LETTRE
ENCYCLIQUE
DU SOUVERAIN PONTIFE JEAN-PAUL II
Vénérables Frères,
chers Fils et Filles, salut et Bénédiction Apostolique !
1
« DIEU RICHE EN
MISERICORDE »
est Celui que Jésus-Christ nous a révélé comme Père : c'est Lui, son Fils,
qui nous l'a manifesté et fait connaître en lui-même
.
Mémorable, à cet égard, est le moment ou Philippe, l'un des douze Apôtres,
s'adressant au Christ, lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela
nous suffit » ; et Jésus lui répondit : « Voilà si longtemps que je suis
avec vous et tu ne me connais pas... ? Qui m'a vu a vu le Père »
.
Ces paroles furent prononcées durant le discours d'adieux, à la fin du repas
pascal, que suivirent les événements des saints jours qui devaient confirmer
une fois pour toutes que « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du
grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de
nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ »
.
Suivant l'enseignement
du Concile Vatican II, et considérant les nécessités particulières des temps
que nous vivons, j'ai consacré l'encyclique Redemptor Hominis à la
vérité sur l'homme, vérité qui, dans sa plénitude et sa profondeur, nous est
révélée dans le Christ. Une exigence aussi importante, dans ces temps
critiques et difficiles, me pousse à découvrir encore une fois dans le
Christ lui-même le visage du Père, qui est « le Père des miséricorde set le
Dieu de toute consolation »
.
On lit en effet, dans la constitution Gaudium et Spes : « Nouvel
Adam, le Christ... manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre
la sublimité de sa vocation » : il le fait précisément « dans la révélation
même du mystère du Père et de son amour »
.
Ces paroles attestent très clairement que la manifestation de l'homme, dans
la pleine dignité de sa nature, ne peut avoir lieu sans la référence non
seulement conceptuelle mais pleinement existentielle à Dieu. L'homme et sa
vocation suprême se dévoilent dans le Christ par la révélation du mystère du
Père et de son amour.
C'est pour cela qu'il
convient maintenant de nous tourner vers ce mystère: les multiples
expériences de l’Église et de l'homme contemporain nous y invitent, tout
comme l'exigent les aspirations de tant de coeurs humains, leurs souffrances
et leurs espérances, leurs angoisses et leurs attentes. S'il est vrai que
l'homme est en un certain sens la route de l’Église — comme je l'ai dit dans
l'encyclique Redemptor Hominis —, en même temps l’Évangile et toute
la Tradition nous indiquent constamment que nous devons parcourir cette
route, avec tout homme, telle que le Christ l'a tracée en révélant en
lui-même le Père et son amour
.
En Jésus-Christ, marcher vers l'homme de la manière assignée une fois pour
toutes à l’Église dans le cours changeant des temps, est en même temps
s'avancer vers le Père et vers son amour. Le Concile Vatican II a confirmé
cette vérité pour notre temps.
Plus la mission de
l’Église est centrée sur l'homme — plus elle est, pour ainsi dire,
anthropocentrique —, plus aussi elle doit s'affirmer et se réaliser de
manière théocentrique, c'est-à-dire s'orienter en Jésus-Christ vers le Père.
Tandis que les divers courants de pensée, anciens et contemporains, étaient
et continuent à être enclins à séparer et même à opposer théocentrisme et
anthropocentrisme, l’Église au contraire, à la suite du Christ, cherche à
assurer leur conjonction organique et profonde dans l'histoire de l'homme.
C'est là un des principes fondamentaux, et peut être même le plus important,
de l'enseignement du dernier Concile. Si nous nous proposons donc comme
tâche principale, dans la phase actuelle de l'histoire de l’Église, de
mettre en oeuvre l'enseignement de ce grand Concile, nous devons nous
référer à ce principe avec foi, ouverture d'esprit et de tout cœur. Dans mon
encyclique précédemment citée, j'ai essayé de souligner que
l'approfondissement et l'enrichissement multiforme de la conscience de
l’Église, fruits du Concile, doivent ouvrir plus largement notre
intelligence et notre coeur au Christ. Aujourd'hui, je désire dire que
l'ouverture au Christ qui, comme Rédempteur du monde, révèle pleinement
l'homme à l'homme, ne peut s'accomplir autrement qu'à travers une référence
toujours plus profonde au Père et à son amour.
2
Dieu, « qui habite une
lumière inaccessible »
,
parle aussi à l'homme à travers l'image du cosmos : en effet, « ce qu'il a
d'invisible depuis la création du monde se laisse voir à l'intelligence à
travers ses oeuvres, son éternelle puissance et sa divinité »
.
Cette connaissance indirecte et imparfaite, œuvre de l'intelligence qui
cherche Dieu dans le monde visible à travers ses créatures, n'est pas encore
la « vision du Père ». « Nul n'a jamais vu Dieu », écrit saint Jean pour
donner plus de relief à la vérité selon laquelle « le Fils unique, qui est
dans le sein du Père, lui, l'a révélé »
.
Cette « révélation » manifeste Dieu dans l'insondable mystère de son être —
un et trine — entouré « d'une lumière inaccessible »
;
cependant, dans cette « révélation » du Christ, nous connaissons Dieu
d'abord dans son amour envers l'homme, dans sa « philanthropie »
.
Là, « ses perfections invisibles » deviennent « visibles », incomparablement
plus visibles qu'à travers toutes les autres oeuvres « accomplies par
lui » : elles deviennent visibles dans le Christ et par le Christ, dans ses
actions et ses paroles, et enfin dans sa mort sur la croix et sa
résurrection.
Ainsi, dans le Christ et
par le Christ, Dieu devient visible dans sa miséricorde, c'est-à-dire qu'est
mis en relief l'attribut de la divinité que l'Ancien Testament, à travers
différents termes et concepts, avait déjà défini comme la « miséricorde ».
Le Christ confère à toute la tradition vétéro-testamentaire de la
miséricorde divine sa signification définitive. Non seulement il en parle et
l'explique à l'aide d'images et de paraboles, mais surtout il l'incarne et
la personnifie. Il est lui-même, en un certain sens, la miséricorde. Pour
qui la voit et la trouve en lui, Dieu devient « visible » comme le Père
« riche en miséricorde »
.
Plus peut-être que celle
de l'homme d'autrefois, la mentalité contemporaine semble s'opposer au Dieu
de miséricorde, et elle tend à éliminer de la vie et à ôter du coeur humain
la notion même de miséricorde. Le mot et l'idée de miséricorde semblent
mettre mal à l'aise l'homme qui, grâce à un développement scientifique et
technique inconnu jusqu'ici, est devenu maître de la terre qu'il a soumise
et dominée
.
Cette domination de la terre, entendue parfois de façon unilatérale et
superficielle, ne laisse pas de place, semble-t-il, à la miséricorde. A ce
sujet, cependant, nous pouvons nous référer avec profit à l'image « de la
condition de l'homme dans le monde contemporain » telle qu'elle est tracée
au début de la constitution Gaudium et Spes. On y lit entre autres : « Ainsi
le monde moderne apparaît à la fois comme puissant et faible, capable du
meilleur et du pire, et le chemin s'ouvre devant lui de la liberté ou de la
servitude, du progrès ou de la régression, de la fraternité ou de la haine.
D'autre part, l'homme prend conscience que de lui dépend la bonne
orientation des forces qu'il a mises en mouvement et qui peuvent l'écraser
ou le servir »
.
La situation du monde
contemporain ne manifeste pas seulement des transformations capables de
faire espérer pour l'homme un avenir terrestre meilleur, mais elle révèle
aussi de multiples menaces, bien pires que celles qu'on avait connues
jusqu'ici. Sans cesser de dénoncer ces menaces en diverses circonstances
(comme dans les interventions à l'ONU, à l'UNESCO, à la FAO et ailleurs),
l’Église doit les regarder en même temps à la lumière de la vérité reçue de
Dieu.
Révélée dans le Christ,
la vérité au sujet de Dieu « Père des miséricordes »
nous permet de le « voir » particulièrement proche de l'homme, surtout quand
il souffre, quand il est menacé dans le fondement même de son existence et
de sa dignité. Et c'est pourquoi, dans la situation actuelle de l’Église et
du monde, bien des hommes et bien des milieux, guidés par un sens aigu de la
foi, s'adressent, je dirais quasi spontanément, à la miséricorde de Dieu.
Ils y sont certainement poussés par le Christ, dont l'Esprit est à l'oeuvre
au fond des coeurs. En effet, le mystère de Dieu comme « Père des
miséricordes » qu'il nous a révélé devient, en face des menaces actuelles
contre l'homme, comme un appel adressé à l’Église.
Je voudrais, dans la
présente encyclique, répondre à cet appel. Je voudrais reprendre le langage
éternel, et en même temps incomparable de simplicité et de profondeur, de la
révélation et de la foi pour exprimer encore une fois, grâce à lui, en face
de Dieu et des hommes, les grandes préoccupations de notre temps.
En effet, la révélation
et la foi nous apprennent moins à méditer de manière abstraite le mystère de
Dieu comme « Père des miséricordes » qu'à recourir à cette miséricorde au
nom du Christ et en union avec lui. Le Christ ne nous a-t-il pas enseigné
que notre Père, « qui voit dans le secret »
,
attend pourrait-on dire continuellement que, recourant à lui dans tous nos
besoins, nous scrutions toujours son mystère, le mystère du Père et de son
amour ?
Je désire donc que les
considérations présentes rendent ce mystère plus proche pour tous, et
qu'elles deviennent en même temps un vibrant appel de l’Église à la
miséricorde dont l'homme et le monde contemporain ont un si grand besoin.
Ils en ont besoin, même si souvent ils ne le savent pas.
3
Devant ses
compatriotes, à Nazareth, le Christ se réfère aux paroles du prophète
Isaïe : « L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a consacré par
l'onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ; il m'a envoyé annoncer
aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en
liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur »
.
Selon saint Luc, ces phrases constituent sa première déclaration
messianique, qui sera suivie des faits et des paroles que nous fait
connaître l’Évangile. Par ces faits et ces paroles, le Christ rend le Père
présent parmi les hommes. Il est hautement significatif que ces hommes
soient surtout les pauvres, qui n'ont pas de moyens de subsistance, ceux qui
sont privés de la liberté, les aveugles qui ne voient pas la beauté de la
création, ceux qui vivent dans l'affliction du coeur ou qui souffrent à
cause de l'injustice sociale, et enfin les pécheurs. C'est surtout à l'égard
de ces hommes que le Messie devient un signe particulièrement lisible du
fait que Dieu est amour; il devient un signe du Père. Dans ce signe visible,
les hommes de notre époque, tout comme ceux d'alors, peuvent aussi voir le
Père.
Il est révélateur que
Jésus, lorsque les messagers envoyés par Jean-Baptiste le rejoignirent pour
lui demander : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un
autre ? »
,
se soit référé au témoignage par lequel il avait inauguré son enseignement à
Nazareth et leur ait répondu : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu
et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont
purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne
Nouvelle est annoncée aux pauvres », et qu'il ait ensuite conclu : « et
heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet »
.
Jésus a révélé, surtout
par son style de vie et ses actions, comment l'amour est présent dans le
monde ou nous vivons, l'amour actif, l'amour qui s'adresse à l'homme et
embrasse tout ce qui forme son humanité. Cet amour se remarque surtout au
contact de la souffrance, de l'injustice, de la pauvreté, au contact de
toute la « condition humaine » historique, qui manifeste de diverses
manières le caractère limité et fragile de l'homme, aussi bien physiquement
que moralement. Or la manière dont l'amour se manifeste et son domaine sont,
dans le langage biblique, appelés : « miséricorde ».
Ainsi le Christ révèle
Dieu qui est Père, qui est « amour », comme saint Jean le dira dans sa
première Lettre
;
il révèle Dieu « riche en miséricorde », comme nous le lisons dans saint
Paul
.
Plus que le thème d'un enseignement, cette vérité est une réalité qui nous
est rendue présente par le Christ. Manifester le Père comme amour et
miséricorde c'est, dans la conscience du Christ lui-même, exprimer la vérité
fondamentale de sa mission de Messie ; les paroles, prononcées d'abord dans
la synagogue de Nazareth, puis devant ses disciples et les envoyés de
Jean-Baptiste, nous le confirment.
S'appuyant sur cette
manière de manifester la présence de Dieu qui est Père, amour et
miséricorde, Jésus fait de la miséricorde un des principaux thèmes de sa
prédication. Comme d'habitude, ici encore il enseigne surtout « en
paraboles », car celles-ci expriment mieux l'essence même des choses. Il
suffit de rappeler la parabole de l'enfant prodigue
,
ou encore celle du bon samaritain
,
mais aussi — par contraste — la parabole du serviteur sans pitié
.
Nombreux sont les passages de l'enseignement du Christ qui manifestent
l'amour-miséricorde sous un aspect toujours nouveau. Il suffit d'avoir
devant les yeux le bon pasteur, qui part à la recherche de la brebis perdue
,
ou encore la femme qui balaie la maison à la recherche de la drachme perdue
.
L'évangéliste qui traite particulièrement ces thèmes dans l'enseignement du
Christ est saint Luc, dont l’Évangile a mérité d'être appelé « l’Évangile de
la miséricorde ».
