A tous Nos Vénérables Frères les
Patriarches, Primats, Archevêques et Évêques du monde catholique, en
grâce et communion avec le Siège Apostolique.
Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction Apostolique.
Dès le
commencement de notre Pontificat, Nous n'avons pas négligé, ainsi
que l'exigeait la charge de Notre ministère apostolique, de signaler
cette peste mortelle qui se glisse à travers les membres les plus
intimes de la société humaine et qui la conduit à sa perte ; en même
temps, Nous avons indiqué quels étaient les remèdes les plus
efficaces au moyen desquels la société pouvait retrouver la voie du
salut et échapper aux graves périls qui la menacent. Mais les maux
que Nous déplorions alors se sont si promptement accrus que, de
nouveau, Nous sommes forcé de Vous adresser la parole, car il semble
que Nous entendions retentir à Notre oreille ces mots du Prophète :
" Crie, ne cesse de crier : élève ta voix, et qu'elle soit pareille
à la trompette "
[1].
Vous comprenez
sans peine, Vénérables Frères, que Nous parlons de la secte de ces
hommes qui s'appellent diversement et de noms presque barbares,
socialistes, communistes et nihilistes, et qui, répandus par toute
la terre, et liés étroitement entre eux par un pacte inique, ne
demandent plus désormais leur force aux ténèbres de réunions
occultes, mais, se produisant au jour publiquement, et en toute
confiance, s'efforcent de mener à bout le dessein, qu'ils ont formé
depuis longtemps, de bouleverser les fondements de la société
civile. Ce sont eux, assurément, qui, selon que l'atteste la parole
divine, " souillent toute chair, méprisent toute domination et
blasphèment toute majesté "
[2].
En effet, ils ne laissent entier ou
intact rien de ce qui a été sagement décrété par les lois divines et
humaines pour la sécurité et l'honneur de la vie. Pendant qu'ils
blâment l'obéissance rendue aux puissances supérieures qui tiennent
de Dieu le droit de commander et auxquelles, selon l'enseignement de
l'Apôtre, toute âme doit être soumise, ils prêchent la parfaite
égalité de tous les hommes pour ce qui regarde leurs droits et leurs
devoirs. Ils déshonorent l'union naturelle de l'homme et de la
femme, qui était sacrée aux yeux mêmes des nations barbares; et le
lien de cette union, qui resserre principalement la société
domestique, ils l'affaiblissent ou bien l'exposent aux caprices de
la débauche.
Enfin, séduits par
la cupidité des biens présents, " qui est la source de tous les maux
et dont le désir a fait errer plusieurs dans la foi "
[3],
ils attaquent le droit de propriété sanctionné par le droit naturel
et, par un attentat monstrueux, pendant qu'ils affectent de prendre
souci des besoins de tous les hommes et prétendent satisfaire tous
leurs désirs, ils s'efforcent de ravir, pour en faire la propriété
commune, tout ce qui a été acquis à chacun, ou bien par le titre
d'un légitime héritage, ou bien par le travail intellectuel ou
manuel, ou bien par l'économie. De plus, ces opinions monstrueuses,
ils les publient dans leurs réunions, ils les développent dans des
brochures, et, par de nombreux journaux, ils les répandent dans la
foule. Aussi, la majesté respectable et le pouvoir des rois sont
devenus, chez le peuple révolté, l'objet d'une si grande hostilité
que d'abominables traîtres, impatients de tout frein et animés d'une
audace impie, ont tourné plusieurs fois, en peu de temps, leurs
armes contre les chefs des gouvernements eux-mêmes.
Or, cette audace d'hommes perfides
qui menace chaque jour de ruines plus graves la société civile, et
qui excite dans tous les esprits l'inquiétude et le trouble, tire sa
cause et son origine de ces doctrines empoisonnées qui, répandues en
ces derniers temps parmi les peuples comme des semences de vices,
ont donné, en leurs temps, des fruits si pernicieux. En effet, vous
savez très bien, Vénérables Frères, que la guerre cruelle qui,
depuis le XVIe siècle, a été déclarée contre la foi
catholique par des novateurs, visait à ce but d'écarter toute
révélation et de renverser tout l'ordre surnaturel, afin que l'accès
fût ouvert aux inventions ou plutôt aux délires de la seule raison.
