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On ne comprend bien la spiritualité de Saint Jean Eudes que si on la replace
dans
son milieu historique. Saint Jean Eudes appartient incontestablement à ce
qu’il est convenu d’appeler L’École Française, expression qui désigne le
puissant courant ascétique et mystique circulant à travers tout le dix-septième
siècle religieux, en France.
Dépendent de ce courant religieux: les Oratoriens, les Sulpiciens, les
Lazaristes, les Eudistes, les Monfortains, et les Frères des Écoles chrétiennes.
Tous adoptent et professent la même philosophie de Dieu et des hommes. Les plus
grands représentants de l’École Française sont: le Cardinal de Bérulle
(l’Oratoire); saint Vincent de Paul (les Lazaristes), saint Jean Eudes (les
Eudistes), Louis-Marie Grignion de Montfort (les Montfortains), Jean-Jacques
Olier (les Sulpiciens), le Père de Condren (successeur de Bérulle). Tous étaient
français et tous ont travaillé à la rénovation de la piété en France, et à la
restauration du sacerdoce français.
Il est impossible de ne pas citer ici les exclamations amoureuses de saint
Jean Eudes, si proches de celles de Bérulle et même de Bossuet :
“Ô divine Essence qui êtes un abîme sans fond et sans borne de merveilles! Ô
immense océan de grandeurs! Ô monde incompréhensible de miracles! Ô Trinité de
mon Dieu! Ô Simplicité! Ô Éternité sans commencement et sans fin, à qui tout est
toujours présent! ô immensité qui remplissez tout, qui contenez tout, et qui
rempliriez et contiendriez un monde infini de mondes s’il existait! Ô Infinité
qui contenez toutes les perfections imaginables et inimaginables! Ô Immortalité!
Ô Invisibilité! Ô Lumière inaccessible! Ô Vérité incompréhensible! Ô abîme de
science et de sagesse! Ô Vérité! Ô sainteté de mon Dieu!...”
Pour saint Jean Eudes comme pour les autres représentants de l’École
Française, le mystère de l’Incarnation était la grande spiritualité de
l’Oratoire. Jésus-Christ est notre Chef et nous sommes unis à Lui, par notre
Baptême, comme membres de son Corps mystique. “Nous sommes unis avec lui
corporellement, dit saint Jean Eudes, par l’union de son très saint corps avec
le nôtre, en la sainte Eucharistie. ... ainsi nous devons être animés de
l’esprit de Jésus, vivre de sa vie, marcher dans ses voies, être revêtus de ses
sentiments et inclinations, faire toutes nos actions dans les dispositions et
intentions dans lesquelles il faisait les siennes... Le chrétien est dans
l’obligation d’adhérer au Christ, comme tout membre à son chef... Devenir, être
Jésus, telle doit être l’ambition de tout chrétien...”
Le dogme du péché originel, et de ses conséquences pour nous, a une grande
influence dans la spiritualité de l’École Française. “Nous sommes enfants de
péché et de perdition parce que nous sommes nés en péché et en damnation...”
Notre nature déchue, humiliée, “doit donc se laisser conduire par la grâce, et
s’abandonner sans réserve à son action.”
D’où l’insistance, chez Jean Eudes, comme chez tous les Maîtres de l’École
Française, “de s’anéantir’, et de faire des actes d’oblation et de donation de
soi... Il faut travailler à nous anéantir nous-mêmes, c’est-à-dire notre propre
sens, notre propre volonté, notre amour-propre, notre orgueil et notre vanité,
toutes nos inclinations et habitudes perverses, tous les désirs et instincts de
la nature dépravée, et tout ce qui est de nous-mêmes.”
Malgré tout, nous ne serons jamais sans défaut: Jean Eudes écrit à une
religieuse: “Tant que nous serons sur la terre, nous ne serons jamais
entièrement exempts des défauts et imperfections de la terre. Ô terre, que tu es
insupportable! Ô lieu de péché et de malheur, nous retiendras-tu encore
longtemps dedans toi? Ô Jésus, nous tirerez-vous point bientôt après vous?...
Quand sera-ce que nous vous aimerons parfaitement? Hâtons-nous, ma chère sœur,
hâtons-nous de travailler à l’accomplissement de l’œuvre de Dieu en nous, afin
de sortir bientôt de ce lieu de ténèbres et d’horreur pour entrer dans le
royaume éternel.
Humilions-nous toujours beaucoup en la vue de nos défauts; mais en même
temps, sortons hors de nous-mêmes, fuyons hors de nous-mêmes, comme d’un lieu
tout plein de toutes sortes de maux et de misères, pour entrer en Jésus qui est
notre maison de refuge et notre trésor, dans lequel nous trouverons toutes
sortes de vertus et de perfections pour offrir à son Père éternel en
satisfaction de nos péchés et imperfections.”
Il s’agit surtout de nous laisser faire par la grâce et d’éloigner de nous
tout ce qui
pourrait en contrarier
l’action. D’ailleurs, affirme saint Jean
Eudes, “notre vocation à la grâce nous prédestine à être conformes à l’image du
Fils de Dieu.”
Car “Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit et le Cœur de son Fils qui ne
cesse de crier: Abba Père!” Insensiblement Jean Eudes nous conduit à la dévotion
aux Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. Il écrit: “Jésus m’a donné son Cœur pour
être mon refuge et mon asile, mon oracle et mon trésor, mais il me l’a donné
aussi pour être le modèle et la règle de ma vie et de mes actions...”
