DISCOURS ADRESSÉ AUX JEUNES
GENS
SUR L'UTILITÉ QU'ILS PEUVENT RETIRER DE LA
LECTURE DES LIVRES PROFANES.
SOMMAIRE.
LE but et le sujet
de ce Discours sont d'apprendre aux jeunes gens l'utilité qu'ils peuvent
retirer de la lecture des livres profanes; ceux qu'ils doivent rejeter
comme nuisibles, ceux qu'ils doivent lire comme utiles ; les excellents
préceptes de morale et les exemples de vertu que leur offrent ces
derniers, exemples et préceptes conformes à l'Évangile, auquel ces
livres les préparent ou dans lequel ils les confirment. Ce discours est
un modèle et un chef-d'oeuvre dans son genre. On y voit une érudition
sage qui instruit sans ennuyer, une grande sévérité de principes
assaisonnée de tous les charmes du style ; ce sont les Grâces, pour
ainsi dire, mais graves et austères, qui dictent les leçons de la
Sagesse.
Mes chers enfants,
Bien des motifs
m'engagent à vous donner les conseils que je crois les meilleurs pour
vous et les plus salutaires. A l'âge où je suis, le grand nombre
d’événements par où j'ai passé, les révolutions diverses que j'ai
éprouvées, ces révolutions si propres à instruire, m'ayant donné de
l'expérience, je dois être en état de montrer le chemin le plus sûr à
des jeunes gens qui commencent leur carrière. D'ailleurs, après vos
parents, personne ne vous touche de plus près que moi, de sorte que j'ai
pour vous une tendresse vraiment paternelle ; et, si je ne m'abuse sur
vos sentiments, je me flatte aussi que vous me regardez comme tenant la
place des auteurs de vos jours. Si donc vous êtes dociles à mes
préceptes, vous serez dans le second ordre de ceux que loue Hésiode :
sinon, sans vous rien dire d'offensant, je me contenterai de vous
rappeler les vers de ce poète, dans lesquels il dit, que le premier
mérite est de voir par soi-même ce qu'il y a de mieux à faire ; le
second, de pouvoir suivre les avis utiles qu'un autre vous donne ; mais
que celui-là n'est bon à rien, qui ne sait ni agir par soi-même, ni
profiter des conseils d'autrui
.
Ne soyez pas étonnés si, lorsque vous avez des maîtres dont vous allez
tous les jours recevoir les leçons, lorsque vous conversez avec les plus
illustres des anciens écrivains, par les livres qu'ils nous ont laissés,
je prétends avoir trouvé quelque chose de meilleur à vous dire. Je viens
vous avertir de ne pas suivre aveuglément des docteurs profanes, de ne
pas vous livrer à eux sans réserve, mais de prendre chez eux ce qu'il y
a de bon et de savoir ce qu'il faut rejeter. Confinent donc
pourrons-nous faire ce choix ? c'est ce que e veux vous apprendre, et
c'est par où. je vais commencer.
Nous croyons, mes
chers enfants, que la vie présente n'est rien ; tout ce qui se borne à
l'utilité de cette vie n'est pas un bien à nos yeux. La naissance, la
force, la beauté, la bonne mine, les honneurs, l'empire même, tout ce
qu'il y a de plus grand dans le monde, nous paraît peu désirable : suais
envier le bonheur de ceux gui possèdent ces avantages, nous portons plus
loin nos espérances; et, dans tout ce que nous faisons, nous nous
proposons pour terme une vie future. Tout ce qui peut nous y conduire,
nous disons qu'il faut l'aimer et le rechercher de toutes ses forces,
mais qu'on doit mépriser tout ce qui ne saurait nous aider à l'obtenir.
Pour vous expliquer quelle est cette vie, quelle en sera la nature et le
séjour, il faudrait vous entretenir plus longtemps que je n'ai résolu,
et sur des objets qui passeraient votre capacité. Il me suffira de vous
dire qu'en rassemblant toute la prospérité dont les hommes ont joui
depuis qu'il en existe, on ne trouvera rien qui approche du bonheur
d'une autre vie ; on verra que toute la somme des biens présents est
aussi inférieure au moindre des biens futurs, que l'ombre et le songe
soin au-dessous de la réalité : ou plutôt, pour nie servir d'un exemple
plus propre, autant l'unie est plus précieuse que le corps, autant la
vie future l'emporte sur la vie présente. Les saintes Écritures nous
apprennent ces vérités, en nous instruisant par des dogmes mystérieux.
