HOMÉLIE SUR CES PAROLES
DE L'ÉVANGILE
"Je détruirai mes greniers et j’en
construirai de plus grands" ;
ET CONTRE L'AVARICE. Luc. 12. 18.
SOMMAIRE.
CETTE Homélie est
une des plus belles de saint Basile par la vivacité des mouvements, le
pathétique des sentiments, la beauté des pensées, la richesse des
expressions. Il n'a pas suivi de plan marqué, suivant son usage. Il
attaque avec force, dans la personne du riche de l'Évangile, la folie et
le crime de l'homme avare et cupide, à qui ses richesses ne causent que
des soucis et des inquiétudes; qui n'use de ses biens que pour
satisfaire sa sensualité; qui, au lieu de rendre grâces à un Dieu
bienfaisant, l'irrite par de honteuses débauches; qui, malgré
l'incertitude d'une vie aussi courte, se prépare de longues jouissances;
qui, loin de soulager les misérables, trafique de leurs misères; qui
prétend jouir seul de ce qui lui a été donné pour le partager avec les
autres; que ni le plaisir de soulager les malheureux, ni lei récompenses
promises aux Oeuvres de miséricorde, ni les peines réservées à la dureté
du riche impitoyable, ne peuvent rendre sensible aux infortunes d'autrui
; dont toute la conduite enfin tend à lui attirer, dans les jours de la
justice, les malédictions du souverain Juge. On voit dans ce discours,
le plus touchant tableau d'un père infortuné, qui, pressé par le besoin,
se détermine à vendre un de ses fils.
IL est parmi nous
deux sortes d'épreuves. Nous sommes attaqués dans ce monde, ou par
l’affliction, qui, comme l'or dans le creuset, éprouve notre aie et fait
connaître sa force en exerçant sa patience, ou par la prospérité même,
qui est un autre genre d'épreuve. Car il est également difficile, et de
ne pas nous laisser abattre dans les peines de la vie, et de ne pas nous
laisser emporter par l'orgueil dans l'excès du bonheur. Job nous fournit
un exemple de la première sorte d'épreuve. Cet athlète généreux et
invincible, qui, lorsque le démon venait fondre sur lui comme un torrent
impétueux, a soutenu tous ses efforts avec un coeur ferme et
inébranlable, s'est montré d'autant plus grand, d'autant plus élevé
au-dessus des disgrâces, que son ennemi lui livrait des combats plus
rudes et plus cruels. Le riche de l'évangile qu'on vient de lire, nous
offre un exemple, entre mille autres, de l'épreuve dans les heureux
succès ; ce riche qui possédait déjà de grandes richesses, et qui en
espérait de nouvelles, parce qu'un Dieu bon n'avait point puni d'abord
son ingratitude, mais qu'il ajoutait tous les jours à ses biens, pour
essayer si en rassasiant son coeur, il pourrait le tourner vers la
sensibilité et la bienfaisance.
Les terres d’un
homme riche, dit l'Évangile, lui ayant rapporté des fruits en abondance,
il se disait à lui-même : Que ferai-je ? Je détruirai mes greniers et
j'en construirai de plus grands (Lc. 12. 16 et suiv.). Pourquoi donc
gratifier de cette abondance de fruits, un homme qui n'en devait faire
aucun bon usage ? c'est pour qu'on vît se manifester avec plus d'éclat
l'immense bonté de Dieu, qui s'étend jusque sur de pareils hommes ; qui
fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes, et lever son soleil
sur les méchants et sur les bons (Mt. 5. 45). Mais ce Dieu bon et
patient amasse de plus grands supplices contre les criminels qu'il
diffère de punir. Il a envoyé des pluies sur une terre cultivée par des
mains avares, il a ordonné au soleil d'échauffer les semences et de les
multiplier au centuple. Un terrain fertile, une température favorable,
des semences abondantes, des animaux robustes, compagnons des travaux,
et les autres avantages qui font prospérer la culture : voilà les
bienfaits dont Dieu a comblé le riche de l'Évangile. Et que voyons-nous
dans ce riche ? des mains fermées à toute largesse, un coeur dur,
insensible aux besoins et aux souffrances d'autrui. Voilà comme il a
reconnu les dons multipliés de son bienfaiteur. Il ne s'est pas rappelé
que les autres hommes sont ses semblables, il n'a pas songé à faire part
aux indigents de son superflu, il n'a tenu aucun compte de ces
préceptes: Ne cessez pas de faire du bien au pauvre ; que la foi et une
charité bienfaisante ne vous abandonnent jamais ; rompez votre pain avec
celui qui a faim (Pr. 3. 3 et 27. — ls. 58. 7). Les leçons, les cris de
tous les prophètes et de tous les docteurs ont été pour lui inutiles.
