MATER ET MAGISTRA
LETTRE
ENCYCLIQUE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE JEAN XXIII
Aux Vénérables Frères,
Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres ordinaires, en paix
et communion avec le Siège Apostolique, à tout le Clergé et aux fidèles
du monde entier
Vénérables frères et
chers fils, Salut et bénédiction apostolique
MÈRE ET ÉDUCATRICE de tous
les peuples, l’Église universelle a été instituée par Jésus-Christ pour
que tous les hommes au long des siècles trouvent en son sein et dans son
amour la plénitude d'une vie plus élevée et la garantie de leur salut.
A cette Église,
« colonne et fondement de vérité »
,
son saint fondateur a confié une double tâche : engendrer des fils, les
éduquer et les diriger, en veillant avec une providence maternelle sur
la vie des individus et des peuples, dont elle a toujours respecté et
protégé avec soin la dignité.
Le christianisme, en effet,
rejoint la terre au ciel, en tant qu'il prend l'homme dans sa réalité
concrète, esprit et matière, intelligence et volonté, et l'invite à
élever sa pensée des conditions changeantes de la vie terrestre vers les
cimes de la vie éternelle, dans un accomplissement sans fin de bonheur
et de paix.
Bien que le rôle de la
sainte Église soit d'abord de sanctifier les âmes et de les faire
participer au bien de l'ordre surnaturel, elle est cependant soucieuse
des exigences de la vie quotidienne des hommes, en ce qui regarde leur
subsistance et leurs conditions de vie, mais aussi la prospérité et la
civilisation dans ses multiples aspects et aux différentes époques.
Réalisant tout cela,
la sainte Église met en pratique le commandement de son Fondateur, le
Christ, qui fait allusion surtout au salut éternel de l'homme lorsqu'il
dit : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie »
,
et : « Je suis la Lumière du monde »
,
mais qui ailleurs, regardant la foule affamée, s'écrie gémissant :
« J'ai compassion de cette foule »
;
donnant ainsi la preuve qu'il se préoccupe également des exigences
terrestres des peuples. Par ses paroles, mais aussi par les exemples de
sa vie, le divin Rédempteur manifesta ce souci quand, pour apaiser la
faim de la foule, il multiplia plusieurs fois le pain d'une façon
miraculeuse. Et par ce pain donné en nourriture du corps, il voulut
annoncer cette nourriture céleste des âmes qu'il allait donner aux
hommes la veille de sa Passion.
Rien d'étonnant donc à ce
que l’Église catholique, à l'imitation et au commandement du Christ,
pendant deux mille ans, de l'institution des diacres antiques jusqu'à
nos jours, ait constamment tenu très haut le flambeau de la charité, par
ses commandements, mais aussi par ses innombrables exemples ; cette
charité, en harmonisant les préceptes de l'amour mutuel et leur
pratique, réalise admirablement le commandement de ce double don, qui
résume la doctrine et l'action sociale de l’Église.
C'est donc comme un
témoin remarquable de la doctrine et de l'action exercée par l’Église au
long des siècles que l'on peut, sans aucun doute, considérer
l'immortelle encyclique Rerum novarum
,
promulguée il y a soixante-dix ans par Notre Prédécesseur de vénérée
mémoire Léon XIII, pour énoncer les principes grâce auxquels on pourrait
résoudre d'une manière chrétienne la question ouvrière.
Rarement comme alors la
parole d’un Pape, eut une résonance aussi universelle par la :
profondeur et l'ampleur des sujets traités non moins que par leur
puissance de choc. En réalité ces orientations et ces rappels de
doctrine eurent une telle importance que jamais ils ne pourront tomber
dans l'oubli. Une voie nouvelle s'ouvrit à l'action de l’Église. Le
Pasteur suprême, faisant siennes les souffrances, les plaintes et les
aspirations des humbles et des opprimés, une fois de plus se dressa
comme le protecteur de leurs droits.
Et aujourd'hui, même après
un temps si long, l'actualité de ce message est encore réelle. Elle
l'est dans les documents des Papes qui ont succédé à Léon XIII, et qui,
dans leur enseignement social, se réclament continuellement de
l'encyclique léonine, tantôt pour y prendre leur inspiration, tantôt
pour en éclairer la portée, toujours pour fournir encouragement à
l'action des catholiques ; elle l'est également dans l'organisation même
des peuples. Voilà la preuve que les principes approfondis avec soin,
les directives historiques et les monitions paternelles contenues dans
la magistrale encyclique de Notre Prédécesseur conservent encore
aujourd'hui leur valeur et même suggèrent des normes nouvelles et
actuelles grâce auxquelles les hommes soient à même de mesurer le
contenu de la question sociale, comme elle se présente aujourd'hui, et
se décident à prendre leurs responsabilités.
Léon XIII parla à une
époque de transformations radicales, de contrastes accusés et d'âpres
révoltes. Les ombres de ce temps-là nous font d'autant mieux apprécier
la lumière qui émane de son enseignement.
Comme on le sait, la
conception du monde économique alors la plus répandue et traduite le
plus communément dans les faits était une conception naturaliste, qui
nie tout lien entre morale et économie. Le motif unique de l'activité
économique, affirmait-on, est l'intérêt individuel. La loi suprême qui
règle les rapports entre les facteurs économiques est la libre
concurrence illimitée. L'intérêt du capital, le prix des biens et
services, le profit et le salaire sont exclusivement et automatiquement
déterminés par les lois du marché. L’État doit s'abstenir de toute
intervention dans le domaine économique. Les syndicats, suivant les
pays, sont interdits, ou tolérés, ou considérés comme personnes
juridiques de droit privé.
Dans un monde économique
ainsi conçu, la loi du plus fort trouvait sa pleine justification sur le
plan théorique et l'emportait dans les rapports concrets entre les
hommes, Il en résultait un ordre social radicalement bouleversé.
Tandis que d'immenses
richesses s'accumulaient entre les mains de quelques-uns, les masses
laborieuses se trouvaient dans des conditions de gêne croissante :
salaires insuffisants, ou de famine, conditions de travail épuisantes et
sans aucun égard pour la santé physique, les mœurs et la foi
religieuse ; inhumaines surtout les conditions de travail auxquelles
étaient soumis les enfants et les femmes ; spectre du chômage toujours
menaçant ; la famille livrée à un processus de désintégration.
En conséquence, les classes
laborieuses étaient en proie à une insatisfaction profonde ; l'esprit de
protestation et de révolte s'insinuait, se développait parmi elles. Ce
qui explique la grande faveur que trouvaient dans ces classes des
théories extrémistes proposant des remèdes pires que les maux.
Dans ce chaos, il échut à
Léon XIII de publier son message social, basé sur la nature humaine et
pénétré des principes et de l'esprit de l’Évangile ; message qui, dés
son apparition, suscita, même au milieu d'oppositions bien
compréhensibles, l'admiration universelle et l'enthousiasme.
Ce n'était certes pas la
première fois que le Siège apostolique s'occupait des intérêts matériels
pour prendre la défense des humbles. D'autres documents du même Léon
XIII avaient déjà aplani la route ; mais cette fois étaient formulées
une synthèse organique des principes et une perspective historique
tellement vaste qu'elles firent de l'encyclique Rerum novarum une
Somme catholique en matière économique et sociale.
Ce ne fut pas un acte
dépourvu de courage. Tandis que certains osaient accuser l’Église
catholique de se borner, devant la question sociale, à prêcher la
résignation aux pauvres et exhorter les riches à la générosité, Léon
XIII n'hésita pas à proclamer et à défendre les droits légitimes de
l'ouvrier. S'apprêtant à exposer les principes de la doctrine catholique
dans le domaine social, il déclarait solennellement : « c'est avec
assurance que Nous abordons ce sujet, et dans toute la plénitude de
Notre droit ; car la question qui s'agite est d'une nature telle, qu'à
moins de faire appel à la religion et à l’Église, il est impossible de
lui trouver jamais une solution efficace. »
Ils vous sont bien connus,
vénérables Frères, ces principes de base que l'immortel Pontife exposait
avec une clarté égale à l'autorité et selon lesquels doit être
réorganisé le secteur économique et social de la société humaine.
Ceux-ci concernent d'abord
le travail, qui doit être traité non plus comme une marchandise, mais
comme une expression de la personne humaine. Pour la grande majorité des
hommes, le travail est la source unique d'où ils tirent leurs moyens de
subsistance. En conséquence, sa rétribution ne peut pas être abandonnée
au jeu automatique des lois du marché. Elle doit, au contraire, être
déterminée selon la justice et l'équité, qui, autrement, resteraient
profondément lésées, même si le contrat de travail avait été arrêté en
toute liberté entre les parties. La propriété privée même des biens de
production est un droit naturel que l’État ne peut supprimer. Elle
comporte une fonction sociale intrinsèque ; elle est donc un droit
exercé à l'avantage personnel du possédant et dans l'intérêt d'autrui.
L’État, dont la
raison d'être est la réalisation du bien commun dans l'ordre temporel,
ne peut rester absent du monde économique ; il doit être présent pour y
promouvoir avec opportunité la production d'une quantité suffisante de
biens matériels, « dont l'usage est nécessaire à l'exercice de la
vertu »
,
et pour protéger les droits de tous les citoyens, surtout des plus
faibles, comme les ouvriers, les femmes et les enfants. C'est également
son devoir inflexible de contribuer activement à l'amélioration des
conditions de vie des ouvriers.
C'est, en outre, le
devoir de l’État de veiller à ce que les relations de travail se
développent en justice et équité, que dans les milieux de travail la
dignité de la personne humaine, corps et esprit, ne soit pas lésée. A
cet égard, l'encyclique de Léon XIII marque les traits dont s'est
inspirée la législation sociale des États contemporains ; traits, comme
l'observait déjà Pie XI, dans l'encyclique Quadragesimo anno
,
qui ont contribué efficacement à l'apparition et au développement d'une
nouvelle branche du droit, « le droit du travail ».
Aux travailleurs, affirme
encore l'encyclique, on reconnaît le droit naturel de créer des
associations pour ouvriers seuls ou pour ouvriers et patrons, comme
aussi le droit de leur donner la structure organique qu’ils estimeront
la plus apte à la poursuite de leurs intérêts légitimes, économiques et
professionnels, et le droit d'agir d'une manière autonome, de leur
propre initiative, à l'intérieur de ces associations, en vue de la
poursuite de leurs intérêts.
Les ouvriers et les
employeurs doivent régler leurs rapports en s'inspirant du principe de
la solidarité humaine et de la fraternité chrétienne, puisque tant la
concurrence au sens du libéralisme économique que la lutte des classes
dans le sens marxiste, sont contre nature et opposées à la conception
chrétienne de la vie. Voilà, vénérables Frères, les principes
fondamentaux sur lesquels repose un ordre économique et social qui soit
sain.
Nous ne devons donc
pas nous étonner si les catholiques les plus éminents, sensibles aux
avertissements de l'encyclique, ont créé de multiples initiatives pour
traduire ces principes dans les faits. Dans la même direction et sous
l'impulsion des exigences objectives de la nature, des hommes de bonne
volonté de tous les pays du monde se sont aussi mis en branle. C'est
pourquoi, à bon droit, l'encyclique a été et continue à être reconnue
comme la « grande charte »
de la reconstruction économique et sociale de l'époque moderne.
Pie XI, Notre
Prédécesseur de sainte mémoire, à quarante ans de distance, commémora
l'encyclique Rerum novarum par un nouveau document solennel :
l'encyclique Quadragesimo anno
.
Dans ce document, le
Souverain Pontife rappelle le droit et le devoir pour l’Église
d'apporter sa contribution irremplaçable à l'heureuse solution des
problèmes sociaux les plus graves et les plus urgents qui tourmentent la
famille humaine. Il réaffirme les principes fondamentaux et les
directives historiques de l'encyclique de Léon XIII. Il saisit, en
outre, l'occasion de préciser quelques points de doctrine sur lesquels
des doutes s’étaient élevés parmi les catholiques eux-mêmes et pour
expliquer la pensée sociale chrétienne eu égard aux conditions nouvelles
des temps. Les doutes exprimés concernaient spécialement la propriété
privée, le régime des salaires, le comportement des catholiques en
présence d'une forme de socialisme modéré.
Quant à la propriété
privée, Notre Prédécesseur affirme à nouveau son caractère de droit
naturel, accentue son aspect et sa fonction sociale.
A propos du régime des
salaires, il rejette la thèse qui le déclare injuste par nature ; il
réprouve cependant les formes inhumaines et injustes selon lesquelles il
est parfois pratiqué ; redit et développe les normes dont il doit
s'inspirer et les conditions auxquelles il doit satisfaire pour ne léser
ni la justice ni l'équité.
En cette matière,
indique clairement Notre Prédécesseur, il est opportun, étant donné les
conditions actuelles, de tempérer le contrat de travail par des éléments
empruntés au contrat de société, de manière à ce que « les ouvriers et
employés soient appelés à participer à la propriété de l'entreprise, à
sa gestion, et, en quelque manière, aux profits qu'elle apporte »
.
On doit considérer de
la plus haute importance doctrinale et pratique l'affirmation selon
laquelle il est impossible « d'estimer le travail à sa juste valeur et
de lui attribuer une exacte rémunération si l'on néglige de prendre en
considération son aspect à la fois individuel et social »
.
En conséquence, pour
déterminer la rémunération du travail, la justice exige, déclare le
Pape, que l'on tienne compte non seulement des besoins des travailleurs
et de leurs responsabilités familiales, mais aussi de la situation de
l'entreprise, où les ouvriers apportent leur travail, et des exigences
de l'économie générale
.
Entre le communisme et le
christianisme, le Pape rappelle que l'opposition est radicale. Il ajoute
qu'on ne peut admettre en aucune manière que les catholiques donnent
leur adhésion au socialisme modéré, soit parce qu'il est une conception
de vie close sur le temporel, dans laquelle le bien-être est considéré
comme objectif suprême de la société ; soit parce qu'il poursuit une
organisation sociale de la vie commune au seul niveau de la production,
au grand préjudice de la liberté humaine ; soit parce qu'en lui fait
défaut tout principe de véritable autorité sociale.
Mais il n'échappe pas
à Pie XI que depuis la promulgation de l'encyclique de Léon XIII, en
quarante ans, la situation historique a profondément évolué. De fait, la
libre concurrence, en vertu d'une logique interne, avait fini par se
détruire elle-même ou presque ; elle avait conduit à une grande
concentration de la richesse et à l'accumulation d'un pouvoir économique
énorme entre les mains de quelques hommes, « qui d'ordinaire ne sont pas
les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants d'un capital
qu'ils administrent à leur gré »
.
Entre temps, comme
observe avec perspicacité le Souverain Pontife, « à la liberté du marché
a succédé une dictature économique. L'appétit du gain a fait place à une
ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue
horriblement dure, implacable, cruelle »
,
déterminant l'asservissement des pouvoirs publics aux intérêts de
groupes et aboutissant à l'hégémonie internationale de l'argent.