Au sujet de cette
prédication, se présente un problème d'importance capitale, celui de la
signification des termes et du contenu du concept, surtout du concept de
miséricorde (en relation avec le concept d’« amour »). Leur compréhension
est la clé qui permet de comprendre la réalité même de la miséricorde. Et
c'est cela qui nous importe le plus. Toutefois, avant de consacrer une autre
partie de nos considérations à ce sujet, c'est-à-dire avant d'établir la
signification des mots et le contenu propre du concept de « miséricorde »,
nous devons constater que le Christ, en révélant l'amour-miséricorde de
Dieu, exigeait en même temps des hommes qu'ils se laissent aussi guider dans
leur vie par l'amour et la miséricorde. Cette exigence fait partie de
l'essence même du message messianique, et constitue l'essence de la morale —
de l'ethos — évangélique. Le Maître l'exprime aussi bien au moyen du
commandement défini par lui comme « le plus grand »
que sous forme de bénédiction, lorsqu'il proclame dans le Sermon sur la
montagne : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront
miséricorde »
.
De la sorte, le message
messianique sur la miséricorde a une dimension divine et humaine
particulière. En devenant l'incarnation de l'amour qui se manifeste avec une
force particulière à l'égard de ceux qui souffrent, des malheureux et des
pécheurs, le Christ — accomplissement des prophéties messianiques — rend
présent et révèle aussi plus pleinement le Père, qui est le Dieu « riche en
miséricorde ». En même temps, devenant pour les hommes le modèle de l'amour
miséricordieux envers les autres, le Christ proclame, par ses actes plus
encore que par ses paroles, l'appel à la miséricorde qui est une des
composantes essentielles de la morale de l’Évangile. Il ne s'agit pas
seulement ici d'accomplir un commandement ou une exigence de nature éthique,
mais de remplir une condition d'importance capitale pour que Dieu puisse se
révéler dans sa miséricorde envers l'homme : « Les miséricordieux...
obtiendront miséricorde ».
4 Dans l'Ancien
Testament, le concept de « miséricorde » a une longue et riche histoire.
Nous devons remonter jusqu'à elle pour que resplendisse plus pleinement la
miséricorde que le Christ a révélée. En la faisant connaître par ses actions
et son enseignement, il s'adressait à des hommes qui non seulement
connaissaient l'idée de miséricorde, mais qui aussi, comme peuple de Dieu de
l'Ancienne Alliance, avaient tiré de leur histoire séculaire une expérience
particulière de la miséricorde de Dieu. Cette expérience fut sociale et
communautaire tout autant qu'individuelle et intérieure.
Israël en effet fut le
peuple de l'alliance avec Dieu, alliance qu'il brisa de nombreuses fois.
Quand il prenait conscience de sa propre infidélité — et, tout au long de
l'histoire d'Israël, il ne manqua pas d'hommes et de prophètes pour
réveiller cette conscience —, il faisait appel à la miséricorde. Les Livres
de l'Ancien Testament nous rapportent de nombreux témoignages à ce sujet.
Parmi les faits et les textes les plus importants, on peut rappeler : le
commencement de l'histoire des Juges
,
la prière de Salomon lors de l'inauguration du Temple
,
la finale du prophète Michée
,
les assurances consolantes prodiguées par Isaïe
,
la supplication des Hébreux exilés
,
le renouvellement de l'alliance après le retour d'exil
.
Il est significatif que
les prophètes, dans leur prédication, relient la miséricorde, dont ils
parlent souvent à cause des péchés du peuple, à l'image de l'amour ardent
que Dieu lui porte. Le Seigneur aime Israël d'un amour d'élection
particulier, semblable à l'amour d'un époux
;
c'est pourquoi il lui pardonne ses fautes, et jusqu'à ses infidélités et ses
trahisons. S'il se trouve en face de la pénitence, de la conversion
authentique, il rétablit de nouveau son peuple dans sa grâce
.
Dans la prédication des prophètes, la miséricorde signifie une puissance
particulière de l'amour, qui est plus fort que le péché et l'infidélité du
peuple élu.
Dans ce vaste contexte
« social », la miséricorde apparaît en corrélation avec l'expérience
intérieure de chacun de ceux qui se trouvent en état de péché, qui sont en
proie à la souffrance ou au malheur. Le mal physique aussi bien que le mal
moral ou péché sont cause que les fils et les filles d'Israël s'adressent au
Seigneur en faisant appel à sa miséricorde. C'est de cette manière que
David, pleinement conscient de la gravité de sa faute, s'adresse à lui
.
De même Job, après ses rébellions dans son terrible malheur
.
Esther s'adresse également à lui, consciente de la menace mortelle qui plane
sur son peuple
.
Et nous trouvons encore bien d'autres exemples dans les Livres de l'Ancien
Testament
.
A l'origine de cette
conviction multiforme, communautaire et personnelle, dont témoigne tout
l'Ancien Testament au fil des siècles, se situe l'expérience fondamentale du
peuple élu vécue lors de l'exode : le Seigneur vit la misère de son peuple
réduit en esclavage, il entendit ses clameurs, perçut ses angoisses et
résolut de le délivrer
.
Dans cet acte de salut réalisé par le Seigneur, le prophète discerne son
amour et sa compassion
.
C'est là que s'enracine la confiance de tout le peuple et de chacun de ses
membres en la miséricorde divine qu'on peut invoquer en toute circonstance
tragique.
A cela s'ajoute que la
misère de l'homme, c'est aussi son péché. Le peuple de l'Ancienne Alliance
connut cette misère dès le temps de l'exode, lorsqu'il érigea le veau d'or.
De cet acte de rupture d'alliance, le Seigneur lui-même triompha en se
déclarant solennellement à Moïse : « Dieu de tendresse et de grâce, lent à
la colère et plein de miséricorde et de fidélité »
.
C'est dans cette révélation centrale que le peuple élu et chacun de ceux qui
le constituent trouveront, après toute faute, la force et la raison de se
tourner vers le Seigneur pour lui rappeler ce qu'il avait précisément révélé
de lui-même
et implorer son pardon.
Ainsi, en actes comme en
paroles, le Seigneur a-t-il révélé sa miséricorde dès les origines du peuple
qu'il s'est choisi, et, tout au long de son histoire, ce peuple s'en est
continuellement remis, dans ses malheurs comme dans la prise de conscience
de son péché, au Dieu des miséricordes. Toutes les nuances de l'amour se
manifestent dans la miséricorde du Seigneur envers les siens : il est leur
Père
,
puisqu'Israël est son fils premier-né
;
il est aussi l'époux de celle à qui le prophète annonce un nom nouveau :
ruhama, « bien-aimée », parce que miséricorde lui sera faite
.
Même quand, excédé par
l'infidélité de son peuple, le Seigneur envisage d'en finir avec lui, c'est
encore sa tendresse et son amour généreux pour les siens qui l'emportent sur
sa colère
.
On comprend alors pourquoi, quand les psalmistes cherchèrent à chanter les
plus hautes louanges du Seigneur, ils entonnèrent des hymnes au Dieu
d'amour, de tendresse, de miséricorde et de fidélité
.
Tout cela montre que la
miséricorde ne fait pas partie seulement de la notion de Dieu; elle
caractérise la vie de tout le peuple d'Israël, de chacun de ses fils et de
ses filles: elle est le contenu de leur intimité avec le Seigneur, le
contenu de leur dialogue avec lui. Cet aspect de la miséricorde est exprimé
dans les différents Livres de l'Ancien Testament avec une grande richesse
d'expressions. Il serait sans doute difficile de chercher dans ces Livres
une réponse purement théorique à la question de savoir ce qu'est la
miséricorde en elle-même. Néanmoins, la terminologie qu'ils utilisent
est déjà pleine d'enseignements à ce sujet.
L'Ancien Testament
proclame la miséricorde du Seigneur en utilisant de nombreux termes de
signification très voisine ; s'ils ont des sens de contenu différent, ils
convergent, pourrait-on dire, vers un contenu fondamental unique, pour en
exprimer la richesse transcendantale et pour montrer en même temps combien,
sous divers aspects, celle-ci concerne l'homme. L'Ancien Testament encourage
les malheureux, surtout ceux qui sont chargés de péchés — comme aussi Israël
tout entier, qui avait adhéré à l'alliance avec Dieu —, à faire appel à la
miséricorde et il leur permet de compter sur elle ; il la leur rappelle dans
les temps de chute et de découragement. Il rend aussi grâces et gloire pour
la miséricorde chaque fois qu'elle s'est manifestée et réalisée dans la vie
du peuple ou d'une personne.
Ainsi, la miséricorde se
situe, en un certain sens, à l'opposé de la justice divine, et elle se
révèle en bien des cas non seulement plus puissante, mais encore plus
fondamentale qu'elle. L'Ancien Testament nous enseigne déjà que, si la
justice est une vertu humaine authentique, et si elle signifie en Dieu la
perfection transcendante, l'amour toutefois est plus « grand » qu'elle: il
est plus grand en ce sens qu'il est premier et fondamental. L'amour, pour
ainsi dire, est la condition de la justice et, en définitive, la justice est
au service de la charité. Le primat et la supériorité de la charité sur la
justice (qui est une caractéristique de toute la révélation) se manifestent
précisément dans la miséricorde. Cela parut tellement clair aux psalmistes
et aux prophètes que le terme de justice en vint à signifier le salut
réalisé par le Seigneur et sa miséricorde
.
La miséricorde diffère de la justice; cependant elle ne s'oppose pas à elle
si nous admettons, — comme le fait précisément l'Ancien Testament —, que
Dieu est présent dans l'histoire de l'homme et qu'il s'est déjà, comme
créateur, lié à sa créature par un amour particulier. Par nature, l'amour
exclut la haine et le désir du mal à l'égard de celui auquel on a une fois
fait don de soi-même : Nihil odisti eorum quae fecisti, « tu n'as de
dégoût pour rien de ce que tu as fait »
.
Ces paroles indiquent le fondement profond du rapport qu'il y a en Dieu
entre la justice et la miséricorde, dans ses relations avec l'homme et avec
le monde. Elles disent que nous devons chercher les racines vivifiantes et
les raisons intimes de ce rapport en remontant « au commencement », dans le
mystère même de la création. Et déjà dans le contexte de l'Ancienne
Alliance, elles annoncent à l'avance la pleine révélation de Dieu, qui « est
amour »
.
Au mystère de la
création est lié le mystère de l'élection, qui a modelé d'une manière
spéciale l'histoire du peuple dont Abraham est le père spirituel en vertu de
sa foi. Toutefois, par l'intermédiaire de ce peuple qui chemine tout au long
de l'histoire de l'Ancienne comme de la Nouvelle Alliance, ce mystère
d'élection concerne tout homme, toute la grande famille humaine. « D'un
amour éternel, je t'ai aimée, aussi t'ai-je maintenu ma faveur »
.
« Les montagnes peuvent s'écarter..., mon amour ne s'écartera pas de toi,
mon alliance de paix ne chancellera pas »
.
Cette vérité, annoncée un jour à Israël, porte en elle une vue anticipée de
toute l'histoire: anticipation à la fois temporelle et eschatologique
.
Le Christ révèle le Père dans cette perspective, et sur un terrain déjà
préparé, comme le montrent de larges pages de l'Ancien Testament. Au terme
de cette révélation, à la veille de sa mort, il dit à l'Apôtre Philippe les
paroles mémorables : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me
connais pas...? Qui m'a vu a vu le Père »
.
5
Dès le seuil du
Nouveau Testament, l’Évangile de saint Luc met en relief une correspondance
frappante entre deux paroles sur la miséricorde divine dans lesquelles
résonne intensément toute la tradition vétéro-testamentaire. La
signification des termes employés dans les Livres Anciens s'y exprime
pleinement. Voici Marie, entrant dans la maison de Zacharie, qui magnifie le
Seigneur de toute son âme « pour sa miséricorde », communiquée « de
génération en génération » aux hommes qui vivent dans la crainte de Dieu.
Peu après, faisant mémoire de l'élection d'Israël, elle proclame la
miséricorde dont « se souvient » depuis toujours celui qui l'a choisie
.
Par la suite, lors de la naissance de Jean-Baptiste, et toujours dans cette
même maison, son père Zacharie, bénissant le Dieu d'Israël, glorifie la
miséricorde qu'il a « faite... à nos pères, se souvenant de son alliance
sainte »
.
Dans l'enseignement du
Christ lui-même, cette image, héritée de l'Ancien Testament, se simplifie et
en même temps s'approfondit. Cela est peut-être évident surtout dans la
parabole de l'enfant prodigue
,
ou l'essence de la miséricorde divine — bien que le mot « miséricorde » ne
s'y trouve pas — est exprimée d'une manière particulièrement limpide. Cela
vient moins des termes, comme dans les Livres vétéro-testamentaires, que de
l'exemple employé, qui permet de mieux comprendre le mystère de la
miséricorde, ce drame profond qui se déroule entre l'amour du père et la
prodigalité et le péché du fils.
Ce fils, qui reçoit de
son Père la part d'héritage qui lui revient et qui abandonne la maison pour
tout dépenser dans un pays lointain « en vivant dans l'inconduite », est en
un certain sens l'homme de tous les temps, à commencer par celui qui le
premier perdit l'héritage de la grâce et de la justice originelle.
L'analogie est alors extrêmement large. La parabole touche indirectement
chaque rupture de l'alliance d'amour, chaque perte de la grâce, chaque
péché. L'infidélité du peuple d'Israël y est moins mise en relief que dans
la tradition prophétique, bien que l'exemple de l'enfant prodigue puisse
aussi s'y appliquer. Le fils, « quand il eut tout dépensé..., commença à
sentir la privation », d'autant plus que survint une grande famine « en
cette contrée » ou il s'était rendu après avoir abandonné la maison
paternelle. Et alors, « il aurait bien voulu avoir de quoi se rassasier »,
fût-ce « avec les caroubes que mangeaient les porcs » qu'il gardait pour le
compte « d'un des habitants de cette contrée ». Mais cela même lui était
refusé.