Ses greniers trop étroits et trop faibles, rompaient sous la multitude
des fruits dont ils étaient chargés; son âme avide n'était pas encore
satisfaite. Ajoutant sans cesse à ce qu'il avoir déjà, grossissant
toujours ses biens par les productions de chaque année, il tomba enfin
dans un embarras et des perplexités dont il avait peine à sortir. Son
avarice ne lui permettait pas d'abandonner les anciennes récoltes ; il
ne pouvait renfermer les nouvelles, vu leur abondance ; il était donc
embarrassé, il ne savait à quoi se résoudre.
Qui n'aurait pas eu
pitié de ce riche, malheureux par sa propre richesse, misérable par les
biens qu'il possédait, plus misérable encore par ceux qu'il attendait ?
Ce sont moins des revenus que lui produisent ses terres, que des
gémissements. Ce ne sont pas des fruits qu'il amasse, mais des peines
d'esprit, des inquiétudes et des embarras cruels. Il se lamente comme le
pauvre. Celui qui est pressé par l'indigence fait entendre ces plaintes:
Que ferai-je ? d'où tirerai-je ma nourriture et mes vêtements ? Que
ferai-je? dit aussi ce riche. Son âme est oppressée et agitée par les
soins et les soucis. Ce qui réjouit les autres inquiète l'avare.
L'abondance qui règne dans sa maison ne le satisfait pas ; ses celliers
qui regorgent de biens lui causent une peine intérieure ; il appréhende
que venant par hasard à jeter les yeux sur les objets qui l'environnent,
il ne trouve une occasion de soulager les indigents. Il me paraît être
une parfaite image de ces gourmands insatiables, qui aiment mieux
charger leur estomac outre mesure et se nuire à eux-mêmes, que
d'abandonner leurs restes à celui qui est dans le besoin.
Reconnaissez, ô
riche, celui dont vous tenez vos richesses ; rappelez-vous qui vous
êtes, quels sont les biens que vous administrez, quel est celui dont
vous les avez reçus, et pourquoi il vous a préféré à tant d’autres. Vous
êtes le dispensateur d'un Dieu bon, l'intendant et l'économe de vos
semblables. Ne croyez pas que les productions abondantes de vos champs
soient destinées uniquement à satisfaire votre avidité. Ne regardez pas
comme étant à vous les biens que vous avez entre les mains ; ces biens
qui, après vous avoir réjoui quelques instants, ne tarderont guère à
être dissipés; ces biens dont on vous demandera un compte rigoureux.
Vous doublez les portes et les serrures pour les enfermer tous, vous les
scellez et les enchaînez de toutes parts ; craintif et inquiet, vous
veillez à leur garde, et délibérant avec vous-même, prenant l'avis d'un
mauvais conseiller, vous vous demandez : Que ferai-je ? La réponse était
prête et toute simple: Je soulagerai la faim du pauvre, j'ouvrirai mes
greniers, et j'appellerai tous les indigents. A l'exemple de Joseph, je
ferai retentir ces paroles aussi pleines de grandeur que d'humanité : O
vous tous qui manquez de pain, accourez à moi, recevez chacun votre
subsistance de la bonté de Dieu, prenez votre part des biens qui coulent
comme d'une fontaine publique (Gn. 47). Mais vous êtes bien loin, oui,
vous êtes bien loin de ressembler à Joseph, vous qui enviez aux autres
hommes la jouissance de vos possessions ; vous qui, tenant conseil
au-dedans de vous-même, et prenant un parti funeste aux pauvres, pensez
non à soulager les besoins de chacun, mais à garder pour vous seul ce
que vous recueillez, et à priver tons les autres de l'avantage qu'ils
pouvaient tirer de vos richesses. On était près de redemander l'âme du
riche de l'Évangile (Lc. 12. 20), et il songeait à manger les fruits de
ses terres ; on devait la lui redemander cette nuit même, et il
imaginait des jouissances pour plusieurs années. On lui a permis de
consulter à loisir, et de manifester ses sentiments, afin de lui faire
subir la sentence digne de sa résolution criminelle. Craignez de tomber
dans la même faute. L'Écriture nous offre son exemple, afin que nous
évitions son erreur. Imitez la terre, produisez comme elle, et ne vous
montrez pas inférieur à un être inanimé. Observez cependant que ce n'est
point pour sa propre jouissance, mais pour votre usage, que la terre
fait éclore ses fruits ; tandis que vous, vous amassez pour vous-même
les fruits de bienfaisance que vous faites paraître au-dehors : car tout
l'avantage des bonnes oeuvres re-tourne à celui qui les fait. Vous avez
nourri l'indigent ; ce que vous lui avez donné vous revient avec usure.