Jean Eudes, qui avait touché du doigt les ravages opérés dans les âmes par
les rigueurs glaciales du jansénisme, comprend la nécessité d’amour pour Dieu,
plein de confiance. D’où les accents de feu de l’Office destiné à chanter la
gloire des Sacrés- Cœurs: “Donnez-moi votre cœur, mes petits enfants, et je vous
donnerai le mien. Notre cœur est dans vos mains, ô Seigneur Jésus: par la force
de vos bras, possédez-le à jamais.” (2ème nocturne)
Ou encore :
“Nous vous offrons notre cœur, nous vous le donnons, nous vous le consacrons,
nous vous l’immolons. Recevez-le et possédez-le tout entier, purifiez-le,
éclairez-le, sanctifiez-le, afin qu’en lui vous viviez et régniez maintenant et
toujours aux siècles des siècles!”
Ainsi, la vie chrétienne devient “vie de splendeur, vie de vertu héroïque, au
souffle de l’Esprit de Vérité et d’amour... où devant la grandeur de Dieu mieux
connue, elle comprend sa misère et le néant des créatures... Vie de sérénité
radieuse et continue, de joie très douce, intime, profonde, où l’âme,
amoureusement et entièrement soumise à Dieu, purifiée, éclairée, transfigurée
par la Croix acceptée, embrassée généreusement et de grand cœur, reçoit comme
les prémices des lumières béatifiantes du ciel, un avant-goût du bonheur de la
patrie. Vie d’union parfaite en toutes choses aux Cœurs Sacrés de Jésus et de
Marie, tous les deux inséparablement honorés, servis et aimés,... et dans ces
deux fournaises d’amour, vie d’ardent amour, purifiant, illuminant, sanctifiant,
transformant, déifiant, qui est comme l’aurore toujours croissante du grand jour
de l’éternité.”
Voici comment Jean Eudes s’adresse à Jésus: “Ô très cher Jésus... je ne
désire plus rien, sinon Vous aimer... Que toute ma vie soit un perpétuel
sacrifice d’amour et de louange vers Vous.”
Pour Jean Eudes, le Cœur de Jésus est aussi un refuge: “Notre très Saint
Sauveur nous a donné aussi son divin Cœur pour être notre refuge et notre asile
dans tous nos besoins. Ayons-y recours dans toutes nos affaires. Cherchons-y
notre consolation dans nos tristesses et afflictions.”
Calomnié, Jean Eudes ne cherche pas à se défendre, mais à imiter Jésus. “Je
ne trouve point dans l’Évangile que notre divin et adorable Maître ait employé
les moyens qui sont marqués dans votre lettre... pour se défendre de
l’injustice et de la cruauté... Je ne puis me résoudre à faire autre chose sinon
de tâcher de l’imiter dans sa patience et dans son silence.”
[1]
Jean Eudes, par vœu, le 25 mars 1637, s’offre à Jésus, “en qualité d’hostie
et de
victime qui doit être sacrifiée à sa gloire et à son pur Amour.” Jean
Eudes adore d’abord Jésus dans le martyre qu’il a souffert sur la Croix et
auquel Marie a communié, puis il continue: “Je m’offre et me donne, je me voue
et consacre à Vous, ô Jésus mon Seigneur, en l’état d’hostie et de victime, pour
souffrir en mon corps et en mon âme... toutes sortes de peines... et même pour
répandre mon sang et Vous sacrifier ma vie par tel genre de mort qu’il Vous
plaira et ce, pour votre seule gloire et votre pur Amour.”
La dernière phrase et la signature sont écrites du propre sang de Jean
Eudes : “Que toute ma vie soit un perpétuel sacrifice d’amour et de louange vers
Vous... Fait à Caen, en l’Oratoire de Jésus, le 25e de mars 1637.”
[2]
Jean Eudes a vécu pleinement cette oblation. Il s’est offert à Dieu pour que
Dieu se serve de lui pour anéantir le péché dans le monde, et y établir le Règne
de l’Amour de Dieu. Le combat contre le péché lui était familier et il avait
compris que le péché “démembre Jésus-Christ, il lui arrache un de ses membres
pour le faire membre de Satan.”
D’où sa prière d’offrande: “ Je vous supplie... de m’accorder une grâce: que
le désir que j’ai de vous louer et aimer éternellement ne soit point anéanti,
mais... qu’il demeure toujours devant Vous... pour vous protester que je Vous
aime de tout mon grand cœur qui n’est autre que le Vôtre, que vous m’avez donné
en Vous donnant Vous-même à moi, et tant de fois...” Ou encore: “Regardant la
très sainte, très sage et très bonne volonté de Dieu, je crie du plus profond de
mon cœur : Oui ! Père juste; oui, Père très bon, puisque telle est ta volonté.”[3]
Si petits que nous soyons, le don que nous offrons à Dieu est immense, aussi
grand que l’univers, car le Cœur de Christ nous appartient, et, avec lui, le
Père nous a tout donné. Jean Eudes contemple l’influence cosmique du Cœur du
Christ qui atteint tous les êtres et les fait vivre: “Rien n’échappe à la
chaleur de son Amour. Oui, Cœur de feu, diffuse-toi par tout l’univers.”
[4] Plus tard,
en 1661, il explicitera ce qui était l’âme de son offrande de lui-même:“une
immense compassion pour les pécheurs, pour ceux qui risquent de se perdre, faute
d’hommes apostoliques qui leur prêtent main.”[5]
Ainsi, le prêtre, contemplant la vie de notre Seigneur, le Souverain Prêtre
et le grand Pasteur des âmes, devient “une image vive de Jésus-Christ en ce
monde, et de Jésus-Christ veillant, priant, prêchant, catéchisant, travaillant,
suant, pleurant, allant de ville en ville et de village en village, souffrant,
agonisant, mourant et se sacrifiant soi-même pour le salut de toutes les âmes
crées à son image et semblance.”