Tirant hypocritement son nom de la
raison, cette erreur qui flatte et excite la passion de grandir,
naturelle au cœur de l'homme, et qui lâche les rênes à tous les
genres de passions, a spontanément étendu ses ravages non pas
seulement dans les esprits d'un grand nombre d'hommes, mais dans la
société civile elle-même. Alors, par une impiété toute nouvelle et
que les païens eux-mêmes n'ont pas connue, on a vu se constituer des
gouvernements, sans qu'on tînt nul compte de Dieu et de l'ordre
établi par Lui ; on a proclamé que l'autorité publique ne prenait
pas de Dieu le principe, la majesté, la force de commander, mais de
la multitude du peuple, laquelle, se croyant dégagée de toute
sanction divine, n'a plus souffert d'être soumise à d'autres lois
que celles qu'elle aurait portées elle-même, conformément à son
caprice.
Puis, après qu'on eut combattu et
rejeté comme contraires à la raison les vérités surnaturelles de la
foi, l'Auteur même de la Rédemption du genre humain est contraint,
par degrés et peu à peu, de s'exiler des études, dans les
universités, les lycées et les collèges ainsi que de toutes les
habitudes publiques de la vie humaine. Enfin, après avoir livré à
l'oubli les récompenses et les peines éternelles de la vie future,
le désir ardent du bonheur a été renfermé dans l'espace du temps
présent. Avec la diffusion, au loin et au large de ces doctrines,
avec la grande licence de penser et d'agir qui a été ainsi enfantée
de toutes parts, faut-il s'étonner que les hommes de condition
inférieure, ceux qui habitent une pauvre demeure ou un pauvre
atelier soient envieux de s'élever jusqu'aux palais et à la fortune
de ceux qui sont plus riches ? Faut-il s'étonner qu'il n'y ait plus
nulle tranquillité pour la vie publique ou privée et que le genre
humain soit presque arrivé à sa perte ?
Or, les pasteurs suprêmes de
l'Église, à qui incombe la charge de protéger le troupeau du
Seigneur contre les embûches de l'ennemi, se sont appliqués de bonne
heure à détourner le péril et à veiller au salut des fidèles. Car,
aussitôt que commençaient à grossir les sociétés secrètes, dans le
sein desquelles couvaient alors déjà les semences des erreurs dont
nous avons parlé, les Pontifes romains, Clément XII et Benoît XIV,
ne négligèrent pas de démasquer les desseins impies des sectes et
d'avertir les fidèles du monde entier du mal que l'on préparait
ainsi sourdement. Mais après que, grâce à ceux qui se glorifiaient
du nom de philosophes, une liberté effrénée fût attribuée à l'homme,
après que le droit nouveau, comme ils disent, commença d'être forgé
et sanctionné, contrairement à la loi naturelle et divine, le pape
Pie VI, d'heureuse mémoire, dévoila tout aussitôt, par des documents
publics, le caractère détestable et la fausseté de ces doctrines ;
en même temps, la prévoyance apostolique a prédit les ruines
auxquelles le peuple trompé allait être entraîné.
Néanmoins, et comme aucun moyen
efficace n'avait pu empêcher que leurs dogmes pervers ne fussent de
jour en jour plus acceptés par les peuples, et ne fissent invasion
jusque dans les décisions publiques des gouvernements, les papes Pie
VII et Léon XII anathématisèrent les sectes occultes, et, pour
autant qu'il dépendait d'eux, avertirent de nouveau la société du
péril qui la menaçait. Enfin, tout le monde sait parfaitement par
quelles paroles très graves, avec quelle fermeté d'âme et quelle
constance Notre glorieux prédécesseur Pie IX, d'heureuse mémoire,
soit dans ses allocutions, soit par ses lettres encycliques envoyées
aux évêques de l'univers entier, a combattu aussi bien contre les
iniques efforts des sectes, que, nominativement, contre la peste du
socialisme, qui, de cette source, a fait partout irruption.