Pour porter remède à cette
situation, le Pasteur suprême indique, comme principes fondamentaux, une
nouvelle insertion du monde économique dans l'ordre moral et la
poursuite des intérêts, individuels ou de groupes, dans la sphère du
bien commun. Ceci comporte, selon son enseignement, le remaniement de la
vie en commun moyennant la, reconstruction des corps intermédiaires
autonomes, à but économique et professionnel, non imposés par l’État,
mais créés spontanément par leurs membres ; la reprise de l'autorité par
les pouvoirs publics pour assurer les tâches qui leur reviennent dans la
réalisation du bien commun ; la collaboration économique sur le plan
mondial entre communautés politiques.
Mais deux thèmes
fondamentaux caractérisent la magistrale encyclique de Pie XI et
s'imposent à notre considération.
Le premier interdit
absolument de prendre comme règle suprême des activités et des
institutions du monde économique, soit l'intérêt individuel ou d'un
groupe, soit la libre concurrence, soit l'hégémonie économique, soit le
prestige ou la puissance de la nation, soit d'autres normes du même
genre.
On doit, au contraire,
considérer comme règles suprêmes de ces activités et des institutions la
justice et la charité sociales.
Le second thème recommande
la création d'un ordre, juridique, national et international, doté
d’institutions stables, publiques et privées, qui s'inspire de la
justice sociale et auquel doit se conformer l'économie ; ainsi les
facteurs économiques auront moins de difficultés à s'exercer en harmonie
avec les exigences de la justice dans le cadre du bien commun.
Pie XII, Notre
Prédécesseur de vénérée mémoire, a beaucoup contribué, lui aussi, à
définir et à développer la doctrine sociale chrétienne. Le 1er
juin 1941, en la fête de Pentecôte, il transmettait un message
radiophonique « pour attirer l'attention du monde catholique sur un
anniversaire qui mérite d'être inscrit en lettres d'or dans les fastes
de l’Église le cinquantenaire de la publication, le 15 mai 1891, de
l'encyclique sociale fondamentale de Léon XIII, Rerum novarum
— ..., et pour rendre à Dieu tout-puissant..., d'humbles actions de
grâces pour le don accordé... à l'Église avec cette encyclique de son
Vicaire ici-bas, et pour le louer du souffle de l'Esprit régénérateur
qui, par elle, s'est répandu depuis lors et n'a cessé de croître sur
l'humanité entière »
.
Dans son message
radiophonique, le grand Pontife revendique « l'incontestable compétence
de l'Église..., pour juger si les bases d'une organisation sociale
donnée sont conformes à l'ordre immuable des choses que Dieu, créateur
et Rédempteur, a manifesté par le droit naturel et la Révélation »
.
Il réaffirme l'immortelle vitalité des enseignements de l'encyclique
Rerum novarum et leur fécondité inépuisable ; il saisit cette
occasion « pour rappeler les principes directifs de la morale sur trois
valeurs fondamentales de la vie sociale et économique..., ces trois
éléments fondamentaux qui s'entrecroisent, s'unissent et s'appuient
mutuellement sont : l'usage des biens matériels, le travail, la
famille »
.
En ce qui concerne
l'usage des biens matériels, Notre Prédécesseur affirme que le droit
qu'a tout homme d'user de ces biens pour son entretien est prioritaire
par rapport à tout autre droit de nature économique ; et même par
rapport au droit de propriété. Certes, ajoute Notre Prédécesseur, le
droit de propriété des biens est aussi un droit naturel ; cependant,
selon l'ordre objectif établi par Dieu, le droit de propriété doit être
délimité de manière à ne pas mettre obstacle à « l'imprescriptible
exigence que les biens, créés par Dieu pour tous les hommes, soient
équitablement à la disposition de tous, selon les principes de la
justice et de la charité »
.
Au sujet du travail,
reprenant un thème que l'on retrouve dans l'encyclique de Léon XIII, Pie
XII rappelle qu'il est en même temps un devoir et un droit de chaque
être humain. C'est, en conséquence, aux hommes en premier lieu qu'il
revient de régler leurs rapports mutuels de travail. C'est uniquement
dans le cas où les intéressés ne remplissent pas ou ne peuvent pas
remplir leur tâche qu'il « entre dans les attributions de l’État
d'intervenir sur ce terrain, dans la division et la distribution du
travail, sous la forme et dans la mesure que demande le bien commun
justement compris »
.
Pour ce qui regarde
la famille, le Souverain Pontife affirme que la propriété privée des
biens matériels doit être considérée comme l’« espace vital de la
famille », c'est-à-dire comme un moyen apte « à assurer au père de
famille la saine liberté dont il a besoin pour pouvoir remplir les
devoirs que le créateur lui a assignés, pour le bien-être physique,
spirituel et religieux de la famille »
.
Cela comporte aussi
pour la famille le droit à l'émigration. Sur ce point, Notre
Prédécesseur relève que lorsque les États, ceux qui permettent
l'émigration comme ceux qui accueillent de nouveaux sujets, mettent tout
en œuvre pour éliminer ce qui « pourrait empêcher la naissance ou le
développement d'une vraie confiance »
entre eux, ils obtiendront un avantage mutuel et contribueront ensemble
à l'accroissement du bien utile de l'humanité comme au progrès de la
culture.
La situation déjà bien
évoluée au moment de la commémoration faite par Pie XII a encore subi en
vingt ans de profondes transformations, soit à l'intérieur des États,
soit dans leurs rapports mutuels.
Dans le domaine
scientifique, technique et économique : la découverte de l'énergie
nucléaire, ses premières applications à des buts de guerre, son
utilisation croissante pour des fins pacifiques ; les possibilités
illimitées offertes à la chimie par les produits synthétiques ;
l'extension de l'automation dans le secteur industriel et dans celui des
services ; la modernisation du secteur agricole ; l'abolition presque
complète de la distance dans les communications grâce surtout à la radio
et à la télévision ; la rapidité croissante des transports ; le début de
la conquête des espaces interplanétaires.
Dans le domaine social : le
développement des assurances sociales et, dans certains pays
économiquement mieux développés, l'instauration de régimes de sécurité
sociale ; la formation et l'extension, dans les mouvements syndicaux,
d'une attitude de responsabilité vis-à-vis des principaux problèmes
économiques et sociaux ; une élévation progressive de l'instruction de
base, un bien-être toujours plus répandu ; une plus grande mobilité dans
la vie sociale et la réduction des barrières entre les classes ;
l'intérêt de l'homme de culture moyenne pour les événements quotidiens
de portée mondiale. En outre, l'augmentation de l'efficacité des régimes
économiques dans un nombre croissant de pays met mieux en relief le
déséquilibre économique et social entre le secteur agricole d'une part
et le secteur de l'industrie et des services d'autre part, entre les
régions d'économie développée et les régions d'économie moins développée
à l'intérieur de chaque pays ; et, sur le plan mondial, le déséquilibre
économique et social encore plus flagrant entre les pays économiquement
développés et les pays en voie de développement économique.
Dans le domaine politique ;
la participation à la vie publique d'un plus grand nombre de citoyens
d'origine sociale variée, en de nombreux pays ; l'extension et la
pénétration de l'action des pouvoirs publics dans le domaine économique
et social. A cela s'ajoute sur le plan international le déclin des
régimes coloniaux et la conquête de l'indépendance politique de la part
des peuples d'Asie et d'Afrique ; la multiplication et la complexité des
rapports entre peuples ; l'approfondissement de leur interdépendance ;
la naissance et le développement d'un réseau toujours plus dense
d'organismes à la dimension du monde qui tendent à s'inspirer de
critères supranationaux : des organismes à buts économiques, sociaux,
culturels et politiques.
C'est pourquoi Nous aussi
Nous éprouvons le devoir de maintenir vive la flamme allumée pas Nos
Prédécesseurs et d'exhorter tous les hommes à en tirer élan et lumière
pour résoudre la question sociale d'une manière plus adaptée à notre
temps. Ainsi donc, en commémorant solennellement l'encyclique de Léon
XIII, Nous sommes heureux de saisir l'occasion de rappeler et de
préciser des points de doctrine qui ont déjà été exposés par Nos
Prédécesseurs et en même temps d'expliquer la pensée de l’Église du
Christ sur les nouveaux et les plus importants problèmes du moment.
Qu'il soit entendu avant
toute chose que le monde économique résulte de l'initiative Personnelle
des particuliers, qu'ils agissent individuellement ou associés de
manières diverses à la poursuite d'intérêts communs.
Toutefois, en vertu
des raisons déjà admises par Nos Prédécesseurs, les pouvoirs publics
doivent, d'autre part, exercer leur présence active en vue de dûment
promouvoir le développement de la production, en fonction du progrès
social et au bénéfice de tous les citoyens. Leur action a un caractère
d'orientation, de stimulant, de suppléance et d'intégration. Elle doit
être inspirée par le principe de subsidiarité
,
formulé par Pie XI dans l'encyclique Quadragesimo anno : « Il
n'en reste pas moins indiscutable qu'on ne saurait ni changer ni
ébranler ce principe si grave de philosophie sociale ; de même qu'on ne
peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les
attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule
initiative et par leurs propres moyens. Ainsi ce serait commettre une
injustice, en même temps que troubler d'une manière très dommageable
l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour
les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les
fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. L'objet naturel de
toute intervention en matière sociale est d'aider les membres du corps
social, et non pas de les détruire ni de les absorber »
.
Il est vrai que de nos
jours le développement des sciences et des techniques de production
offre aux pouvoirs publics de plus amples possibilités de réduire les
déséquilibres entre les divers secteurs de production, entre les
différentes zones à l'intérieur des communautés politiques, entre les
divers pays sur le plan mondial. Il permet aussi de limiter les
oscillations dans les alternances de la conjoncture économique, de faire
front aux phénomènes de chômage massif, avec la perspective de résultats
positifs. En conséquence, les pouvoirs publics, responsables du bien
commun, ne peuvent manquer de se sentir engagés à exercer dans le
domaine économique une action aux formes multiples, plus vaste, plus
profonde, plus organique ; à s'adapter aussi, dans ce but, aux
structures, aux compétences, aux moyens, aux méthodes.
Mais il faut toujours
rappeler ce principe : la présence de l’État dans le domaine économique,
si vaste et pénétrante qu'elle soit, n'a pas pour but de réduire de plus
en plus la sphère de liberté de l'initiative personnelle des
particuliers, tout au contraire elle a pour objet d'assurer à ce champ
d'action la plus vaste ampleur possible, grâce à la protection
effective, pour tous et pour chacun, des droits essentiels de la
personne humaine. Et il faut retenir parmi ceux-ci le droit qui
appartient à chaque personne humaine d'être et demeurer normalement
première responsable de son entretien et de celui de sa famille, Cela
comporte que, dans tout système économique, soit permis et facilité le
libre exercice des activités productrices.
Au reste, le développement
même de l'histoire fait apparaître chaque jour plus clairement qu'une
vie commune ordonnée et féconde n'est possible qu'avec l'apport dans le
domaine économique, tant des particuliers que des pouvoirs publics,
apport simultané, réalisé dans la concorde, en des proportions qui
répondent aux exigences du bien commun, eu égard aux situations
changeantes et aux vicissitudes humaines.
Au fait, l'expérience
enseigne que là où fait défaut l'initiative personnelle des individus
surgit la tyrannie politique, mais languissent aussi les secteurs
économiques orientés surtout à produire la gamme indéfinie des biens de
consommation et services satisfaisant en plus des besoins matériels les
exigences de l'esprit : biens et services qui engagent de façon spéciale
le génie créateur des individus. Tandis que là où vient à manquer
l'action requise de l’État, apparaît un désordre inguérissable,
l'exploitation des faibles par les forts moins scrupuleux, qui croissent
en toute terre et en tout temps, comme l'ivraie dans le froment.
La « socialisation » est un
des aspects caractéristiques de notre époque. Elle est une
multiplication progressive des relations dans la vie commune ; elle
comporte des formes diverses de vie et d'activités associées et
l’instauration d'institutions juridiques. Ce fait s'alimente à la source
de nombreux facteurs historiques, parmi lesquels il faut compter les
progrès scientifiques et techniques, une plus grande efficacité
productive, un niveau de vie plus élevé des habitants.
La « socialisation » est à
la fois cause et effet d'une intervention croissante des pouvoirs
publics, même dans les domaines les plus délicats : soins médicaux,
instruction et éducation des générations nouvelles, orientation
professionnelle, méthodes de récupération et réadaptation des sujets
diminués. Elle est aussi le fruit et l'expression d'une tendance
naturelle, quasi incoercible, des humains : tendance à l'association en
vue d'atteindre des objectifs qui dépassent les capacités et les moyens
dont peuvent disposer les individus. Pareille disposition a donné vie,
surtout en ces dernières décennies, à toute une gamme de groupes, de
mouvements, d'associations, d'institutions, à buts économiques,
culturels, sociaux, sportifs, récréatifs, professionnels, politiques,
aussi bien à l'intérieur des communautés politiques que sur le plan
mondial.
Il est clair que la
« socialisation », ainsi comprise, apporte beaucoup d'avantages. En
fait, elle permet d'obtenir la satisfaction de nombreux droits
personnels, en particulier ceux qu'on appelle économiques et sociaux.
Par exemple, le droit aux moyens indispensables à un entretien vraiment
humain, aux soins médicaux, à une instruction de base plus élevée, à une
formation professionnelle plus adéquate, au logement, au travail, à un
repos convenable, à la récréation, En outre, grâce à une organisation de
plus en plus parfaite des moyens modernes de diffusion de la pensée —
presse, cinéma, radio, télévision — il est loisible à toute personne de
participer aux vicissitudes humaines sur un rayon mondial.
Par contre, la
« socialisation » multiplie les méthodes d'organisation, et rend de plus
en plus minutieuse la réglementation juridique des rapports humains, en
tous domaines. Elle réduit en conséquence le rayon d'action libre des
individus. Elle utilise des moyens, emploie des méthodes, crée des
ambiances qui rendent difficile pour chacun une pensée indépendante des
influences extérieures, une action d'initiative propre, l'exercice de sa
responsabilité, l'affirmation et l'enrichissement de sa personne.
Faut-il conclure que la « socialisation », croissant en amplitude et
profondeur, transformera nécessairement les hommes en automates ? A
cette question, il faut répondre négativement.
Il ne faut pas considérer
la « socialisation » comme le résultat de forces naturelles mues par un
déterminisme. Elle est, au contraire, comme nous l'avons noté, œuvre des
hommes, êtres conscients, libres, portés par nature à agir comme
responsables, même s'ils sont tenus, dans leur action, à reconnaître et
respecter les lois du développement économique et du progrès social,
s'ils ne Peuvent se soustraire entièrement à la pression de l'ambiance.