[6]
Jean Eudes croyait à la vie mystique dans laquelle c’est l’Esprit-Saint qui a
toute l’initiative. Il parlait souvent de la contemplation qui est “un très
unique regard et une très simple vue de Dieu, sans discours ni raisonnement, ni
multiplicité de pensée...” et qui s’accomplit dans le secret du coeur. Aussi
donnait-il de précieux conseils sur la prière silencieuse:
– soutenir l’âme dans sa vigueur par un minimum d’activité... et
par des aspirations ou des cris intérieurs tels que: ”O sainteté de mon Dieu! ô
Jésus, je Vous adore et je me donne à Vous pour entrer dans toutes les
dispositions et intentions que Vous avez eues et que Vous avez voulu que nous
eussions tous...”
– purifier souvent son intention, son désir, accueillir humblement
et sans inquiétude les périodes plus désertiques ou plus troublées, renoncer à
toute possessivité, se tenir dans une humble action de grâce...
– ne s’enfermer dans aucune démarche rigide, mais se tenir le cœur
libre et disponible aux invitations de l’Esprit-Saint.[7]
Se tenir disponible aux invitations de l’Esprit-Saint: cela, Jean Eudes l’a
fait durant toute sa vie, à travers tous les renoncements qui l’ont libéré de
lui-même, chemin de conversion à l’humilité et à la douceur du Christ. La
sérénité de Saint Jean Eudes dans sa vieillesse s’était tissée jour après jour à
travers ces renoncements qui l’ont conduit vers une nouvelle profondeur
d’abandon à Dieu et de consentement à son vouloir aimant, “jusqu’à laisser
battre en lui un cœur ouvert, dilaté et épanoui par la ferveur de la sainte
charité.”
[8]
Jean Eudes est mort en 1680. Mais dès 1671, il avait fait un testament dans
lequel il demandait pardon et offrait son pardon: “Je dis, ô Père céleste, du
plus profond de mon coeur, pour tous ceux qui m’ont offensé en quelque façon que
ce soit..., Père, Pardonne-leur, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient!”
En union avec Jésus, il se remet entre les mains du Père. Il dépose son âme
“dans le très aimable Cœur de Jésus et de Marie, fournaise ardente de l’Amour
éternel, les suppliant de l’embraser, consumer et transformer en une très pure
flamme de ce divin Amour... De toute l’étendue de ma volonté, je me donne à
l’Amour incompréhensible par lequel mon Jésus et sa bonne Mère m’ont donné leur
très aimable Cœur d’une manière spéciale, et en union de ce même amour, je donne
ce même Cœur comme une chose qui est à moi et dont je puis disposer pour la
gloire de mon Dieu. Je le donne à la petite congrégation de Jésus et Marie, pour
être le partage, le trésor, le patron principal, le coeur, la vie, la règle des
vrais enfants de cette congrégation.”
Enfin, Jean Eudes souhaite que “son dernier soupir soit un acte de très pur
amour envers Jésus... Viens, viens, viens, Seigneur Jésus!”[9]
Le don total de sa personne à Dieu, don sans cesse renouvelé, devait conduire
inévitablement Jean Eudes à
un état presque constant d’union à Dieu, et d’union
à sa très sainte volonté.
Dans son livre le Royaume de Jésus, publié en 1637, Jean Eudes écrivait déjà:
“Ô Jésus, que toutes mes conversations avec le prochain soient consacrées à
l’honneur des divines conversations que Vous avez eues en la terre avec les
hommes. Faites-moi participant, s’il vous plaît, de l’humilité, douceur,
modestie et charité en lesquelles Vous avec conversé avec toutes sortes de
personnes.”[10] Et
plus tard, en 1662: “Dieu nous garde de faire jamais notre volonté et nous fasse
la grâce de reconnaître que nous n’avons pas d’autre affaire en ce monde que de
faire en tout et partout la sienne, avec un grand cœur et un grand amour.”
[11]
En 1668, au seuil de la vieillesse, Saint Jean Eudes éprouva le besoin de
renouveler l’offrande de sa jeunesse en écrivant un long “contrat d’une Sainte
alliance avec la très sacrée Vierge Marie, Mère de Dieu”, dans lequel il
écrivait: “Comme l’époux et l’épouse doivent demeurer dans la même maison, je
souhaite aussi de demeurer avec vous dans le très aimable Cœur de Jésus, qui est
votre coeur.”[12]
Jean Eudes était doté d’un tempérament autoritaire et dominateur qu’il eut à
vaincre tout au long de sa vie, et la sérénité de ses dernières années fut le
fruit d’un long travail de Dieu en lui, et d’une longue familiarité avec Jésus
et Marie. “Il dut souvent contempler Jésus dans sa très profonde humilité ou
dans sa très grande patience, mansuétude et bénignité. Il s’est donné à lui pour
entrer dans son esprit d’humilité et de douceur, pour que Jésus lui-même
anéantisse ce qui s’opposait en lui à ces vertus, et les fasse vivre et régner
en son cœur.”
[13]
Pour conclure ce chapitre sur les relations entre Saint Jean Eudes et le Cœur
de Jésus, peut-être n’est-il pas inutile de citer le cri de sa foi : “Si je me
croyais, je ne voudrais jamais tenir d’autre langage que celui de JÉSUS, et je
ne dirais ni écrirais jamais que cette seule parole : JÉSUS. JÉSUS est un nom
admirable qui, par sa grandeur immense, remplit le ciel et la terre, le temps et
l’éternité, tous les esprits et tous les cœurs des anges et des saints, et qui
remplit et occupe même durant toute l’éternité la capacité infinie du Cœur de
Dieu... Ce serait un saint et délicieux langage si, en la terre, on pouvait
parler et se faire entendre sans proférer autre chose que cette aimable parole :
JÉSUS, JÉSUS. Tant que le cœur me battra dans la poitrine... je ne prêcherai ni
écrirai jamais autre chose que JÉSUS et je ne veux point avoir de vie ni
d’esprit, ni de langue, ni de plume, que pour annoncer de bouche et par écrit
les merveilles et les miséricordes de ce glorieux Nom... Mais j’aimerais
beaucoup mieux un cœur pour l’aimer qu’une plume et qu’une langue pour en écrire
et en parler. Seigneur, vous pouvez me donner l’un et l’autre, c’est ce que
j’espère de votre infinie bonté.”