Mais, ce qu'il
faut déplorer, c'est que ceux à qui est confié le soin du bien
commun, se laissant circonvenir par les fraudes des hommes impies et
effrayer par leurs menaces, ont toujours manifesté à l'Église des
dispositions suspectes ou même hostiles. Ils n'ont pas compris que
les efforts des sectes auraient été vains si la doctrine de l'Église
catholique et l'autorité des Pontifes romains étaient toujours
demeurées en honneur, comme il est dû, aussi bien chez les princes
que chez les peuples. Car l'" Église du Dieu vivant, qui est la
colonne et le soutien de la vérité "
[4],
enseigne ces doctrines, ces préceptes par lesquels on pourvoit au
salut et au repos de la société, en même temps qu'on arrête
radicalement la funeste propagande du socialisme.
En effet, bien que
les socialistes, abusant de l'Évangile même, pour tromper plus
facilement les gens mal avisés, aient accoutumé de le torturer pour
le conformer à leurs doctrines, la vérité est qu'il y a une telle
différence entre leurs dogmes pervers et la très pure doctrine de
Jésus-Christ, qu'il ne saurait y en avoir de plus grande. Car,
" qu'y a-t-il de commun entre la justice et l'iniquité ? Et quelle
société y a-t-il entre la lumière et les ténèbres "
[5] ?
Ceux-là ne cessent, comme nous le savons, de proclamer que tous les
hommes sont, par nature, égaux entre eux, et à cause de cela ils
prétendent qu'on ne doit au pouvoir ni honneur ni respect, ni
obéissance aux lois, sauf à celles qu'ils auraient sanctionnées
d'après leur caprice.
Au contraire,
d'après les documents évangéliques, l'égalité des hommes est en cela
que tous, ayant la même nature, tous sont appelés à la même très
haute dignité de fils de Dieu, et en même temps que, une seule et
même foi étant proposée à tous, chacun doit être jugé selon la même
loi et obtenir les peines ou la récompense suivant son mérite.
Cependant, il y a une inégalité de droit et de pouvoir qui émane de
l'Auteur même de la nature, " en vertu de qui toute paternité prend
son nom au ciel et sur la terre "
[6].
Quant aux princes et aux sujets, leurs âmes, d'après la doctrine et
les préceptes catholiques, sont mutuellement liées par des devoirs
et des droits, de telle sorte que, d'une part, la modération
s'impose à la passion du pouvoir et que, d'autre part, l'obéissance
est rendue facile, ferme et très noble.
Ainsi, l'Église
inculque constamment à la multitude des sujets ce précepte
apostolique : " Il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu :
et celles qui sont, ont été établies de Dieu. C'est pourquoi, qui
résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu. Or, ceux qui
résistent attirent sur eux-mêmes la condamnation. " Ce précepte
ordonne encore d'" être nécessairement soumis, non seulement par
crainte de la colère, mais encore par conscience, " et de rendre " à
tous ce qui leur est dû : à qui le tribut, le tribut ; à qui
l'impôt, l'impôt ; à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur,
l'honneur "[7].
Car Celui qui a
créé et qui gouverne toutes choses les a disposées, dans sa
prévoyante sagesse, de manière à ce que les inférieures atteignent
leur fin par les moyennes et celles-ci par les supérieures. De même
donc qu'il a voulu que, dans le royaume céleste lui-même, les chœurs
des anges fussent distincts et subordonnés les uns aux autres, de
même encore qu'il a établi dans l'Église différents degrés d'ordres
avec la diversité des fonctions, en sorte que tous ne fussent pas
apôtres, " ni tous docteurs, ni tous pasteurs "
[8],
ainsi a-t-il constitué dans la société civile plusieurs ordres
différents en dignité, en droits et en puissance, afin que l'État,
comme l'Église, formât un seul corps composé d'un grand nombre de
membres, les uns plus nobles que les autres, mais tous nécessaires
les uns aux autres et soucieux du bien commun.
