L’amour nous met en contact direct avec l’objet aimé. Quand l’objet aimé est
Dieu, alors “l’amour nous
met en Dieu et nous transporte en lui... Par
l’amour l’âme possède Dieu dès la terre, tel qu’il est en lui-même et non pas
tel qu’il est en elle. Car l’amour nous transporte de nous en lui, et nous rend
tels qu’il est en lui-même, en nous déifiant et transformant en Dieu... Au ciel
nous connaîtrons Dieu autant que nous l’aurons aimé, et non pas autant que nous
l’aurons connu en terre.
“Puisque le Fils de Dieu veut penser à nous, s’abaisser jusqu’à nous...
puisqu’il veut être homme comme il est Dieu; qu’il veut vivre entre les hommes
comme il est vivant entre les personnes divines... nous devrions, d’un vouloir
constant et ardent, penser à lui, traiter avec lui, nous élever à lui, désirer
être semblables à lui, ne vivre que pour lui et nous donner à lui... Son amour
devrait pénétrer les mœlles de notre âme; son esprit devrait régir notre esprit,
animer notre vie et conduire nos actions.”
En un mot, nous devons renoncer à nous même pour aimer Jésus et le laisser
pénétrer en nous: “L’amour est nécessaire, parce que c’est à lui d’attirer
Dieu jusqu’à l’âme... Jamais, en effet, il ne pénètre dans l’âme sans que, d’une
manière ou d’une autre, elle ne soit anéantie, et plus elle l’aura fait
profondément, plus grande aussi sera la place qu’elle donnera à Dieu.”
Dieu nous a donné son Fils, nous devons nous donner à Lui. Bérulle écrit à une
carmélite: “Le plus grand don qu’il a plu à Dieu de faire aux hommes, c’est
de leur donner son Fils... Dieu est tout, et nous ne sommes rien; il doit être
notre tout, et nous n’avons rien de nous-mêmes en propre que le néant et le
péché. Il est tout, il a tout, il mérite tout et il doit être notre tout, et
nous devons n’être qu’à lui et n’être plus à nous-mêmes.”
Nous sommes au Christ, Fils de Dieu “par divers titres: par le don du Père,
par sa mort en la Croix, et par sa vie au ciel... Soyons encore à lui par un
nouveau titre, c’est-à-dire par l’élection de notre volonté, par l’humble
donation que nous voulons faire de nous-mêmes à lui, par la résolution constante
que nous prenons de lui appartenir, de vivre à lui, de dépendre de lui, et de
lui consacrer et nos corps et nos âmes.”
En conséquence, il nous faut accueillir le don de Dieu: “Si nous pensons,
nous ne devons avoir d’autre force en l’esprit que d’éplucher cette vérité: ‘Si
Tu savais le don de Dieu!’ En cette parole, le Fils de Dieu nous convie à entrer
en science... mais à entrer en science du don de Dieu.”
L’Incarnation est le fondement de tous les autres mystères, et c’est seulement
par l’humilité que nous pourrons accueillir Jésus-Christ et demeurer en Lui.
“Jamais Dieu ne vient à l’âme qu’elle n’ait fait quelque anéantissement, et tant
plus grand est l’anéantissement qu’elle fait, tant plus aussi elle donne en
soi-même de lieu à Dieu. Si par l’abnégation de soi-même elle retranche peu,
Dieu la remplira peu; si elle se prive de beaucoup, Dieu la remplira beaucoup;
mais si l’âme s’anéantit toute, il l’occupe toute et Dieu sera tout en elle.”
– Pour vivre en Dieu, il faut d’abord adhérer à Jésus
Pendant trente trois ans, le Fils de Dieu a, sur la terre, mené une vie
“voyagère”. Cette vie de Jésus a
comporté une vie extérieure faite d’actions, de
souffrances, de joies, de pauvretés, et une vie intérieure, celle de ses
relations intimes avec le Père. De cette vie nous devons vivre aussi, et c’est
ce que Bérulle recommande à des correspondantes carmélites:
“... Jésus cherche et ne demande autre chose qu’à reposer son esprit en vous,
non afin que le vôtre vive, mais le sien seulement, et que vous soyez remplies
et occupées de lui seul. Soyez donc adhérentes (collées très fortement)
et participantes à cette vie du Fils de Dieu, vous séparant de vous-mêmes et de
vos petites humeurs qui l’empêchent de se reposer en vous. Il faut que vous
preniez en lui une vie nouvelle, imitant sa vie voyagère.”
À une carmélite, Bérulle écrivit: Il faut “révérer la double vie et l’enfance
de Jésus, en Marie et hors Marie... Offrez votre vie... à l’hommage et adoration
de cette vie et enfance adorables de Jésus. Adorez ce divin objet, c’est-à-dire
cet homme-Dieu. Admirez et appliquez votre âme tout à lui... Demandez-lui de
pouvoir vous appliquer davantage. Honorez son impuissance, et priez-le qu’elle
vous rende puissante d’être plus à lui et en lui que jamais.”
À une correspondante, Bérulle précise:
“Cherchez Dieu... Souvenez-vous qu’il est :
– la source de votre être
– la perfection de votre être
– la béatification de votre être. Adorez-le, adhérez-lui, aspirez à lui...
Qui adhère à Dieu est un en esprit. Ainsi Dieu est tout et il vous est tout.”
Ailleurs Bérulle écrit: “Jésus seul est notre accomplissement, et il nous
faut lier à Jésus comme à celui qui est le fonds de notre être par sa
divinité... Et jamais nous ne devons agir que comme unis à lui, dirigés par lui,
et tirant esprit de lui, pour penser, pour porter et pour opérer.