Mais comme votre jeunesse ne vous permet pas encore de pénétrer dans
leur profondeur, nous exerçons les yeux de votre esprit a regarder dans
des livres qui ne leur sont pas opposés, comme dans des ombres et dans
des miroirs. C'est ainsi qu'on occupe les soldats de divers exercices
qui paraissent des amusements, mais qui leur servent pour des combats
sérieux. Imaginez-vous qu'on nous propose un combat de la plus grande
importance, et qu'il faut nous y préparer avec tout le soin dont nous
sommes capables, nous occuper de la lecture des poètes, des orateurs,
tous les écrivains qui peuvent nous servir à perfectionner notre tune.
Comme donc les ouvriers en teinture préparent avec de certaines drogues
les étoiles qu'ils veulent teindre en couleur de pourpre, ou en toute
autre couleur que ce soit. ; de même, si nous voulons empreindre en nous
l'idée du beau assez fortement pour qu'elle soit ineffaçable, nous
devons nous initier dans les sciences profanes, avant que de vouloir
entrer dans les secrets des sciences sacrées. Par-là, nous nous
accoutumerons à ces vives lumières, comme on s'accoutume à regarder le
soleil en voyant son image dans l'eau.
Si les sciences
profanes ont quelque rapport avec les sciences sacrées, il nous sera
avantageux de les connaître ; sinon, nous en connaîtrons la différence
en les rapprochant l'une de l'autre, et cela ne contribuera pas peu à
nous affermir dans la connaissance de la vérité. Par quelle comparaison
pourra-t-on mieux se représenter l'une et l'autre doctrine . Les arbres
ont une vertu naturelle pour se charger de fruits dans leur saison, mais
ils produisent aussi des feuilles qui sont cairn-me l'ornement des
rameaux que le vent agite avec elles : c'est ainsi que les âmes
produisent la vérité, qui est comme le fruit et la production principale
; nais c'est un avantage que ces mêmes âmes soient environnées des
sciences profanes, comme de feuilles qui ombragent le fruit et qui
l’embellissent. On dit que Moïse, dont la sagesse est si vantée, s'était
exercé dans les sciences des Égyptiens (Ac. 7. 22), lesquelles lui
servirent de degrés pour parvenir à la contemplation du grand Être. On
dit aussi que, dans les siècles suivants, Daniel fut instruit dans la
sagesse des Chaldéens, avant que de s'appliquer aux sciences sacrées
(Dn. 1. 4) ; je vous ai montré suffisamment que les sciences profanes ne
sont pas inutiles ; il faut maintenant vous apprendre dans quelles
sources vous devez les puiser. Pour commencer par les poètes dont les
discours sont plus variés, nous ne devons pas nous attacher à tout ce
qu'ils disent. Nous recueillerons les actions et les paroles des grands
hommes dont ils nous parlent ; nous les admirerons, et nous tâcherons de
les imiter. Mais quand ils nous présenteront d'infâmes personnages, nous
nous boucherons les oreilles pour nous garantir de pareils exemples,
comme fit Ulysse, suivant leur rapport, pour éviter le chant des sirènes
(Odyssée. l. 12. v, 173). On s'accoutume aux mauvaises actions, en
écoutant de mauvais discours. Nous devons clone garder soigneusement
notre âme, de peur que des maximes perverses ne s'insinuent par
l'agrément des paroles, et que nous n'avalions le poison avec le miel.
D’après cela nous ne ferons aucune estime des poètes médisants et
satiriques, ni de ceux qui représentent des hommes livrés à l'amour et
au vin. Nous ne les écouterons pas, lorsqu'ils mettent la félicité à
jouir d'une table somptueuse qui retentit de chansons dissolues ; et
encore moins lorsqu'ils parlent de la pluralité des dieux et de leurs
querelles indécentes. Le frère, chez les poètes, est en discorde avec
son frère; les parents et les enfants se font une guerre implacable. Ils
attribuent à leurs dieux des adultères, des amours et des commerces
infâmes, et surtout à ce Jupiter qu'ils annoncent comme la divinité
suprême. Abandonnons au théâtre ces horreurs qu'on rougirait d’attribuer
à des brutes. Je puis raisonner de même sur les écrivains en prose, qui
ne cherchent qu'à corrompre l'esprit de ceux qui les lisent. Nous
n’imiterons point ces orateurs qui ne se servent de leur art que pour
tromper. Des chrétiens qui ont choisi la voie droite et véritable, à qui
l’Évangile défend même les procès, ne peuvent s'accommoder du mensonge,
ni dans les affaires judiciaires, ni dans aucune autre. Nous étudierons
ceux de leurs écrits où ils ont loué la vertu et blâmé le vice. Dans les
fleurs, on se contente d'en regarder la couleur et d'en respirer l'odeur
; mais les abeilles en expriment. un suc dont elles composent leur miel.