Mais pour que les
recteurs des peuples usent du pouvoir qui leur a été conféré pour
l'édification, et non pour la destruction, l'Église du Christ
avertit à propos les princes eux-mêmes que la sévérité du juge
suprême plane sur eux, et empruntant les paroles de la divine
Sagesse, elle leur crie à tous, au nom de Dieu : " Prêtez l'oreille,
vous qui dirigez les multitudes et vous complaisez dans les foules
des nations, car la puissance vous a été donnée par Dieu et la force
par le Très-Haut, qui examinera vos œuvres et scrutera vos
pensées... car le jugement sera sévère pour les gouvernants... Dieu,
en effet, n'exceptera personne et n'aura égard à aucune grandeur,
car c'est Dieu qui a fait le petit et le grand, et il a même soin de
tous ; mais aux plus forts est réservé un plus fort châtiment "
[9].
S'il arrive
cependant aux princes d'excéder témérairement dans l'exercice de
leur pouvoir, la doctrine catholique ne permet pas de s'insurger de
soi-même contre eux, de peur que la tranquillité de l'ordre ne soit
de plus en plus troublée et que la société n'en reçoive un plus
grand dommage. Et, lorsque l'excès en est venu au point qu'il ne
paraisse plus aucune autre espérance de salut, la patience
chrétienne apprend à chercher le remède dans le mérite et dans
d'instantes prières auprès de Dieu. Que si les ordonnances des
législateurs et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose
de contraire à la loi divine ou naturelle, la dignité du nom
chrétien, le devoir et le précepte apostolique proclament qu'il faut
obéir " à Dieu plutôt qu'aux hommes "
[10].
Mais cette vertu salutaire de
l'Église qui rejaillit sur la société civile pour le maintien de
l'ordre en elle et pour sa conservation, la société domestique
elle-même, qui est le principe de toute cité et de tout État, la
ressent et l'éprouve nécessairement aussi. Vous savez, en effet,
Vénérables Frères, que la règle de cette société a, d'après le droit
naturel, son fondement dans l'union indissoluble de l'homme et de la
femme, et son complément dans les devoirs et les droits des parents
et des enfants, des maîtres et des serviteurs les uns envers les
autres.
Vous savez aussi que les théories
du socialisme la dissolvent presque entièrement, puisque, ayant
perdu la force qui lui vient du mariage religieux, elle voit
nécessairement se relâcher la puissance paternelle sur les enfants
et les devoirs des enfants envers leurs parents.
Au contraire, le
" mariage honorable en tout "
[11]
que Dieu lui-même a institué au commencement du monde pour la
propagation et la perpétuité de l'espèce et qu'il a fait
indissoluble, l'Église enseigne qu'il est devenu encore plus solide
et plus saint par Jésus-Christ, qui lui a conféré la dignité de
sacrement, et a voulu en faire l'image de son union avec l'Église.
C'est pourquoi, selon l'avertissement de l'Apôtre, " le mari est le
chef de la femme, comme Jésus-Christ est le Chef de l'Église "
[12]
et, de même que l'Église est soumise à Jésus-Christ, qui l'embrasse
d'un très chaste et perpétuel amour, ainsi les femmes doivent être
soumises à leurs maris, et ceux-ci doivent, en échange, les aimer
d'une affection fidèle et constante.
L'Église règle également la
puissance du père et du maître, de manière à contenir les fils et
les serviteurs dans le devoir et sans qu'elle excède la mesure. Car,
selon les enseignements catholiques, l'autorité des parents et des
maîtres n'est qu'un écoulement de l'autorité du Père et du Maître
céleste, et ainsi, non seulement elle tire de celle-ci son origine
et sa force, mais elle lui emprunte nécessairement aussi sa nature
et son caractère.
C'est pourquoi
l'Apôtre exhorte les enfants à obéir en Dieu à leurs parents, et à
honorer leur père et leur mère, ce qui est le premier commandement
fait avec une promesse
[13].
Et aux parents il dit: " Et vous, pères, ne provoquez pas vos fils
au ressentiment, mais élevez-les dans la discipline et la rectitude
du Seigneur "
[14].