L'analogie se déplace
clairement vers l'intérieur de l'homme. Le patrimoine reçu de son père
consistait en biens matériels, mais plus importante que ces biens était sa
dignité de fils dans la maison paternelle. La situation dans laquelle il en
était venu à se trouver au moment de la perte de ses biens matériels aurait
dû le rendre conscient de la perte de cette dignité. Il n'y avait pas pensé
auparavant, quand il avait demandé à son père de lui donner la part
d'héritage qui lui revenait pour s'en aller au loin. Et il semble qu'il n'en
soit pas encore conscient au moment ou il se dit à lui-même : « Combien de
mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à
périr de faim ». Il se mesure lui-même à la mesure des biens qu'il a perdus,
qu'il ne « possède » plus, tandis que les salariés dans la maison de son
père, eux, les « possèdent ». Ces paroles expriment surtout son attitude
envers les biens matériels. Néanmoins, sous la surface des paroles, se cache
le drame de la dignité perdue, la conscience du caractère filial gâché.
Et c'est alors qu'il
prend sa décision : « Je veux partir, aller vers mon père et lui dire :
Père, j'ai péché contre le Ciel et envers toi ; je ne mérite plus d'être
appelé ton fils, traite-moi comme l'un de tes mercenaires »
.
Paroles qui dévoilent plus à fond le problème essentiel. Dans la situation
matérielle difficile ou l'enfant prodigue en était venu à se trouver à cause
de sa légèreté, à cause de son péché, avait aussi mûri le sens de la dignité
perdue. Quand il décide de retourner à la maison paternelle, de demander à
son père d'être accueilli non plus en vertu de son droit de fils, mais dans
la condition d'un mercenaire, il semble extérieurement agir poussé par la
faim et la misère dans laquelle il est tombé; pourtant ce motif est pénétré
par la conscience d'une perte plus profonde : être un mercenaire dans la
maison de son propre père est certainement une grande humiliation et une
grande honte. Néanmoins, l'enfant prodigue est prêt à affronter cette
humiliation et cette honte. Il se rend compte qu'il n'a plus aucun droit,
sinon celui d'être un mercenaire dans la maison de son père. Sa décision est
prise dans la pleine conscience de ce qu'il a mérité et de ce à quoi il peut
encore avoir droit selon les normes de la justice. Ce raisonnement montre
bien que, au centre de la conscience de l'enfant prodigue, émerge le sens de
la dignité perdue, de cette dignité qui jaillit du rapport entre le fils et
son père. Et c'est après avoir pris cette décision qu'il se met en route.
Dans la parabole de
l'enfant prodigue on ne trouve pas une seule fois le terme de « justice » ni
même, dans le texte original, celui de « miséricorde ». Toutefois, le
rapport de la justice avec l'amour, qui se manifeste comme miséricorde, s'y
inscrit avec une grande précision. Il apparaît clairement que l'amour se
transforme en miséricorde lorsqu'il faut dépasser la norme précise de la
justice, précise et souvent trop stricte. Une fois dépensés les biens reçus
de son père, l'enfant prodigue mérite — après son retour — de gagner sa vie
en travaillant dans la maison paternelle comme mercenaire, et de retrouver
éventuellement peu à peu une certaine quantité de biens matériels, mais sans
doute jamais autant qu'il en avait dilapidés. Voici ce qui serait exigé dans
l'ordre de la justice, d'autant plus que ce fils avait non seulement dissipé
la part d'héritage lui revenant, mais en outre touché au vif et offensé son
père à cause de sa conduite. Celle-ci, qui de son propre aveu l'avait privé
de la dignité de fils, ne pouvait pas être indifférente à son père, qui
devait en souffrir et se sentir mis en cause. Et pourtant il s'agissait en
fin de compte de son propre fils, et aucun comportement ne pouvait altérer
ou détruire cette relation. L'enfant prodigue en est conscient ; et c'est
précisément cette conscience qui lui montre clairement sa dignité perdue et
lui fait juger correctement de la place qui pouvait encore être la sienne
dans la maison de son père.
6 La description précise
de l'état d'âme de l'enfant prodigue nous permet de comprendre avec
exactitude en quoi consiste la miséricorde divine. Il n'y a aucun doute que,
dans cette simple mais pénétrante analogie, la figure du père de famille
nous révèle Dieu comme Père. Le comportement du père de la parabole, sa
manière d'agir, qui manifeste son attitude intérieure, nous permet de
retrouver les différents aspects de la vision vétéro-testamentaire de la
miséricorde dans une synthèse totalement nouvelle, pleine de simplicité et
de profondeur. Le père de l'enfant prodigue est fidèle à sa paternité,
fidèle à l'amour dont il comblait son fils depuis toujours. Cette fidélité
ne s'exprime pas seulement dans la parabole par la promptitude de l'accueil,
lorsque le fils revient à la maison après avoir dilapidé son héritage ; elle
s'exprime surtout bien davantage par cette joie, par cette fête si généreuse
à l'égard du prodigue après son retour qu'elle suscite l'opposition et
l'envie du frère aîné qui, lui, ne s'était jamais éloigné de son père et
n'avait jamais abandonné la maison.
La fidélité à soi-même
de la part du père - un aspect déjà connu par le terme vétéro-testamentaire
« hesed » — est en même temps exprimée d'une manière particulièrement
chargée d'affection. Nous lisons en effet que le père, voyant l'enfant
prodigue revenir à la maison, « fut pris de pitié, courut se jeter à son cou
et l'embrassa tendrement »
.
Il agit évidemment poussé par une profonde affection, et cela peut expliquer
aussi sa générosité envers son fils, générosité qui indignera tellement le
frère aîné. Cependant, les causes de cette émotion doivent être recherchées
plus profondément : le père est conscient qu'un bien fondamental a été
sauvé, l'humanité de son fils. Bien que celui-ci ait dilapidé son héritage,
son humanité est cependant sauve. Plus encore, elle a été comme retrouvée.
Les paroles que le père adresse au fils aîné nous le disent : « Il fallait
bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il
est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé ! »
.
Dans le même chapitre XV de l’Évangile selon saint Luc, nous lisons la
parabole de la brebis perdue
,
puis celle de la drachme retrouvée
.
Chaque fois y est mise en relief la même joie que dans le cas de l'enfant
prodigue. La fidélité du père à soi-même est totalement centrée sur
l'humanité du fils perdu, sur sa dignité. Ainsi s'explique surtout sa
joyeuse émotion au moment du retour à la maison.
Allant plus loin, on
peut donc dire que l'amour envers le fils, cet amour qui jaillit de
l'essence même de la paternité, contraint pour ainsi dire le père à avoir
souci de la dignité de son fils. Cette sollicitude constitue la mesure de
son amour, cet amour dont saint Paul écrira plus tard : « La charité est
longanime, la charité est serviable.... elle ne cherche pas son intérêt, ne
s'irrite pas, ne tient pas compte du mal..., elle met sa joie dans la
vérité..., elle espère tout, supporte tout » et « ne passera jamais »
.
La miséricorde — telle que le Christ l'a présentée dans la parabole de
l'enfant prodigue — a la forme intérieure de l'amour qui, dans le Nouveau
Testament, est appelé agapè. Cet amour est capable de se pencher sur chaque
enfant prodigue, sur chaque misère humaine, et surtout sur chaque misère
morale, sur le péché. Lorsqu'il en est ainsi, celui qui est objet de la
miséricorde ne se sent pas humilié, mais comme retrouvé et « revalorisé ».
Le père lui manifeste avant tout sa joie de ce qu'il ait été « retrouvé » et
soit « revenu à la vie ». Cette joie manifeste qu'un bien était demeuré
intact : un fils, même prodigue, ne cesse pas d'être réellement fils de son
père; elle est en outre la marque d'un bien retrouvé, qui dans le cas de
l'enfant prodigue a été le retour à la vérité sur lui-même.
Ce qui s'est passé, dans
la parabole du Christ, entre le père et le fils, ne peut être saisi « de
l'extérieur ». Nos préjugés au sujet de la miséricorde sont le plus souvent
le résultat d'une évaluation purement extérieure. Il nous arrive parfois, en
considérant les choses ainsi, de percevoir surtout dans la miséricorde un
rapport d'inégalité entre celui qui l'offre et celui qui la reçoit. Et par
conséquent, nous sommes prêts à en déduire que la miséricorde offense celui
qui en est l'objet, qu'elle offense la dignité de l'homme. La parabole de
l'enfant prodigue montre que la réalité est tout autre : la relation de
miséricorde se fonde sur l'expérience commune de ce bien qu'est l'homme, sur
l'expérience commune de la dignité qui lui est propre. Cette expérience
commune fait que l'enfant prodigue commence à se voir lui-même et à voir ses
actions en toute vérité (une telle vision dans la vérité est une authentique
humilité) ; et précisément à cause de cela, il devient au contraire pour son
père un bien nouveau : le père voit avec tant de clarté le bien qui s'est
accompli grâce au rayonnement mystérieux de la vérité et de l'amour, qu'il
semble oublier tout le mal que son fils avait commis.
La parabole de l'enfant
prodigue exprime d'une façon simple, mais profonde, la réalité de la
conversion. Celle-ci est l'expression la plus concrète de l'oeuvre de
l'amour et de la présence de la miséricorde dans le monde humain. La
signification véritable et propre de la miséricorde ne consiste pas
seulement dans le regard, fût-il le plus pénétrant et le plus chargé de
compassion, tourné vers le mal moral, corporel ou matériel : la miséricorde
se manifeste dans son aspect propre et véritable quand elle revalorise,
quand elle promeut, et quand elle tire le bien de toutes les formes de mal
qui existent dans le monde et dans l'homme. Ainsi entendue, elle constitue
le contenu fondamental du message messianique du Christ et la force
constitutive de sa mission. C'est ainsi que ses apôtres et ses disciples la
comprenaient et la pratiquaient. Elle ne cessa jamais de se révéler, dans
leur coeur comme dans leurs actions, comme une démonstration du dynamisme de
l'amour qui ne se laisse « pas vaincre par le mal », mais qui est
« vainqueur du mal par le bien »
.
Il faut que le visage authentique de la miséricorde soit toujours dévoilé à
nouveau. Malgré de multiples préjugés, elle apparaît comme particulièrement
nécessaire pour notre époque.
7
Le message messianique
du Christ et son activité parmi les hommes s'achèvent avec la croix et la
résurrection. Nous devons pénétrer profondément dans cet événement final
qui, spécialement dans le langage conciliaire, est défini comme mysterium
paschale, si nous voulons exprimer totalement la vérité sur la
miséricorde, telle qu'elle a été totalement révélée dans l'histoire de notre
salut. A ce point de nos réflexions, il faudra nous rapprocher encore plus
du contenu de l'encyclique Redemptor Hominis. En effet, si la réalité
de la rédemption, dans sa dimension humaine, dévoile la grandeur inouïe de
l'homme, qui talem ac tantum meruit habere Redemptorem
,
en même temps, la dimension divine de la rédemption nous dévoile de manière,
dirais-je, plus concrète et "historique ", la profondeur de l'amour qui ne
recule pas devant l'extraordinaire sacrifice du Fils pour satisfaire la
fidélité du Créateur et Père à l'égard des hommes créés à son image et
choisis dès le « commencement » en ce Fils, en vue de la grâce et de la
gloire.
Les événements du
Vendredi Saint, et auparavant encore la prière à Gethsémani, introduisent
dans tout le déroulement de la révélation de l'amour et de la miséricorde,
dans la mission messianique du Christ, un changement fondamental. Celui qui
« est passé en faisant le bien et en rendant la santé »
,
« en guérissant toute maladie et toute langueur »
,
semble maintenant être lui-même digne de la plus grande miséricorde, et
faire appel à la miséricorde, quand il est arrêté, outragé, condamné,
flagellé, couronné d'épines, quand il est cloué à la croix et expire dans
d'atroces tourments
.
C'est alors qu'il est particulièrement digne de la miséricorde des hommes
qu'il a comblés de bienfaits, et il ne la reçoit pas. Même ceux qui lui sont
les plus proches ne savent pas le protéger et l'arracher aux mains des
oppresseurs. Dans cette étape finale de la fonction messianique,
s'accomplissent dans le Christ les paroles des prophètes, et surtout celles
d'Isaïe, au sujet du serviteur de Yahvé : « Dans ses blessures, nous
trouvons la guérison »
.
Le Christ, en tant
qu'homme qui souffre réellement et terriblement au jardin des Oliviers et
sur le Calvaire, s'adresse au Père, à ce Père dont il a annoncé l'amour aux
hommes, dont il a fait connaître la miséricorde par toutes ses actions. Mais
la terrible souffrance de la mort en croix ne lui est pas épargnée, pas même
à lui : « Celui qui n'avait pas connu le péché, Dieu l'a fait péché pour
nous »
,
écrira saint Paul, résumant en peu de mots toute la profondeur du mystère de
la croix et en même temps la dimension divine de la réalité de la
rédemption. Or cette rédemption est la révélation ultime et définitive de la
sainteté de Dieu, qui est la plénitude absolue de la perfection: plénitude
de la justice et de l'amour, puisque la justice se fonde sur l'amour,
provient de lui et tend vers lui. Dans la passion et la mort du Christ —
dans le fait que le Père n'a pas épargné son Fils, mais « l'a fait péché
pour nous »
—, s'exprime la justice absolue, car le Christ subit la passion et la croix
à cause des péchés de l'humanité. Il y a vraiment là une « surabondance » de
justice, puisque les péchés de l'homme se trouvent « compensés » par le
sacrifice de l'Homme-Dieu. Toutefois cette justice, qui est au sens propre
justice « à la mesure » de Dieu, naît tout entière de l'amour, de l'amour du
Père et du Fils, et elle s'épanouit tout entière dans l'amour. C'est
précisément pour cela que la justice divine révélée dans la croix du Christ
est « à la mesure » de Dieu, parce qu'elle naît de l'amour et s'accomplit
dans l'amour, en portant des fruits de salut. La dimension divine de la
rédemption ne se réalise pas seulement dans le fait de faire justice du
péché, mais dans celui de rendre à l'amour la force créatrice grâce à
laquelle l'homme a de nouveau accès à la plénitude de vie et de sainteté qui
vient de Dieu. De la sorte, la rédemption porte en soi la révélation de la
miséricorde en sa plénitude.
