Cœur de la
Mère avant la fête du Cœur du Fils pour préparer les voies dans les cœurs des
fidèles à la vénération de ce Cœur adorable...”
[10]
On pense que c’est entre 1668 et 1670 que saint Jean Eudes composa l’Office
réservé au divin Cœur de Jésus. Le 29 juillet 1672 il demanda aux membres de sa
Congrégation d’en célébrer la fête solennelle le 29 octobre.
Le 24 avril 1671, soit deux mois avant l’entrée de sainte Marguerite-Marie à
la Visitation de Paray-le-Monial,
Jean Eudes âgé de 70 ans, déclarait: “De toute
l’étendue de ma volonté, je me donne à l’amour incompréhensible par lequel mon
Jésus et ma toute bonne Mère m’ont donné leur très aimable Cœur d’une manière
spéciale, et, en union de ce même amour, je donne ce Cœur comme une chose qui
est à moi et dont je puis disposer pour la gloire de mon Dieu; je le donne à la
petite Congrégation de Jésus et Marie pour être... le cœur, la vie, la règle des
vrais enfants de cette Congrégation... Je le donne aussi, de même, à toutes mes
très chères filles, les religieuses de Notre-Dame de Charité, aux Carmélites de
Caen et de Dieppe et à tous mes autres enfants spirituels...”
En 1672, Jean Eudes enjoint ses fils à célébrer avec toute la pompe possible,
la fête du divin Cœur de Jésus. Plus tard, dans Le Cœur Admirable, il rappellera
à ses enfants leur consécration : “Tous les ecclésiastiques de la Congrégation
de Jésus et Marie ont un grand sujet de consolation et une obligation très
particulière de rendre grâces à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère de les
avoir appelés et reçus dans une Congrégation, qui appartient d’une manière toute
spéciale à leur très aimable Cœur... parce que c’est dans cette Congrégation que
l’on a commencé à célébrer solennellement les fêtes du Cœur admirable de Jésus
et de Marie.”[11]
Dès 1674, les bénédictines de l’Abbaye royale de Montmartre, où le Père Eudes
avait coutume de se rendre, introduisirent dans leur propre, la fête du Cœur de
Jésus, soit deux siècles avant l’érection de la Basilique du Sacré-Coeur de
Montmartre.[12]
Cette consécration appelait, par voie de conséquence, la célébration publique
du glorieux patronage qui en résultait, et elle entraînait nécessairement
l’institution d’une fête dédiée aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.
La royauté d’amour du Sacré-Cœur s’étendit prodigieusement sur toute la
terre. En 1673, un an après la première célébration de la fête publique du
Sacré-Cœur, la visitandine, sainte Marguerite-Marie, à Paray-le-Monial, était
favorisée de sa première révélation. Deux saints qui ne se connaissaient pas
avaient communié au même Amour... Par l’intermédiaire de sainte
Marguerite-Marie, le Seigneur confirmait toute l’œuvre de saint Jean Eudes, son
dévoué serviteur.
“Béni soit à jamais le Cœur très aimant et le très doux nom de Notre Seigneur
Jésus-Christ et de la très glorieuse Vierge Marie, sa Mère.”
L’influence des bénédictines d’Helfta, Gertrude et Mechtilde, a, en quelque sorte, cristallisé les intuitions de
Jean Eudes sur le Cœur de Jésus, et c’est à
partir de la fête du Cœur de Marie qu’est née la fête du Cœur de Jésus, dont la
Messe a été surnommée ”la Messe de feu”.
[13]
La fête du Cœur de Jésus, instituée à l’initiative de Jean Eudes, a été
célébrée pour la première fois le 20 octobre 1672. Son but: rendre à ce divin
Cœur les hommages auxquels il a droit, hommages que l’on peut résumer ainsi :
“Adorer le Cœur d’un Dieu, du Fils unique de Dieu et d’un
Homme-Dieu.
“Louer, bénir, glorifier et remercier ce Cœur infiniment libéral
pour tout l’Amour qu’Il a porté et portera à jamais au Père éternel, à sa très
sainte Mère, à tous les anges, à tous les saints, à toutes les créatures et à
nous spécialement.
“Demander pardon à ce très bon Cœur de toutes les douleurs,
tristesses, angoisses et martyres très sanglants qu’Il a soufferts pour nos
péchés.
“Aimer cordialement et fervemment (sic) ce Cœur tout aimable et
l’aimer au nom de ceux qui ne L’aiment point, et Lui offrir tout l’amour de tous
les cœurs qui lui appartiennent.”
[14]
Comme on le voit, l’Amour est l’acte dominant de la dévotion au Cœur de
Jésus.
Le Cardinal Satolli disait, au début du XXe siècle, en parlant des
Offices composés par le Père Eudes: “Ces Offices sont empreints d’une piété si
suave et si ardente que seul le cœur d’un saint peut rencontrer de pareilles
formules.” C’est l’éternel Amour éclatant en notes suppliantes et attendries.”[15]
Jean Eudes prévient, à l’avance, les objections qui ne manqueraient pas de
survenir contre la dévotion au Cœur de Jésus: “Si on objecte la nouveauté de
cette dévotion, je répondrai que la nouveauté dans les choses de la foi est très
pernicieuse, mais qu’elle est très bonne dans les choses de la piété. Autrement,
il faudrait réprouver toutes les fêtes qui se font dans l’Église, qui ont été
nouvelles quand on a commencé à les célébrer.”
Jean Eudes respectait la tradition de toutes ses forces, mais il croyait
aussi que Dieu crée sans cesse du neuf.



|