Le précepte que le même apôtre donne aux serviteurs et aux maîtres,
est que les uns " obéissent à leurs maîtres selon la chair, les
servant en toute bonne volonté comme Dieu lui-même, et que les
autres n'usent pas de mauvais traitements envers leurs serviteurs,
se souvenant que Dieu est le Maître de tous dans les cieux et qu'il
n'y a point d'acceptation de personne pour lui "
[15].
Si toutes ces choses étaient
observées par chacun de ceux qu'elles concernent, selon la
disposition de la divine volonté, chaque famille offrirait l'image
de la demeure céleste et les insignes bienfaits qui en résulteraient
ne se renfermeraient pas seulement au sein de la famille, mais se
répandraient sur les États eux-mêmes.
Quant à la tranquillité publique et
domestique, la sagesse catholique, appuyée sur les préceptes de la
loi divine et naturelle, y pourvoit très prudemment par les idées
qu'elle adopte et qu'elle enseigne sur le droit de propriété et sur
le partage des biens qui sont acquis pour la nécessité et l'utilité
de la vie. Car, tandis que les socialistes présentent le droit de
propriété comme étant une invention humaine, répugnant à l'égalité
naturelle entre les hommes, tandis que, prêchant la communauté des
biens, ils proclament qu'on ne saurait supporter patiemment la
pauvreté et qu'on peut impunément violer les possessions et les
droits des riches, l'Église reconnaît beaucoup plus utilement et
sagement que l'inégalité existe entre les hommes naturellement
dissemblables par les forces du corps et de l'esprit, et que cette
inégalité existe même dans la possession des biens; elle ordonne, en
outre, que le droit de propriété et de domaine, provenant de la
nature même, soit maintenu intact et inviolable dans les mains de
qui le possède; car elle sait que le vol et la rapine ont été
condamnés par Dieu, l'auteur et le gardien de tout droit, au point
qu'il n'est même pas permis de convoiter le bien d'autrui, et que
les voleurs et les larrons sont exclus, comme les adultères et les
idolâtres, du royaume des cieux.
Elle ne néglige
pas pour cela, en bonne Mère, le soin des pauvres, et n'omet point
de pourvoir à leurs nécessités, parce que, les embrassant dans son
sein maternel et sachant qu'ils représentent Jésus-Christ lui-même,
qui considère comme fait à lui-même le bien fait au plus petit des
pauvres, elle les a en grand honneur; elle les assiste de tout son
pouvoir, elle a soin de faire élever partout des maisons et des
hospices où ils sont recueillis, nourris et soignés, et elle les
prend sous sa tutelle. De plus, elle fait un strict devoir aux
riches de donner leur superflu aux pauvres, et elle les effraye par
la pensée du divin jugement, qui les condamnera aux supplices
éternels s'ils ne subviennent aux nécessités des indigents. Enfin,
elle relève et console l'esprit des pauvres, soit en leur proposant
l'exemple de Jésus-Christ
[16],
qui, " étant riche, a voulu se faire pauvre pour nous ", soit en
leur rappelant les paroles par lesquelles il a déclaré bienheureux
les pauvres, et leur a fait espérer les récompenses de l'éternelle
félicité. Qui ne voit que c'est là le meilleur moyen d'apaiser
l'antique conflit soulevé entre les pauvres et les riches ? Car,
ainsi que le démontre l'évidence même des choses et des faits, si ce
moyen est rejeté ou méconnu, il arrive nécessairement, ou que la
grande partie du genre humain est réduite à la vile condition
d'esclave, comme on l'a vu longtemps chez les nations païennes, ou
que la société humaine est agitée de troubles continuels et dévastée
par les rapines et les brigandages, ainsi que nous avons eu la
douleur de le constater dans ces derniers temps encore.