Le mystère pascal
constitue le sommet de cette révélation et de cette mise en oeuvre de la
miséricorde, qui est capable de justifier l'homme, de rétablir la justice
comme réalisation de l'ordre salvifique que Dieu avait voulu dès le
commencement dans l'homme, et, par l'homme, dans le monde. Le Christ
souffrant s'adresse d'une manière particulière à l'homme, et pas seulement
au croyant. Même l'homme incroyant saura découvrir en lui la solidarité
éloquente avec la destinée humaine, comme aussi la plénitude harmonieuse du
don désintéressé à la cause de l'homme, à la vérité et à l'amour. La
dimension divine du mystère pascal va toutefois encore plus loin. La croix
plantée sur le calvaire, et sur laquelle le Christ tient son ultime dialogue
avec le Père, émerge du centre même de l'amour dont l'homme, créé à l'image
et à la ressemblance de Dieu, a été gratifié selon l'éternel dessein de
Dieu. Dieu, tel que le Christ l'a révélé, n'est pas seulement en rapport
étroit avec le monde en tant que Créateur et source ultime de l'existence.
Il est aussi Père: il est uni à l'homme, qu'il a appelé à l'existence dans
le monde visible, par un lien encore plus profond que celui de la création.
C'est l'amour qui non seulement crée le bien, mais qui fait participer à la
vie même de Dieu Père, Fils et Esprit Saint. En effet, celui qui aime désire
se donner lui-même.
La croix du Christ au
Calvaire se dresse sur le chemin de l'admirabile commercium, de cette
admirable communication de Dieu à l'homme qui contient en même temps l'appel
qui lui est adressé à participer, en s'offrant lui-même à Dieu et en offrant
avec lui le monde visible, à la vie divine ; à participer en tant que fils
adoptif à la vérité et à l'amour qui sont en Dieu et proviennent de Dieu.
Sur le chemin de l'élection éternelle de l'homme à la dignité de fils
adoptif de Dieu, surgit précisément dans l'histoire la croix du Christ, Fils
unique, qui, « lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu »
,
est venu donner l'ultime témoignage de l'admirable alliance de Dieu avec
l'humanité, de Dieu avec l'homme — avec chaque homme. Ancienne comme
l'homme, puisqu'elle remonte au mystère même de la création, puis rétablie
bien des fois avec un seul peuple élu, cette alliance est également
l'alliance nouvelle et définitive ; établie là, sur le Calvaire, elle n'est
plus limitée à un seul peuple, à Israël, mais elle est ouverte à tous et à
chacun.
Que nous dit la croix du
Christ, qui est le dernier mot pour ainsi dire de son message et de sa
mission messianiques ? Certes, elle n'est pas encore la parole ultime du
Dieu de l'Alliance, qui ne sera prononcée qu'aux lueurs de cette aube ou les
femmes d'abord puis les Apôtres, venus au tombeau du Christ crucifié, le
trouveront vide et entendront pour la première fois cette annonce : « Il est
ressuscité ». Ils la rediront à leur tour, et ils seront les témoins du
Christ ressuscité. Toutefois, même dans la glorification du Fils de Dieu, la
croix ne cesse d'être présente, cette croix qui — à travers tout le
témoignage messianique de l'Homme-Fils qui a subi la mort sur elle — parle
et ne cesse jamais de parler de Dieu-Père, qui est toujours fidèle à son
amour éternel envers l'homme, car « Il a tellement aimé le monde — donc
l'homme dans le monde — qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque
croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle »
.
Croire dans le Fils crucifié signifie « voir le Père »
,
signifie croire que l'amour est présent dans le monde, et que cet amour est
plus puissant que les maux de toutes sortes dans lesquels l'homme,
l'humanité et le monde sont plongés. Croire en un tel amour signifie croire
dans la miséricorde. Celle-ci en effet est la dimension indispensable de
l'amour ; elle est comme son deuxième nom, et elle est en même temps la
manière propre dont il se révèle et se réalise pour s'opposer au mal qui est
dans le monde, qui tente et assiège l'homme, s'insinue jusque dans son coeur
et peut « le faire périr dans la géhenne »
.
8
La croix du Christ sur
le Calvaire est aussi témoignage de la force du mal à l'égard du Fils de
Dieu lui-même, à l'égard de celui qui, seul parmi tous les enfants des
hommes, était par nature innocent et pur de tout péché, et dont la venue
dans le monde fut exempte de la désobéissance d'Adam et de l'héritage du
péché originel. Et voici qu'en lui, le Christ, justice est faite du péché au
prix de son sacrifice et de son obéissance « jusqu'à la mort »
.
Lui, qui était sans péché, « Dieu l'a fait péché pour nous »
.
Justice est faite aussi de la mort, qui depuis le commencement de l'histoire
humaine s'était alliée au péché. Et justice est faite de la mort au prix de
la mort de celui qui était sans péché et qui seul pouvait — par sa propre
mort — détruire la mort elle-même
.
De la sorte, la croix du Christ, sur laquelle le Fils, consubstantiel au
Père, rend pleine justice à Dieu, est aussi une révélation radicale de la
miséricorde, c'est-à-dire de l'amour qui s'oppose à ce qui constitue la
racine même du mal dans l'histoire, le péché et la mort.
La croix est le moyen le
plus profond pour la divinité de se pencher sur l'homme et sur ce que
l'homme — surtout dans les moments difficiles et douloureux — appelle son
malheureux destin. La croix est comme un toucher de l'amour éternel sur les
blessures les plus douloureuses de l'existence terrestre de l'homme, et
l'accomplissement jusqu'au bout du programme messianique que le Christ avait
formulé dans la synagogue de Nazareth
puis répété devant les messagers de Jean-Baptiste
.
Conformément aux paroles de l'ancienne prophétie d'Isaïe
,
ce programme consistait dans la révélation de l'amour miséricordieux envers
les pauvres, ceux qui souffrent, les prisonniers, envers les aveugles, les
opprimés et les pécheurs. Dans le mystère pascal sont dépassées les limites
du mal multiforme auquel participe l'homme durant son existence terrestre :
la croix du Christ, en effet, nous fait comprendre que les racines les plus
profondes du mal plongent dans le péché et dans la mort ; ainsi devient-elle
un signe eschatologique. C'est seulement à la fin des temps et lors du
renouvellement définitif du monde qu'en tous les élus l'amour vaincra le mal
en ses sources les plus profondes, en apportant comme un fruit pleinement
mûr le Règne de la vie, de la sainteté, de l'immortalité glorieuse. Le
fondement de cet accomplissement eschatologique est déjà contenu dans la
croix du Christ et dans sa mort. Le fait que le Christ « est ressuscité le
troisième jour »
est le signe qui marque l'achèvement de la mission messianique, signe qui
est le couronnement de la révélation complète de l'amour miséricordieux dans
un monde soumis au mal. Il constitue en même temps le signe qui annonce à
l'avance « un ciel nouveau et une terre nouvelle »
,
quand Dieu « essuiera toute larme de leurs yeux ; de mort, il n'y en aura
plus ; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus; car l'ancien monde
s'en est allé »
.
Dans l'accomplissement
eschatologique, la miséricorde se révélera comme amour, tandis que dans le
temps, dans l'histoire humaine qui est aussi une histoire de péché et de
mort, l'amour doit se révéler surtout comme miséricorde, et se réaliser sous
cette forme. Le programme messianique du Christ, programme de miséricorde,
devient celui de son peuple, de l’Église. Au centre même de ce programme se
tient toujours la croix, puisqu'en elle la révélation de l'amour
miséricordieux atteint son sommet. Tant que « l'ancien monde » ne sera pas
passé,
la croix demeurera ce « lieu » auquel on pourrait aussi appliquer ces autres
paroles de l'Apocalypse de saint Jean : « Voici que je me tiens à la porte
et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai
chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi »
.
Dieu révèle aussi particulièrement sa miséricorde lorsqu'il appelle l'homme
à exercer sa "miséricorde" envers son propre Fils, envers le Crucifié.
Le Christ, le Crucifié,
est le Verbe qui ne passe pas
,
il est celui qui se tient à la porte et frappe au coeur de tout homme
,
sans contraindre sa liberté, mais en cherchant à en faire surgir un amour
qui soit non seulement acte d'union au Fils de l'homme souffrant, mais aussi
une forme de « miséricorde » manifestée par chacun de nous au Fils du Père
éternel. Dans ce programme messianique du Christ et la révélation de la
miséricorde par la croix, la dignité de l'homme pourrait-elle être plus
respectée et plus grande, puisque cet homme, s'il est objet de la
miséricorde, est aussi en même temps en un certain sens celui qui « exerce
la miséricorde » ?
En définitive, n'est-ce
pas la position du Christ à l'égard de l'homme, lorsqu'il déclare : « Dans
la mesure ou vous l'avez fait à l'un de ces petits.... c'est à moi que vous
l'avez fait »
.
Les paroles du Sermon sur la montagne : « Heureux les miséricordieux, car
ils obtiendront miséricorde »
ne constituent-elles pas, en un certain sens, une synthèse de toute la Bonne
Nouvelle, de tout « l'admirable échange » (admirabile commercium)
contenu en elle et qui est une loi simple, forte, mais aussi « suave », de
l'économie même du salut ? Et ces paroles du Sermon sur la montagne, qui
font voir dès le point de départ les possibilités du « cœur humain » (« être
miséricordieux »), ne révèlent-elles pas, dans la même perspective, la
profondeur du mystère de Dieu : l'inscrutable unité du Père, du Fils et de
l'Esprit Saint, en qui l'amour, contenant la justice, donne naissance à la
miséricorde qui, à son tour, révèle la perfection de la justice ?
Le mystère pascal, c'est
le Christ au sommet de la révélation de l'insondable mystère de Dieu. C'est
alors que s'accomplissent en plénitude les paroles prononcées au Cénacle :
« Qui m'a vu, a vu le Père »
.
En effet, le Christ, que « le Père n'a pas épargné »
en faveur de l'homme, et qui, dans sa passion et le supplice de la croix,
n'a pas été l'objet de la miséricorde humaine, a révélé dans sa résurrection
la plénitude de l'amour que le Père nourrit envers lui et, à travers lui,
envers tous les hommes. « Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants »
.
Dans sa résurrection, le Christ a révélé le Dieu de l'amour miséricordieux
justement parce qu'il a accepté la croix comme chemin vers la résurrection.
Et c'est pourquoi, lorsque nous faisons mémoire de la croix du Christ, de sa
passion et de sa mort, notre foi et notre espérance se fixent sur le
Ressuscité: sur ce Christ qui, « le soir de ce même jour, le premier de la
semaine... vint au milieu de ses disciples » au Cénacle ou « ils se
trouvaient,... souffla sur eux, et leur dit: Recevez l'Esprit Saint. Ceux à
qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; ceux à qui vous les
retiendrez, ils leur seront retenus »
.
Voici que le Fils de
Dieu, dans sa résurrection, a fait l'expérience radicale de la miséricorde,
c'est-à-dire de l'amour du Père plus fort que la mort. Et c'est aussi le
même Christ, fils de Dieu, qui, au terme — et en un certain sens au-delà
même du terme — de sa mission messianique, se révèle lui-même comme source
inépuisable de la miséricorde, de l'amour qui, dans la perspective
ultérieure de l'histoire du salut dans l’Église, doit continuellement se
montrer plus fort que le péché. Le Christ de Pâques est l'incarnation
définitive de la miséricorde, son signe vivant : signe du salut à la fois
historique et eschatologique. Dans le même esprit, la liturgie du temps
pascal met sur nos lèvres les paroles du Psaume : Misericordias Domini in
aeternum cantabo, « Je chanterai sans fin les miséricordes du Seigneur »
.
9
Dans ce chant pascal
de l’Église, résonnent dans la plénitude de leur contenu prophétique les
paroles prononcées par Marie durant sa visite à Élisabeth, l'épouse de
Zacharie ! « Sa miséricorde s'étend de génération en génération »
.
Dès l'instant de l'incarnation, ces paroles ouvrent une nouvelle perspective
de l'histoire du salut. Après la résurrection du Christ, cette perspective
nouvelle devient historique et acquiert en même temps un sens
eschatologique. Depuis ce moment se succèdent toujours en nombre croissant
de nouvelles générations d'hommes dans l'immense famille humaine, et se
succèdent aussi de nouvelles générations du peuple de Dieu, marquées du
signe de la croix et de la résurrection, et « marquées d'un sceau »
,
celui du mystère pascal du Christ, révélation absolue de cette miséricorde
que Marie proclamait sur le seuil de la maison de sa cousine : « Sa
miséricorde s'étend de génération en génération »
.