C'est ainsi que ceux qui, dans leurs lectures, ne se proposent pas
l'agrément et le plaisir, en tirent des maximes utiles qu'ils déposent
dans leur esprit. Et, afin de suivre la comparaison des abeilles, nous
devons imiter en tout leur exemple. Sans s'arrêter indifféremment à
toutes les fleurs, sans entreprendre de tirer tout le suc de celles sur
lesquelles elles reposent, elles n'en prennent que ce qui est utile pour
leur travail et laissent le reste. Nous de même, si nous sommes sages,
après avoir pris dans les livres ce qui est propre et conforme à la
vérité, nous passerons ce qui ne conduit pas à ce terme. Et comme en
cueillant les roses nous évitons les épines, ainsi en lisant les livres
profanes, nous recueillerons ce qu'ils ont de bon, avec autant de soin
que nous éviterons ce qui serait capable de nuire. Nous devons donc
examiner, avant tout, les sciences que nous voulons étudier, et les
diriger à une fin convenable.
Comme la vertu est
le chemin de la vie bienheureuse à laquelle nous tendons, et que les
poètes, ainsi que les autres écrivains, et surtout les philosophes, ont
célébré la vertu dans plusieurs de leurs ouvrages, il faut nous
appliquer principalement à ceux de leurs écrits où ils la recommandent.
Ce n'est pas, non, ce n'est pas un médiocre avantage que l'esprit des
jeunes gens s'accoutume et s'habitue à ce qui est honnête. Ces premières
traces s'impriment dans leurs âmes encore tendres assez fortement pour
qu'elles ne puissent jamais s'en effacer. Croyons-nous qu’Hésiode ait eu
d'autre motif que d'exciter les jeunes gens à être vertueux, en écrivant
ces vers qui sont dans la bouche de tout le monde, et dont voici le
sens? Le chemin qui conduit à la vertu semble, au premier coup d'œil,
rude, difficile, escarpé, n'offrant que des sueurs et de la fatigue :
aussi n'est-il pas donné à tout le monde d'en approcher à cause de sa
roideur, ou d'arriver jusqu’au sommet. Mais quand une fois on y est
arrivé, alors on voit que ce même chemin est beau, uni, doux, facile,
plus agréable qu'un autre qui conduit au vice, qu'on peut prendre suer
le champ, comme dit le même poète, parce qu'il en est voisin. Pour moi,
il me semble qu'en parlant ainsi, Hésiode ne s'est proposé autre chose
que de nous exhorter tous et de nous inviter à être vertueux, et à ne
pas nous laisser décourager par la peine avant que d'être arrivés au
but. Si nous trouvons d'autres écrivains chez qui la vertu soit
également célébrée, remplissons-nous de leurs préceptes comme conduisant
au même terme.
Un homme habile à
expliquer le sens des poètes, me disait que toute la poésie d'Homère est
l'éloge de la vertu; que tout ce qui n’est pas pour l'ornement tend à
cette fin, et qu'on en voit un bel exemple dans le chef des Céphalalgies
qui sort nu d'un naufrage : que dans cet état, n'étant couvert que de sa
vertu, préférable aux plus beaux vêtements, loin d'encourir de la honte,
il inspira d'abord du respect à une jeune princesse; qu'ensuite les
autres Phéaciens eurent tant de vénération pour lui, que, sans penser à
leur luxe et à leur opulence, ils ne regardaient, ils n'admiraient
qu'Ulysse, ils ne souhaitaient rien davantage que d'être cet Ulysse
sorti des flots dans un état si misérable. L'interprète d'Homère
ajoutait que par-là le poète semblait s'écrier : O hommes, recherchez la
vertu, laquelle nous fait triompher du naufrage, et rend un homme qui
sort nu des Îlots, plus respectable que les opulents Phéaciens. Oui,
sans doute, les autres biens n'appartiennent guère plus à leurs
possesseurs qu'il ceux qui en sont privés, parce qu'ils passent d'une
main à une autre comme dans les jeux de hasard : mais la vertu est la
seule possession qu'on ne peut nous enlever, la seule qui nous reste
pendant la vie et à la mort. C'est-là pourquoi Solon, à ce qu'il me
semble, disait aux riches: Nous ne chanterons jamais pour vos richesses
la vertu, parce que celle-ci nous reste toujours, au lieu que les biens
passent d'un homme à un autre homme
.
Théognis pense à peu près de même, lorsqu'il dit que Dieu (quel que soit
le Dieu dont il parle ) fait pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt
d'un autre; que celui qui était riche tombe souvent dans la dernière
indigence.