Et comme la semence qui tombe sur la terre, profite à celui qui la
jette ; de même le pain jeté dans le sein du pauvre, est du plus grand
rapport pour celui qui le donne. Ayez pour fin dans vos cultures de
recueillir la semence céleste. Semez, dit un prophète, semez pour
vous-même dans la justice (Os. 10. 12). Pourquoi vous tourmenter ?
pourquoi vous fatiguer ? pourquoi cet empressement à enfermer vos biens
dans des murs de boue et de briques ? Une bonne réputation vaut mieux
que de grandes richesses (Pr. 22. 1). Si vous les estimez, ces
richesses, pour les honneurs qu'elles procurent, considérez combien il
importe plus à votre gloire d'être appelé le père d'un millier de
pauvres, que de compter dans votre bourse mille pièces de monnaie. Vous
laisserez vos biens sur la terre malgré vous ; mais l'honneur qui vous
reviendra de vos bonnes oeuvres, vous le transporterez dans le ciel,
lorsque tout le peuple, environnant le tribunal du souverain Juge, vous
appellera son père nourricier, son bienfaiteur, et vous donnera les
autres noms que vous aura mérités votre bienfaisance. Vous voyez des
hommes, jaloux de donner des spectacles de baladins et d'athlètes,
spectacles qu'on doit avoir en horreur, vous les voyez prodiguer l'or
pour repaître leur vanité d'un honneur frivole, pour entendre les cris
et les applaudissements du peuple : et vous, vous épargnez la dépense
lorsque vous devez obtenir une gloire que rien n'égale. Un Dieu qui
reçoit vos présents, les anges qui applaudissent à votre libéralité, les
hommes de tous les siècles qui envient votre bonheur, une gloire
éternelle, une couronne incorruptible, le royaume des cieux ; telle est
la récompense dont sera payée la distribution que vous aurez faite de
quelques matières périssables. Vous ne pensez à aucun de ces avantages,
et votre amour pour les biens présents vous fait oublier les biens
futurs.
Distribuez ici-bas
vos richesses pour les besoins du pauvre, et soyez jaloux de vous
distinguer dans ces pieuses dépenses. Qu'il soit dit de vous : Il a
répandu ses biens dans le sein des indigents, sa justice subsistera dans
tous les siècles (Ps. III. 9). N'aggravez pas les nécessités des
misérables, en faisant augmenter le prix de leur subsistance. N'attendez
pas la disette pour ouvrir vos greniers. Le monopoleur est maudit du
peuple (Pr. II. 26). Que la soif de l'or ne vous fasse pas épier la
famine ; que la passion de vous enrichir ne vous fasse point profiter de
la misère commune, et craignez de trafiquer des calamités de vos
semblables. Que la colère divine ne soit pas pour vous une occasion de
grossir vos trésors, n'aigrissez pas les plaies des malheureux
qu'affligent de cruels fléaux. Mais vous ne considérez que l'or, et
jamais votre frère. Vous connaissez les marques de la monnaie, vous
savez distinguer celle qui est bonne de celle qui est fausse ; et vous
affectez de méconnaître votre frère dans le besoin. L'éclat de l'or vous
réjouit ; et vous ne faites aucune attention au pauvre qui voudrait vous
faire entendre ses gémissements.