Aussi bien, concluons-Nous
que la « socialisation » peut et doit être réalisée de manière à en
tirer les avantages qu'elle comporte, et conjurer ou comprimer ses
effets négatifs.
Dans ce but, il est requis
que les hommes investis d'autorité publique soient animés par une saine
conception du bien commun. Celui-ci comporte l'ensemble des conditions
sociales qui permettent et favorisent dans les hommes le développement
intégral de leur personnalité. Nous estimons, en outre, nécessaire que
les corps intermédiaires et les initiatives sociales diverses, par
lesquelles surtout s'exprime et se réalise la « socialisation »,
jouissent d'une autonomie efficace devant les pouvoirs publics, qu'ils
poursuivent leurs intérêts spécifiques en rapports de collaboration
loyale entre eux et de subordination aux exigences du bien commun.
Il n'est pas moins
nécessaire que ces corps sociaux se présentent en forme de vraie
communauté ; cela signifie que leurs membres seront considérés et
traités comme des personnes, stimulés à participer activement à leur
vie.
Les organisations de la
société contemporaine se développent et l'ordre s'y réalise de plus en
plus, grâce à un équilibre renouvelé : exigence d'une part de
collaboration autonome apportée par tous, individus et groupes ; d'autre
part, coordination en temps opportun et orientation venue des pouvoirs
publics.
Si la
« socialisation » s'exerçait dans le domaine moral suivant les lignes
indiquées, elle ne comporterait pas par nature de périls graves
d'étouffement aux dépens des particuliers. Elle favoriserait, au
contraire, le développement en eux des qualités propres à la personne,
Elle réorganiserait même la vie commune, telle que Notre Prédécesseur
Pie XI la préconisait dans l'encyclique Quadragesimo anno
comme condition indispensable en vue de satisfaire les exigences de la
justice sociale.
Notre âme est saisie de
profonde amertume devant le spectacle infiniment triste : une foule de
travailleurs, en de nombreux pays et sur des continents entiers,
reçoivent un salaire qui les oblige, eux et leurs familles, à des
conditions de vie sous-humaines, Cela est dû sans doute aussi à ce que
dans ces pays et continents le processus d'industrialisation en est
encore à ses débuts, ou en période insuffisamment avancée.
Pourtant, en certains de
ces pays, criant et outrageant est le contraste entre l'extrême misère
des multitudes et l'abondance, le luxe effréné de quelques privilégiés.
En d'autres pays, la génération actuelle est contrainte à subir des
privations inhumaines, en vue d'accroître l'efficacité de l'économie
nationale suivant un rythme d'accélération disproportionné avec les
exigences de la justice et de l'humanité. En d'autres, une part
considérable du revenu est employée à mettre en valeur ou entretenir un
prestige national mal compris, des sommes immenses sont dépensées en
armements.
De plus, dans les pays
économiquement développés, il n'est pas rare que des rétributions
élevées, très élevées, soient accordées à des prestations peu
absorbantes ou de valeur discutable, tandis que des catégories entières
de citoyens honnêtes et travailleurs ne reçoivent pour leur activité
assidue et féconde que des rémunérations trop infimes, insuffisantes ou,
en tout état de cause, disproportionnées à leur apport au bien commun,
au rendement de l'entreprise comme au revenu global de l'économie
nationale.
Aussi bien, Nous estimons
être de Notre devoir d'affirmer une fois de plus que la rétribution du
travail ne peut être ni entièrement abandonnée aux lois du marché ni
fixée arbitrairement : elle est déterminée en justice et équité. Cela
exige que soit accordée aux travailleurs une rémunération qui leur
permette, avec un niveau de vie vraiment humain, de faire face avec
dignité à leurs responsabilités familiales. Cela demande en outre que,
pour déterminer les rétributions, on considère leur apport effectif à la
production, les situations économiques des entreprises, les exigences du
bien commun de la nation. On prendra en spéciale considération les
répercussions sur l'emploi global du travail dans l'ensemble du pays, et
aussi les exigences du bien commun universel, intéressant les
communautés internationales, diverses en nature et en étendue.
Il est clair que les
principes exprimés ci-dessus valent partout et toujours. On ne saurait
toutefois déterminer la mesure dans laquelle ils doivent être appliqués
sans tenir compte des richesses disponibles ; celles-ci peuvent varier,
varient en effet en quantité et qualité de pays à pays, et, dans le même
pays, d'une période à l'autre.
Tandis que les économies
des divers pays se développent rapidement, avec un rythme encore plus
rapide depuis la dernière guerre, il Nous paraît opportun d'attirer
l'attention sur un principe fondamental. Le progrès social doit
accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte que
toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus, Il
faut donc veiller avec attention, et s'employer efficacement, à ce que
les déséquilibres économiques et sociaux n'augmentent pas, mais
s'atténuent dans la mesure du possible.
« L'économie
nationale elle aussi, observe à bon droit Notre Prédécesseur Pie XII, de
même qu'elle est le fruit de l'activité d'hommes qui travaillent unis
dans la communauté politique, ne tend pas non plus à autre chose qu'à
assurer sans interruption les conditions matérielles dans lesquelles,
pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens. Là où
cela sera obtenu, et de façon durable, un peuple sera, en vérité,
économiquement riche, parce que le bien-être général, et par conséquent
le droit personnel de tous à l'usage des biens terrestres, se trouve
ainsi réalisé conformément au plan voulu par le Créateur »
.
D'où il suit que la
richesse économique d'un Peuple ne résulte pas seulement de l'abondance
globale des biens, mais aussi et plus encore de leur distribution
effective suivant la justice, en vue d'assurer l'épanouissement
Personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin
de l'économie nationale.
Nous ne saurions ici
négliger le fait que de nos jours les grandes et moyennes entreprises
obtiennent fréquemment, en de nombreuses économies, une capacité de
production rapidement et considérablement accrue, grâce à
l'autofinancement. En ce cas, Nous estimons pouvoir affirmer que
l'entreprise doit reconnaître un titre de crédit aux travailleurs
qu'elle emploie, surtout s'ils reçoivent une rémunération qui ne dépasse
pas le salaire minimum.
Nous rappelons à ce
sujet le Principe exprimé par Notre Prédécesseur Pie XI dans
l’encyclique Quadragesimo anno : « Il serait donc radicalement
faux de voir soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la
cause unique de tout ce que produit leur effort combiné ; c'est bien
injustement que l'une des parties, contestant à l'autre toute
efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit »
.
Il peut être
satisfait à cette exigence de justice en bien des manières que suggère
l'expérience. L'une d'elles, et des plus désirables, consiste à faire en
sorte que les travailleurs arrivent à participer à la propriété des
entreprises, dans les formes et les mesures les plus convenables. Aussi
bien, de nos jours plus qu'au temps de Notre Prédécesseur, « il faut
donc tout mettre en œuvre afin que, dans l'avenir du moins, la part des
biens qui s'accumule aux mains des capitalistes soit réduite à une plus
équitable mesure et qu'il s'en répande une suffisante abondance parmi
les ouvriers »
.
Il Nous faut en outre
rappeler que l'équilibre entre la rémunération du travail et le revenu
doit être atteint en harmonie avec les exigences du bien commun, soit de
la communauté nationale, soit de la famille humaine dans son ensemble.
Il faut considérer les
exigences du bien commun sur le plan national : donner un emploi au plus
grand nombre possible de travailleurs ; éviter la formation de
catégories privilégiées, même parmi ces derniers ; maintenir une
proportion équitable entre salaires et prix ; donner accès aux biens et
services au plus grand nombre possible de citoyens ; éliminer ou réduire
les déséquilibres entre secteurs : agriculture, industrie, services ;
équilibrer expansion économique et développement des services publics
essentiels ; adapter, dans la mesure du possible, les structures de
production aux progrès des sciences et des techniques ; tempérer le
niveau de vie amélioré des générations présentes par l'intention de
préparer un avenir meilleur aux générations futures.
Le bien commun a en outre
des exigences sur le plan mondial : éviter toute forme de concurrence
déloyale entre les économies des divers pays ; favoriser, par des
ententes fécondes, la collaboration entre économies nationales ;
collaborer au développement économique des communautés politiques moins
avancées.
Il va de soi que ces
exigences du bien commun, national ou mondial, entrent aussi en
considération quand il s'agit de fixer la part de revenu à attribuer
sous forme de profits aux responsables de la direction des entreprises,
et sous forme d'intérêts ou dividendes à ceux qui fournissent les
capitaux.
La justice doit être
observée non seulement dans la répartition des richesses, mais aussi au
regard des entreprises ou se développent les processus de production. Il
est inscrit, en effet, dans la nature des hommes qu'ils aient la
possibilité d'engager leur responsabilité et de se perfectionner
eux-mêmes, là où ils exercent leur activité productrice.
C'est pourquoi si les
structures, le fonctionnement, les ambiances d'un système économique
sont de nature à compromettre la dignité humaine de ceux qui s'y
emploient, à émousser systématiquement leur sens des responsabilités, à
faire obstacle à l'expression de leur initiative personnelle, pareil
système économique est injuste, même si, par hypothèse, les richesses
qu'il produit atteignent un niveau élevé, et sont réparties suivant les
règles de la justice et de l'équité.
Il n'est pas possible
de fixer dans leur détail les structures d'un système économique qui
répondent le mieux à la dignité de l'homme et soient le plus aptes à
développer en lui le sens des responsabilités. Toutefois, Notre
Prédécesseur Pie XII donne opportunément cette consigne : « La petite et
moyenne propriété agricole, artisanale et professionnelle, commerciale,
industrielle, doit être garantie et favorisée ; les unions coopératives
devront leur assurer les avantages de la grande exploitation. Et là où
la grande exploitation continue de se montrer plus heureusement
productive, elle doit offrir la possibilité de tempérer le contrat de
travail par un contrat de société »
.
Il faut conserver et
promouvoir, en harmonie avec le bien commun, et dans le cadre des
possibilités techniques, l'entreprise artisanale, l'exploitation
agricole à dimensions familiales et aussi l'entreprise coopérative,
comme intégration des deux précédentes.
Sur l'exploitation agricole
à dimensions familiales, Nous reviendrons plus loin. Nous estimons
opportun de faire ici quelques remarques au sujet de l'entreprise
artisanale et des coopératives.
Il faut noter tout d'abord
que ces deux formes d'entreprises doivent, pour être viables, s'adapter
constamment aux structures, au fonctionnement, aux productions, aux
situations toujours nouvelles, déterminées par les progrès de la science
et des techniques, et aussi par les exigences mouvantes et les
préférences des consommateurs. Cette adaptation doit être réalisée en
premier lieu par les artisans et les coopérateurs eux-mêmes.
A cette fin, il est
nécessaire que les uns et les autres aient une bonne formation technique
et humaine et soient organisés professionnellement. Il est non moins
indispensable que soit appliquée une politique économique idoine, en ce
qui regarde surtout l'instruction, le régime fiscal, le crédit, les
assurances sociales.
Au reste, l'action des
pouvoirs publics en faveur des artisans et coopérateurs trouve sa
justification dans ce fait aussi que leurs catégories sont porteuses de
valeurs humaines authentiques et contribuent au progrès de la
civilisation.
Pour ces raisons, Nous
invitons en esprit paternel Nos très chers fils, les artisans et
coopérateurs dispersés dans le monde entier, à prendre conscience de la
noblesse de leur profession, de leur contribution importante à l'éveil
du sens des responsabilités, de l'esprit de collaboration, pour que
demeure vif, dans la nation, le goût d'un travail fin et original.
De plus, avançant sur les
traces de Nos Prédécesseurs, Nous estimons légitime l'aspiration des
ouvriers à prendre part active à la vie des entreprises où ils sont
enrôlés et travaillent. On ne peut déterminer à l'avance le genre et le
degré de cette participation, car ils sont en rapport avec la situation
concrète de chaque entreprise. Cette situation peut varier d'entreprise
à entreprise ; à l'intérieur de chacune d'elles elle est sujette à des
changements souvent rapides et substantiels. Nous estimons toutefois
opportun d'attirer l'attention sur le fait que le problème de la
présence active des travailleurs existe toujours dans l'entreprise, soit
privée soit publique. Il faut tendre, en tout cas, à ce que l'entreprise
devienne une communauté de personnes, dans les relations, les fonctions
et les situations de tout son personnel.
Cela requiert que les
relations entre entrepreneurs et dirigeants d'une part, apporteurs de
travail d'autre part, soient imprégnées de respect, d'estime, de
compréhension, de collaboration active et loyale, d'intérêt à l'œuvre
commune ; que le travail soit conçu et vécu par tous les membres de
l'entreprise, non seulement comme source de revenus, mais aussi comme
accomplissement d'un devoir et prestation d'un service. Cela comporte
encore que les ouvriers puissent faire entendre leur voix, présenter
leur apport au fonctionnement efficace de l'entreprise et à son
développement. Notre Prédécesseur Pie XII fait observer : « La fonction
économique et sociale que tout homme désire accomplir exige que
l'activité de chacun ne soit pas totalement soumise à l'autorité
d’autrui »
.
Une conception humaine de l'entreprise doit sans doute sauvegarder
l'autorité et l'efficacité nécessaire de l'unité de direction ; mais
elle ne saurait réduire ses collaborateurs quotidiens au rang de simples
exécutants silencieux, sans aucune possibilité de faire valoir leur
expérience, entièrement passifs au regard des décisions qui dirigent
leur activité.
Il faut noter enfin que
l'exercice de la responsabilité, de la part des ouvriers, dans les
organismes de production, en même temps qu'il répond aux exigences
légitimes inscrites au cœur de l'homme, est aussi en harmonie avec le
déroulement de l'histoire en matière économique, sociale et publique.
Malheureusement, comme nous
l’avons déjà noté et comme on le verra plus abondamment par la suite,
nombreux sont, de notre temps, les déséquilibres économiques et sociaux
qui blessent la justice et l'humanité. Des erreurs profondes affectent
les activités, les buts, les structures, le fonctionnement du monde
économique. C'est toutefois un fait incontestable que les régimes
économiques, sous la poussée du progrès scientifique et technique, se
modernisent sous nos yeux, deviennent plus efficients avec des rythmes
bien plus rapides qu'autrefois. Cela demande aux travailleurs des
aptitudes et des qualifications professionnelles plus relevées. En même
temps et par voie de conséquence, des moyens supérieurs, des marges de
temps plus étendues sont mises à leur disposition pour leur instruction
et leur tenue à jour, pour leur culture et leur formation morale et
religieuse. Une prolongation des années destinées à l'instruction de
base et à la formation professionnelle est aussi devenu réalisable.
De la sorte, une ambiance
humaine est créée, qui favorise pour les classes laborieuses, la prise
de plus grandes responsabilités, même à l'intérieur de l'entreprise. Les
communautés politiques, de leur part, ont de plus en plus intérêt à ce
que tout citoyen se sente responsable de la réalisation du bien commun
dans tous les secteurs de la vie sociale.