Prodicus, sophiste
de Chio, raisonne à peu près de même, dans un de ses ouvrages, sur la
vertu et sur le vice. Ce n'est pas un homme méprisable que ce Prodicus,
et il mérite d'être lu avec attention. Quoique j'aie oublié ses propres
paroles, et que je sache uniquement qu'il a écrit en prose, j'ai retenu
son idée qu'il exprime à peu près de la sorte. Il dit qu'Hercule, encore
très jeune et dans l'âge à peu près où vous êtes, délibérant sur la
route qu'il devait choisir, s'il prendrait celle qui conduit à la vertu
par la peine, ou une autre plus facile, il se présenta à lui deux
femmes, dont l'une était la vertu, et l'autre le vice, qu'il reconnut à
leur extérieur, avant qu'elles eussent ouvert la bouche. L'une avait
relevé sa beauté par un excès de parure, elle semblait nager dans les
délices et traînait à sa suite tout l'essaim des plaisirs : elle
cherchait à entraîner Hercule en lui montrant tout son cortége et lui
promettant plus encore. L'autre, quoique maigre et desséchée, avait un
regard ferme : elle lui tenait un autre langage; loin de lui promettre
une vie douce et tranquille, elle lui annonçait mille fatigues, mille
travaux, mille périls sur terre et sur mer, mais dont la récompense
serait d'être placé au rang des dieux. Prodicus ajoute qu'Hercule suivit
jusqu'à sa mort cette dernière route qu'on lui indiquait.
En général, tous
ceux qui ont écrit de la sagesse ont loué la vertu dans leurs ouvrages,
chacun suivant leurs forces. Nous devons les écouter, et tâcher
d'exprimer leurs maximes dans notre conduite. Car celui-là seul est sage
qui confirme sa philosophie par des actions; ceux qui ne sont
philosophes qu'en paroles ne méritent aucun égard. Le vrai sage rue
paraît ressembler à un peintre qui, représentant les plus belles figures
d'hommes, serait tel lui-même que ceux qu'il peint sur la toile. Louer
publiquement la vertu en termes magnifiques, débiter à ce sujet de longs
discours, mais en particulier préférer le plaisir à la tempérance, la
cupidité à la justice, c'est jouer le rôle de comédiens, qui
représentent souvent les personnages de rois et de princes, quoiqu'ils
ne soient ni rois ni princes, et que quelquefois ils ne soient pas même
libres. Ln musicien ne voudrait pas prendre une lyre mal accordée ; un
chef de choeur de musique ne voudrait pas d'un choeur qui ne chantât
avec la plus parfaite harmonie : et un homme sera en discorde avec
lui-même, il ne présentera pas une vie conforme à ses discours ; il
dira, comme dans Euripide: Ma bouche a prononcé un serment auquel mon
esprit n'a eu aucune part ; il sera plus jaloux de paraître vertueux,
que de l'être réellement ! Mais, si l'on en doit croire Platon, le
dernier terme de la perversité, c'est de paraître juste quoiqu'on ne le
soit pas.
Il faut donc aimer
les discours qui renferment de bonnes maximes. Mais comme une tradition.
venue jusqu'à nous, ou les poètes et autres écrivains dans leurs livres
nous ont conservé les belles. actions des anciens personnages, nous ne
devons: pas négliger le fruit que nous pouvons tirer de ces grands
modèles. Par exemple, un misérable accablait Périclès d'injures, sans
que celui-ci fit aucune attention. Ils persistèrent tout le jour, l'un à
recommencer sans relâche ses invectives, l'autre à n'y paraître
aucunement sensible. L'insolent se retirant enfin sur le soir, Périclès
le fit reconduire aveu. un flambeau pour que rien ne manquât à sa vertu.
Un homme irrite; contre Euclide de Mégare, avait juré qu'il lui
arracherait la vie: Euclide lui répondit, en jurant de son côté, qu'il
parviendrait à l'adoucir et à le rendre son ami. Il est à propos de nous
rappeler ces exemples, lorsque la colère s'empare de nous. N'écoutons
pas cette sentence d'un poète tragique: La colère arme nos mains contre
nos ennemis; mais plutôt fermons absolument nos coeurs à la colère : ou
si cela n'est pas facile, que la raison du moins tienne la bride a la
passion pour l'empêcher d'aller au-delà des bornes. Mais voyons de
nouveaux exemples d'actions vertueuses. Un homme frappait violemment et
à plusieurs reprises sur le visage, Socrate, fils de Sophronisque.