[14]
“Le culte qu’on rend à Marie aboutit toujours au Cœur de Jésus, puisque le
rôle de Marie est de servir de médiatrice entre Jésus et nous.”
Pour bien comprendre l’amour du P. Eudes pour le Cœur de Jésus et le Cœur de
Marie, il faut essayer de
pénétrer un peu dans sa vie mystique. C’est assez
difficile car, théologien, missionnaire très actif et fondateur d’Ordre,
particulièrement controversé, voire persécuté par ses anciens amis de
l’Oratoire, Jean Eudes est resté plus que discret sur ce sujet.
Pourtant un incident arrivé chez les Ursulines de Caen, en 1670, mérite
d’être rapporté ici. Jean Eudes s’entretenait avec la supérieure d’un couvent:
Mère Renée de Sainte Agnès, et lui parlait des bontés de la Sainte Vierge.
“Soudain il s’arrêta et demeura ravi durant un quart d’heure. Quand il revint à
lui elle prit la liberté de lui dire: “Mon Révérend Père, la bonne Vierge est
venue là?” Il lui avoua que c’était vrai et qu’aussitôt qu’Elle approchait de
lui, il perdait ainsi pendant quelque temps l’usage de ses sens; qu’alors Elle
lui marquait beaucoup de tendresse par les différents noms qu’Elle voulait bien
lui donner, de fils, de serviteur, et quelquefois de père et d’époux; et qu’Elle
avait pour lui des bontés inexplicables... Après quoi, craignant de s’être trop
ouvert à cette bonne religieuse, il lui recommanda de ne point parler de ce qui
s’était passé.”
Ce qu’elle fit, mais elle en mit cependant par écrit le souvenir émerveillé.[15]
Il semble que le Père Eudes, qui vivait habituellement uni avec Marie -on a
parlé d’union mystique- ait connu fréquemment ce type d’expérience spirituelle.
Ainsi, en 1654, il reçut, de Marie, Saint Jean l’Évangéliste “pour être le
protecteur, le modèle et le directeur de ses missionnaires, particulièrement en
ce qui regarde la charité...” Ce sont les paroles avec lesquelles il a consigné
cette grâce. Marie avait reçu Jean, de Jésus au Calvaire. C’est Elle qui le
donnait au Père Eudes et à sa Congrégation. C’est probablement cette intimité,
du prêtre qu’il était, avec Marie et Jésus, qui fit écrire au Père Eudes :
“Jésus-Christ a voulu mettre entre nos mains ce qu’il y a de plus précieux... ce
qui Lui est plus cher que la prunelle de ses yeux, le cœur de son Corps
mystique, c’est-à-dire les ecclésiastiques.”
[16]
Marie est discrètement présente dans les liturgies et les textes d’offices
liturgiques écrits par Saint Jean Eudes, notamment ceux écrits pour la fête du
Cœur de Jésus. Comment en serait-il autrement? C’est en Marie que s’est accompli
le mystère dont le cœur est l’expression. “’Le Cœur de Marie reçoit du Cœur de
Jésus tout ce qu’il possède de vie et de perfection. Par la force même des
choses, le culte qu’on lui rend aboutit toujours au Cœur de Jésus, puisque le
rôle de Marie est de servir de médiatrice entre Jésus et nous.”
[17]
C’est Marie qui, la première, eut avec Jésus, son Fils, un seul et même cœur.
C’est en elle que se sont formés le Corps et le Cœur de Jésus. Et c’est elle
qui, aujourd’hui encore, nous donne le Cœur de Jésus, toujours associé et uni à
son cœur à elle. Cela nous fait comprendre que pour Saint Jean Eudes, “la
bienheureuse Vierge Marie n’a qu’un même Cœur avec son Fils bien-aimé.”[18] Ou
encore: “Jésus, le très saint Cœur de Marie, est la vie et la joie de nos cœurs
pour jamais.”
[19]
Marie révèle que le Cœur de son Fils, c’est son Cœur, et qu’en célébrant la
fête de son Cœur, on célèbre la fête du très adorable Cœur de son Fils. C’est ce
que Jean Eudes exprime particulièrement bien dans l’Office qu’il a lui-même
rédigé pour la fête du Cœur de Marie: “Dieu règne dans le Cœur de Marie, venez,
adorons-le; c’est lui notre amour et notre vie.” Et encore: “Heureuse Marie,
qui as formé le Christ en ton Cœur par la foi et l’amour, tu es bénie entre les
femmes, et Jésus, fruit de ton Cœur, est béni.”
Le Christ, la grande Victime, qui s’est offert au Père une fois pour toutes
sur l’autel de la Croix, “s’est offert bien des fois sur l’autel du cœur de
Marie.” Ce thème est repris dans l’oraison de la messe : “Dieu, tu as voulu que
ton Fils unique éternellement vivant en ton propre Cœur, vive et règne dans le
Cœur de Marie. Donne-nous de célébrer cette vie très sainte de Jésus et de Marie
en un seul Cœur, de n’avoir qu’un seul cœur entre nous et avec eux, et
d’accomplir en tout ta volonté avec amour et de grand cœur.” [20] Comme
Jean Eudes l’écrivait, “D’elle-même et par elle-même, Marie n’est rien, mais son
Fils Jésus est tout en elle: il est son être, sa vie, sa sainteté, sa gloire, sa
puissance et sa grandeur.”