Marie est aussi celle
qui, d'une manière particulière et exceptionnelle — plus qu'aucune autre — a
expérimenté la miséricorde, et en même temps — toujours d'une manière
exceptionnelle — a rendu possible par le sacrifice du coeur sa propre
participation à la révélation de la miséricorde divine. Ce sacrifice est
étroitement lié à la croix de son Fils, au pied de laquelle elle devait se
trouver sur le Calvaire. Le sacrifice de Marie est une participation
spécifique à la révélation de la miséricorde, c'est-à-dire de la fidélité
absolue de Dieu à son amour, à l'alliance qu'il a voulue de toute éternité
et qu'il a conclue dans le temps avec l'homme, avec le peuple, avec
l'humanité; il est la participation à la révélation qui s'est accomplie
définitivement à travers la croix. Personne n'a expérimenté autant que la
Mère du Crucifié le mystère de la croix, la rencontre bouleversante de la
justice divine transcendante avec l'amour : ce « baiser » donné par la
miséricorde à la justice
.
Personne autant qu'elle, Marie, n'a accueilli aussi profondément dans son
coeur ce mystère : mystère divin de la rédemption, qui se réalisa sur le
Calvaire par la mort de son Fils, accompagnée du sacrifice de son coeur de
mère, de son « fiat » définitif.
Marie est donc celle qui
connaît le plus à fond le mystère de la miséricorde divine. Elle en sait le
prix, et sait combien il est grand. En ce sens, nous l'appelons aussi
Mère de la miséricorde : Notre-Dame de miséricorde, ou Mère de la divine
miséricorde ; en chacun de ces titres, il y a une signification théologique
profonde, parce qu'ils expriment la préparation particulière de son âme, de
toute sa personne, qui la rend capable de découvrir, d'abord à travers les
événements complexes d'Israël puis à travers ceux qui concernent tout homme
et toute l'humanité, cette miséricorde à laquelle tous participent « de
génération en génération »
,
selon l'éternel dessein de la Très Sainte Trinité.
Cependant, ces titres
que nous décernons à la Mère de Dieu parlent surtout d'elle comme de la Mère
du Crucifié et du Ressuscité ; comme de celle qui, ayant expérimenté la
miséricorde d'une manière exceptionnelle, « mérite » dans la même mesure
cette miséricorde tout au long de son existence terrestre, et
particulièrement au pied de la croix de son Fils ; enfin ils nous parlent
d'elle comme de celle qui, par sa participation cachée mais en même temps
incomparable à la tâche messianique de son Fils, a été appelée d'une manière
spéciale à rendre proche des hommes cet amour qu'il était venu révéler :
amour qui trouve sa manifestation la plus concrète à l'égard de ceux qui
souffrent, des pauvres, des prisonniers, des aveugles, des opprimés et des
pécheurs, ainsi que le dit le Christ avec les termes de la prophétie
d'Isaïe, d'abord dans la synagogue de Nazareth
,
puis en réponse aux envoyés de Jean-Baptiste
.
A cet amour
« miséricordieux », qui se manifeste surtout au contact du mal physique et
moral, le cœur de celle qui fut la Mère du Crucifié et du Ressuscité
participait d'une manière unique et exceptionnelle — Marie y participait. Et
cet amour ne cesse pas, en elle et grâce à elle, de se révéler dans
l'histoire de l’Église et de l'humanité. Cette révélation est
particulièrement fructueuse, car, chez la Mère de Dieu, elle se fonde sur le
tact particulier de son cœur maternel, sur sa sensibilité particulière, sur
sa capacité particulière de rejoindre tous ceux qui acceptent plus
facilement l'amour miséricordieux de la part d'une mère. C'est là un des
grands et vivifiants mystères chrétiens, mystère très intimement lié à celui
de l'incarnation.
« A partir du
consentement qu'elle apporta par sa foi au jour de l'Annonciation et qu'elle
maintint sans hésitation sous la croix — nous dit le Concile Vatican II —,
cette maternité de Marie dans l'économie de la grâce se continue sans
interruption jusqu'à l'accession de tous les élus à la gloire éternelle. En
effet, après son Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s'interrompt
pas: par son intercession répétée, elle continue à nous obtenir les dons qui
assurent notre salut éternel. Son amour maternel la rend attentive aux
frères de son Fils dont le pèlerinage n'est pas achevé, ou qui se trouvent
engagés dans les périls et les épreuves, jusqu'à ce qu'ils parviennent à la
patrie bienheureuse »
.
10 Nous avons tout droit de croire
que notre génération, elle aussi, a été comprise dans les paroles de la Mère
de Dieu, lorsqu'elle glorifiait cette miséricorde dont participent « de
génération en génération » tous ceux qui se laissent conduire par la crainte
de Dieu. Les paroles du Magnificat de Marie ont un contenu prophétique, qui
regarde non seulement le passé d'Israël, mais aussi l'avenir du peuple de
Dieu sur la terre. Nous tous en effet, qui vivons actuellement sur la terre,
nous sommes la génération qui est consciente de l'approche du troisième
millénaire, et qui ressent profondément le tournant actuel de l'histoire. La
présente génération se sait privilégiée car le progrès lui offre d'immenses
possibilités, insoupçonnées il y a quelques décennies seulement. L'activité
créatrice de l'homme, son intelligence et son travail, ont provoqué de très
grands changements tant dans le domaine de la science et de la technique que
dans la vie sociale et culturelle. L'homme a étendu son pouvoir sur la
nature ; il a acquis une connaissance plus approfondie des lois de son
comportement social. Il a vu s'effondrer ou se rétrécir les obstacles et les
distances qui séparent hommes et nations grâce à un sens accru de
l'universel, une conscience plus nette de l'unité du genre humain et
l'acceptation de la dépendance réciproque dans une solidarité authentique,
grâce enfin au désir — et à la possibilité — d'entrer en relation avec ses
frères et soeurs par-delà les divisions artificielles de la géographie ou
les frontières nationales ou raciales. Les jeunes d'aujourd'hui, surtout,
savent que le progrès de la science et de la technique est capable
d'apporter non seulement de nouveaux biens matériels mais aussi une
participation plus large à la connaissance. L'essor de l'informatique, par
exemple, multipliera les capacités inventives de l'homme et permettra
l'accès aux richesses intellectuelles et culturelles des autres peuples. Les
nouvelles techniques de communication favoriseront une plus grande
participation aux événements et un échange croissant des idées. Les acquis
des sciences biologiques, psychologiques ou sociales aideront l'homme à
mieux pénétrer la richesse de son être propre. Et s'il est vrai qu'un tel
progrès reste encore trop souvent le privilège des pays industrialisés, on
ne peut nier que la perspective d'en faire bénéficier tous les peuples et
tous les pays ne demeure plus longtemps une simple utopie quand il existe
une réelle volonté politique à cet effet.
Mais à côté de tout cela
— ou plutôt en tout cela — il existe les difficultés qui se manifestent dans
toute croissance. Il existe des inquiétudes et des impuissances qui touchent
à la réponse profonde que l'homme sait devoir donner. Le tableau du monde
contemporain présente aussi des ombres et des déséquilibres pas toujours
superficiels. La constitution pastorale Gaudium et Spes du Concile
Vatican II n'est certainement pas le seul document qui traite de la vie de
la génération contemporaine, mais c'est un document d'une importance toute
spéciale. « En vérité — y lisons-nous —, les déséquilibres qui travaillent
le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend
racine dans le coeur même de l'homme. C'est en l'homme lui-même que de
nombreux éléments se combattent. D'une part, comme créature, il fait
l'expérience de ses multiples limites ; d'autre part, il se sent illimité
dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons,
il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et
pécheur, il accomplit souvent ce qu'il ne veut pas et n'accomplit point ce
qu'il voudrait. En somme, c'est en lui-même qu'il souffre de division, et
c'est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes
discordes »
.
Vers la fin de
l'introduction, nous lisons encore : « ... le nombre croît de ceux qui, face
à l'évolution présente du monde, se posent les questions les plus
fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle: qu'est-ce que
l'homme ? que signifient la souffrance, le mal, la mort, qui subsistent
malgré tant de progrès ? à quoi bon ces victoires payées d'un si grand
prix ? »
.
Quinze ans après le
Concile Vatican II, ce tableau des tensions et des menaces propres à notre
époque serait-il devenu moins inquiétant ? Il semble que non. Au contraire,
les tensions et les menaces qui, dans le document conciliaire, paraissaient
seulement s'esquisser, et ne pas manifester jusqu'au bout tout le danger
qu'elles portaient en elles, se sont bien davantage révélées au cours de ces
années, l'ont confirmé d'une autre manière, et ne permettent plus de nourrir
les illusions d'autrefois.
11 C'est ainsi que grandit dans
notre monde la conscience d'une menace, comme augmente aussi la crainte
existentielle liée surtout — comme je l'ai déjà indiqué dans l'encyclique
Redemptor Hominis —, à la perspective d'un conflit qui, en raison des
arsenaux atomiques actuels, pourrait signifier l'autodestruction partielle
de l'humanité. Toutefois, la menace ne concerne pas seulement ce que les
hommes peuvent faire à d'autres hommes en utilisant la technique militaire;
elle concerne aussi bien d'autres dangers, qui sont le produit d'une
civilisation matérialiste, laquelle — malgré les déclarations « humanistes »
— accepte le primat des choses sur la personne. L'homme contemporain a donc
peur que, par l'utilisation des moyens techniques inventés par ce type de
civilisation, les individus mais aussi les milieux, les communautés, les
sociétés, les nations, puissent être les victimes d'abus de pouvoir de la
part d'autres individus, milieux, sociétés. L'histoire de notre siècle en
offre d'abondants exemples. Malgré toutes les déclarations sur les droits de
l'homme dans sa dimension intégrale, c'est-à-dire dans son existence
corporelle et spirituelle, nous ne pouvons pas dire que ces exemples
appartiennent seulement au passé.
A juste raison, l'homme
a peur d'être victime d'une oppression qui lui ôte la liberté intérieure, la
possibilité de manifester publiquement la vérité dont il est convaincu, la
foi qu'il professe, la faculté d'obéir à la voix de sa conscience qui lui
indique le droit chemin. En effet, les moyens techniques dont dispose la
civilisation actuelle cachent non seulement la possibilité d'une
autodestruction réalisée par un conflit militaire, mais aussi la possibilité
d'un assujettissement « pacifique » des individus, des milieux de vie, de
sociétés entières et de nations qui, quel qu'en soit le motif, sont gênants
pour ceux qui disposent de ces moyens et sont prêts à les utiliser sans
scrupule. Que l'on pense aussi à la torture, qui existe encore dans le
monde, adoptée systématiquement par l'autorité comme instrument de
domination ou de suprématie politique, et pratiquée impunément par les
subalternes.
Ainsi donc, à côté de la
conscience de la menace contre la vie, grandit la conscience d'une autre
menace, qui détruit plus encore ce qui est essentiel à l'homme, c'est-à-dire
ce qui est intimement lié à sa dignité de personne, à son droit à la vérité
et à la liberté.
Et tout cela se déroule
sur la toile de fond de l'immense remords constitué par le fait que, à côté
des hommes et des sociétés aisés et rassasiés, vivant dans l'abondance,
esclaves de la consommation et de la jouissance, il ne manque pas dans la
même famille humaine d'individus et de groupes sociaux qui souffrent de la
faim. Il ne manque pas d'enfants mourant de faim sous les yeux de leurs
mères. Il ne manque pas non plus, dans les diverses parties du monde et les
divers systèmes socio-économiques, de zones entières de misère, de disette
et de sous-développement. Ce fait est universellement connu. L'état
d'inégalité entre les hommes et les peuples non seulement dure, mais il
augmente. Aujourd'hui encore, à côté de ceux qui sont aisés et vivent dans
l'abondance, il y en a d'autres qui vivent dans l'indigence, souffrent de la
misère, et souvent même meurent de faim : leur nombre atteint des dizaines
et des centaines de millions. C'est pour cela que l'inquiétude morale est
destinée à devenir encore plus profonde. De toute évidence, il y a un défaut
capital, ou plutôt un ensemble de défauts et même un mécanisme défectueux à
la base de l'économie contemporaine et de la civilisation matérialiste, qui
ne permettent pas à la famille humaine de se sortir, dirais-je, de
situations aussi radicalement injustes.
Cette image du monde
d'aujourd'hui, dans lequel il y a tant de mal physique et moral qu'il en
devient un monde enfermé dans le réseau de ses contradictions et de ses
tensions, et en même temps plein de menaces dirigées contre la liberté
humaine, la conscience et la religion, cette image explique l'inquiétude à
laquelle est soumis l'homme contemporain. Cette inquiétude est ressentie non
seulement par ceux qui sont désavantagés et opprimés, mais aussi par ceux
qui jouissent des privilèges de la richesse, du progrès, du pouvoir. Et même
si ne manquent pas aussi ceux qui cherchent à en découvrir les causes ou à
réagir avec les moyens que leur offrent la technique, la richesse et le
pouvoir, cette inquiétude toutefois, au plus profond de l'âme humaine, porte
au-delà de ces palliatifs. Comme le Concile Vatican II l'a justement noté
dans ses analyses, elle concerne les problèmes fondamentaux de toute
l'existence humaine. Cette inquiétude est liée au sens même de l'existence
de l'homme dans le monde, et elle est inquiétude pour l'avenir de l'homme et
de toute l'humanité; elle exige des résolutions décisives, qui semblent
désormais s'imposer au genre humain.