Celui-ci, loin de faire résistance, laissa ce furieux assouvir sa
colère, jusqu'à ce qu'il sortît de ses mains le visage enflé et meurtri
de coups. Quand l'homme eut cessé de frapper, Socrate se contenta
d'écrire sur son front ; un tel m'a traité de la sorte
,
ainsi qu'un sculpteur qui met son nom sur sa statue. Comme ces actes de
patience s'accordent avec nos maximes, il est bon d'imiter ceux qui nous
en donnent l'exemple. L'action de Socrate a beaucoup de rapport aveu le
précepte qui, loin de nous permettre de nous venger lorsqu'on nous
frappe à la joue, nous ordonne de présenter l'autre. L'action de
Périclès et celle d'Euclide sont dans les principes de l’Évangile, oit
il nous est ordonné de supporter ceux qui nous persécutent, de souffrir
avec douceur leur colère, de souhaiter du bien à nos ennemis, de ne
jamais faire contre eux d'imprécation. Instruit par de tels exemples, on
ne regardera plus comme impossibles les préceptes du christianisme. Je
ne passerai point sous silence la modération d'Alexandre, qui ne voulut
pas même voir les filles de Darius, ses captives, quoiqu'elles eussent
la réputation d'être les plus belles princesses du monde. Il aurait cru
déshonorer sa victoire, en cédant aux attraits des femmes après avoir
triomphé des hommes. Cette tempérance revient à cette maxime de
l'Évangile, que celui qui regarde une femme avec un mauvais désir,
quoiqu'il ne commette pas réellement l'adultère, n'est pas exempt de
crime, parce qu'il admet la concupiscence dans son âme (Mt. 5.28). J'ai
assez de peine à me persuader que ce soit par hasard, et non par un
dessein formé, que Clinias, un des disciples de Pythagore, ait observé
fidèlement un de nos préceptes. Qu'a-t-il donc fait ? Il aurait pu, en
prêtant serment, éviter de perdre une somme de trois talents ; il aima
mieux payer ce qu'on lui demandait, que de prêter un serment même
conforme à la vérité. Il avait, à ce qu'il me semble, entendu la défense
qui nous est faite de jurer par quoi que ce soit (Mt. 5. 4 et suiv.).
Mais je reviens à
ce que je disais d'abord. Nous devons choisir ce qui est utile, et non
prendre tout sans distinction. Parmi les aliments, nous avons soin de
rejeter ceux qui sont nuisibles et nous ne ferions aucun choix des
sciences qui nourrissent notre anse ! nous serions comme un torrent gui
entraîne dans sa course tout ce qu'il rencontre ! Un pilote n'abandonne
pas son vaisseau au caprice des vents, il le conduit au port selon les
principes de son art. Des artisans en fer oit en bois vont à leurs fins
par des règles certaines; et nous serions inférieurs à de simples
ouvriers pour l'intelligence de nos plus grands intérêts !
Dans les ouvrages
des mains on aurait un but pour se diriger dans le travail ; et on ne
s'en proposerait aucun pour la vie humaine, pour un objet que doit avoir
en vue, dans tous ses discours et dans toutes ses actions, quiconque ne
veut pas absolument ressembler aux brutes ! Si nous n'agissons pour une
fin, notre esprit, comme un vaisseau sans gouvernail et sans lest,
flottera à l'aventure. Dans les combats de la lutte et de la musique, on
se livre à des exercices préparatoires, pour obtenir la couronne
promise. Celui qui s'est exercé à lutter ne se présentera point pour
jouer de la flûte ou toucher de la lyre. Le fameux Polydamas, avant de
paraître aux jeux olympiques, arrêtait des chars dans leur course, et
par-là augmentait ses forces. Milon
,
se tenant sur un bouclier frotté d'huile, ne pouvait être arraché de sa
place ; et quelque effort qu'on employât, il restait inébranlable comme
une colonne fixée avec du plomb. En un mot, les exercices de ces hommes
étaient des préparations pour le combat. Si, négligeant les exercices de
la lutte, ils se fussent occupés des talents de Marsyas ou d'Olympe
,
loin d'acquérir de la gloire et des couronnes, ne se seraient-ils pas
rendus ridicules ? Timothée non plus n'a pas abandonné la musique pour
ivre dans les palestres ;
il n'aurait pas alors effacé tous les musiciens de son siècle. Il était,
dit-on, si habile dans son art, duit son gré il excitait l'indignation
par des tons graves et austères, et que bientôt il l'apaisait par des
sons plus doux. On dit que chantant devant Alexandre selon le mode
phrygien, il l'anima jusqu'à lui faire prendre les armes au milieu du
repas ; et qu'ensuite, adoucissant peu à peu son ton, il le ramena à des
sentiments de bienveillance pour les convives : tant il est vrai que
l'exercice est nécessaire pour parvenir à la perfection dans la musique
et dans la lutte.