Dans le dernier livre du “Cœur Admirable” le Cœur de Jésus est présenté
comme une fournaise d’amour à l’égard de Marie sa Mère, fournaise “dont les
flammes éclatent dans les dons merveilleux qu’Il a voulu lui faire.”[21]
Pour Jean Eudes, le Cœur de Marie est une mer immense, dont la charité n’a
point de bornes et qui fait aimer tout ce que Dieu aime et de la manière qu’Il
l’aime, et qu’il faut prier:
“Ô cœur tout aimable de ma très honorée Mère, que le divin amour a dilaté et
étendu presque jusqu’à l’infini, que par votre entremise ce même amour prenne
une pleine et absolue possession de mon cœur. Qu’il le dilate de telle sorte que
je coure avec allégresse dans la voie des commandements de mon Dieu; qu’il me le
fasse aimer fortement, purement et uniquement, en tout lieu, en tout temps, en
toutes choses et par-dessus toutes choses, et si ardemment que je sois toujours
disposé à tout faire, à tout souffrir, à tout quitter pour son amour, et à lui
donner et sacrifier toutes choses, afin que je puisse lui dire avec vérité: mon
cœur est prêt ô mon Dieu, mon cœur est prêt.”[22]
Pour conclure ce chapitre sur Marie et Jean Eudes, on peut rapporter ici
quelques aspects de la théologie de Saint Jean Eudes telle qu’elle est abordée
dans ses ouvrages. Jean Eudes “situe le cœur de Marie au sein de la vie
trinitaire où elle puise sa vie et reflète, en parfaite transparence, la
multiple splendeur de Dieu.”[23] Ou
encore: “Dans le cœur de Marie, le Père établit le règne de son amour; le Fils
unique s’y prépare une demeure; et l’Esprit, plénitude de l’Amour, en fait son
Temple. Il est l’Arche où se cachent les mystères de Dieu en notre humanité.”[24]
N’oublions pas non plus que c’est en Marie, la Mère, “que s’est accompli le
mystère dont le cœur est le signe et le langage. La première, elle a eu avec son
Fils un seul et même cœur, et elle nous associe à cette communion. Et puis c’est
en elle que se sont formés ce corps et ce cœur en qui nous est donné toute
plénitude, et c’est elle encore qui le donne.”
[25]
La révélation est close depuis la mort du dernier apôtre. Pourtant, la
connaissance de Dieu, de Jésus et de sa sainte Mère n’a cessé de s’affiner au
cours des siècles. Cela est particulièrement vrai pour le dogme de l’Immaculée
Conception. A ce propos, laissons parler Jean Eudes :
“Je ne m’étonne pas s’il y a eu quelques saints docteurs qui n’ont pas eu
autrefois les sentiments que l’Église a maintenant touchant la Conception
Immaculée de la bienheureuse Vierge, parce que la vérité de ce mystère n’était
pas alors en son jour comme elle l’est aujourd’hui, la lumière de la foi que
Dieu a donnée à son Église n’étant pas semblable à un soleil dans son midi, mais
à une belle aurore qui s’avance peu à peu sur l’horizon de la même Église.”
[26]
“Le Cœur de Jésus est le Cœur, le grand Cœur de tout son Corps.
Il nous est donné, il nous appartient.”
Saint Jean Eudes est le premier théologien du Cœur de Jésus. Nous rapportons
ci-dessous les éléments principaux de cette doctrine. Ce qui paraît essentiel
dans cette théologie, ce sont les liens existant entre le Père, le Cœur de
Marie, et le Cœur du Fils.
Dès 1648, rédigeant l’Office du Cœur de Marie, Saint Jean Eudes situe Marie
au sein de la Trinité, et, sans le dire encore explicitement, dans le Cœur de
Jésus. “Dans le Cœur de Marie, le Père établit le règne de son Amour; le Fils
unique s’y prépare une demeure; et l’Esprit, plénitude de l’Amour, en fait son
Temple: il est l’Arche où se cachent les mystères de Dieu en notre humanité.”
Déjà Jean Eudes considère que le Cœur du Fils, c’est le Cœur de Marie, sa
Mère: “Jésus règne dans le Cœur de Marie: venez, adorons-Le; c’est lui notre
amour et notre vie.” Car Jésus, sacrifice parfait, avant de s’offrir sur la
Croix, “s’est offert bien des fois sur l’autel du Cœur de Marie.” Et Dieu a
voulu que son fils unique,“éternellement vivant en son propre Cœur (le Cœur du
Père) vive et règne dans le Cœur de Marie.”
[27] Dans
l’Office de la fête du Cœur de Jésus, qui fut célébrée probablement pour la
première fois le 20 octobre 1672, Jean Eudes a fait passer les grands thèmes de
sa théologie du Cœur de Jésus.[28]
8-1-1-Le premier de ces thèmes, c’est l’attention au cœur de chair de Jésus,
ce cœur de chair manifestant l’Incarnation du Seigneur: “Jésus avait, comme sa
Mère, un vrai cœur humain que les émotions faisaient battre plus vite et plus
fort.” C’est contre ce cœur de chair que le disciple bien-aimé a reposé sa tête.
8-1-2-Le deuxième thème traite du cœur, signe de l’intériorité. Dans le
langage biblique, le cœur désigne la mémoire, ou l’entendement, ou la liberté
profonde, ou mieux, la pointe de l’esprit par laquelle se fait la
contemplation”, ou plus globalement, “tout l’intérieur de l’homme. C’est au
centre de son Cœur que Jésus vit sa relation aimante avec le Père qui est tout
le sens de sa vie. C’est aussi dans le secret de son Cœur qu’Il nous aime et
nous attire à Lui.”