Comment vous
mettrai-je sous les yeux sa situation déplorable ? Après avoir examiné
autour de lui quelles peuvent être ses ressources, il ne se voit ni
argent, ni espérance d'en acquérir. Un petit nombre d'habits et de
meubles, qui tous ensemble valent à peine quelques oboles, voilà tout ce
que possède son indigence. Il finit par tourner ses regards vers ses
enfants; il songe à les conduire an marché
,
pour suspendre la mort qui le menace. Imaginez-vous un combat entre la
faim qui le presse et l'affection paternelle. La faim lui présente la
mort la plus triste, la nature le retient et lui persuade de mourir avec
ses enfants. Souvent poussé, souvent arrêté, enfin il cède, forcé et
vaincu par une nécessité impérieuse et un besoin pressant. Entrons dans
le coeur d'un père pour y voir les réflexions qui l'agitent, Qui
vendrai-je le premier ? qui d'entre eux un dur marchand de grains
verra-t-il avec plus de plaisir ? Choisirai-je l'aîné ? mais je respecte
son aînesse. Irai-je au plus jeune ? mais j'ai pitié de son âge tendre
qui ne sent pas encore son malheur. Celui-ci est la plus parfaite image
de ses parents : cet autre est propre aux sciences. Quel cruel embarras
! que devenir? que faire ? qui de ces infortunés dois-je attaquer ? me
dépouillerai-je des sentiments humains ? prendrai-je ceux d'une bête
féroce ? Si je veux conserver tous mes enfants, je les verrai tous périr
de faim. devant moi. Si j'en abandonne un seul, de quel oeil verrai-je
ceux qui resteront, auxquels je ne serai devenu que trop suspect ?
comment habiterai-je ma maison, après m'être privé moi-même de mes
enfants ? comment me présenterai-je à une table où sera servi un pain
acheté à un tel prix ? Il part donc en versant un torrent de larmes,
pour aller vendre le plus cher de ses enfants. Son affliction ne vous
touche pas, vous ne pensez pas qu'il est homme comme vous. La faim
presse ce malheureux père ; et vous marchandez avec lui, vous le
retenez, vous prolongez les douleurs qui le déchirent. Il vous offre ses
propres entrailles pour vous payer sa nourriture ; et, loin que votre
main tremble en recevant de son infortune ce qu'elle vous vend. de plus
précieux, vous disputez avec lui, vous craignez d'acheter trop cher,
vous cherchez à recevoir beaucoup en donnant peu, aggravant ainsi de
toutes parts les disgrâces de cet infortuné. Insensible à ses pleurs et
à ses gémissements, votre coeur dur et cruel est fermé à la
commisération. Vous ne voyez que l'or, vous n'imaginez que l'or. L'est
la pensée qui vous occupe pendant votre sommeil, c'est la pensée qui
vous occupe encore à votre réveil. Et comme les personnes dont la tête
est dérangée par la folie, ne voient pas les objets mêmes, mais ceux quo
leur présente une imagination malade ; de même votre âme, vivement
frappée de l'amour des richesses, ne voit que l'or, ne voit que
l'argent. Vous préféreriez la vue de l'or à la vue même du soleil. Vous
souhaitez que tout se convertisse en or sous vos mains, et vous faites
tout ce qui est en votre pouvoir pour que votre voeu s'accomplisse. Que
de moyens n'employez-vous pas pour avoir de l'or ? pour vous le blé
devient or, le vin se durcit en or, la laine se transforme en or. Tous
vos commerces, tous vos projets, vous apportent de l'or ; enfin l'or
même, multiplié par l'usure, vous produit de l'or.
Les désirs de
l'avarice ne peuvent être rassasiés ni satisfaits. Nous laissons
quelquefois des enfants gourmands se gorger à leur volonté de ce qu'ils
aiment davantage, et nous parvenons à les dégoûter en les rassasiant. Il
n'en est pas ainsi de l'avare. Plus il se remplit d'or, plus il en
désire. Si les richesses abondent chez vous, n'y attachez pas votre
cœur, vous dit le roi Prophète (Ps. 1). Mais vous les retenez
lorsqu'elles débordent, et vous fermez exactement tous les passages.