De notre temps, le
mouvement vers l'association des travailleurs s'est largement
développé ; il a été généralement reconnu dans les dispositions
juridiques des États et sur le plan international, spécialement en vue
de la collaboration, surtout grâce au contrat collectif. Nous ne
saurions toutefois omettre de dire à quel point il est opportun, voire
nécessaire, que la voix des travailleurs ait la possibilité de se faire
entendre et écouter hors des limites de chaque organisme de production à
tous les échelons.
La raison en est que les
organismes particuliers de production, si larges que soient leurs
dimensions, si élevées que soient leur efficacité et leur incidence,
demeurent toutefois inscrits vitalement dans le contexte économique et
social de leur communauté politique, et sont conditionnés par lui.
Néanmoins, les choix qui
influent davantage sur ce contexte ne sont pas décidés à l'intérieur de
chaque organisme productif, mais bien par les pouvoirs publics, ou des
institutions à compétence mondiale, régionale ou nationale, ou bien qui
relèvent soit du secteur économique, soit de la catégorie de production.
D'où l'opportunité — la nécessité — de voir présents dans ces pouvoirs
ou ces institutions, outre les apporteurs de capitaux et ceux qui
représentent leurs intérêts, aussi les travailleurs et ceux qui
représentent leurs droits, leurs exigences, leurs aspirations.
Notre pensée affectueuse,
Notre encouragement paternel se tournent vers les associations
professionnelles et les mouvements syndicaux d'inspiration chrétienne
présents et agissant sur plusieurs continents. Malgré des difficultés
souvent graves, ils ont su agir, et agissent, pour la poursuite efficace
des intérêts des classes laborieuses, pour leur relèvement matériel et
moral, aussi bien à l'intérieur de chaque État que sur le plan mondial.
Nous remarquons avec
satisfaction que leur action n'est pas mesurée seulement par ses
résultats directs et immédiats, faciles à constater, mais aussi par ses
répercussions positives sur l'ensemble du monde du travail, où ils
répandent des idées correctement orientées et exercent une impulsion
chrétiennement novatrice.
Nous observons aussi qu'il
faut prendre en considération l'action exercée dans un esprit chrétien
par Nos chers fils, dans les autres associations professionnelles et
syndicales qu'animent les principes naturels de la vie commune, et qui
respectent la liberté de conscience.
Nous sommes heureux
d'exprimer Notre cordiale estime envers l'Organisation internationale du
travail (O. I. T.). Depuis plusieurs décennies elle apporte sa
contribution valide et précieuse à l'instauration dans le monde d'un
ordre économique et social imprégné de justice et d'humanité, où les
requêtes légitimes des travailleurs trouvent leur expression.
Durant ces dernières
décennies, on le sait, la brèche entre propriété des biens de production
et responsabilités de direction dans les grands organismes économiques
est allée s'élargissant. Nous savons que cela pose des problèmes
difficiles de contrôle aux pouvoirs publics. Comment s'assurer que les
objectifs poursuivis par les dirigeants des grandes entreprises, celles
surtout qui ont plus grande incidence sur l'ensemble de la vie
économique dans la communauté politique, ne s'opposent pas aux exigences
du bien commun ? Ces problèmes surgissent aussi bien, l'expérience le
prouva, quand les capitaux qui alimentent les grandes entreprises sont
d'origine privée, et quand ils proviennent d'établissements publics.
Il est vrai que de nos
jours, nombreux sont les citoyens — et leur nombre va croissant — qui,
du fait qu'ils appartiennent à des organismes d'assurances ou de
sécurité sociale, en tirent argument pour considérer l'avenir avec
sérénité . sérénité qui s'appuyait autrefois sur la possession d'un
patrimoine, fût-il modeste.
On note enfin
qu'aujourd'hui on aspire à conquérir une capacité professionnelle plus
qu'à posséder des biens ; on a confiance en des ressources qui prennent
leur origine dans le travail ou des droits fondés sur le travail, plus
qu'en des revenus qui auraient leur source dans le capital, ou des
droits fondés sur le capital.
Cela, du reste, est en
harmonie avec le caractère propre du travail, qui, procédant directement
de la personne, doit passer avant l'abondance des biens extérieurs, qui,
par leur nature, doivent avoir valeur d'instrument ; ce qui est
assurément l'indice d'un progrès de l’humanité. Ces aspects du monde
économique ont certainement contribué à répandre le doute suivant :
est-ce que, dans la conjoncture présente, un principe d'ordre économique
et social fermement enseigné et défendu par Nos Prédécesseurs, à savoir
le principe de droit naturel de la propriété privée, y compris celle des
biens de production, n'aurait pas perdu sa force, ou ne serait pas de
moindre importance ?
Ce doute n'est pas fondé.
Le droit de propriété, même des biens de productions a valeur
permanente, pour cette raison précise qu'il est un droit naturel, fondé
sur la priorité, ontologique et téléologique, des individus sur la
société. Au reste, il serait vain de revendiquer l'initiative
personnelle et autonome en matière économique, si n'était pas reconnue à
cette initiative la libre disposition des moyens indispensables à son
affirmation. L'histoire et l'expérience attestent, de plus, que sous les
régimes politiques qui ne reconnaissent pas le droit de propriété privée
des biens de production, les expressions fondamentales de la liberté
sont comprimées ou étouffées. Il est, par suite, légitime d'en déduire
qu'elles trouvent en ce droit garantie et stimulant.
Cela explique pourquoi des
mouvements sociaux et politiques, qui se proposent de concilier dans la
vie commune justice et liberté, hier encore nettement opposés à la
propriété privée des biens de production, aujourd'hui mieux instruits de
la réalité sociale, reconsidèrent leur position et prennent à l'égard de
ce droit une attitude substantiellement positive.
Aussi bien Nous
faisons Nôtres, en cette matière, les remarques de Notre Prédécesseur
Pie XII : « En défendant le principe de la propriété privée, l’Église
poursuit un haut objectif tout à la fois moral et social. Ce n'est pas
qu'elle prétende soutenir purement et simplement l'état actuel des
choses, comme si elle y voyait l'expression de la volonté divine, ni
protéger par principe le riche et le ploutocrate contre le pauvre et le
prolétaire.... L’Église vise plutôt à faire en sorte que l'institution
de la propriété devienne ce qu'elle doit être, selon les plans de la
sagesse divine et selon le vœu de la nature »
.
C'est dire qu'elle doit être à la fois garantie de la liberté
essentielle de la personne humaine et élément indispensable de l'ordre
social.
Nous avons noté en outre
que les économies, de nos jours, accroissent rapidement leur efficacité
productive en de nombreux pays. Toutefois, tandis que s'élève le revenu,
justice et équité requièrent, Nous l'avons vu, que s'élève aussi la
rémunération du travail, dans les limites consenties par le bien commun.
Cela donnerait aux travailleurs plus grande opportunité d'épargner, et
par suite de se constituer un patrimoine. On ne voit pas alors comment
pourrait être contesté le caractère naturel d'un droit qui trouve sa
source principale et son aliment perpétuel dans la fécondité du
travail ; qui constitue un moyen idoine pour l'affirmation de la
personne et l'exercice de la responsabilité en tous domaines ; qui est
élément de stabilité sereine pour la famille, d'expansion pacifique et
ordonnée dans l'existence commune.
Affirmer que le
caractère naturel du droit de propriété privée concerne aussi les biens
de production ne suffit pas : il faut insister, en outre, pour qu'elle
soit effectivement diffusée parmi toutes les classes sociales. Comme le
déclare Notre Prédécesseur Pie XII : « La dignité de la personne humaine
exige normalement, comme fondement naturel pour vivre, le droit à
l'usage des biens de la terre ; à ce droit correspond l'obligation
fondamentale d'accorder une propriété privée autant que possible à
tous »
.
D'autre part, il faut placer parmi les exigences qui résultent de la
noblesse du travail... « la conservation et le perfectionnement d'un
orare social qui rende possible et assurée, si modeste qu'elle sort, une
propriété privée à toutes les classes du peuple »
.
Il faut d'autant plus urger
cette diffusion de la propriété en notre époque où, Nous l'avons
remarqué, les structures économiques de pays de plus en plus nombreux se
développent rapidement. C'est pourquoi, si on recourt avec prudence aux
techniques qui ont fait preuve d'efficacité, il ne sera pas difficile de
susciter des initiatives, de mettre en branle une politique économique
et sociale qui encourage et facilite une plus ample accession à la
propriété privée des biens durables : une maison, une terre, un
outillage artisanal, l'équipement d'une ferme familiale, quelques
actions d'entreprises moyennes ou grandes. Certains pays, économiquement
développés et socialement avancés, en ont fait l'heureuse expérience.
Ce qui vient d'être
exposé n'exclut évidemment pas Que l’État et les établissements publics
détiennent, eux aussi, en propriété légitime, des biens de production,
et spécialement lorsque ceux-ci « en viennent à conférer une puissance
économique telle qu'elle ne peut, sans danger pour le bien public, être
laissée entre les mains de personnes privées »
.
Notre temps marque une
tendance à l'expansion de la propriété publique : État et collectivités.
Le fait s'applique par les attributions plus étendues que le bien commun
confère aux pouvoirs publics. Cependant, il convient, ici encore, de se
conformer au principe de subsidiarité sus énoncé. Aussi bien l’État et
les établissements de droit public ne doivent étendre leur domaine que
dans les limites évidemment exigées par des raisons de bien commun,
nullement à seule fin de réduire, pire encore, de supprimer la propriété
privée.
Il convient de retenir que
les initiatives d'ordre économique, qui appartiennent à l’État ou aux
établissements publics, doivent être confiées à des personnes qui
unissent à une compétence éprouvée un sens aigu de leur responsabilité
devant le pays. De plus, leur activité doit être objet d'un contrôle
attentif et constant, ne serait-ce que pour éviter la formation, au sein
de l’État, ne noyaux de puissance économique au préjudice du bien de la
communauté, qui est pourtant leur raison d'être.
Voici un autre point
de doctrine, constamment enseigné par Nos Prédécesseurs : au droit de
propriété est intrinsèquement rattachée une fonction sociale. Dans les
plans du Créateur, en effet, les biens de la terre sont avant tout
destinés à la subsistance décente de tous les hommes, comme l'enseigne
avec sagesse Notre Prédécesseur Léon XIII dans l'encyclique Rerum
novarum : « Quiconque a reçu de la divine bonté une plus grande
abondance, soit des biens externes et du corps soit des biens de l'âme,
les a reçus dans le but de les faire servir à son propre
perfectionnement, et tout ensemble, comme ministre de la Providence, au
soulagement des autres ». C'est pourquoi « quelqu'un a-t-il le don de la
parole, qu'il prenne garde de se taire ; une surabondance de biens,
qu'il ne laisse pas la miséricorde s'engourdir au fond de son cœur ;
l'art de gouverner, qu'il s'applique avec soin à en partager avec son
frère et l'exercice et les fruits »
.
De nos jours, l’État et les
établissements publics ne cessent d'étendre le domaine de leur
initiative. La fonction sociale de la propriété privée n'en est pas pour
autant désuète, comme certains auraient tendance à le croire par
erreur : elle a sa racine dans la nature même du droit de propriété. Il
y a toujours une multitude de situations douloureuses, d'indigences
lancinantes et délicates, auxquelles l'assistance publique ne saurait
atteindre ni porter remède. C'est pourquoi un vaste champ reste ouvert à
la sensibilité humaine, à la charité chrétienne et privée. Notons,
enfin, que souvent les initiatives variées des individus et des groupes
ont plus d'efficacité que les pouvoirs publics pour susciter les valeurs
spirituelles.
Il nous est agréable
de rappeler ici comment l’Évangile reconnaît fondé le droit de propriété
privée. Mais en même temps, le Divin Maître adresse fréquemment aux
riches de pressants appels, afin qu'ils convertissent leurs biens
temporels en biens spirituels, que le voleur ne prend pas, que la mite
ou la rouille ne rongent pas, qui s'accumulent dans les greniers du Père
céleste : « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et
le ver consument, où les voleurs perforent et cambriolent »
.
Et le Seigneur tiendra pour faite ou refusée à lui-même l'aumône faite
ou refusée au pauvre : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où
vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi
que vous l'avez fait »
.
Le déroulement de
l'histoire met en plus grand relief les exigences de la justice et de
l'équité. Elles n'interviennent pas seulement dans les relations entre
ouvriers et entreprises ou direction. Elles concernent encore les
rapports entre les divers secteurs économiques, entre zones développées
et zones déprimées à l'intérieur de l'économie nationale, et, sur le
plan mondial, elles intéressent les relations entre pays diversement
développés en matière économique et sociale.
A l'échelle mondiale, il ne
semble pas, en chiffres absolus, que la population rurale ait diminué.
On ne saurait toutefois contester un exode des populations rurales vers
les agglomérations et les centres urbains. Il se constate en presque
tous les pays ; il prend parfois des proportions massive ; il pose des
problèmes complexes, difficiles à résoudre.
C'est un fait connu : à
mesure qu'une économie se développe, se résorbe la main d'œuvre employée
en agriculture, croit le pourcentage de main-d'œuvre occupée par
l'industrie et les services. Nous estimons toutefois que l'exode de
populations du secteur agricole vers les autres secteurs productifs
n'est pas provoqué seulement par le développement économique. Souvent
aussi il est dû à de multiples raisons, où nous rencontrons l'angoisse
d'échapper à un milieu fermé et, sans avenir ; la soif de nouveauté et
d'aventure qui étreint la génération présente ; l'attrait d'une fortune
rapide ; le mirage d'une vie plus libre, avec la jouissance de facilités
qu'offrent les agglomérations urbaines. Il est à noter cependant — et
cela ne fait aucun doute — que cet exode est aussi provoqué parce fait
que le secteur agricole, à peu près partout, est un secteur déprimé ;
qu'il s'agisse de l'indice de productivité, de la main-d'œuvre, ou du
niveau de vie des populations rurales.
D'où un problème de fond
qui se pose à tous les États : Comment faire pour comprimer le
déséquilibre de la productivité entre secteur agricole d'une part,
secteur industriel et des services d'autre part ; pour que le niveau de
vie des populations rurales s'écarte le moins possible du niveau de vie
des citadins ; pour que les agriculteurs n'aient pas un complexe
d'infériorité ; qu'ils soient convaincus au contraire que, dans le
milieu rural aussi, ils peuvent développer leur personnalité par leur
travail et considérer l'avenir avec confiance ?
C’est pourquoi il Nous
paraît à propos d'indiquer quelques directives qui pourront contribuer à
résoudre le problème. Elles valent, pensons-Nous, quelle que soit la
donnée historique, à cette condition évidente d'être appliquées dans la
manière et la mesure que le milieu permet.