Puisque nous avons
parlé de couronnes et d'athlètes, poursuivons nos idées. C'est après
s'être épuisés dans les gymnases, de peines, de travaux, de fatigues
pour augmenter leurs forces; après avoir reçu bien des coups dans des
combats particuliers ; après s'être laissé imposer le régime le plus
sévère; enfin, pour ne pas entrer dans les détails, c'est après avoir
mené une vie qui est une longue préparation pour les combats, que les
athlètes entrent en lice, et qu'alors ils essuient de plus rudes
travaux, ils s'exposent à de plus grands périls, pour obtenir une
couronne d'ache, d'olivier, ou autre semblable, pour être proclamés
vainqueurs par un héraut: et nous, à qui on propose des prix si
admirables qu'il est impossible d'en exprimer la grandeur et l'étendue,
nous obtiendrions ces prix en ne nous donnant aucune peine, en vivant
sans attention et avec toute licence! Une vie bielle mériterait donc des
éloges, et il faudrait regarder comme le plus heureux des hommes
Sardanapale
,
ou ce Margitès qu'Homère, supposé qu'il soit auteur de ce poème, nous
représente comme ne sachant ni labourer, ni fouir, incapable de
s'occuper d'aucun des travaux nécessaires à la vie. N'est-il pas plus
vrai de dire avec Pittacus, que les biens ne viennent pas sans peine? En
effet, après avoir beaucoup travaillé. c'est tout ce que nous pourrons
faire que d'obtenir ce bonheur auquel il n'y a rien de comparable dans
le monde. fous ne des uns donc pas nous livrer à la paresse, ni
sacrifier à la satisfaction d'un moment de grandes espérances, en nous
exposant à des peines et à des confusions éternelles, non seulement
devant les hommes (ce qui serait déjà à considérer pour une personne
raisonnable), mais dans les lieux où le souverain juge exerce sa
justice, soit sous terre, soit ailleurs. li pourra traiter favorablement
celui qui aura péché par imprudence ou par faiblesse; mais celui qui
aura fait par malice un mauvais choix, subira, sans aucune pitié, des
supplices beaucoup plus rigoureux.
Que faut-il donc
faire? dira-t-on. Il faut négliger tout le reste pour avoir soin de
notre âme. Il ne faut s'embarrasser du corps qu'autant que la nécessité
le demande. L'âme doit être la mieux partagée. elle est renfermée dans
le corps comme dans une prison; la philosophie doit l'en délivrer autant
qu’il est possible, et affranchir le corps lui-même des affections qui
asservissent l’âme. Il ne faut manger que pour apaiser la faim, et non
pour satisfaire la sensualité. Ceux qui ne pensent qu'à imaginer des
mets exquis, qui parcourent les terres et les mers comme pour porter un
tribu à un maître fâcheux et difficile sont misérables par ces soins là
même, et souffrent dès ici bas comme dans les enfers occupés tristement
à couper la flamme, à mettre de l'eau dans un crible, à remplir un
tonneau percé, sans trouvez aucune fin de leurs peines. Avoir un soin
excessif de sa chevelure et de ses habits, c'est un malheur. suivant
Diogène, ou un crime
.