Enfermées et retenues de force dans la maison du riche, que font-elles ?
elles rompent toutes les digues, se répandent malgré lui, et faisant
violence comme un ennemi qui vient fondre tout à coup, elles renversent
et détruisent ses magasins et ses greniers. Il en construira de plus
grands, dira-t-on. Mais qui est-ce qui l'assure qu'il ne les laissera
pas à son héritier, avant qu'il les ait rétablis ? car il pourra être
enlevé du milieu des vivants, avant qu'il ait pu relever, selon ses
désirs avares, les édifices où il renferme ses récoltes. Le riche de
l'Évangile a trouvé une fin digne de ses résolutions iniques. O vous qui
m'écoutez, suivez mes conseils : ouvrez toutes les portes de vos
greniers et de vos maisons ; donnez de toutes parts à vos richesses de
libres issues. Comme on pratique des milliers de canaux pour que les
eaux d'un grand fleuve se distribuent également dans une terre qu'elles
fertilisent; de même ouvrez à vos richesses divers passages, pour
qu'elles se répandent dans la maison des pauvres. Les eaux des puits
n'en deviennent que plus belles et plus abondantes lorsqu'on y puise
souvent ; trop longtemps reposées, elles croupissent. L'or arrêté dans
les coffres n'est qu'un fonds mort et stérile ; mis en mouvement par la
circulation, il devient fructueux et se divise pour l'utilité commune.
Quels éloges ne mérite-t-il pas à celui qui le répand pour le bien de
ses frères? ne dédaignez point ces éloges. Quelle récompense ne lui
obtient-il pas du juste Juge ? regardez cette récompense comme assurée.
Que l'exemple du
riche condamné dans l'Évangile, se présente sans cesse à vous. Attentif
à garder les biens dont il jouit déjà, inquiet pour ceux qu'il s'attend
de recueillir, sans savoir s'il vivra le lendemain, il prévient ce
lendemain par les fautes qu'il commet dès aujourd'hui. Le pauvre n'est
pas encore venu le supplier, et il manifeste déjà la dureté de son coeur
; il n'a pas recueilli ses fruits, et il donne déjà des marques de son
avarice. La terre officieuse et libérale lui offrait toutes ses
productions ; elle lui montrait dans ses champs des moissons épaisses;
dans ses vignes, les ceps chargés de raisins; dans ses divers plants,
les oliviers et les autres arbres, dont les branches courbées sous les
fruits, lui annonçaient une pleine abondance. Pour lui, il était déjà
dur et. resserré ; il enviait déjà à l'indigent ce qu'il n'avait pas
encore. Toutefois, de quels périls ne sont pas menaces les fruits avant
leur récolte ! souvent la grêle les brise et les écrase, une sécheresse
mortelle nous les arrache des mains, des pluies excessives qui fondent
des nues, les noient et les submergent.
Que n'adressez-vous
donc vos prières au Souverain des cieux, pour qu’il accomplisse ses
faveurs ? Mais vous vous rendez d'avance indigne des biens qu'il vous
destine. Vous parlez en secret au-dedans de vous-même; et le Ciel a jugé
vos paroles, et il vous vient d’en haut des réponses terribles. Mais que
se dit à lui-même l'avare ? Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve
; bois, mange, réjouis-toi tous les jours (Lc. 12, 19). Quelle étrange
folie ! Si vous aviez l’âme d'une bête immonde, quel autre plaisir lui
prépareriez-vous ? Vous êtes si courbé vers la terre, vous comprenez si
peu les biens spirituels, que vous offrez à votre âme de grossières
nourritures, et que vous lui destinez, ce que les entrailles mêmes
rejettent. Si votre âme était décorée de vertus, pleine de bonnes
oeuvres et amie de Dieu, elle serait comblée de biens, elle goûterait
une volupté légitime et pure. Mais puisque vous n'avez que des idées
terrestres, que vous vous faites un dieu de votre ventre, que vous êtes
tout charnel, entièrement asservi à vos passions, écoutez la réponse qui
vous convient ; ce n'est pas un homme, c'est le Seigneur qui vous la
fait lui-même. Insensé, on vous redemandera cette nuit votre âme, et ce
que vous avez mis en réserve, à qui reviendra-t-il (Luc 12. 20) ?