En premier lieu, chacun
doit s'employer, et d'abord les pouvoirs publics, à ce que les milieux
ruraux disposent, comme il convient, des services essentiels : routes,
transports, communications, eau potable, logement, soins médicaux,
instruction élémentaire et formation professionnelle, service religieux,
loisirs ; et tout ce que requiert la maison rurale pour son ameublement
et sa modernisation. Que de tels services, qui de nos jours constituent
les éléments essentiels d'un niveau de vie décent, viennent à manquer
dans les milieux ruraux, le développement économique et le progrès
social y deviennent quasi impossibles ou trop lents. Il en résulte que
l'exode des populations rurales devient à peu près irrésistible et
difficilement contrôlable.
Il importe en outre que le
développement économique de la nation s'exerce graduellement, et avec
harmonie, entre tous les secteurs de production. Il convient à cet effet
que soient réalisées dans le secteur agricole les transformations qui
regardent les techniques de production, le choix des cultures, les
structures des entreprises telles que les tolère ou requiert la vie
économique dans son ensemble ; et de manière à atteindre, dès que
possible, un niveau de vie décent par rapport aux secteurs industriel et
des services.
Ainsi l'agriculture
pourrait consommer une plus grande abondance de produits industriels et
demander des services plus qualifiés. Elle offrirait de son côté aux
deux autres secteurs et à l'ensemble de la communauté des produits qui
répondent mieux, en quantité et en qualité, aux exigences des
consommateurs. Elle contribuerait ainsi à la stabilité de la monnaie :
apport positif au développement ordonné du système économique global. De
la sorte, il devrait, semble-t-il, être moins difficile de contrôler,
dans les régions de départ et d'arrivée, les mouvements de la
main-d'œuvre libérée par la modernisation progressive de l'agriculture ;
et on pourrait la munir de la formation professionnelle voulue pour son
insertion profitable dans les autres secteurs de production. Elle
recevrait aussi l'aide économique, la préparation, le secours spirituel
requis pour son intégration sociale.
Afin d'obtenir un
développement économique harmonieux entre tous les secteurs de
production, une politique attentive, dans le domaine rural, est
nécessaire. Elle concerne le régime fiscal, le crédit, les assurances
sociales, le soutien des prix, le développement des industries de
transformation, la modernisation des établissements.
Le principe de base d'un
régime fiscal Juste et équitable consiste en ce que les charges soient
proportionnelles à la capacité contributive des citoyens.
C'est une autre exigence du
bien commun, qu'il soit tenu compte de ce fait, pour la répartition des
impôts, que les revenus du secteur agricole se forment plus lentement et
avec : plus de risques en cours de formation. Il est plus difficile de
trouver les capitaux nécessaires à leur accroissement.
Pour les raisons indiquées,
les porteurs de capitaux ne sont pas très enclins à investir dans le
secteur agricole ; ils investissent plus volontiers dans les autres
domaines.
Pour les mêmes raisons,
l'agriculteur ne peut verser de hauts intérêts ; pas même, en principe,
les intérêts courants qui lui permettraient de se procurer les capitaux
nécessaires à son développement, à l'exercice normal de son entreprise.
Il convient donc, pour des raisons de bien commun, de suivre une
politique de crédit particulière à l'agriculture, et d'instituer des
établissements de crédit, qui lui procurent des capitaux à un taux
raisonnable d'intérêt.
Il semble indispensable en
agriculture d'instituer deux systèmes d'assurances : l'un pour les
produits agricoles, l'autre en faveur des agriculteurs et leurs
familles.
Du fait que les revenus
agraires pro capite sont généralement inférieurs au revenu pro
capite des secteurs industriels et des services, il ne parait
entièrement conforme ni à la justice sociale ni à l'équité d'établir des
régimes d'assurances sociales ou de sécurité sociale, où les
agriculteurs et leurs familles seraient traités de façon nettement
inférieure à ce qui est garanti au secteur industriel ou aux services.
Nous estimons en conséquence que la politique sociale devrait avoir pour
objet d'offrir aux citoyens un régime d'assurances qui ne présente pas
de différences trop notables suivant le secteur économique où ils
s'emploient, d'où ils tirent leurs revenus.
Les régimes d'assurances ou
de sécurité sociale peuvent contribuer efficacement à une distribution
de revenu global de la communauté nationale, en conformité avec les
normes de justice et d'équité : on peut ainsi voir en eux un moyen de
réduire les déséquilibres de niveaux de vie entre les diverses
catégories de citoyens.
Vu la nature des produits
agricoles, on doit recourir à une discipline efficace en vue d'en
protéger les prix, utiliser à cet effet les ressources variées que la
technique économique moderne est capable de proposer. Il est hautement
désirable que cette discipline soit avant tout l'œuvre des intéressés ;
on ne saurait toutefois négliger l'action régulatrice des pouvoirs
publics.
On n'oubliera pas en
l'espèce Que le prix des produits agricoles constitue souvent une
rémunération du travail, plutôt qu'une rémunération de capitaux.
Le Souverain Pontife
Pie XI observe à bon droit, dans l'encyclique Quadragesimo anno :
« Au même résultat contribuera encore un raisonnable rapport entre les
différentes catégories de salaires » ; mais il ajoute aussitôt : « Et,
ce qui s'y rattache étroitement, un raisonnable rapport entre les prix
auxquels se vendent les produits des diverses branches de l'activité
économique, telles que l'agriculture, l'industrie et d'autres encore »
.
Il est vrai que les
produits agricoles sont destinés d'abord à satisfaire les besoins
primaires : aussi bien leurs prix doivent-ils être tels qu'ils soient
accessibles à l'ensemble des consommateurs. Mais il est clair qu'on ne
peut s'appuyer sur ce motif pour réduire toute une catégorie de citoyens
à un état permanent d'infériorité économique et sociale, et la priver
d'un pouvoir d'achat indispensable à un niveau de vie décent, cela, au
reste, en opposition évidente avec le bien commun.
Il convient aussi de
promouvoir, dans les régions agricoles, les industries et services qui
se rapportent au stockage, à la transformation et au transport des
produits agraires. Il est désirable aussi que les initiatives se
manifestent, concernant les autres secteurs économiques et les autres
activités professionnelles. De la sorte, les familles rurales trouveront
le moyen d'incorporer leurs revenus dans le milieu même où elles vivent
et travaillent.
On ne saurait déterminer a
priori la structure la plus convenable pour l'entreprise agricole, tant
les milieux ruraux varient à l'intérieur de chaque pays, plus encore
entre pays dans le monde. Toutefois, dans une conception humaine et
chrétienne de l'homme et de la famille, on considère naturellement comme
idéale l'entreprise qui se présente comme une communauté de personnes :
alors les relations entre ses membres et ses structures répondent aux
normes de la justice et à l'esprit que Nous avons exposé, plus
spécialement s'il s'agit d'entreprises à dimensions familiales. On ne
saurait trop s'employer à ce que cet idéal devienne réalité, compte tenu
du milieu donné.
Il convient donc d'attirer
l'attention sur ce fait que l'entreprise à dimensions familiales est
viable à condition toutefois qu'elle puisse donner à ces familles un
revenu suffisant pour un niveau de vie décent. A cet effet, il est
indispensable que les cultivateurs soient instruits, constamment tenus
au courant et reçoivent l'assistance technique adaptée à leur
profession.
Il est non moins désirable
qu'ils établissent un réseau d'institutions coopératives variées, qu'ils
s'organisent professionnellement, qu'ils aient leur place dans la vie
publique, aussi bien dans les administrations que dans la politique.
Nous sommes persuadé que
les promoteurs du développement économique, du progrès social, du
relèvement culturel dans les milieux ruraux doivent être les intéressés
eux-mêmes : les agriculteurs. Il leur est facile de constater la
noblesse de leur travail : ils vivent dans le temple majestueux de la
création, ils sont en rapports fréquents avec la vie animale et
végétale, inépuisable en ses manifestations, inflexible en ses lois, qui
sans cesse évoque la Providence du Dieu Créateur. Elle produit les
aliments variés dont vit la famille humaine ; elle fournit à l'industrie
une provision toujours accrue de matières premières.
Ce travail, en outre,
révèle la dignité de leur profession. Celle-ci manifeste la richesse de
leurs aptitudes, la mécanique, la chimie, la biologie, aptitudes
incessamment tenues à jour, par suite des répercussions du progrès
scientifique et technique sur le secteur agricole. Ce travail est en
outre caractérisé par les valeurs morales qui lui sont propres. Car il
exige souplesse pour s'orienter et s'adapter, patience pour attendre,
ressort et esprit d'entreprise.
Il est rappelé encore que,
dans le secteur agricole comme au reste dans tous les secteurs
productifs, l'association est aujourd'hui de nécessité vitale, plus
encore si le secteur est basé sur l'entreprise familiale. Les
travailleurs de la terre doivent se sentir solidaires les uns des autres
et collaborer pour donner existence à des organisations coopératives, à
des associations professionnelles ou syndicales. Les unes et les autres
sont indispensables pour tirer profit du progrès technique dans la
production, pour contribuer efficacement à la défense des prix, pour
s'établir à niveau d'égalité avec les professions des autres secteurs de
production ordinairement organisées, pour avoir voix au chapitre dans
les domaines politique et administratif. De nos jours, une voix isolée
n'a quasi jamais le moyen de se faire entendre, moins encore de se faire
écouter.
Les agriculteurs, comme au
reste tous les autres travailleurs, doivent se maintenir dans le domaine
moral et juridique, quand ils mettent en action leurs diverses
organisations. C'est dire qu'ils doivent concilier leurs droits et leurs
intérêts avec ceux des autres professions, subordonner au bien commun
les exigences des uns et des autres. Les agriculteurs, alors qu'ils
s'appliquent à promouvoir le monde rural, peuvent demander à bon droit
que leur action soit appuyée par les pouvoirs publics, quand eux-mêmes
se montrent sensibles aux exigences du bien commun, contribuent à y
satisfaire.
Il Nous est agréable à
cette occasion de féliciter ceux de Nos fils qui s'emploient de par le
monde entier, dans les organisations coopératives, professionnelles et
syndicales, à la promotion économique et sociale de quiconque travaille
la terre.
La personne humaine trouve,
dans le travail de la terre, des stimulants sans nombre pour s'affirmer,
se développer, s'enrichir, y compris dans le champ des valeurs
spirituelles. Ce travail doit donc être conçu, vécu, comme une vocation,
comme une mission ; comme une réponse à l'appel de Dieu nous invitant à
prendre part à la réalisation de son plan providentiel dans l'histoire ;
comme un engagement à s'élever soi-même avec les autres ; comme une
contribution à la civilisation humaine.
Il n'est pas rare de
rencontrer des déséquilibres accentués, économiques et sociaux, entre
citoyens d'une même communauté politique. Ce qui provient avant tout de
ce que les uns travaillent en régions économiquement plus développées,
les autres en régions économiquement arriérées. Justice et équité
demandent que les pouvoirs publics s'appliquent à réduire ou éliminer
ces déséquilibres. A cet effet, il faut veiller à ce que les services
publics essentiels soient assurés dans les régions moins développées,
dans la manière et la mesure voulues par le milieu, répondant en
principe au niveau de vie en vigueur dans la communauté nationale. Mais
une politique économique et sociale n'est pas moins requise, concernant
surtout l'offre de travail, les migrations, les salaires, les impôts, le
crédit, les investissements, attentive en particulier aux industries à
caractère stimulant. Cette politique devrait être capable de promouvoir
l'absorption et l'emploi rentable de la main-d'œuvre, de stimuler
l'esprit d'entreprise, de tirer parti des ressources locales.
Toutefois, l'action des
pouvoirs publics doit toujours être justifiée par des raisons de bien
commun. Elle s'exercera par suite suivant des normes d'unité sur le plan
national. Elle se donnera pour objectif constant de contribuer au
développement graduel, simultané, proportionnel, des trois secteurs de
production : agricole, industriel et des services. Elle veillera à ce
que les habitants des régions moins développées se sentent et soient le
plus possible responsables et promoteurs de leur relèvement économique.
Rappelons enfin que
l'initiative privée doit contribuer à établir l'équilibre économique et
social entre régions d'un même pays. Et c'est Pourquoi, en vertu du
principe de subsidiarité, les pouvoirs publics doivent venir en aide à
cette initiative et lui confier de prendre en main le développement
économique, dès que c'est efficacement possible.
Il convient de noter ici
qu'il existe en plusieurs pays des déséquilibres marqués entre terre et
peuplement. Dans certains pays, les hommes sont rares et les terres
cultivables abondent ; en d'autres régions, à l'inverse, les hommes
abondent et les terres cultivables sont rares.
En d'autres pays, malgré la
richesse des ressources potentielles, le caractère primitif des cultures
ne permet pas de produire des biens en suffisance pour satisfaire aux
besoins élémentaires de la population. Ailleurs, la modernisation très
poussée des cultures entraîne une surproduction de biens agraires, avec
une incidence négative sur l'économie nationale.
Il est évident que
solidarité humaine et fraternité chrétienne requièrent entre peuples des
rapports de collaboration active et variée. Celle-ci doit favoriser les
mouvements de biens, d'hommes, de capitaux, en vue d'éliminer ou au
moins de réduire les déséquilibres trop profonds. Nous reviendrons plus
loin sur ce sujet.
Mais Nous voulons exprimer
ici Notre sincère estime envers l'œuvre, hautement bienfaisante, exercée
par l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et
l'agriculture (F. A. O.) ; elle s'emploie à favoriser entre peuples une
entente féconde, à promouvoir la modernisation des cultures, surtout
dans les pays en voie de développement, à soulager la misère des
populations sous-alimentées.
Le problème le plus
important de notre époque est peut-être celui des relations entre
communautés politiques économiquement développées et pays en voie de
développement économiques. Les premières jouissent d'un niveau de vie
élevé, les autres souffrent de privations souvent graves. La solidarité
qui unit tous les hommes en une seule famille impose aux nations qui
surabondent en moyens de subsistance le devoir de n'être pas
indifférentes à l'égard des pays dont les membres se débattent dans les
difficultés de l'indigence, de la misère, de la faim, ne jouissent même
pas des droits élémentaires reconnus à la personne humaine. D'autant
plus, vu l'interdépendance de plus en plus étroite entre peuples, Qu'une
paix durable et féconde n'est pas possible entre eux si sévit un trop
grand écart entre leurs conditions économiques et sociales.
Conscient de Notre
universelle paternité, Nous éprouvons le devoir de répéter
solennellement ce que déjà Nous avons affirmé : « Nous sommes tous
solidairement responsables des populations sous-alimentées...
aussi bien faut-il former les consciences au sens de la responsabilité
qui incombe à tous et chacun et spécialement aux plus favorisés »
.