Puisqu'il en est ainsi, Vénérables
Frères, Nous à qui incombe le gouvernement de toute l'Église, de
même qu'au commencement de Notre pontificat Nous avons déjà montré
aux peuples et aux princes ballottés par une dure tempête, le port
du salut, ainsi, en ce moment du suprême péril, Nous élevons de
nouveau avec émotion Notre voix apostolique pour les prier, au nom
de leur propre intérêt et du salut des États, et les conjurer de
prendre pour éducatrice l'Église qui a eu une si grande part à la
prospérité publique des nations, et de reconnaître que les rapports
du gouvernement et de la religion sont si connexes que tout ce qu'on
enlève à celle-ci, diminue d'autant la soumission des sujets et la
majesté du pouvoir. Et lorsqu'ils auront reconnu que l'Église de
Jésus-Christ possède, pour détourner le fléau du socialisme, une
vertu qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les
répressions des magistrats, ni dans les armes des soldats, qu'ils
rétablissent enfin cette Église dans la condition et la liberté
qu'il lui faut pour exercer, dans l'intérêt de toute la société, sa
très salutaire influence.
Pour Vous, Vénérables Frères, qui
connaissez l'origine et la nature des maux accumulés sur le monde,
appliquez-Vous de toute l'ardeur et de toute la force de Votre
esprit à faire pénétrer et à inculquer profondément dans toutes les
âmes la doctrine catholique. Faites en sorte que, dès leurs plus
tendres années, tous s'accoutument à avoir pour Dieu un amour de
fils et à vénérer son autorité, à se montrer déférents pour la
majesté des princes et des lois, à s'abstenir de toutes convoitises,
et à garder fidèlement l'ordre que Dieu a établi, soit dans la
société civile, soit dans la société domestique. Il faut encore que
Vous ayez soin que les enfants de l'Église catholique ne s'enrôlent
point dans la secte exécrable et ne la servent en aucune manière,
mais, au contraire, qu'ils montrent, par leurs belles actions et
leur manière honnête de se comporter en toutes choses, combien
stable et heureuse serait la société humaine, si tous ses membres se
distinguaient par la régularité de leur conduite et par leurs
vertus. Enfin, comme les sectateurs du socialisme se recrutent
surtout parmi les hommes qui exercent les diverses industries ou qui
louent leur travail et qui, impatients de leur condition ouvrière,
sont plus facilement entraînés par l'appât des richesses et la
promesse des biens, il Nous paraît opportun d'encourager les
sociétés d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage
de la religion, savent rendre tous leurs membres contents de leur
sort et résignés au travail, et les portent à mener une vie paisible
et tranquille.
Qu'il favorise Nos entreprises et
les Vôtres, Vénérables Frères, Celui à qui nous sommes obligés de
rapporter le principe et le succès de tout bien.
D'ailleurs, Nous
puisons un motif d'espérer un prompt secours dans ces jours mêmes où
l'on célèbre l'anniversaire de la naissance du Seigneur, car ce
salut nouveau, que le Christ naissant apportait au monde déjà vieux
et presque dissous par ses maux extrêmes, il ordonne que nous
l'espérions, nous aussi ; cette paix qu'il annonçait alors aux
hommes par le ministère des anges, il a promis qu'il nous la
donnerait, à nous aussi. Car la main de Dieu n'a point été
raccourcie, pour qu'il ne puisse nous sauver, et son oreille n'a pas
été fermée pour qu'il " ne puisse entendre "
[17].
En ces jours donc
de très heureux auspices, Nous prions ardemment le Dispensateur de
tous biens, Vous souhaitant à Vous, Vénérables Frères, et aux
fidèles de Vos Églises, toute joie et toute prospérité afin que de
nouveau " apparaissent au regard des hommes la bonté et l'humanité
de Dieu notre Sauveur "
[18]
qui, après nous avoir arrachés de la puissance d'un ennemi cruel,
nous a élevés à la très noble dignité d'enfants de Dieu. Et afin que
Nos vœux soient plus promptement et pleinement remplis, joignez-Vous
à Nous, Vénérables Frères, pour adresser à Dieu de ferventes
prières; invoquez aussi le patronage de la bienheureuse Vierge
Marie, immaculée dès son origine, de Joseph son époux, et des saints
apôtres Pierre et Paul, aux suffrages desquels Nous avons la plus
grande confiance.
Cependant, et comme gage des
faveurs célestes, Nous Vous donnons dans le Seigneur, et du fond de
Notre cœur, la bénédiction apostolique, à Vous, Vénérables Frères, à
Votre clergé et à tous les peuples fidèles.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 28
décembre 1878, la première année de notre pontificat.