La conduite du
riche de l'Évangile est plus extravagante que le supplice éternel n'est
rigoureux. Il va être enlevé de ce monde, et quel est le projet qu'il
inédite ? Je détruirai mes greniers et j'en construirai de plus grands.
Je détruirai mes greniers ! Vous ferez bien, pourrais-je lui dire. Les
magasins d'iniquité ne méritent chue trop d'être détruits. Renversez de
vos propres mains ce que vous avez élevé criminellement. Ruinez ces
celliers dont personne ne se retira jamais soulagé. Faites disparaître
toute votre maison, l'asile et le refuge de votre avarice. Enlevez les
toits, abattez les murs, montrez au soleil le blé que vous laissez
pourrir : tirez de leurs prisons les richesses qui y sont enchaînées :
exposez aux yeux du public ces cachots ténébreux où vous tenez vos
trésors. Je détruirai mes greniers et j'en construirai de plus grands.
Mais si vous remplissez encore ceux-ci, quel parti prendrez-vous ? les
détruirez-vous de nouveau, et en construirez-vous d'autres ? Eh ! quoi
de plus insensé que de se tourmenter sans lin, que de construire et de
détruire sans cesse avec la même ardeur ? Vous avez, si vous voulez, des
greniers, les maisons des pauvres. Amassez-vous des trésors dans le ciel
(Mt. 5. 20) : ce que vous y mettrez en réserve ne sera ni mangé par les
vers, ni rongé par la rouille, ni pillé par les voleurs. Je donnerai aux
pauvres, direz-vous, lorsque j'aurai construit de nouveaux greniers.
Vous fixez un long terme à votre vie. Prenez garde que la mort ne se
presse et ne devance ce terme. Promettre de faire du bien annonce plutôt
un coeur dur qu'une âme bienfaisante. Vous promettez, non pour donner
par la suite, mais pour vous débarrasser dans le moment. Car enfin, qui
vous empêche de donner dès aujourd'hui le pauvre n'est-il pas à votre
porte? vos greniers ne sont-ils pas pleins ? la récompense n'est-elle
pas prête ? le précepte n'est-il pas clair ? L'indigent périt de faim,
le pauvre nu tremble de froid, l’infortuné débiteur est traîné en prison
; et vous remettez l'aumône au lendemain ! Écoutez Salomon : Ne dites
pas à celui qui vous demande: Revenez, et je vous donnerai demain; car
vous ignorez ce qui arrivera le jour suivant (Pr. 3. 28.- 27. 1). Quels
préceptes vous méprisez, parce que l'avarice vous bouche les oreilles!
Vous devriez rendre grâces à votre bienfaiteur, être joyeux et content,
vous applaudir de n'être pas obligé vous-même d'aller assiéger les
portes d’autrui, mais de voir les malheureux se tenir à la Vôtre: et
vous êtes triste, abattu, d'un abord difficile, évitant d'être
rencontré, de peur que le moindre don ne vous échappe des mains malgré
vous. Vous ne connaissez que cette parole : Je n'ai rien, je ne donnerai
pas, je suis pauvre moi-même. Oui, vous êtes réellement pauvre et dénué
de tout bien spirituel. Vous êtes pauvre de charité, pauvre de
bienfaisance, pauvre de confiance en Dieu, pauvre d'espérance éternelle.
Ah! partagez vos récoltes avec vos frères ; donnez à celui qui a faim un
blé qui demain sera pourri. C'est le genre d'avarice le plus cruel de
tous, de ne pas faire part aux indigents, même des choses qui se
corrompent.
Quel tort fais-je,
direz-vous peut-être, de garder ce qui est à moi ? Comment à vous ? où
l'avez-vous pris ? d'où l'avez-vous apporté dans ce monde ? C'est comme
si quelqu'un, s'étant emparé d'une place dans les spectacles publics,
voulait empêcher les autres d'entrer, et jouir seul, comme lui étant
propre, d'un plaisir qui doit être commun. Tels sont les riches. Des
biens qui sont communs, ils les regardent comme leur étant propres,
parce qu'ils s'en sont emparés les premiers. Que si chacun, après avoir
pris sur ses richesses de quoi satisfaire ses besoins personnels,
abandonnait son superflu à celui qui manque du nécessaire, il n'y aurait
ni riche ni pauvre. N'êtes-vous pas sorti nu du sein de votre mère ? ne
retournerez-vous pas nu dans le sein de la terre Et d'où vous viennent
les biens dont vous êtes possesseur ?