Il est évident que le
devoir, que l’Église a toujours proclamé, de venir en aide à qui se
débat dans l'indigence et la misère doit être spécialement ressenti par
les catholiques. Le fait d'être membres du Corps mystique du Christ est
pour eux le plus noble motif. « En cela nous avons connu la charité
divine, proclame l'apôtre Jean, que Jésus a donné sa vie pour nous. De
même, nous devons donner notre vie pour nos frères. Celui qui
posséderait les biens du monde et, voyant son frère dans le besoin, lui
fermerait son cœur, comment la charité divine pourrait-elle demeurer en
lui ? »
Nous voyons donc avec
plaisir les nations qui disposent de régimes économiques hautement
productifs venir en aide aux peuples en voie de développement
économique, de sorte qu'ils aient moins de difficultés à améliorer leurs
conditions de vie.
En certains pays, les biens
de consommation, surtout les fruits de la terre, sont produits en
excédent. En d'autres, de larges couches de la population combattent la
misère et la faim. Justice et humanité requièrent que les premiers
viennent au secours des seconds. Détruire ou gaspiller des biens qui
sont indispensables à la survie d'êtres humains, c'est blesser la
justice et l'humanité.
Nous le savons, une
production de biens, surtout agricoles, excédentaire par rapport aux
besoins d'une communauté politique, peut avoir des répercussions
économiques nuisibles à certaines catégories de citoyens. Ce n'est là
une raison qui dispense de l'obligation de porter un secours d'urgence
aux indigents et aux affamés. Toutes mesures doivent cependant être
prises pour que ces répercussions soient limitées et équitablement
réparties entre tous les citoyens.
Certes, les secours
d'urgence répondent à un devoir d'humanité et de justice. Ils ne
suffisent pas toutefois à éliminer, pas même à réduire, les causes qui
engendrent en beaucoup de pays un état permanent d'indigence, de misère
ou de famine. Ces causes proviennent avant tout d'un régime économique
primitif ou arriéré. Elles ne peuvent être éliminées ou comprimées que
par diverses organisations coopératives qui donneront aux habitants
aptitudes et qualifications professionnelles, compétence technique et
scientifique. Elles mettront à leur disposition les capitaux
indispensables pour mettre en route et accélérer le développement
économique suivant les normes et les méthodes modernes.
Nous savons fort bien qu'en
ces dernières années une conscience plus universelle, plus approfondie,
a été prise du devoir de s'employer à favoriser le développement
économique et le progrès social dans les pays qui se débattent dans les
plus grandes difficultés.
Des organisations mondiales
et régionales ; des États, des fondations, des sociétés privées offrent
à ces pays, en mesure croissante, leur coopération technique dans tous
les domaines de la production. Les facilités offertes à des milliers de
jeunes se multiplient afin qu'ils puissent étudier dans les universités
des pays plus développés, acquérir une formation scientifique, technique
et professionnelle qui réponde à notre époque. Des instituts bancaires à
rayon mondial, les États, des personnes privées apportent des capitaux,
mettent en œuvre un ensemble croissant d'initiatives économiques dans
les pays en voie de développement. Nous ne pouvons toutefois ne pas
observer que la coopération scientifique, technique et économique entre
communautés politiques économiquement développées et pays qui sont
encore au début ou aux premiers pas de leur développement, veut une
autre ampleur que celle que nous connaissons. Il est à désirer que les
prochaines décennies soient témoins de ces relations accrues entre pays
développés et pays en voie de développement.
A ce propos, Nous estimons
opportuns quelques rappels et quelques réflexions.
C'est sagesse que les pays
qui sont au début ou aux premiers stades de leur développement
économique tiennent compte des expériences vécues par les pays
économiquement développés.
Produire plus et mieux est
raison et inévitable nécessité. Il est non moins nécessaire et juste que
les richesses produites soient équitablement réparties parmi tous les
membres de la communauté. Il faut donc veiller à ce que développement
économique et progrès social aillent de pair. Cela comporte que ce
développement soit autant que possible graduel et harmonieux entre les
secteurs de production : agriculture, industrie, services.
Les communautés politiques
en voie de développement économique ont, d'ordinaire, leur individualité
qui ne peut être confondue ; qu'il s'agisse de leurs ressources, des
caractères spécifiques de leur milieu naturel, de leurs traditions
souvent riches de valeurs humaines, des qualités typiques de leurs
membres. Les pays économiquement développés, leur venant en aide,
doivent discerner, respecter cette individualité, vaincre la tentation
qui les porte à projeter leur propre image sur les pays en voie de
développement.
Les États économiquement
développés doivent, en outre, veiller avec le plus grand soin, tandis
qu'ils viennent en aide aux pays en voie de développement, à ne pas
chercher en cela leur avantage politique, en esprit de domination.
Si cela venait à se
produire, il faudrait déclarer hautement que c'est là établir une
colonisation d'un genre nouveau, voilée sans doute, mais non moins
dominante que celles dont de nombreuses communautés politiques sont
sorties récemment. Il en résulterait une gêne pour les relations
internationales et un danger pour la paix du monde.
Il est donc indispensable,
et la justice exige, que cette aide technique et financière soit
apportée dans le désintéressement politique le plus sincère. Elle doit
avoir pour objet de mettre les communautés en voie de développement
économique à même de réaliser par leur propre effort leur montée
économique et sociale.
De la sorte, une
contribution précieuse aura été apportée à la formation d'une communauté
mondiale, dont tous les membres seront sujets conscients de leurs
devoirs et de leurs droits, travailleront en situation d'égalité à la
réalisation du bien commun universel.
Le progrès scientifique et
technique, le développement économique, de meilleures conditions de vie,
voilà des éléments incontestablement positifs d'une civilisation. Il
Nous faut toutefois rappeler que ce ne sont, en aucune manière, des
valeurs suprêmes, mais essentiellement des moyens en vue de la valeur
absolue.
Avec amertume il Nous faut
observer que dans les pays économiquement développés la conscience de la
hiérarchie des valeurs s'est affaiblie, éteinte, inversée en trop
d'êtres humains. Les valeurs de l'esprit sont négligées, oubliées,
niées. Le progrès des sciences et des techniques, le développement
économique, le bien-être matériel ont les faveurs ; souvent on les
recherche comme biens supérieurs, on en fait l’unique raison de vivre.
C'est l'embûche la plus dissolvante, la plus délétère, insinuée dans
l'action qu'exercent les peuples économiquement, développés auprès des
peuples en voie de développement, alors que parmi ces derniers souvent
les traditions ancestrales ont conservé vif et efficace le sens de
certaines valeurs humaines et des plus importantes.
Blesser cette conscience
est immoral par essence. Elle doit, au contraire, être respectée,
éclairée autant que possible et développée, afin de demeurer ce qu'elle
est : fondement de civilisation vraie.
L’Église, on le sait, est
universelle de droit divin ; elle l'est également en fait puisqu'elle
est présente à tous les peuples ou tend à le devenir.
L'insertion de l’Église
dans un peuple comporte toujours d'heureuses conséquences dans le
domaine économique et social, comme le montrent l'histoire et
l'expérience. Nul, en effet, de ceux qui deviennent chrétiens ne
pourrait ne pas se sentir obligé d'améliorer les institutions
temporelles par respect pour la dignité humaine et pour éliminer les
obstacles à la diffusion du bien.
De plus, l’Église, entrant
dans la vie des peuples, n'est pas une institution imposée du dehors et
le sait. Sa présence, en effet, coïncide avec la nouvelle naissance ou
la résurrection des hommes dans le Christ ; celui qui naît à nouveau ou
ressuscite dans le Christ, n'éprouve jamais de contrainte extérieure ;
il se sent, au contraire, libéré au plus profond de lui-même pour
s'ouvrir à Dieu ; tout ce qui, en lui, a quelque valeur se renforce et
s'ennoblit.
« L’Église du Christ,
observe avec sagesse Notre Prédécesseur Pie XII, fidèle dépositaire de
la divine sagesse éducatrice, ne peut penser ni ne pense à attaquer ou à
mésestimer les caractéristiques particulières que chaque peuple, avec
une piété jalouse et une compréhensible fierté, conserve et considère
comme un précieux patrimoine. Son but est l'unité surnaturelle dans
l'amour universel senti et pratiqué, et non l'uniformité exclusivement
extérieure, superficielle, et par là débilitante. Toutes les
orientations, toutes les sollicitudes, dirigées vers un développement
sage et ordonné des forces et tendances particulières, qui ont leurs
racines dans les fibres les plus profondes de chaque rameau ethnique,
pourvu qu'elles ne s'opposent pas aux devoirs dérivant pour l'humanité
de son unité d'origine et de sa commune destinée, l’Église les salue
avec joie et les accompagne de ses vœux maternels »
.
Nous constatons avec profonde satisfaction qu'aujourd'hui les citoyens
catholiques des nations en voie de développement économique ne le
cèdent, en général, à personne pour participer à l'effort de
développement et d'élévation de leurs pays dans le domaine économique et
social.
D'autre part, les
catholiques des nations de niveau économique élevé multiplient les
initiatives pour améliorer l'aide apportée aux nations en voie de
développement. Nous apprécions spécialement l'assistance variée,
toujours croissante, qu'ils apportent aux étudiants d'Afrique et d'Asie
dispersés dans les universités d'Europe et d'Amérique ; Nous louons ceux
qui se préparent à porter aux pays sous-développés leur aide technique
et professionnelle.
A tous Nos chers fils qui
témoignent sur tous les continents de l'éternelle vitalité de l’Église,
par leur zèle pour le vrai progrès des peuples et la civilisation, Nous
voulons adresser une parole paternellement affectueuse de louange et
d'encouragement.
Un problème souvent évoqué
ces derniers temps est celui des rapports entre l'accroissement
démographique, le développement économique et les moyens de subsistance
disponibles, soit sur le plan mondial, soit dans les pays
sous-développés.
Sur le plan mondial,
certains prétendent que, suivant des statistiques assez sérieuses, le
genre humain, dans quelques dizaines d'années, aura sensiblement
augmenté en nombre, alors que le développement économique ne fera que
des progrès plus lents. Ils en déduisent que si on ne limite pas les
taux d'accroissement démographique, en peu de temps le déséquilibre
s'accentuera d'une manière aiguë entre population et moyens de
subsistance.
Quant aux pays
sous-développés, on observe, toujours sur données statistiques, que là
diffusion rapide des mesures d'hygiène et des soins médicaux réduit de
beaucoup le taux de mortalité, surtout infantile, tandis que, durant une
période encore assez longue, le taux de natalité, assez élevé dans ces
régions, tend à demeurer sensiblement constant. De la sorte, l'excédent
des naissances sur les décès s'accroît sensiblement, et le rendement des
régimes économiques ne croît pas en proportion. Il est donc impossible
que le niveau de vie s'améliore dans les pays sous-développés ; le
contraire est même inévitable. C'est pourquoi, si l'on veut éviter les
situations extrêmes, il devient indispensable, à leur avis, de recourir
à des mesures drastiques pour empêcher ou freiner la natalité.
A dire vrai, sur le plan
mondial, le rapport entre l'accroissement démographique d'une part, et
le développement économique et des moyens de subsistance disponibles,
d'autre part, ne semble pas créer de difficultés, au moins actuellement
et dans un proche avenir. Du reste, pour tirer des conclusions valables,
les éléments dont on dispose sont trop incertains et instables.
En outre, Dieu, dans sa
bonté et sa sagesse, a doté la nature de ressources inépuisables et a
donné aux hommes intelligence et génie pour inventer les instruments
aptes à leur procurer les biens nécessaires à la vie. La solution de
base du problème ne doit pas être cherchée dans des expédients qui
offensent l'ordre moral établi par Dieu et s'attaquent aux sources mêmes
de la vie humaine, mais dans un nouvel effort scientifique de l'homme
pour augmenter son emprise sur la nature. Les progrès déjà réalisés par
les sciences et les techniques ouvrent des horizons illimités. Nous
savons cependant que dans certaines régions et dans certains pays
sous-développés peuvent surgir, surgissent, en fait, de graves problèmes
dus à une organisation économique et sociale déficiente, qui n'offre pas
des moyens de subsistance proportionnés au taux d'accroissement
démographique, dus aussi à une solidarité insuffisante entre peuples.
Mais, même dans ce cas,
nous devons aussitôt affirmer nettement que ces problèmes ne doivent pas
être affrontés, que ces difficultés ne doivent pas être résolues par le
recours à des moyens indignes de l'homme, dérivant d'une conception
nettement matérialiste de l'homme et de la vie.
La vraie solution se trouve
seulement dans le développement économique et le progrès social, qui
respectent les vraies valeurs humaines, individuelles et sociales. Ce
développement économique et ce progrès social doivent être réalisés
moralement, d'une manière digne de l'homme et de l'immense valeur : que
représente la vie de tout individu. Il requiert aussi une collaboration
mondiale qui permette et favorise une circulation ordonnée et féconde
des connaissances, des capitaux et des hommes.
Il Nous faut proclamer
solennellement que la vie humaine doit être transmise par la famille
fondée sur le mariage, un et indissoluble, élevé pour les chrétiens à la
dignité de sacrement. La transmission de la vie humaine est confiée par
la nature à un acte personnel et conscient, et comme tel soumis aux lois
très sages de Dieu, lois inviolables et immuables, que tous doivent
reconnaître et observer.
On ne peut donc pas
employer des moyens, suivre des méthodes qui seraient illicites dans la
transmission de la vie des plantes et des animaux. La vie humaine est
sacrée, puisque, dès son origine, elle requiert l'action créatrice de
Dieu. Celui qui viole ses lois offense la divine Majesté, se dégrade et
avec soi l'humanité, affaiblit en outre la communauté dont il est
membre.
Il est de la plus haute
importance que les nouvelles générations reçoivent non seulement une
formation culturelle et religieuse adéquate — ce qui est le droit et le
devoir des parents — mais aussi une éducation solide au sens de la
responsabilité dans toutes les manifestations de la vie ;
particulièrement en ce qui touche la fondation d'une famille, le devoir
de mettre au monde et élever des enfants. Il faut leur inculquer une foi
vive, une confiance profonde en la divine Providence, afin qu'ils aient
le courage d'accepter peines et sacrifices dans l'accomplissement d'une
mission aussi noble, souvent aussi ardue, que celle de collaborer avec
Dieu dans la transmission de la vie et l'éducation des enfants. Pour
cette éducation, aucune institution ne dispose d'autant de moyens
efficaces que l’Église qui, pour ce motif, a le droit d'exercer sa
mission en toute liberté.
On se rappelle que
dans la Genèse, Dieu a adressé aux premiers hommes deux commandements
qui se complètent : celui de transmettre la vie : « Croissez et
multipliez »
;
et celui de soumettre la nature : « Remplissez la terre et
soumettez-la »
.
Le commandement de
soumettre la nature, loin d'avoir un but destructeur, est orienté au
service de la vie.