Oui. être curieux de parure, est aussi honteux que d'être impudique ou
adultère. Eh! qu'importe à un homme de sens d'être revêtu d'habits
somptueux ou de n'avoir qu'un vêtement simple, pourvu que ce dernier
puisse le garantir du froid et du chaud? Il faut donc éviter dans tout
le reste le superflu, et ne travailler pour le corps qu'autant que c'est
le bien de l’âme. Un homme vraiment digne de ce nom, ne doit pas moins
rougir d'aimer trop la parure et son corps, que de s'abandonner
lâchement à tout autre vice. Ce n'est pas se connaître que d'avoir des
soins trop empressés pour son corps: ce n'est pas comprendre la sage
maxime qui nous dit que ce qu'on voit de l'homme n'est pas l'Homme ;
qu'on a besoin d'une sagesse supérieure pour se connaître soi-même;
qu'il est plus difficile d'y parvenir lorsque l'oeil de l'entendement
n'est point pur, que de regarder le soleil lorsque les yeux du corps
sont malades. On purifie son esprit, pour le dire suffisamment quoiqu'en
peu de mots, en dédaignant les plaisirs des sens, en ne repaissant pas
ses yeux de vains spectacles qui leur font illusion, ou de la vue de
personnes qui allument le feu de la concupiscence; en n'admettant pas
dans l’âme, par les oreilles, des sons qui la corrompent. Une musique
efféminée fait naître les vices les plus honteux et les plus bas. Nous
devons en rechercher une autre, qui soit plus utile et qui ne nous
inspire que des sentiments de vertu. Telle était celle dont David, ce
dis in auteur des chants sacrés, se servait, dit-on pour calmer les
emportements de Saül (I Rois 16. 3). On dit que Pythagore
,
ayant rencontré dus hommes ivres qui revenaient d'un repas de débauche,
ordonna au musicien de changer de ton, et de chanter selon le mode
dorien. Ce chant, dit-on, les fit tellement revenir à eux-mêmes, qu'ils
jetèrent lettes couronnes et s'en retournèrent chez eux tout confus. On
en voit d'autres qui s'agitent au son des tintes comme des Corybantes
ou des Bacchantes : tant il y a de différence à entendre une musique
honnête ou licencieuse. On doit donc éviter celle de nos jours aussi
soigneusement que ce qu'il y a de plus honteux au monde. J'ai honte
d'avertir de ne point répandre dans l'air des parfums de toute espèce
pour flatter l'odorat, et encore moins de se parfumer soi-même. Que
dirai-je des plaisirs du toucher et du goût, sinon que ceux qui les
recherchent sont esclaves, comme les bêtes, de leur ventre et des plus
grossiers appétits ?
En un mot, il faut
mépriser le corps, à moins qu'on ne veuille se plonger dans les plaisirs
sensuels comme dans la fange ; ou il ne faut le ménager qu'autant que
son ministère peut être utile à la sagesse. C'est le sentiment de
Platon, conforme à celui de saint Paul, qui nous avertit de ne point
flatter notre corps, dans la crainte d’allumer en nous de mauvais désirs
(Rm. 13. 14). Avoir trop de soin du corps, et négliger comme n'étant
d’aucun prix l'âme dont il est le serviteur, c'est comme si on était
jaloux des outils d'un art, et qu'on ne se mît guère en peine de l'art
même dont ils sont les instruments. Il est donc à propos de châtier le
corps et de le dompter comme une bête féroce. Servons-nous de la raison
comme d'un frein, pour retenir les mouvements tumultueux qui s'élèvent
dans l’âme ; ne lâchons pas toutes les brides au plaisir, de peur que
l'esprit ne soit entraîné par les passions, comme m. cocher est emporté
par des chevaux indociles. Rappelons-nous ce mot de Pythagore, qui,
voyant un de ses disciples faire trop bonne chère et s'engraisser trop,
lui dit : Quand cesseras-tu de te préparer une rude prison ? Platon, qui
savoir combien le corps peut nuire à rame avait choisi exprès à Athènes
l'Académie, lieu malsain pour retrancher le trop d'embonpoint da corps
comme on retranche dans la vigne le luxe des feuilles. J'ai entendu dire
à un médecin qu'un excès de santé est souvent dangereux.
Ce serait donc une
folie manifeste de trop ménager le corps puisque ce ménagement nuit à
l'âme aussi bien qu'au corps. Si nous nous accoutumions à dédaigner
celui-ci, nous ne serons plus guère touchés des choses humaines. Quel
besoin aurons-nous des richesses, si nous dédaignons les plaisirs
corporels Pour moi, je ne le vois pas, à moins que, comme les dragons de
la fable, nous n'ayons du goût à garder des trésors enfouis. Ceux qui
auront appris à n'être pas esclaves des passions, seront bien éloignés
de rien faire ou du rien dire de bas pour acquérir des richesses. Tout
ce qui est superflu, quand ce seraient les sables de la Lydie, ou les
ouvrages de ces fourmis qui apportent l'or
,
ils le mépriseront d'autant plus qu'ils en sentiront moins le manque.
ils règleront l’usage des choses sur les besoins de la nature, et non
sur le plaisir. Quiconque ne suit pas cette règle, placé comme sur un
penchant, est entraîné par la pente sans pouvoir s'arrêter. Plus il
amasse, plus il veut amasser encore pour satisfaire ses désirs, suivant
cette sentence de Solon, fils d'Exécestide : Les mortels ne mettent
aucunes bornes au désir des richesses
.