Le Cœur, c’est l’intérieur de Jésus qui nous est donné pour être en nous plus
intime que nous-mêmes. C’est en ce sens que nous demandons au Père la grâce de
n’avoir qu’un seul cœur avec Jésus et entre nous.
8-1-3-Le troisième thème présente le Cœur de Jésus comme un feu: le cœur,
c’est l’amour, c’est le feu de l’amour. “Mon Cœur, dit Jésus, mon Cœur est
amour: qui demeure dans l’amour demeure en mon Cœur, et mon Cœur demeure en
lui... Demeurez dans mon Amour... Aimez-vous les uns les autres...” L’amour est
la loi de feu de la vie de tous les chrétiens. “Ce feu nous consume, et c’est le
sacrifice.”
Les images utilisées par le Père Eudes, fournaise, brasier, flammes
dévorantes, expriment l’offrande à laquelle Dieu nous invite en Jésus: il faut
aimer, aimer Dieu et notre prochain, aimer en pardonnant comme Jésus le fit
Lui-même. “Telle est notre mort de feu, notre communion à la vie intense et
lumineuse de Dieu.”
Résumons en reprenant les termes mêmes de Saint Jean Eudes : “L’objet de la
dévotion au Cœur de Jésus embrasse à la fois le Cœur corporel de l’Homme-Dieu,
son Cœur spirituel et son Cœur divin. En l’Homme-Dieu, nous adorons trois cœurs
qui ne sont qu’un même Cœur... Le premier Cœur de l’Homme-Dieu, c’est son Cœur
corporel qui est déifié, ainsi que toutes les autres parties de son sacré corps,
par l’union hypostatique qu’elles ont avec la Personne du Verbe éternel.
Le second, c’est son Cœur spirituel, c’est-à-dire la partie supérieure de son
âme sainte qui comprend sa mémoire, son entendement et sa volonté, et qui est
particulièrement déifiée par la même union hypostatique. Son Cœur spirituel,
c’est la volonté sainte de son âme sainte, laquelle est une faculté purement
spirituelle dont le propre est d’aimer ce qui est aimable et de haïr ce qui est
haïssable...
Le troisième, c’est son Cœur divin...Trois cœurs qui ne sont qu’un Cœur,
parce que son Cœur divin étant l’âme, le Cœur et la vie de son Cœur spirituel et
de son Cœur corporel... ces trois cœurs ne sont qu’un Cœur très unique, qui est
rempli d’un amour infini au regard de la très Sainte Trinité et d’une charité
inconcevable au regard des hommes.”
[29]
Dieu avait dit à Ézéchiel: ”J’enlèverai votre cœur de pierre, et je vous
donnerai un cœur nouveau, un coeur de chair.” Jean Eudes paraphrase: ”Je mettrai
en vous mon Esprit et mon Cœur pour que vous aimiez Dieu d’un grand cœur, avec
beaucoup d’amour.”
Le Père Eudes montre aussi que le “Cœur de Jésus ne forme avec le Cœur du
Père et du Saint-Esprit qu’une
fournaise d’Amour à notre égard.” Dans son
ouvrage principal sur le Cœur de Jésus, malheureusement non réédité, Jean Eudes
s’applique à mettre en lumière l’Amour de Jésus pour son Père et pour nous: “Le
Saint-Esprit a bâti le Cœur de Jésus du sang virginal de Marie quand il a fait
de lui le siège et l’organe des passions déifiées du Sauveur, quand il nous le
montre sur l’arbre de la Croix rompu et brisé par l’excès de la douleur et de
l’amour, quand il nous le présente ouvert par la lance de Longin et répandant
pour nous jusqu’à la dernière goutte de son sang, quand il nous parle de ses
langueurs, de ses abattements et de ses palpitations...” Car “les ardeurs de
l’amour de Jésus pour son Père et pour nous ne se sont pas renfermées dans
l’enceinte de son âme, elles se sont communiquées à son Cœur de chair et en ont
fait en un sens très vrai, une fournaise d’Amour.”
[30]
Saint Jean Eudes rappelle que, puisqu’il y a deux natures en Jésus, il y a aussi
deux opérations, et partant, deux amours : un amour humain qui est créé, et un
amour divin qui s’identifie à l’essence divine incréée et infinie. Il convient
de rappeler ici que l’amour divin et incréé du Verbe incarné peut être considéré
selon deux points de vue distincts: on peut d’abord le considérer comme l’amour
qu’il possède en commun avec le Père et par lequel il est avec lui le principe
du Saint-Esprit, et alors c’est l’amour notionnel ou spiration active.
On peut, en second lieu, l’envisager comme l’un des attributs de l’essence
divine, et alors c’est l’amour essentiel, qui est commun aux trois personnes de
la Sainte Trinité, mais qui ne cesse pas pour cela d’être l’amour de chacune
d’elles. Saint Jean Eudes écrit : “Le premier cœur de notre Sauveur, c’est
son Cœur divin, qu’il a de toute éternité dans le sein adorable de son Père, qui
n’est qu’un cœur et qu’un amour avec le Cœur et l’amour de son Père, et qui,
avec le Cœur et l’amour de son Père, est le principe du Saint-Esprit. A raison
de quoi, lorsqu’Il nous a donné son Cœur, Il nous a aussi donné le Cœur de son
Père et son adorable Esprit.”
[31]
A diverses reprises Jean Eudes enseigne que l’amour dont Jésus nous aime est le
même que celui dont le Père l’aime: éternel, immense, infini, toujours en acte,
et que c’est cet Amour qui a porté le Fils de Dieu à se revêtir de notre nature
humaine. Pour le Père Eudes, ”l’objet propre de la dévotion au Sacré-Cœur,
c’est, avec le Cœur corporel du Sauveur, son amour créé et son amour incréé.”