12 Il n'est pas difficile de
constater que, dans le monde contemporain et sur une vaste échelle, le
sens de la justice s'est réveillé ; et sans aucun doute, il met plus en
relief ce qui est opposé à la justice dans les rapports entre les hommes,
les groupes sociaux ou les « classes », comme entre les peuples et les
États, et jusqu'à des systèmes politiques entiers et même des « mondes »
entiers. Ce courant profond et multiforme, à la source duquel la conscience
humaine contemporaine a placé la justice, atteste le caractère éthique des
tensions et des luttes qui envahissent le monde.
L’Église partage avec
les hommes de notre temps ce désir ardent et profond d'une vie juste à tous
points de vue, et elle n'omet pas non plus de réfléchir aux divers aspects
de la justice, telle que l'exige la vie des hommes et des sociétés. Le
développement de la doctrine sociale catholique au cours du dernier siècle
le confirme bien. Dans le sillage de cet enseignement se situent aussi bien
l'éducation et la formation des consciences humaines dans un esprit de
justice, que les initiatives particulières qui se développent dans cet
esprit, spécialement dans le cadre de l'apostolat des laïcs.
Cependant, il serait
difficile de ne pas percevoir que, souvent, les programmes fondés sur l'idée
de justice et qui doivent servir à sa réalisation dans la vie sociale des
personnes, des groupes et des sociétés humaines, subissent en pratique des
déformations. Bien qu'il continuent toujours à se réclamer de cette même
idée de justice, l'expérience démontre que souvent des forces négatives,
comme la rancoeur, la haine, et jusqu'à la cruauté, ont pris le pas sur
elle. Alors, le désir de réduire à rien l'adversaire, de limiter sa liberté,
ou même de lui imposer une dépendance totale, devient le motif fondamental
de l'action; et cela s'oppose à l'essence de la justice qui, par nature,
tend à établir l'égalité et l'équilibre entre les parties en conflit. Cette
espèce d'abus de l'idée de justice et son altération pratique montrent
combien l'action humaine peut s'éloigner de la justice elle-même, quand bien
même elle serait entreprise en son nom. Ce n'est pas pour rien que le Christ
reprochait à ses auditeurs, fidèles à la doctrine de l'Ancien Testament,
l'attitude qui se manifeste dans ces paroles : « œil pour œil, dent pour
dent »
.
Telle était la manière d'altérer la justice à cette époque ; et les formes
modernes continuent à se modeler sur elle. Il est évident, en effet, qu'au
nom d'une prétendue justice (par exemple historique, ou de classe), on
anéantit parfois le prochain, on tue, on prive de la liberté, on dépouille
des droits humains les plus élémentaires. L'expérience du passé et de notre
temps démontre que la justice ne suffit pas à elle seule, et même qu'elle
peut conduire à sa propre négation et à sa propre ruine, si on ne permet pas
à cette force plus profonde qu'est l'amour de façonner la vie humaine dans
ses diverses dimensions.
L'expérience de
l'histoire a conduit à formuler l'axiome: summum ius, summa iniuria,
le summum du droit, summum de l'injustice. Cette affirmation ne dévalue pas
la justice, et n'atténue pas la signification de l'ordre qui se fonde sur
elle ; mais elle indique seulement, sous un autre aspect, la nécessité de
recourir à ces forces encore plus profondes de l'esprit, qui conditionnent
l'ordre même de la justice.
Ayant devant les yeux
l'image de la génération à laquelle nous appartenons, l’Église partage
l'inquiétude de tant d'hommes contemporains. D'autre part, elle doit aussi
se préoccuper du déclin de nombreuses valeurs fondamentales, qui constituent
un bien incontestable non seulement de la morale chrétienne, mais simplement
de la morale humaine, de la culture morale, comme sont le respect de la vie
humaine depuis le moment de la conception, le respect pour le mariage dans
son unité indissoluble, le respect pour la stabilité de la famille. La
permissivité morale frappe surtout ce milieu si sensible de la vie et de la
sociabilité. Avec cela vont de pair la crise de la vérité dans les relations
humaines, l'irresponsabilité dans la parole, l'utilitarisme dans les
rapports d'homme à homme, la diminution du sens du bien commun authentique
et la facilité avec laquelle ce dernier est sacrifié. Enfin, il y a la
désacralisation, qui se transforme souvent en « déshumanisation » : l'homme
et la société pour lesquels rien n'est "sacré" connaissent, malgré toutes
les apparences, la décadence morale.
En relation avec cette
image de notre génération, qui ne peut que susciter une profonde inquiétude,
nous reviennent à l'esprit les paroles qui résonnèrent dans le Magnificat de
Marie pour célébrer l'incarnation du Fils de Dieu et qui chantent la
« miséricorde... de génération en génération ». Il faut que l’Église de
notre temps, gardant toujours dans son coeur l'éloquence de ces paroles
inspirées et les appliquant aux expériences et aux souffrances de la grande
famille humaine, prenne une conscience plus profonde et plus motivée de la
nécessité de rendre témoignage à la miséricorde de Dieu dans toute sa
mission, conformément à la tradition de l'ancienne et de la nouvelle
Alliance, et surtout à la suite de Jésus-Christ lui-même et de ses Apôtres.
L’Église doit rendre témoignage à la miséricorde de Dieu révélée dans le
Christ en toute sa mission de Messie, en la professant tout d'abord comme
vérité salvifique de foi nécessaire à une vie en harmonie avec la foi, puis
en cherchant à l'introduire et à l'incarner dans la vie de ses fidèles, et
autant que possible dans celle de tous les hommes de bonne volonté. Enfin,
l’Église — professant la miséricorde et lui demeurant toujours fidèle — a le
droit et le devoir d'en appeler à la miséricorde de Dieu, de l'implorer en
face de toutes les formes de mal physique et moral, devant toutes les
menaces qui s'appesantissent à l'horizon de la vie de l'humanité
contemporaine.
13
L’Église doit professer et
proclamer la miséricorde divine dans toute sa vérité, telle qu'elle nous est
attestée par la révélation. Dans les pages qui précèdent, nous avons cherché
à dessiner au moins les grandes lignes de cette vérité, qui s'exprime avec
tant de richesse dans toute la Sainte Écriture et la Tradition. Dans la vie
quotidienne de l’Église, la vérité sur la miséricorde de Dieu, exposée dans
la Bible, trouve constamment un écho dans de nombreuses lectures de la
sainte liturgie. Et le peuple, dans son sens authentique de la foi, le
perçoit bien, comme l'attestent de nombreuses expressions de la piété
personnelle et communautaire. Il serait certainement difficile de les
énumérer et de les résumer toutes, car la majeure partie d'entre elles est
fortement gravée au plus profond des coeurs et des consciences. Des
théologiens affirment que la miséricorde est le plus grand des attributs de
Dieu, la plus grande de ses perfections; la Bible, la Tradition et toute la
vie de foi du peuple de Dieu en fournissent des témoignages inépuisables. Il
ne s'agit pas ici de la perfection de l'inscrutable essence de Dieu dans le
mystère même de sa divinité, mais de la perfection et de l'attribut grâce
auxquels l'homme, dans la vérité intérieure de son existence, entre en
relation le plus intimement et le plus souvent avec le Dieu vivant.
Conformément aux paroles que le Christ adressa à Philippe
,
la « vision du Père » — vision de Dieu par la foi — trouve dans la rencontre
avec sa miséricorde un degré de simplicité et de vérité intérieure semblable
à celui que nous trouvons dans la parabole de l'enfant prodigue.
« Qui m'a vu a vu le
Père »
.
L’Église professe la miséricorde de Dieu, l’Église en vit, dans sa vaste
expérience de foi, et aussi dans son enseignement, en contemplant
constamment le Christ, en se concentrant en lui, sur sa vie et son Évangile,
sur sa croix et sa résurrection, sur son mystère tout entier. Tout ce qui
forme la « vision » du Christ dans la foi vive et dans l'enseignement de
l’Église nous rapproche de la « vision du Père » dans la sainteté de sa
miséricorde. L’Église semble professer et vénérer d'une manière particulière
la miséricorde de Dieu quand elle s'adresse au coeur du Christ. En effet,
nous approcher du Christ dans le mystère de son cœur nous permet de nous
arrêter sur ce point — point central en un certain sens, et en même temps le
plus accessible au plan humain — de la révélation de l'amour miséricordieux
du Père, qui a constitué le contenu central de la mission messianique du
Fils de l'homme.
L’Église vit d'une vie
authentique lorsqu'elle professe et proclame la miséricorde, attribut le
plus admirable du Créateur et du Rédempteur, et lorsqu'elle conduit les
hommes aux sources de la miséricorde du Sauveur, dont elle est la
dépositaire et la dispensatrice. Dans ce cadre, la méditation constante de
la parole de Dieu, et surtout la participation consciente et réfléchie à
l'Eucharistie et au sacrement de pénitence ou de réconciliation, ont une
grande signification. L'Eucharistie nous rapproche toujours de cet amour
plus fort que la mort : « Chaque fois en effet que nous mangeons ce pain et
que nous buvons cette coupe », non seulement nous annonçons la mort du
Rédempteur, mais nous proclamons aussi sa résurrection, « dans l'attente de
sa venue » dans la gloire
.
La liturgie eucharistique, célébrée en mémoire de celui qui dans sa mission
messianique nous a révélé le Père par sa parole et par sa croix, atteste
l'inépuisable amour en vertu duquel il désire toujours s'unir à nous et ne
faire qu'un avec nous, allant à la rencontre de tous les coeurs humains.
C'est le sacrement de la pénitence ou de la réconciliation qui aplanit la
route de chacun, même quand il est accablé par de lourdes fautes. Dans ce
sacrement, tout homme peut expérimenter de manière unique la miséricorde,
c'est-à-dire l'amour qui est plus fort que le péché. L'encyclique
Redemptor Hominis a déjà abordé ce point ; il conviendrait pourtant de
revenir encore une fois sur ce thème fondamental.
Parce que le péché
existe dans ce monde que « Dieu a tant aimé qu'il a donné son Fils unique »
,
Dieu qui « est amour »
ne peut se révéler autrement que comme miséricorde. Cela correspond
non seulement à la vérité la plus profonde de cet amour qu'est Dieu, mais
aussi à la vérité intérieure de l'homme et du monde qui est sa patrie
temporaire.
La miséricorde, en tant
que perfection du Dieu infini, est elle-même infinie. Infinie donc, et
inépuisable, est la promptitude du Père à accueillir les fils prodigues qui
reviennent à sa maison. Infinies sont aussi la promptitude et l'intensité du
pardon qui jaillit continuellement de l'admirable valeur du sacrifice du
Fils. Aucun péché de l'homme ne peut prévaloir sur cette force ni la
limiter. Du côté de l'homme, seul peut la limiter le manque de bonne
volonté, le manque de promptitude dans la conversion et la pénitence,
c'est-à-dire l'obstination continuelle qui s'oppose à la grâce et à la
vérité, spécialement face au témoignage de la croix et de la résurrection du
Christ.
C'est pourquoi l’Église annonce la conversion et y appelle. La conversion à
Dieu consiste toujours dans la découverte de sa miséricorde, c'est-à-dire de
cet amour patient et doux
comme l'est Dieu Créateur et Père: l'amour, auquel « le Dieu et Père de
Notre Seigneur Jésus-Christ »
est fidèle jusqu'à ses conséquences extrêmes dans l'histoire de l'alliance
avec l'homme, jusqu'à la croix, à la mort et à la résurrection de son Fils.
La conversion à Dieu est toujours le fruit du retour au Père riche en
miséricorde.
La connaissance
authentique du Dieu de la miséricorde, Dieu de l'amour bienveillant, est une
force de conversion constante et inépuisable, non seulement comme acte
intérieur d'un instant, mais aussi comme disposition permanente, comme état
d'âme. Ceux qui arrivent à connaître Dieu ainsi, ceux qui le « voient »
ainsi, ne peuvent pas vivre autrement qu'en se convertissant à lui
continuellement. Ils vivent donc in statu conversionis, en état de
conversion; et c'est cet état qui constitue la composante la plus profonde
du pèlerinage de tout homme sur la terre in statu viatoris, en état
de cheminement. Il est évident que l’Église professe la miséricorde de Dieu
révélée dans le Christ crucifié et ressuscité non seulement par les paroles
de son enseignement, mais surtout par la pulsation la plus intense de la vie
de tout le peuple de Dieu. Grâce à ce témoignage de vie, l’Église accomplit
sa mission propre de peuple de Dieu, mission qui participe à la mission
messianique du Christ lui-même et qui, en un certain sens, la continue.
L’Église contemporaine
est vivement consciente que c'est seulement sur la base de la miséricorde de
Dieu qu'elle pourra réaliser les tâches qui découlent de l'enseignement du
Concile Vatican II, et en premier lieu la tâche oecuménique consistant à
unir tous ceux qui croient au Christ. En engageant de multiples efforts dans
cette direction, l’Église reconnaît avec humilité que seul cet amour, plus
puissant que la faiblesse des divisions humaines, peut réaliser
définitivement cette unité que le Christ implorait de son Père, et que
l'Esprit ne cesse d'implorer pour nous « avec des gémissements
inexprimables »
.
14
Jésus-Christ nous a enseigné que
l'homme non seulement reçoit et expérimente la miséricorde de Dieu, mais
aussi qu'il est appelé à « faire miséricorde » aux autres : « Bienheureux
les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ».
Dans ces paroles, l’Église voit un appel à l'action, et elle s'efforce de
pratiquer la miséricorde. Si toutes les béatitudes du Sermon sur la montagne
indiquent la route de la conversion et du changement de vie, celle qui
concerne les miséricordieux est, à cet égard, particulièrement parlante.
L'homme parvient à l'amour miséricordieux de Dieu, à sa miséricorde, dans la
mesure ou lui-même se transforme intérieurement dans l'esprit d'un tel amour
envers le prochain.