Théognis peut aussi nous servir de maître ; il disait : Je n'aime ni ne
souhaite les richesses; je me contenterai de peu avec une vie exempte
de douleur. Pour moi, je ne puis me lasser d'admirer le mépris que
faisait Diogène de toutes les prospérités humaines. Il prétendait être
plus riche que le grand roi
,
parce qu'il avait besoin pour vivre de moins de choses que lui. Et nous,
à moins que nous n'ayons tout l'or, les terres et les troupeaux
innombrables du Mysien Pythius
,
nous ne sommes pas contents ! Toutefois, ne désirons pas es richesses,
si nous en manquons ; si nous en avons, applaudissons-nous plus de
savoir en user que de les posséder. C'est une belle parole de Socrate,
qui, voyant un riche fier de ses grands biens, dit qu'il ne
l'admirerait. pas avant que l'expérience lui eût appris comment il
savait user de sa fortune. Si Phidias et Polyclète, qui firent deux
statues admirables, l'un de Jupiter pour la ville d'Élée, l'autre de
Junon pour Argos, avaient plus estimé l'or et l'ivoire de leurs statues,
que leur art qui donnait tant de prix à l'ivoire et à l'or, ils se
seraient rendus ridicules en se glorifiant d'une richesse étrangère. Et
nous, qui croyons que la vertu humaine n'est pas assez décorée par
elle-même, nous nous imaginons être à l'abri de tout reproche !
Mais ce n'est point
assez de mépriser les richesses et de dédaigner les plaisirs des sens,
si nous recherchons la flatterie et les fausses louanges, si nous
imitons les finesses et les ruses du renard d'Archiloque
.
Un homme sage ne doit rien tant éviter que la vaine gloire et le désir
de plaire au peuple. Prenant en tout la raison pour guide, il faut qu'il
aille droit au but jugé le meilleur, sans être détourné par les
contradictions des hommes, par les affronts et par les périls. Celui qui
n'est point élans ces sentiments, ne ressemble-t-il pas à ce savant
égyptien qui se métamorphosait en plante, en bête, en feu, en eau, qui
prenait toutes les formes qu'il voulait ?
C'est ainsi qu'un flatteur change avec les circonstances et avec les
personnes. Il louera ce qui est juste devant des hommes qui aiment la
justice, il tiendra un autre langage devant d'autres qui ne pensent pas
de même. Il changera d'opinions au gré de ceux avec lesquels il vit,
comme le polype
prend la couleur de la terre qu'il touche.
Tout ce que je
viens de dire, nous l'apprendrons plus parfaitement dans nos livres ;
mais aidons-nous des instructions profanes pour tracer au moins une
première ébauche de vertu. Ceux qui rassemblent de tous côtés ce qui
peut leur être utile, sont comme les fleuves qui se grossissent des
ruisseaux qu'ils recueillent de toutes parts dans leur course. Suivant
Hésiode, les sciences s'acquièrent peu à peu, comme les trésors
s'accumulent en réunissant plusieurs sommes modiques. Bias répondit à
son fils qui partait pour l’Égypte, et qui lui demandait ce qu'il devait
faire pour lui plaire davantage : Vous me plairez, lui dit-il, si vous
amassez des provisions pour la vieillesse. Par ces provisions, il
entendait la vertu qu'il resserrait dans des limites fort étroites, en
bornant son utilité à la vie humaine. Pour moi, quand on compterait les
années de Tithon ou d’Arganthonius
,
qu'on y joindrait celles de Mathusalem (Gn. 5. 27), qui a vécu près de
mille ans ; quand on rassemblerait tous les âges des hommes depuis qu'il
en existe, je me rirais de tout cela comme d'une idée d'enfant, en le
comparant à la vie future, dont il n'est pas plus possible d'imaginer le
terme, que de supposer la fin de l'âme qui est immortelle. Je vous
exhorte à faire des provisions pour le grand voyage, et à ne rien
négliger de ce qui vous fera parvenir plus aisément à votre patrie
véritable. Si le chemin offre des difficultés et des fatigues, ne
perdons pas courage ; mais rappelons-nous celui qui nous engage à
choisir le meilleur plan de vie, et à croire que l’habitude nous
adoucira toutes les peines. Il est honteux de perdre le présent pour
avoir à regretter le passé, lorsque tous les regrets seront superflus.
Je viens de vous
dire les vérités dont j'ai cru que vous retireriez le plus de fruit, et
je ne cesserai jamais de vous donner les meilleurs conseils. Il est
trois sortes de malades ; prenez garde de ressembler aux plus
incurables, et que les infirmités de vos aines ne se rapprochent de
celles de leurs corps. Ceux qui ne sont que médiocrement malades vont
trouver eux-mêmes le médecin ; d'autres, dont les maladies sont plus
graves, le font venir dans leur maison ; mais ceux qui sont attaqués
d'une mélancolie noire qu'il est impossible de guérir, ne peuvent
souffrir le médecin qui vient les visiter. Craignez d'être aussi à
plaindre qu'eux, si vous rebutez les esprits les plus sages.
NOTES
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