En conséquence, nous devons rendre au Cœur de Jésus amour pour amour :
“Jésus nous a donné son Cœur, donnons-lui les nôtres entièrement et sans
réserve... Il nous donne aussi le Cœur de son Père éternel, le Cœur de sa très
Sainte Mère... Offrons-lui aussi et lui donnons en action de grâces le Cœur de
son Père éternel et le Cœur de sa très Sainte Mère...”
[32]
La contemplation de Saint Jean Eudes va plus loin encore: le Cœur de Jésus,
c’est un Cœur nouveau, un Cœur immense, un Cœur transpercé, un Cœur douloureux.
Le Cœur de Jésus est plénitude du don; il est manifestation de l’amour fou de
Dieu pour nous: “Il n’y a qu’un seul sacrifice, celui de Jésus, le Fils
bien-aimé qui nous englobe tous, nous ses membres, et tout l’univers qui est son
corps dans l’élan de son oui filial...” C’est le thème du Corps mystique :
“Le Cœur de Jésus est le cœur, le grand Cœur de tout son Corps. il nous est
donné, il nous appartient.”[33]
A une religieuse, Jean Eudes écrivait, vers la fin de sa vie : “Ma fille,
savez-vous bien que vous avez deux cœurs, un grand et un petit? Celui-ci, c’est
le vôtre, mais le grand est celui de notre bon Sauveur, qui est encore le vôtre,
puisque le Père éternel vous l’a donné et que Lui-même s’est donné à vous. Or
c’est par cet adorable Cœur qu’il faut aimer Dieu, car que pouvez-vous faire
avec votre petit cœur ? Dorénavant dîtes donc: mon Dieu, je vous aime, mais avec
et de tout votre grand Cœur.“ Dès lors, si petits que nous soyons, le don que
nous offrons est immense, aussi grand que l’univers, car le Cœur du Christ nous
appartient, et avec Lui, le Père nous a tout donné. “L’Amour du Christ atteint
tous les êtres et les fait vivre: rien n’échappe à la chaleur de son Amour. Oui,
Cœur de feu, diffuse-toi par tout l’univers!”
Dans une lettre de 1672 adressée à sa congrégation, Jean Eudes écrit : “Quel
cœur plus adorable, plus admirable et plus aimable que le Cœur de cet Homme-Dieu
qui s’appelle Jésus ?... Ce Cœur auguste qui est la source de notre salut, qui
est l’origine de toutes les félicités du Ciel et de la terre, qui est une
fournaise immense d’Amour vers nous et qui ne songe, jour et nuit, qu’à nous
faire une infinité de biens, et qui est enfin crevé de douleur pour nous en la
Croix, ainsi que le Fils de Dieu l’a déclaré à sainte Brigitte.”
[34] En
effet, selon le Père Eudes, “Jésus est mort de douleur et d’amour pour chacun
de nous, et on peut dire, à la lettre, qu’il fut une victime d’amour et de
douleur.”
[35]
Le Cœur de Jésus, en effet, est plénitude et il est centre : “centre de la
Croix, lien de la terre et du Ciel, icône d’unité. En revenant au Cœur, nous
allons droit à l’essentiel,” car l’Amour fou de Dieu se manifeste dans le
Cœur humain de son Fils bien-aimé. Le Cœur que nous contemplons au centre de la
Croix, le Cœur de chair de Jésus est là, brisé, percé par la lance. “C’est
dans le drame de la Croix et dans le Cœur ouvert que s’est révélée la gloire de
l’Amour, et sa victoire définitive sur la mort; c’est de la blessure du Cœur que
l’eau vivifiante a coulé sur le monde. Même si une femme oubliait son enfant,
moi je ne vous oublierais pas: voyez, je vous ai gravés dans mes mains et dans
mon Cœur.”
[36]
Jean Eudes s’arrête longuement sur la Passion du Seigneur pendant laquelle son
Cœur a été “navré d’une infinité de plaies très sanglantes et très
douloureuses... Ces plaies provenaient, les unes des innombrables péchés du
monde... les autres des peines et des souffrances de ses enfants. Le divin
Maître fut le premier à en savourer l’amertume, car il en avait la vue très
nette dès le moment de son entrée dans le monde... Au jour de sa Passion, toutes
ces douleurs d’ordre moral s’ajoutèrent aux tortures physiques que lui firent
endurer ses bourreaux.”
[37]
Outre l’Amour que Jésus nous a témoigné dans sa Passion, le Père Eudes expose
également celui qu’Il nous témoigne dans l’Eucharistie où “pourtant nous
l’abreuvons de tant d’ingratitude.”
N’oublions pas non plus que le Cœur du Seigneur est un trésor “un trésor
immense, inépuisable, qui enrichit le Ciel et la terre d’une infinité de
biens...” C’est aussi notre modèle : “Le Fils de Dieu nous donne son
Cœur pour être le modèle et la règle de notre vie, mais aussi pour être notre
cœur, afin que, par ce Cœur immense, infini et éternel, nous puissions rendre à
Dieu tous nos devoirs et satisfaire à toutes nos obligations envers sa divine
Majesté d’une manière qui soit digne de ses perfections infinies.” Car, dit
Jean Eudes, s’adressant à Jésus : “Vous nous avez donné votre Cœur afin que
nous aimions, votre Père et Vous, du même cœur et du même amour dont Vous vous
aimez, et que nous fassions usage de ce grand Cœur pour vous rendre nos
adorations, nos louanges, nos actions de grâces et tous nos autres devoirs d’une
manière digne de vos grandeurs infinies.”