Ce processus
authentiquement évangélique ne réalise pas seulement une transformation
spirituelle une fois pour toutes, mais il est tout un style de vie, une
caractéristique essentielle et continuelle de la vocation chrétienne. Il
consiste dans la découverte constante et dans la mise en oeuvre persévérante
de l'amour en tant que force à la fois unifiante et élevante, en dépit de
toutes les difficultés psychologiques ou sociales: il s'agit, en effet, d'un
amour miséricordieux qui est par essence un amour créateur. L'amour
miséricordieux, dans les rapports humains, n'est jamais un acte ou un
processus unilatéral. Même dans les cas ou tout semblerait indiquer qu'une
seule partie donne et offre, et que l'autre ne fait que prendre et recevoir
(par exemple dans le cas du médecin qui soigne, du maître qui enseigne, des
parents qui élèvent et éduquent leurs enfants, du bienfaiteur qui secourt
ceux qui sont dans le besoin), en réalité cependant, même celui qui donne en
tire toujours avantage. De toute manière, il peut facilement se retrouver
lui aussi dans la situation de celui qui reçoit, qui obtient un bienfait,
qui rencontre l'amour miséricordieux, qui se trouve être objet de
miséricorde.
En ce sens, le Christ
crucifié est pour nous le modèle, l'inspiration et l'incitation la plus
haute. En nous fondant sur ce modèle émouvant, nous pouvons en toute
humilité manifester de la miséricorde envers les autres, sachant qu'il la
reçoit comme si elle était témoignée à lui-même
.
D'après ce modèle, nous devons aussi purifier continuellement toutes nos
actions et toutes nos intentions dans lesquelles la miséricorde est comprise
et pratiquée d'une manière unilatérale, comme un bien qui est fait aux
autres. Car elle est réellement un acte d'amour miséricordieux seulement
lorsque, en la réalisant, nous sommes profondément convaincus que nous la
recevons en même temps de ceux qui l'acceptent de nous. Si cet aspect
bilatéral et cette réciprocité font défaut, nos actions ne sont pas encore
des actes authentiques de miséricorde ; la conversion, dont le chemin nous a
été enseigné par le Christ dans ses paroles et son exemple jusqu'à la croix,
ne s'est pas encore pleinement accomplie en nous ; et nous ne participons
pas encore complètement à la source magnifique de l'amour miséricordieux,
qui nous a été révélée en lui.
Ainsi donc, le chemin
que le Christ nous a indiqué dans le Sermon sur la montagne avec la
béatitude des miséricordieux est bien plus riche que ce que nous pouvons
parfois découvrir dans la façon dont on parle habituellement de la
miséricorde. On considère communément la miséricorde comme un acte ou un
processus unilatéral, qui présuppose et maintient les distances entre celui
qui fait miséricorde et celui qui la reçoit, entre celui qui fait le bien et
celui qui en est gratifié. De là vient la prétention de libérer les rapports
humains et sociaux de la miséricorde, et de les fonder seulement sur la
justice. Mais ces opinions sur la miséricorde ne tiennent pas compte du lien
fondamental entre la miséricorde et la justice dont parlent toute la
tradition biblique et surtout la mission messianique de Jésus-Christ. La
miséricorde authentique est, pour ainsi dire, la source la plus profonde de
la justice. Si cette dernière est de soi propre à « arbitrer » entre les
hommes pour répartir entre eux de manière juste les biens matériels, l'amour
au contraire, et seulement lui (et donc aussi cet amour bienveillant que
nous appelons « miséricorde »), est capable de rendre l'homme à lui-même.
La miséricorde
véritablement chrétienne est également, dans un certain sens, la plus
parfaite incarnation de l’« égalité » entre les hommes, et donc aussi
l'incarnation la plus parfaite de la justice, en tant que celle-ci, dans son
propre domaine, vise au même résultat. L'égalité introduite par la justice
se limite cependant au domaine des biens objectifs et extérieurs, tandis que
l'amour et la miséricorde permettent aux hommes de se rencontrer entre eux
dans cette valeur qu'est l'homme même, avec la dignité qui lui est propre.
En même temps, l’« égalité » née de l'amour « patient et bienveillant »
n'efface pas les différences : celui qui donne devient plus généreux
lorsqu'il se sent payé en retour par celui qui accepte son don;
réciproquement, celui qui sait recevoir le don avec la conscience que lui
aussi fait du bien en l'acceptant, sert pour sa part la grande cause de la
dignité de la personne, et donc contribue à unir les hommes entre eux d'une
manière plus profonde.
Ainsi donc, la
miséricorde devient un élément indispensable pour façonner les rapports
mutuels entre les hommes, dans un esprit de grand respect envers ce qui est
humain et envers la fraternité réciproque. Il n'est pas possible d'obtenir
l'établissement de ce lien entre les hommes si l'on veut régler leurs
rapports mutuels uniquement en fonction de la justice. Celle-ci, dans toute
la sphère des rapports entre hommes, doit subir pour ainsi dire une
« refonte » importante de la part de l'amour qui est — comme le proclame
saint Paul — « patient » et « bienveillant », ou, en d'autres termes, qui
porte en soi les caractéristiques de l'amour miséricordieux, si essentielles
pour l’Évangile et pour le christianisme. Rappelons en outre que l'amour
miséricordieux comporte aussi cette tendresse et cette sensibilité du
coeur dont nous parle si éloquemment la parabole de l'enfant prodigue
,
ou encore celles de la brebis et de la drachme perdues
.
Aussi l'amour miséricordieux est-il indispensable surtout entre ceux qui
sont les plus proches : entre les époux, entre parents et enfants, entre
amis ; il est indispensable dans l'éducation et la pastorale.
Cependant, son champ
d'action ne se borne pas à cela. Si Paul VI a indiqué à plusieurs reprises
que la « civilisation de l'amour »
était le but vers lequel devaient tendre tous les efforts dans le domaine
social et culturel comme dans le domaine économique et politique, il
convient d'ajouter que ce but ne sera jamais atteint tant que, dans nos
conceptions et nos réalisations concernant le domaine large et complexe de
la vie en commun, nous nous en tiendrons au principe « œil pour œil et dent
pour dent »
;
tant que nous ne tendrons pas, au contraire, à le transformer dans son
essence, en agissant dans un autre esprit. Il est certain que c'est aussi
dans cette direction que nous conduit le Concile Vatican II, lorsque,
parlant d'une manière répétée de la nécessité de rendre le monde plus humain
,
il présente la mission de l’Église dans le monde contemporain comme la
réalisation de cette tâche. Le monde des hommes ne pourra devenir toujours
plus humain que si nous introduisons dans le cadre multiforme des rapports
interpersonnels et sociaux, en même temps que la justice, cet « amour
miséricordieux » qui constitue le message messianique de l’Évangile.
Le monde des hommes
pourra devenir « toujours plus humain » seulement lorsque nous introduirons,
dans tous les rapports réciproques qui modèlent son visage moral, le moment
du pardon, si essentiel pour l’Évangile. Le pardon atteste qu'est présent
dans le monde l'amour plus fort que le péché. En outre, le pardon est la
condition première de la réconciliation, non seulement dans les rapports de
Dieu avec l'homme, mais aussi dans les relations entre les hommes. Un monde
d'ou on éliminerait le pardon serait seulement un monde de justice froide et
irrespectueuse, au nom de laquelle chacun revendiquerait ses propres droits
vis-à-vis de l'autre; ainsi, les égoïsmes de toute espèce qui sommeillent
dans l'homme pourraient transformer la vie et la société humaine en un
système d'oppression des plus faibles par les plus forts, ou encore en arène
d'une lutte permanente des uns contre les autres.
C'est pourquoi l’Église
doit considérer comme un de ses principaux devoirs — à chaque étape de
l'histoire, et spécialement à l'époque contemporaine — de proclamer et
d'introduire dans la vie le mystère de la miséricorde, révélé à son plus
haut degré en Jésus-Christ. Ce mystère est, non seulement pour l’Église
elle-même comme communauté des croyants mais aussi, en un certain sens, pour
tous les hommes, source d'une vie différente de celle qu'est capable de
construire l'homme exposé aux forces tyranniques de la triple concupiscence
qui sont à l'oeuvre en lui
.
Et c'est au nom de ce mystère que le Christ nous enseigne à toujours
pardonner. Combien de fois répétons-nous les paroles de la prière que
lui-même nous a enseignée, en demandant : « Pardonne-nous nos offenses comme
nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », c'est-à-dire à ceux
qui sont coupables à notre égard !
Il est vraiment difficile d'exprimer la valeur profonde de l'attitude que de
telles paroles définissent et inculquent. Que ne révèlent-elles pas à tout
homme, sur son semblable et sur lui-même ! La conscience d'être débiteurs
les uns envers les autres va de pair avec l'appel à la solidarité
fraternelle que saint Paul a exprimé avec concision en nous invitant à nous
supporter « les uns les autres avec charité »
.
Quelle leçon d'humilité est ici renfermée à l'égard de l'homme, du prochain
en même temps que de nous-mêmes ! Quelle école de bonne volonté pour la vie
en commun de chaque jour, dans les diverses conditions de notre existence!
Si nous nous désintéressions d'une telle leçon, que resterait-il de
n'importe programme « humaniste » de vie et d'éducation ?
Le Christ souligne avec
insistance la nécessité de pardonner aux autres: lorsque Pierre lui demande
combien de fois il devrait pardonner à son prochain, il lui indique le
chiffre symbolique de « soixante-dix fois sept fois »
,
voulant lui montrer ainsi qu'il devrait savoir pardonner à tous et toujours.
Il est évident qu'une exigence aussi généreuse de pardon n'annule pas les
exigences objectives de la justice. La justice bien comprise constitue pour
ainsi dire le but du pardon. Dans aucun passage du message évangélique, le
pardon, ni même la miséricorde qui en est la source, ne signifient
indulgence envers le mal, envers le scandale, envers le tort causé ou les
offenses. En chaque cas, la réparation du mal et du scandale, le
dédommagement du tort causé, la satisfaction de l'offense sont conditions du
pardon.
Ainsi donc, la structure
foncière de la justice entre toujours dans le champ de la miséricorde.
Celle-ci toutefois a la force de conférer à la justice un contenu nouveau,
qui s'exprime de la manière la plus simple et la plus complète dans le
pardon. Le pardon en effet manifeste qu'en plus du processus de
« compensation » et de « trêve » caractéristique de la justice, l'amour est
nécessaire pour que l'homme s'affirme comme tel. L'accomplissement des
conditions de la justice est indispensable surtout pour que l'amour puisse
révéler son propre visage. Dans l'analyse de la parabole de l'enfant
prodigue, nous avons déjà attiré l'attention sur le fait que celui qui
pardonne et celui qui est pardonné se rencontrent sur un point essentiel,
qui est la dignité ou la valeur essentielle de l'homme, qui ne peut être
perdue et dont l'affirmation ou la redécouverte sont la source de la plus
grande joie
.
L’Église estime à juste
titre que son devoir, que le but de sa mission, consistent à assurer
l'authenticité du pardon, aussi bien dans la vie et le comportement que dans
l'éducation et la pastorale. Elle ne la protège pas autrement qu'en gardant
sa source, c'est-à-dire le mystère de la miséricorde de Dieu lui-même,
révélé en Jésus-Christ.
A la base de la mission
de l’Église, dans tous les domaines dont parlent de nombreux textes du
récent Concile et l'expérience séculaire de l'apostolat, il n'y a rien
d'autre que : « Puiser aux sources du Sauveur »
.
Il y a là de multiples orientations pour la mission de l’Église dans la vie
des chrétiens, des communautés et de tout le Peuple de Dieu. « Puiser aux
sources du Sauveur » ne peut se réaliser que dans l'esprit de pauvreté
auquel le Seigneur nous a appelés par sa parole et son exemple : « Vous avez
reçu gratuitement, donnez gratuitement »
.
Ainsi, sur tous les chemins de la vie et du ministère de l’Église — à
travers la pauvreté évangélique de ses ministres et dispensateurs, ainsi que
du peuple tout entier, qui rend témoignage « à toutes les merveilles » de
son Seigneur — se manifeste encore mieux le Dieu « qui est riche en
miséricorde ».
15
L’Église proclame la vérité de la
miséricorde de Dieu, révélée dans le Christ crucifié et ressuscité, et elle
la professe de différentes manières. Elle cherche en outre à exercer la
miséricorde envers les hommes grâce aux hommes, voyant en cela une condition
indispensable de sa préoccupation pour un monde meilleur et « plus humain »,
aujourd'hui et demain. Cependant, à aucun moment ni en aucune période de
l'histoire — surtout à une époque aussi critique que la nôtre —, l’Église ne
peut oublier la prière qui est un cri d'appel à la miséricorde de Dieu face
aux multiples formes de mal qui pèsent sur l'humanité et la menacent. Tel
est le droit et le devoir fondamental de l’Église, dans le Christ Jésus:
c'est le droit et le devoir de l’Église envers Dieu et envers les hommes.
Plus la conscience humaine, succombant à la sécularisation, oublie la
signification même du mot de « miséricorde » ; plus, en s'éloignant de Dieu,
elle s'éloigne du mystère de la miséricorde, plus aussi l’Église a le droit
et le devoir de faire appel au Dieu de la miséricorde « avec de grands
cris »
.