Si vous croyez les
tenir du hasard, vous êtes un impie; vous méconnaissez celui qui vous a
créé; vous ne rendez pas grâces à celui qui vous les a donnés. Si vous
avouez qu'ils vous viennent de Dieu, dites-vous pourquoi vous les avez
reçus de ce Maître commun? Dieu ne serait-il pas injuste d'avoir fait un
partage aussi inégal des biens de ce monde? Pourquoi êtes-vous riche, et
votre frère est-il pauvre ? n'est-ce pas afin que vous receviez le prix
de votre bienfaisance et d'une administration fidèle, et que lui, il
soit abondamment récompensé de sa résignation et de sa patience? Vous
qui engloutissez tout dans le gouffre d'une insatiable avarice, vous
croyez ne faire tort à personne, lorsque vous privez du nécessaire tant
de misérables. Quel est l'homme injustement avide? n'est-ce point celui
qui n'est pas satisfait lorsqu'il a suffisamment? Quel est le voleur
public? n'est-ce pas celui qui prend pour lui seul ce qui est à chacun ?
N'êtes-vous pas un homme injustement avide, un voleur public, vous qui
vous appropriez seul ce que vous avez reçu pour le dispenser aux autres
? On appelle brigand celui qui dépouille les voyageurs habillés : mais
celui qui ne revêt pas l'indigent nu, mérite-t-il un autre nom ? le pain
que vous enfermez est à celui qui a faim ; l'habit que vous tenez dans
vos coffres est à celui qui est nu ; la chaussure qui se gâte chez vous
est à celui qui n'en a pas ; l'or que vous enfouissez est à celui qui
est dans le besoin. Ainsi vous faites tort à tous ceux dont vous pouviez
soulager l'indigence.
Voilà de beaux
discours, direz-vous ; mais l'or est plus beau. Ainsi, lorsqu'on parle
de sagesse à ceux qui vivent dans le désordre, le mal qu'on leur dit de
la femme avec laquelle ils ont un commerce criminel, ne fait, que
réveiller le souvenir de leur passion et les enflammer davantage. Que ne
puis-je donc vous mettre sous les yeux toute la misère du pauvre, afin
que vous sentiez de quels gémissements et de quelles larmes vous
composer votre trésor ! De quel prix ne vous paraîtront pas au jour du
jugement ces paroles ! Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume
qui vous a été pi épuré depuis la constitution du monde : car j'ai eu
faire, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez
donné à boire ; j'étais nu, et vous m'avez revêtu (Mt. 25. 34 et suiv.).
Combien ne frémirez-vous pas au contraire, quel sera votre terreur et
votre tremblement, quand vous entendrez cette condamnation !
Retirez-vous de moi, maudits, allez dans les ténèbres extérieures qui
étoffent préparées au démon et à ses anges : car j'ai eu faim, et vous
ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné
à boire ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu (Mt. 25. 41 et
suiv.). Ce n'est point celui qui a pris, que l'Évangile condamne, mais
celui qui n'a pas donné.
Je vous ai parlé
pour vos vrais intérêts : si vous suivez mes conseils, vous êtes assurés
des biens qui vous sont destinés et promis ; si vous refusez de
m'écouter, vous savez quelles sont les menaces de l'Écriture : je
souhaite que vous ne les connaissiez point par expérience, et que vous
preniez de meilleurs sentiments, afin que vos richesses deviennent pour
vous la rançon de vos péchés, et que vous puissiez parvenir aux biens
célestes qui vous sont préparés, par la grâce de celui qui nous a
appelés tous à son royaume, à qui appartient la gloire et l'empire dans
tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
source :
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/basile/index.htm
NOTES
Dans le temps où écrivait saint Basile, l'esclavage subsistait
encore ; et il y avait des exemples de pères qui vendaient leurs
propres enfants, lesquels, par cette vente, devenaient esclaves.
Saint Ambroise a imité cet endroit du discours de notre orateur,
ainsi que plusieurs autres.
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