Nous relevons avec
tristesse une des contradictions les plus déconcertantes qui affligent
notre époque : d'une part, on met l'accent sur les pires éventualités et
l'on agite le spectre de la misère et de la famine ; d'autre part, on
utilise largement les inventions scientifiques, les réalisations
techniques et les ressources économiques pour produire de terribles
instruments de ruine et de mort.
La Providence divine a
accordé au genre humain des moyens suffisants pour résoudre dans la
dignité les problèmes multiples et délicats de la transmission de la
vie. Ces problèmes peuvent n'obtenir qu'une solution boiteuse ou même
demeurer insolubles, si l'esprit faussé des hommes ou leur volonté
pervertie utilisent ces moyens contre la raison, pour des fins qui ne
répondent plus à leur nature sociale et au plan de la Providence.
Les progrès des sciences et
des techniques dans tous les domaines de la vie sociale multiplient et
resserrent les rapports entre les nations, rendent leur interdépendance
toujours plus profonde et vitale.
Par suite, on peut dire que
tout problème humain de quelque importance, quel qu'en soit le contenu,
scientifique, technique, économique, social, politique, culturel, revêt
aujourd'hui des dimensions supranationales et souvent mondiales.
C'est pourquoi, prises
isolément, les communautés politiques ne sont plus à même de résoudre
convenablement leurs plus grands problèmes par elles-mêmes et avec leurs
seules forces, même si elles se distinguent par une haute culture
largement répandue, par le nombre et l'activité de leurs citoyens, par
l'efficience de leur régime économique, par l’étendue et la richesse de
leur territoire. Les nations se conditionnent réciproquement, et on peut
affirmer que chacune se développe en contribuant au développement des
autres. Par suite, entente et collaboration s'imposent entre elles.
On peut ainsi comprendre
comment se propage toujours plus dans l'esprit des individus et des
peuples la conviction d'une nécessité urgente d'entente et de
collaboration. Mais en même temps, il semble que les hommes, ceux
surtout qui portent de plus grandes responsabilités, se montrent
impuissants à réaliser l’une et l'autre. Il ne faut pas chercher la
racine de cette impuissance dans des raisons scientifiques, techniques,
économiques, mais dans l'absence de confiance réciproque. Les hommes et
par suite les États se craignent les uns les autres. Chacun craint que
l'autre ne nourrisse des projets de suprématie et ne cherche le moment
favorable pour les mettre à exécution. Il organise donc sa propre
défense, et il développe ses armements, non pas, déclare-t-il, pour
attaquer, mais pour dissuader de toute agression l'hypothétique
agresseur.
La conséquence en est que
des énergies humaines immenses et des ressources gigantesques se
consument en des buts non constructifs, tandis que s'insinue et grandit
dans l'esprit des individus et des peuples un sentiment de malaise et de
pesanteur qui ralentit l'esprit d'initiative pour des tâches de large
envergure.
L'absence de confiance
réciproque trouve son explication dans le fait que les hommes, les plus
responsables surtout, s'inspirent dans leurs activités de conceptions de
vie différentes ou radicalement opposées. Malheureusement, certaines de
ces conceptions ne reconnaissent pas l'existence d'un ordre moral, d'un
ordre transcendant, universel, absolu, d'égale valeur pour tous. Il
devient ainsi impossible de se rencontrer et de se mettre pleinement
d'accord, avec sécurité, à la lumière d'une même loi de justice admise
et suivie par tous. Il est vrai que le mot « justice » et l'expression
« les exigences de la justice » continuent à sortir des lèvres de tous ;
mais ce mot et cette expression prennent chez les uns et chez les autres
des contenus différents ou opposés.
C'est pourquoi les appels
répétés et passionnés à la justice et aux exigences de la justice, loin
d'offrir une possibilité de rencontre ou d'entente, augmentent la
confusion, avivent les contrastes, échauffent les controverses ; en
conséquence, la persuasion se répand que pour faire valoir ses droits et
poursuivre ses intérêts, il n'est d'autre moyen que le recours à la
violence, source de maux très graves.
La confiance réciproque
entre les peuples et les États ne peut naître et se renforcer que dans
la reconnaissance et le respect de l'ordre moral.
Mais l'ordre moral ne peut
s'édifier que sur Dieu ; séparé de Dieu, il se désintègre. Car l'homme
n'est pas seulement un organisme matériel ; il est aussi un esprit doué
de pensée et de liberté. Il exige donc un ordre moral et religieux qui,
plus que toute valeur matérielle, influe sur les orientations et les
solutions à donner aux problèmes de la vie individuelle et sociale, à
l'intérieur des communautés nationales et dans leurs rapports mutuels.
On a affirmé que, à
l'époque des triomphes de la science et de la technique, les hommes
pouvaient construire leur civilisation sans avoir besoin de Dieu. La
vérité est au contraire que les progrès eux-mêmes de la science et de la
technique posent des problèmes humains de dimensions mondiales qui ne
peuvent trouver leur solution qu'à la lumière d'une foi sincère et vive
en Dieu, principe et fin de l'homme et du monde.
Ces vérités sont confirmées
par la constatation que les horizons sans mesure ouverts par la
recherche scientifique contribuent eux-mêmes à faire naître dans les
esprits la persuasion que les sciences mathématiques peuvent bien
manifester les phénomènes, mais sont incapables de saisir et encore
moins d'exprimer entièrement les aspects les plus profonds de la
réalité. La tragique expérience du passé, que les forces gigantesques
mises à la disposition de la technique peuvent être utilisées pour des
fins aussi bien constructives que destructives, met en évidence
l'importance souveraine des valeurs spirituelles pour que les progrès
scientifiques conservent leur caractère essentiel de moyens pour la
civilisation.
Le sentiment de croissante
insatisfaction qui se propage parmi les membres de communautés
nationales à haut niveau de vie détruit l'illusion rêvée d'un paradis
sur terre ; mais en même temps se fait toujours plus claire la
conscience des droits inviolables et universels de la personne, plus
vive l'aspiration à des relations plus justes et plus humaines. Ce sont
là des motifs qui tous contribuent à rendre les hommes plus conscients
de leurs propres limites, à faire refleurir en eux la recherche des
valeurs spirituelles. Tout cela ne peut pas ne pas susciter un espoir
d'ententes sincères et de collaborations fécondes.
Après tant de progrès
scientifiques, et même à cause d'eux, le problème reste encore de
relations sociales plus humainement équilibrées tant à l'intérieur de
chaque communauté politique que sur le plan international.
A cette fin, diverses
idéologies ont été de nos jours élaborées et diffusées ; quelques-unes
se sont déjà dissoutes, comme brume au soleil ; d'autres ont subi et
subissent des retouches substantielles ; d'autres enfin ont perdu
beaucoup et perdent chaque jour davantage leur attirance sur les
esprits. La raison en est que ces idéologies ne considèrent de l'homme
que certains aspects, et souvent, les moins profonds. De plus, elles ne
tiennent pas compte des inévitables imperfections de l'homme, comme la
maladie et la souffrance, imperfections que les systèmes sociaux et
économiques, même les plus poussés, ne réussissent pas à éliminer. Il y
a enfin l'exigence spirituelle, profonde et insatiable, qui s'exprime
partout et toujours, même quand elle est écrasée avec violence ou
habilement étouffée.
L'erreur la plus
radicale de l'époque moderne est bien celle de juger l'exigence
religieuse de l'esprit humain comme une expression du sentiment ou de
l'imagination, ou bien comme un produit de contingences historiques,
qu'il faut éliminer comme un élément anachronique et un obstacle au
progrès humain. Les hommes, au contraire, se révèlent justement dans
cette exigence ce qu'ils sont en réalité : des êtres créés par Dieu pour
Dieu, comme écrit saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi,
Seigneur, et notre cœur est inquiet tant qu'il ne repose pas en toi »
.
Quel que soit le progrès
technique et économique, il n'y aura donc dans le monde ni justice ni
paix tant que les hommes ne retrouveront pas le sens de leur dignité de
créatures et de fils de Dieu, première et dernière raison d'être de
toute la création. L'homme séparé de Dieu devient inhumain envers
lui-même et envers les autres, car des rapports bien ordonnés entre les
hommes supposent des rapports bien ordonnés de la conscience personnelle
avec Dieu, source de vérité, de justice et d'amour.
Il est vrai que la
persécution, qui depuis des dizaines d'années sévit sur de nombreux
pays, même d'antique civilisation chrétienne, sur tant de Nos frères et
de Nos fils, à Nous pour cela spécialement chers, met toujours mieux en
évidence la digne supériorité des persécutés et la barbarie raffinée des
persécuteurs ; ce qui ne donne peut-être pas encore des fruits visibles
de repentir, mais induit beaucoup d'hommes à réfléchir.
Il n'en reste pas
moins que l'aspect plus sinistrement typique de l'époque moderne se
trouve dans la tentative absurde de vouloir bâtir un ordre temporel
solide et fécond en dehors de Dieu, unique fondement sur lequel il
puisse subsister, et de vouloir proclamer la grandeur de l'homme en le
coupant de la source dont cette grandeur jaillit et où elle s'alimente ;
en réprimant, et si possible en éteignant, ses aspirations vers Dieu.
Mais l'expérience de tous les jours continue à attester, au milieu des
désillusions les plus amères, et souvent en langage de sang, ce
qu'affirme le Livre inspiré : « Si ce n'est pas Dieu qui bâtit la
maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la construisent »
.
L’Église apporte et annonce
aux hommes une conception toujours actuelle de la vie sociale. Suivant
le principe de base de cette conception — comme il ressort de tout ce
que Nous avons dit jusqu'ici, — les êtres humains sont et doivent être
fondement, but et sujets de toutes les institutions où se manifeste la
vie sociale. Chacun d'entre eux, étant ce qu'il est, doit être considéré
selon sa nature intrinsèquement sociale et sur le plan providentiel de
son élévation à l'ordre surnaturel.
Partant de ce principe de
base qui protège la dignité sacrée de la personne, le Magistère de
l’Église, avec la collaboration de prêtres et de laïcs avertis, a mis au
point, spécialement en ce dernier siècle, une doctrine sociale. Celle-ci
indique clairement les voies sûres pour rétablir les rapports de la vie
sociale selon des normes universelles en conformité avec la nature et
les divers milieux d'ordre temporel, comme aussi avec les
caractéristiques de la société contemporaine ; normes qui, par suite,
peuvent être acceptées par tous.
Il est cependant
indispensable, aujourd'hui plus que jamais, que cette doctrine soit
connue, assimilée, traduite dans la réalité sociale sous les formes et
dans la mesure que permettent ou réclament les situations diverses.
Cette tâche est ardue, mais bien noble. C'est à sa réalisation que Nous
invitons ardemment non seulement Nos frères et fils répandus dans le
monde entier, mais aussi tous les hommes de bonne volonté.
Nous réaffirmons avant tout
que la doctrine sociale chrétienne est partie intégrante de la
conception chrétienne de la vie.
Tout en observant avec
satisfaction que dans divers instituts cette doctrine est déjà
enseignée, depuis longtemps, Nous insistons pour que l'on en étende
l'enseignement dans des cours ordinaires, et en forme systématique, dans
tous les séminaires, dans toutes les écoles catholiques à tous les
degrés. Elle doit de plus être inscrite au programme d'instruction
religieuse des paroisses et des groupements d'apostolat des laïcs ; elle
doit être propagée par tous les moyens modernes de diffusion : presse
quotidienne et périodique, ouvrages de vulgarisation ou à caractère
scientifique, radiophonie, télévision.
A cette diffusion, Nos fils
du laïcat peuvent contribuer beaucoup par leur application à connaître
la doctrine, par leur zèle à la faire comprendre aux autres et en
accomplissant à sa lumière leurs activités d'ordre temporel.
Qu'ils n'oublient pas que
la vérité et l'efficacité de la doctrine sociale catholique se prouvent
surtout par l'orientation sûre qu'elle offre à la solution des problèmes
concrets. De cette manière, on réussit même à attirer sur elle
l'attention de ceux qui l'ignorent ou qui l'attaquent parce qu'ils
l'ignorent ; peut-être même à faire pénétrer dans leur esprit une
étincelle de sa lumière.
Une doctrine sociale ne
doit pas seulement être proclamée, mais aussi traduite en termes
concrets dans la réalité. C'est d'autant plus vrai de la doctrine
sociale chrétienne, dont la lumière est la Vérité, dont l'objectif est
la Justice et la force dynamique l'Amour.
Nous attirons donc
l'attention sur la nécessité qu'il y a pour Nos fils à ne pas être
seulement instruits de la doctrine sociale, mais d'être éduqués d'une
manière sociale.
L'éducation chrétienne doit
être intégrale. Elle doit s'étendre à tous les devoirs. Elle doit donc
faire naître et s'affirmer chez les chrétiens la conscience du devoir
qui consiste à accomplir chrétiennement même les activités de nature
économique et sociale.
Le passage de la théorie à
la pratique est de soi difficile. Il l'est d'autant plus qu'il s'agit de
traduire en termes concrets une doctrine sociale comme la doctrine
chrétienne, à cause de l'égoïsme profondément enraciné dans les hommes,
du matérialisme où baigne la société moderne, des difficultés à
découvrir avec clarté et précision les exigences objectives de la
justice dans les cas concrets.
C'est pourquoi il ne suffit
pas de faire prendre conscience du devoir d'agir chrétiennement en
matière économique et sociale, mais l'éducation doit viser également à
enseigner la méthode qui rend apte à accomplir ce devoir.
L'éducation à l'action
chrétienne, même en matière économique et sociale, sera rarement
efficace, si les sujets eux-mêmes ne prennent pas une part active à leur
propre éducation et si l'éducation ne se réalise dans l'action.
On a raison de dire que
l'on n'acquiert pas l'aptitude au bon exercice de la liberté, si ce
n'est par le bon usage de la liberté. D'une manière analogue l'éducation
à l'action chrétienne en matière économique et sociale ne s'acquiert que
par l'action chrétienne concrète en ce domaine.
C'est pourquoi, dans
l'éducation sociale, une tâche importante est réservée aux associations
et aux organisations d'apostolat des laïcs, à celles en particulier qui
se proposent comme objectif propre l'animation chrétienne de quelque
secteur d'ordre temporel. En effet, beaucoup de membres de ces
associations peuvent utiliser leurs expériences quotidiennes pour
s'éduquer toujours mieux et contribuer à l'éducation sociale des jeunes.
A ce propos, il est
opportun de rappeler à tous, aux grands et aux humbles, que le sens
chrétien de la vie impose l'esprit de sobriété et de sacrifice. De nos
jours, hélas ! prévaut çà et là une tendance hédoniste, qui voudrait
réduire la vie à la recherche du plaisir et à la complète satisfaction
de toutes les passions, au grand dam de l'esprit et même du corps.
Sur le plan naturel, une
conduite réglée et la modération des bas appétits est sagesse et source
de bien ; sur le plan surnaturel, l’Évangile, l’Église et toute sa
tradition ascétique exigent le sens de la mortification et de la
pénitence, qui assure la victoire de l'esprit sur la chair et offre un
moyen efficace d'expier les peines dues pour les péchés, auxquels
personne n'échappe, sauf Jésus-Christ et sa Mère immaculée.