[38]
Dès lors, ayant longuement contemplé le Cœur de Jésus, cette fournaise ardente,
avec beaucoup d’amour et d’humilité, nous pourrons nous écrier avec Saint Jean
Eudes : “Oh! qu’heureux sont les cœurs qui se perdent dans ces divines
flammes ! Mais elles demandent (ces flammes) des cœurs humbles, purs, détachés
de tout, charitables, fidèles, soumis, embrasés d’un grand désir de plaire à
Dieu et tout pleins de confiance en la bonté infinie du Fils de Marie et en la
bénignité incomparable de la Mère de Jésus.”
[39]
Après avoir connu l’amour de Saint Jean Eudes pour le Cœur de Jésus,
n’avons-nous pas, nous aussi, envie de contempler Jésus, et de chanter tout
l’Amour de son Cœur ? C’est ce à quoi nous allons nous efforcer.
Cœur du Seigneur Jésus, blessé d’amour pour nous, Cœur de Jésus je Vous adore...
Cœur de Jésus Sauveur, venu pour nous montrer l’Amour, je Vous adore et je Vous
aime... Cœur de Jésus Amour, brûlant d’Amour pour nous, je Vous contemple et je
Vous aime...
Cœeur de Jésus, blessé par une lance, ton sang coule pour nous. Cœur de
Jésus-Amour ton Sang est une source, c’est ma source de Vie, c’est ma source
d’Amour. Cœur de Jésus ouvert, ouvert par ton Amour, Tu es ma Fontaine de Vie,
ma Fontaine d’Amour. Ton Sang est une eau vive, c’est l’eau d’éternité, l’eau
qui vivifie tout et qui purifie tout.
Cœur de Jésus, ton Sang est comme un fleuve qui vient semer la Vie, qui vient
donner la paix, et répandre la grâce pour les foules immenses qui laveront leurs
robes dans ses eaux cristallines. Cœur de Jésus, Agneau immolé, Agneau
vainqueur, nous venons tous vers Toi. Nous venons tous vers ce fleuve de Vie
pour y laver nos robes et pour les purifier dans le Sang de l’Agneau.
Cœur de Jésus, Coeur de l’Agneau de Dieu, Tu nous accueilles tous... À tous Tu
nous dis : “Venez ! Venez, Je suis la Vie, venez, Je suis l’Amour. Venez Je
vous attends. Venez Vous reposer dans mon Cœur, je referai vos forces, je Vous
rendrai la Vie, Je vous rendrai l’amour. Venez, vous serez tous purifiés. Venez,
et dans ma paix je vous ferai renaître.”
Jésus, ô doux Amour, Jésus, ô merveilleux Amour, ô indicible Amour... Jésus,
notre cher Amour, nous ne cherchons que Toi. Jésus, nous Te prions pour nous
tous, pour tous les hommes que Tu aimes. Jésus, ô doux Amour, ô merveilleux
Amour, nous Te prions pour les hommes qui Te cherchent et pour ceux qui ne Te
cherchent pas. Accueille-les Jésus, dans tes bras, dans ton Cœur, qu’ils entrent
dans ton Corps pour construire ton Royaume, pour glorifier ton Nom, pour que ta
volonté : la Volonté de Dieu, se fasse sur la terre, se fasse dans les cœurs, se
fasse dans les Cieux.
Jésus, ô tendre Amour, nous savons que ton Cœur nous aime et nous en sommes
émerveillés. Jésus, ô délicieux Amour nous nous plongeons dans ton Cœur pour
contempler l’Amour, nous nous cachons dans ton Cœur, nous fondons dans ton
Amour, nous nous perdons dans tes grâces, nous sommes en paix car nous T’aimons.
Jésus, nous nous cachons dans ton Cœur, nous devenons Toi, nous T’aimons. Jésus,
nous devenons Toi car ton Sang c’est le nôtre quand il bat au rythme du Tien.
Jésus, apprends-nous les mots de Dieu pour dire l’Amour. Vois, nos lèvres ne
savent que balbutier et répéter sans cesse nos pauvres mots humains, ces mots si
limités, si pauvres, si incapables de Te chanter l’Amour, l’Amour dont Tu nous
aimes.
Cœur du Seigneur Jésus, blessé d’Amour pour nous, Cœur de Jésus Sauveur ouvert
pour laisser couler ton Sang, ta Vie que Tu nous donnes, pour nous donner
l’Amour... Cœur de Jésus, nous T’aimons et nous T’adorons. Cœur blessé, Cœur
ouvert, laisse-nous nous laver dans ton Sang, laisse-nous purifier notre robe,
et laisse-nous T’aimer, T’aimer à la folie, T’aimer plus que nous-mêmes, T’aimer
à en mourir.
Cœur de l’Agneau de Dieu, de l’Agneau immolé, apprends-nous à T’aimer comme Tu
veux être aimé.
“Saint Jean Eudes” de Paul MILCENT -
Éditions du CERF
“Le Bienheureux Jean Eudes” de Ch.
LEBRUN - Éditions P. LETHIEULLEUX
“Naissance du culte liturgique des
Sacrés-Cœurs” par P.Ange Le Doré. Publié chez Lethielleux en 1915
“Anathème pour mes frères” biographie
inachevée et inédite de Marie des Vallées du Chanoine Eugène Lelièvre,
“Saint Jean Eudes, Père, Docteur et
Apôtre du Culte liturgique des Sacrés-Cœurs” du R.P.Georges, Eudiste - Éditions
P. LETHIEULLEUX (1936)
[39] “Le
Bienheureux Jean Eudes” de Ch. LEBRUN - Éditions P. LETHIEULLEUX -
Chapitre 5



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