Ces « grands cris » doivent caractériser l’Église de notre temps; ils
doivent être adressés à Dieu pour implorer sa miséricorde, dont l’Église
professe et proclame que la manifestation certaine est advenue en Jésus
crucifié et ressuscité, c'est-à-dire dans le mystère pascal. C'est ce
mystère qui porte en soi la révélation la plus complète de la miséricorde,
de l'amour plus fort que la mort, plus fort que le péché et que tout mal, de
l'amour qui retient l'homme dans ses chutes les plus profondes et le libère
des plus grandes menaces.
L'homme contemporain
sent ces menaces. Ce qui a été dit plus haut sur ce point n'est qu'une
simple esquisse. L'homme contemporain s'interroge souvent, avec beaucoup
d'anxiété, sur la solution des terribles tensions qui se sont accumulées sur
le monde et qui s'enchevêtrent parmi les hommes. Et si, parfois, il n'a pas
le courage de prononcer le mot de « miséricorde », ou si, dans sa conscience
dépouillée de tout sens religieux, il n'en trouve pas l'équivalent, il est
d'autant plus nécessaire que l’Église prononce ce mot, pas seulement en son
propre nom, mais aussi au nom de tous les hommes de notre temps.
Il faut donc que tout ce
que j'ai dit dans ce document sur la miséricorde se transforme en une
ardente prière : qu'il se transforme continuellement en un cri qui implore
la miséricorde selon les nécessités de l'homme dans le monde contemporain.
Que ce cri soit lourd de toute cette vérité sur la miséricorde qui a trouvé
une si riche expression dans l’Écriture Sainte et dans la Tradition, comme
aussi dans l'authentique vie de foi de tant de générations du peuple de
Dieu. Par un tel cri, comme les auteurs sacrés, faisons appel au Dieu qui ne
peut mépriser rien de ce qu'il a créé
,
au Dieu qui est fidèle à lui-même, à sa paternité, à son amour ! Comme les
prophètes, faisons appel à l'aspect maternel de cet amour qui, comme une
mère, suit chacun de ses fils, chacune des brebis perdues; et cela même s'il
y avait des millions d'égarés, même si dans le monde l'iniquité prévalait
sur l'honnêteté, même si l'humanité contemporaine méritait pour ses péchés
un nouveau « déluge », comme le mérita jadis la génération de Noé ! Ayons
recours à l'amour paternel que le Christ nous a révélé par sa mission
messianique, et qui a atteint son sommet dans sa croix, sa mort et sa
résurrection! Ayons recours à Dieu par le Christ, nous souvenant des paroles
du Magnificat de Marie, proclamant la miséricorde « de génération en
génération » ! Implorons la miséricorde divine pour la génération
contemporaine! Que l’Église, qui cherche à l'exemple de Marie à être en Dieu
la mère des hommes, exprime en cette prière sa sollicitude maternelle, et
aussi son amour confiant, dont naît la plus ardente nécessité de la prière !
Élevons nos
supplications, guidés par la foi, l'espérance et la charité, que le Christ a
implantées dans nos coeurs ! Cette attitude est également amour envers ce
Dieu que l'homme contemporain a parfois tellement éloigné de soi, considéré
comme étranger à lui-même, en proclamant de diverses manières qu'il est
« inutile ». Elle est donc amour de Dieu, dont nous ressentons profondément
combien l'homme contemporain l'offense et le refuse, ce pourquoi nous sommes
prêts à crier comme le Christ en croix : « Père, pardonne-leur; ils ne
savent ce qu'ils font »
.
Elle est en même temps amour des hommes, de tous les hommes, sans aucune
exception ou discrimination : sans différence de race, de culture, de
langue, de conception du monde, sans distinction entre amis et ennemis. Tel
est l'amour envers les hommes, qui désire le bien véritable pour chacun
d'eux et pour chaque communauté humaine, pour chaque famille, pour chaque
nation, pour chaque groupe social, pour les jeunes, les adultes, les
parents, les anciens, les malades : c'est un amour envers tous, sans
exception. Tel est l'amour, cette sollicitude empressée pour garantir à
chacun tout bien authentique, pour éloigner de lui et conjurer toute espèce
de mal.
Et si tel ou tel de nos
contemporains ne partage pas la foi et l'espérance qui me conduisent, en
tant que serviteur du Christ et ministre des mystères de Dieu,
à implorer en cette heure de l'histoire la miséricorde de Dieu pour
l'humanité, qu'il cherche au moins à comprendre la raison de cet
empressement. Il est dicté par l'amour envers l'homme, envers tout ce qui
est humain, et qui, selon l'intuition d'une grande partie des hommes de ce
temps, est menacé par un péril immense. Le mystère du Christ qui, en nous
révélant la haute vocation de l'homme, m'a poussé à rappeler dans
l'encyclique Redemptor Hominis sa dignité incomparable, m'oblige
aussi à proclamer la miséricorde en tant qu'amour miséricordieux de Dieu
révélé dans ce mystère. Il me conduit également à en appeler à cette
miséricorde et à l'implorer dans cette phase difficile et critique de
l'histoire de l’Église et du monde, alors que nous arrivons au terme du
second millénaire. Au nom de Jésus-Christ crucifié et ressuscité, dans
l'esprit de sa mission messianique toujours présente dans l'histoire de
l'humanité, nous élevons notre voix et nos supplications pour que se révèle
encore une fois, à cette étape de l'histoire, l'Amour qui est dans le Père ;
pour que, par l'action du Fils et du Saint-Esprit, il manifeste sa présence
dans notre monde contemporain, plus fort que le mal, plus fort que le péché
et que la mort. Nous supplions par l'intermédiaire de Celle qui ne cesse de
proclamer « la miséricorde de génération en génération », et aussi de ceux
qui ont déjà vu s'accomplir totalement en eux les paroles du Sermon sur la
montagne : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront
miséricorde »
.
En poursuivant la grande
tâche de la mise en oeuvre du Concile Vatican II, dans lequel nous pouvons
voir à juste titre une nouvelle phase de l'auto-réalisation de l’Église — à
la mesure de l'époque ou il nous est donné de vivre —, l’Église elle-même
doit être toujours guidée par la pleine conscience qu'il ne lui est permis à
aucun prix, dans cette oeuvre, de se replier sur elle-même. Sa raison d'être
est en effet de révéler Dieu, c'est-à-dire le Père qui nous permet de le
« voir » dans le Christ
.
Si grande que puisse être la résistance de l'histoire humaine, si marqué le
caractère hétérogène de la civilisation contemporaine, si forte enfin la
négation de Dieu dans le monde humain, plus grande toutefois doit être la
proximité de ce mystère qui, caché depuis les siècles en Dieu, a été ensuite
réellement communiqué dans le temps à l'homme par Jésus-Christ.
Avec ma Bénédiction
Apostolique.
Donné à Rome, près de
Saint-Pierre, le 30 novembre 1980, premier dimanche de l'Avent, en la
troisième année de mon pontificat.
16
Pour définir la miséricorde, les Livres de l'Ancien Testament emploient
essentiellement deux expressions ; chacune d'entre elles a une nuance
sémantique différente. En tout premier lieu, il y a le terme « hesed », qui
indique une profonde attitude de « bonté ». Lorsqu'il indique les rapports
entre deux hommes, ceux-ci sont non seulement bienveillants l'un envers
l'autre, mais en même temps réciproquement fidèles en raison d'un engagement
intérieur, et donc aussi en vertu d'une fidélité à l'égard d'eux-mêmes. Si
hesed signifie aussi « grâce » ou « amour », c'est précisément sur la base
d'une telle fidélité. Le fait que cet engagement ait un caractère non
seulement moral, mais quasi juridique, ne change rien. Lorsque, dans
l'Ancien Testament, le mot hesed est rapporté au Seigneur, cela arrive
toujours en rapport à l'Alliance que Dieu a conclue avec Israël. De la part
de Dieu, cette Alliance fut un don et une grâce pour Israël. Cependant,
puisque, en cohérence avec l'Alliance conclue, Dieu s'était engagé à la
respecter, hesed acquérait, en un certain sens, un contenu légal.
L'engagement juridique de la part de Dieu cessait de l'obliger, lorsque
Israël enfreignait l'Alliance et n'en respectait pas les conditions. Mais
précisément alors, hesed, cessant d'être une obligation juridique, révélait
son aspect plus profond : elle se manifestait telle qu'elle était dans son
principe, c'est-à-dire comme un amour qui donne, un amour plus puissant que
la trahison, une grâce plus forte que le péché.
1611
Cette fidélité à l'égard de la « fille de mon peuple » infidèle ( Lm 4,3;
Lm 4,6 ) est, en définitive, de la part de Dieu, fidélité à lui-même ;
cela apparaît évident surtout dans le retour fréquent du binôme hesed
we'emet (= grâce et fidélité), qu'on pourrait considérer comme une hendiadys
(cf. par exemple Ex 34,6 ; 2S 2,6 ; 2S 15,20 ; Ps 25,10 ;
Ps 40,11-12 ; Ps 85,11 ; Ps 138,2 (soit respectivement Ps 24 39 84
137) Mi 7,20 ). « Ce n'est pas à cause de vous que j'agis ainsi,
maison d'Israël, mais c'est pour mon saint Nom » ( Ex 36,22 ). Ainsi
Israël, accablé de fautes pour avoir enfreint l'Alliance, ne peut prétendre
avoir droit à la hesed de Dieu en se fondant sur une justice légale ; et
pourtant, il peut et il doit garder l'espoir et la confiance de l'obtenir,
parce que le Dieu de l'Alliance est réellement « responsable de son amour ».
Le fruit d'un tel amour, c'est le pardon et la restauration de la grâce, le
rétablissement de l'alliance intérieure.
1612
Le second mot, qui sert dans la terminologie de l'Ancien Testament à définir
la miséricorde, est rah a mim. Il a une nuance différente de celui de hesed.
Tandis que ce dernier met en évidence ces caractères : être fidèle à
soi-même et « être responsable de son amour » (qui sont en un certain sens
des caractères masculins), rah a mim, déjà dans sa racine sémantique, dénote
l'amour de la mère (rehem = le sein maternel). Du lien très profond et
originaire, et même de l'unité qui lie la mère à l'enfant, naît un rapport
particulier avec lui, un amour tout spécial. De cet amour, on peut dire
qu'il est entièrement gratuit, qu'il n'est pas le fruit d'un mérite, et que,
sous cet aspect, il constitue une nécessité intérieure : c'est une exigence
du cœur. Il y a là une variante presque "féminine" de la fidélité masculine
à soi-même, exprimée par la hesed. Sur cet arrière-fond psychologique, rah a
mim engendre une échelle de sentiments, parmi lesquels se trouvent la bonté
et la tendresse, la patience et la compréhension, c'est-à-dire la
promptitude à pardonner.
1613
L'Ancien Testament attribue au Seigneur justement ces caractères, quand il
parle de lui en utilisant le terme de rah a mim. Nous lisons dans Isaïe :
« Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils
de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi je ne t'oublierai
pas » (Is 49, 15). Cet amour, fidèle et invincible grâce à la force
mystérieuse de la maternité, est exprimé dans les textes
vétéro-testamentaires de diverses manières : comme salut dans les dangers,
spécialement ceux qui viennent des ennemis ; mais aussi comme pardon des
péchés — à l'égard des individus, et aussi de tout Israël —, et enfin, dans
la promptitude à accomplir la promesse et l'espérance (eschatologiques),
malgré l'infidélité humaine, comme nous le lisons dans le livre d'Osée :
« Je les guérirai de leur infidélité, je les aimerai de bon cœur » (Os 14,5).
1614
Dans la terminologie de l'Ancien Testament, nous trouvons encore d'autres
expressions, rapportées au même contenu fondamental de diverses manières.
Cependant, les deux précédentes méritent une attention particulière. En
elles se manifeste clairement leur aspect anthropomorphique originaire : en
considérant la miséricorde divine, les auteurs bibliques se servent des mots
qui correspondent à la conscience et à l'expérience de leurs contemporains.
La terminologie grecque de la version des Septante montre une richesse moins
grande que celle de la version hébraïque: aussi n'offre-t-elle pas toutes
les nuances sémantiques propres au texte original. En tout cas, le Nouveau
Testament construit sur la richesses et la profondeur qui définissaient déjà
l'Ancien Testament.
1615
De la sorte, nous héritons de l'Ancien Testament — comme en une synthèse
spéciale — non seulement la richesse des expressions utilisées par ses
Livres pour définir la miséricorde divine, mais aussi une « psychologie »
évidemment anthropomorphique, qui est propre à Dieu : l'image émouvante de
son amour, qui, au contact du mal et en particulier du péché de l'homme et
du peuple, se manifeste comme miséricorde. Cette image est composée en plus
du contenu général du verbe hanan, du contenu de hesed et de celui rah a
mim. Le terme de hanan exprime un concept plus large ; il signifie en effet
la manifestation de la grâce, qui comporte, pour ainsi dire, une
prédisposition constante, magnanime, bienveillante et pleine de clémence.
1616
En plus de ces éléments sémantiques fondamentaux, le concept de miséricorde
dans l'Ancien Testament est aussi composé de ce qu'exprime le verbe hamal,
qui signifie littéralement « épargner (l'ennemi vaincu) », mais aussi
« manifester pitié et compassion » et, par conséquent, pardon et rémission
de la faute. Le terme de hus, lui aussi, exprime la pitié et la compassion,
mais surtout dans un sens affectif. Ces mots apparaissent dans les textes
bibliques plus rarement, pour traduire la miséricorde. En outre, il faut
souligner le terme déjà indiqué de 'emet, qui signifie en premier lieu
« solidité, sécurité » (dans le grec des Septante : « vérité »), et ensuite
« fidélité », et qui semble de la sorte être lié avec le contenu sémantique
propre du terme hesed.
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