Pour traduire en termes
concrets les principes et les directives sociales, on passe d'habitude
par trois étapes : relevé de la situation, appréciation de celle-ci à la
lumière de ces principes et directives, recherche et détermination de ce
qui doit se faire pour traduire en actes ces principes et ces directives
selon le mode et le degré que la situation permet ou commande.
Ce sont ces trois moments
que l'on a l'habitude d'exprimer par les mots : voir, juger, agir. Il
est plus que jamais opportun que les jeunes soient invités souvent à
repenser ces trois moments, et, dans la mesure du possible, à les
traduire en actes ; de cette façon, les connaissances apprises et
assimilées ne restent pas en eux à l'état d'idées abstraites, mais les
rendent capables de traduire dans la pratique les principes et les
directives sociales.
A ce stade de l'application
concrète des principes, des divergences de vue peuvent surgir, même
entre catholiques droits et sincères. Lorsque cela se produit, que
jamais ne fassent défaut la considération réciproque, le respect mutuel
et la bonne volonté qui recherche les points de contact en vue d'une
action opportune et efficace ; que l'on ne s'épuise pas en discussions
interminables ; et sous le prétexte du mieux, que l'on ne néglige pas le
bien qui peut et doit être fait.
Les catholiques qui
s'adonnent à des activités économiques et sociales se trouvent
fréquemment en rapport avec des hommes qui n'ont pas la même conception
de la vie. Que dans ces rapports Nos fils soient vigilants pour rester
cohérents avec eux-mêmes, pour n'admettre aucun compromis en matière de
religion et de morale ; mais qu'en même temps ils soient animés d'esprit
de compréhension, désintéressés, disposés à collaborer loyalement en des
matières qui en soi sont bonnes ou dont on peut tirer le bien. Il est
cependant clair que dès que la Hiérarchie ecclésiastique s'est prononcée
sur un sujet, les catholiques sont tenus à se conformer à ses
directives, puisque appartiennent à l’Église le droit et le devoir non
seulement de défendre les principes d'ordre moral et religieux, mais
aussi d'intervenir d'autorité dans l'ordre temporel, lorsqu'il s'agit de
juger de l'application de ces principes à des cas concrets.
De l'instruction et de
l'éducation il convient de passer à l'action. C'est une tâche qui
concerne surtout Nos fils du laïcat, puisque habituellement ils
s'adonnent en vertu de leur état de vie à des activités et à des
institutions à contenu et finalité temporels.
Pour accomplir cette noble
tâche il est nécessaire que Nos fils ne soient pas seulement compétents
dans leur profession et qu'ils exercent leurs activités temporelles
selon les lois naturelles qui conduisent efficacement au but ; mais il
est aussi indispensable que ces activités s'exercent dans la mouvance
des principes et des directives de la doctrine sociale chrétienne, dans
une attitude de confiance sincère et d'obéissance filiale envers
l'autorité ecclésiastique. Que Nos fils veuillent bien noter que lorsque
dans l'exercice des activités temporelles ils ne suivent pas les
principes et les directives de la doctrine sociale chrétienne, non
seulement ils manquent à un devoir et lèsent souvent les droits de leurs
propres frères, mais ils peuvent même arriver à jeter le discrédit sur
la doctrine elle-même, comme si sans doute elle était noble en soi, mais
dépourvue de toute vigueur efficace d'orientation.
Comme Nous l'avons
déjà fait remarquer, les hommes ont aujourd'hui approfondi et grandement
étendu la connaissance des lois de la nature ; ils ont créé des
instruments pour accaparer ses forces ; ils ont produit et continuent à
produire des œuvres gigantesques et spectaculaires. Cependant, dans leur
volonté de dominer et de transformer le monde extérieur, ils risquent de
se négliger et de s'affaiblir eux-mêmes. Comme le notait avec une
profonde amertume Notre Prédécesseur Pie XI dans l'Encyclique
Quadragesimo anno : « Le travail corporel que la divine Providence,
même après le péché originel, avait destiné au perfectionnement matériel
et moral de l'homme, tend, dans ces conditions, à devenir un instrument
de dépravation : la matière inerte sort ennoblie de l'atelier, tandis
que les hommes s'y corrompent et s'y dégradent »
.
De même le Souverain
Pontife Pie XII affirme avec raison que notre époque se distingue par le
contraste existant entre l'immense progrès scientifique et technique et
un recul effrayant de l'humanité : notre époque achèvera « son
chef-d'œuvre monstrueux, en transformant l'homme en un géant du monde
physique aux dépens de son esprit, réduit à l'état de pygmée du monde
surnaturel et éternel »
.
Aujourd'hui encore se
vérifie sur une très vaste échelle ce que le Psalmiste affirmait des
païens : l'activité des hommes leur fait oublier leur nature ; ils
admirent leurs propres œuvres au point d'en faire des idoles : « Leurs
idoles, or et argent ; une œuvre de main d'homme »
.
Dans Notre paternelle
sollicitude de Pasteur universel des âmes, Nous invitons avec insistance
Nos fils à veiller sur eux-mêmes, pour maintenir lucide et vivante la
conscience de la hiérarchie des valeurs dans l'exercice de leurs
activités temporelles et dans la poursuite des fins particulières à
chacune.
Il est vrai qu'en tout
temps l’Église a enseigné et enseigne toujours que les progrès
scientifiques et techniques, le bien-être matériel qui en résulte, sont
des biens authentiques et qui marquent donc un pas important dans le
progrès de la civilisation humaine. Ils doivent cependant être appréciés
selon leur vraie nature, c'est-à-dire comme des instruments ou des
moyens utilisés pour atteindre plus sûrement une fin supérieure, qui
consiste à faciliter et promouvoir la perfection spirituelle des hommes
dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel.
La parole du divin
Maître retentit comme un avertissement éternel : « Que sert-il à l'homme
de gagner l'univers, s'il ruine sa propre vie ? Ou que pourra donner
l'homme en échange de sa propre vie ? »
Pour protéger la
dignité de l'homme comme créature douée d'une âme faite à l'image et à
la ressemblance de Dieu, l’Église a toujours rappelé l'observance exacte
du troisième précepte du Décalogue : « Souviens-toi de sanctifier le
jour du sabbat »
.
Dieu a le droit d'exiger de l'homme qu'il dédie à son culte un jour de
la semaine, pendant lequel l'esprit, délivré des occupations
matérielles, puisse s'élever et s'ouvrir à la pensée et à l'amour des
choses célestes, en examinant dans le secret de sa conscience les
devoirs envers son Créateur.
C'est aussi un droit, et
même un besoin pour l'homme, de cesser par moments le dur travail
quotidien, pour reposer ses membres fatigués, pour procurer à ses sens
une honnête détente, pour fomenter dans la famille une union plus
grande, qui ne peut être obtenue que par un contact fréquent et une
sereine vie en commun de tous les membres de la famille.
La religion, la morale et
l'hygiène sont d'accord sur la nécessité d'un repos régulier, que depuis
des siècles l’Église traduit par la sanctification du dimanche,
accompagnée de la participation au Saint Sacrifice de la messe, mémorial
et application de l'œuvre rédemptrice du Christ aux âmes.
Avec une vive douleur, Nous
devons constater et déplorer la négligence, sinon le mépris, de cette
sainte loi, avec les conséquences néfastes que cela comporte pour le
salut de l'âme et pour la santé du corps des chers ouvriers.
Au nom de Dieu et dans
l'intérêt matériel et spirituel des hommes, Nous rappelons à tous,
autorités, patrons et ouvriers, l'observance du commandement de Dieu et
de l’Église, en mettant chacun d'entre eux devant la grave
responsabilité qu'il encourt aux yeux de Dieu et vis-à-vis de la
société.
Il serait cependant erroné
de déduire de ce que Nous avons brièvement exposé ci-dessus que Nos
fils, surtout les laïcs, doivent chercher avec prudence à diminuer leur
engagement chrétien dans le monde. Ils doivent, au contraire, le
renouveler et l'accentuer.
Le Seigneur, dans sa
prière sublime pour l'unité de l’Église ne demande pas au Père de
retirer les siens du monde, mais de les préserver du mal : « Je ne te
prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal »
.
Il ne faut pas créer d'opposition artificielle là où elle n'existe pas,
entre la perfection personnelle et l'activité de chacun dans le monde,
comme si on ne pouvait se perfectionner qu'en cessant d'exercer une
activité temporelle, ou comme si le fait d'exercer ces activités
compromettait fatalement notre dignité d'homme et le croyant.
Il est, au contraire,
parfaitement conforme au plan de la Providence que chacun se
perfectionne par son travail quotidien, qui, pour la presque totalité du
genre humain, est un travail à matière et finalité temporelles. L'Église
affronte aujourd'hui une tâche immense : donner un accent humain et
chrétien à la civilisation moderne, accent que cette civilisation même
réclame, implore presque, pour le bien de son développement et de son
existence même. Comme Nous y avons fait allusion, l’Église accomplit
cette tâche surtout par le moyen de ses fils, les laïcs, qui, dans ce
but, doivent se sentir engagés à exercer leurs activités
professionnelles comme l'accomplissement d'un devoir, comme un service
que l'on rend, en union intime avec Dieu, dans le Christ et pour sa
gloire, comme l'indique l'apôtre saint Paul : « Soit donc que vous
mangiez, soit que vous buviez et quoi que vous fassiez, faites tout pour
la gloire de Dieu »
.
« Quoi que volts puissiez dire ou faire, que ce soit toujours au nom du
Seigneur Jésus, rendant par lui grâces au Dieu Père »
.
Lorsque dans les
activités et les institutions temporelles on s'ouvre aux valeurs
spirituelles et aux fins surnaturelles, leur efficacité propre et
immédiate se renforce d'autant. La parole du divin Maître reste toujours
vraie : « Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et tout
cela vous sera donné par surcroît »
.
Car celui qui est
devenu « lumière du Seigneur »
et qui marche comme « un fils de la lumière »
perçoit plus sûrement les exigences fondamentales de la justice, même
dans les domaines les plus complexes et les plus difficiles de l'ordre
temporel, ceux dans lesquels bien souvent les égoïsmes des individus,
des groupes et des races, s'insinuent et répandent d'épais brouillards.
Celui qui est animé par la charité du Christ se sent uni aux autres et
éprouve les besoins, les souffrances et les joies des autres comme les
siennes propres.
En conséquence,
l'action de chacun, quelqu'en soit l'objet ou quel que soit le milieu où
elle s'exerce, ne peut pas ne pas être plus désintéressée, plus
vigoureuse, plus humaine, puisque la charité « est patiente, elle est
bienveillante..., elle ne cherche pas son intérêt..., elle ne se réjouit
pas de l'injustice, mais met sa joie dans la vérité..., elle espère
tout, elle supporte tout »
.
Mais Nous ne pouvons
pas conclure Notre encyclique sans rappeler une autre vérité qui est en
même temps une sublime réalité, c'est-à-dire que nous sommes les membres
vivants du Corps mystique du Christ, qui est l’Église : « De même, en
effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous
les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu'un seul
corps ; ainsi en est-il du Christ »
.
Nous invitons avec
une paternelle insistance tous Nos fils, qui appartiennent tant au
clergé qu'au laïcat, à prendre profondément conscience de la dignité si
haute d'être entés sur le Christ, comme les sarments sur la vigne : « Je
suis la vigne, vous êtes les sarments »
,
et d'être appelés par conséquent à vivre de sa vie. Si bien que lorsque
chacun exerce ses propres activités, même d'ordre temporel, en union
avec le divin Rédempteur Jésus, tout travail devient comme une
continuation de son travail et pénétré de vertu rédemptrice : « Celui
qui demeure en moi comme moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits »
.
Le travail, grâce auquel on réalise sa propre perfection surnaturelle,
contribue à répandre sur les autres les fruits de la Rédemption, et la
civilisation dans laquelle on vit et travaille est pénétrée du levain
évangélique.
Notre époque est envahie et
pénétrée d'erreurs fondamentales, elle est en proie à de profonds
désordres ; cependant, elle est aussi une époque qui ouvre à l’Église
des possibilités immenses de faire le bien.
Chers frères et fils,
le regard que nous avons pu porter ensemble sur les divers problèmes de
la vie sociale contemporaine, depuis les premières lumières de
l'enseignement du Pape Léon XIII, Nous a amené à développer toute une
suite de constatations et de propositions, sur lesquelles Nous vous
invitons à vous arrêter, pour les méditer et pour nous encourager à
collaborer chacun pour notre part à la réalisation du règne du christ
sur la terre : « Règne de vérité et de vie ; règne de sainteté et de
grâce : règne de justice, d'amour et de paix »
,
qui nous assure la jouissance des biens célestes, pour lesquels nous
sommes créés et que nous appelons de tous nos vœux.
En effet, il s'agit
de la doctrine de l’Église catholique et apostolique, Mère et éducatrice
de tous les peuples, dont la lumière illumine et enflamme ; dont la voix
pleine de céleste sagesse appartient à tous les temps ; dont la force
apporte toujours un remède efficace et adapté aux nécessités croissantes
des hommes, aux difficultés et aux craintes de la vie présente, A cette
voix répond la voix antique du Psalmiste qui ne cesse de réconforter et
de soulever nos âmes ; « J'écoute ! Que dit Yahvé ? Ce que Dieu dit,
c'est la paix pour son peuple, ses amis, pourvu qu'ils ne reviennent à
leur folie... La vérité et la bonté se rencontrent ; la justice et la
paix s'embrassent, La vérité germera de la terre et des cieux la justice
se penchera. Yahvé lui-même donne le bonheur et notre terre donne son
fruit ; la justice marchera devant lui et la paix sur la trace de ses
pas ».
Tels sont les vœux,
vénérables frères, que Nous formulons en conclusion de cette lettre, à
laquelle Nous avons depuis longtemps appliqué Notre sollicitude pour
l’Église universelle. Nous les formulons pour que le divin Rédempteur
des hommes, « qui de par Dieu est devenu pour nous sagesse, justice et
sanctification, et rédemption »
,
règne et triomphe à travers les siècles en tous et sur toutes choses.
Nous les formulons encore pour qu'après le rétablissement de la société
dans l'ordre, tous les peuples jouissent finalement de la prospérité, de
la joie et de la paix.
Comme présage de ces vœux
et en gage de Notre paternelle bienveillance, que descende sur vous la
Bénédiction apostolique que de grand cœur Nous accordons dans le
Seigneur à vous, vénérables frères, et à tous les fidèles confiés à
votre ministère, spécialement à ceux qui répondront avec ardeur à Notre
exhortation.
Donné à Rome, près
Saint-Pierre, le 15 mai 1961, troisième de Notre pontificat.
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