Nous devons adhérer à Jésus, et en cette adhérence à sa divine personne, nous
devons être incessamment occupés des choses spirituelles et éternelles et opérer
continuellement vers Dieu. Nous devons adhérer à Jésus en son humanité sainte,
depuis le premier moment de sa vie voyagère jusqu’au dernier, et en une
continuelle acceptation de la croix. Ainsi devons-nous être en disposition
continuelle d’humilité...
Et parce que le Fils de Dieu daigne établir sa vie divine dans notre nature
humaine, et vivre parmi les hommes pour l’amour des hommes, un des hommages que
nous lui devons rendre, est que notre vie soit occupée de sa vie, soit liée à sa
vie, soit remplie de sa vie, soit formée sur sa vie, et que notre vie soit une
capacité à recueillir et à admirer sa vie. Telle était la vie de la Vierge, vie
occupée de la vie de son Fils.”
Bérulle exprime autrement ce qu’est “adhérer à Dieu.” Il écrit encore: “Le
Fils de Dieu, en sa divinité, est la figure et le caractère de la substance de
son Père, et comme un divin caractère, il a voulu lui-même imprimer sa divinité
en notre humanité par le sacré mystère de l’Incarnation. Et il lui plaît
imprimer dans les âmes ses états et ses effets, et un jour il lui plaira
imprimer en nous ses grandeurs et sa gloire.” (OP)
– Ensuite faire la volonté de Dieu à l’imitation de Jésus
Durant toute son enfance, Jésus dépendait de ses parents humains. Sa
divinité et
son intelligence
étaient cachées. “Ainsi nous-mêmes nous devons dépendre de
ce qui plaît à Dieu par une soumission totale de notre volonté et de notre
raison.”
Nous devons nous souvenir de la vie pauvre et souffrante de Jésus. En
conséquence: “Nous devons grandement estimer les souffrances que Dieu nous
envoie, parce que, comme il est d’une dignité infinie, aussi tout ce qui vient
d’icelui doit être reçu et embrassé comme chose d’une souveraine dignité.”
Dans ses œuvres, Bérulle rappelle: “Nous sommes appelés comme Jésus-Christ,
et à une croix, et à un œuvre (chez Bérulle, œuvre est au masculin), et à
un état (de vie); ce qui doit être beaucoup pesé. Jésus-Christ a été
appelé à un état, savoir l’Incarnation, état d’Homme-Dieu, état de filiation
divine dans la nature humaine... Enfin, Jésus-Christ a été appelé à la croix et
nous sommes tous en quelque sorte appelés à quelque sorte de croix.”
– Enfin servir Dieu : c’est sa première volonté, c’est notre
première obligation
“Si la créature est existante, si elle est créée, elle est dépendante, elle
est servante du créateur, et il est plus aisé d’effacer son être que sa
servitude.” (OP)
“Comme Dieu seul est indépendant et tout le reste en dépendance au regard de
Dieu, aussi tout est servitude vers Dieu: ‘tout est à ton service.’ Cette
servitude... est aussi ancienne que la créature et inséparable d’icelle... Nous
sommes en dépendance, en appartenance et en relation de servitude au regard de
Dieu. Il est maître et seul maître et tous sont ses serviteurs, le servant, les
uns sans le connaître, les autres sans le vouloir, les uns contre leur vouloir,
les autres le voulant et par amour à un Dieu si grand et si bon, se complaisant
en leur servitude... Le servir en le voulant et en se complaisant, c’est
félicité suprême.”
Être serviteur est une grâce : “Cet état de servitude ne doit pas être
suspect et étranger à l’homme: c’est un état propre et essentiel à la créature
au regard de son Dieu... Cet état est saint et universel... Car, en cet ordre
tout divin, le Fils de Dieu prend la forme et la nature de serviteur... étant
fils et serviteur tout ensemble... Si Jésus se rend ainsi notre esclave et
serviteur, ne serons-nous pas les esclaves et les serviteurs de Jésus ?
Nous naissons pour servir le Fils de Dieu, et nous sommes ses enfants pour
être ses serviteurs avec perfection et dignité plus grande; le terme et l’état
de servitude ne portent rien de vil, d’abject et servile. C’est une servitude
qui est par amour, et par excès d’amour et non par crainte, et qui jouit des
grandeurs et des privilèges de l’amour et charité de Jésus... Plus la filiation
est éminente, plus cette servitude est grande.
Nous ne devons jamais oublier que notre progrès spirituel se réalise dans le
quotidien de nos vies. En effet, “celui qui va et vient avec une intelligence
éclairée par l’Esprit ne quitte jamais la présence de Dieu. La vie de l’Esprit
se manifeste d’après les actions. Voilà pourquoi des actions très viles, par
exemple balayer, essuyer la vaisselle, servir à la cuisine, quand elles sont
faites avec d’excellentes dispositions sont également plus parfaites aux yeux de
Dieu que celles d’un autre qui servirait Dieu à l’autel avec des dispositions
inférieures.”
En conséquence, Jésus étant la fin de nos actions, “que nos actions soient
vraiment, saintement et humblement chrétiennes. Car en cet état, nous les
opérons comme chrétiens, et non pas seulement comme hommes... Ainsi le séculier
opère ses actions vertueuses, le religieux ses actions régulières, le
particulier ses actions domestiques, le magistrat ses actions publiques...”
– Alors, nous serons remplis de Jésus, et grande sera notre joie
Bérulle écrit une lettre collective à des carmélites: “Jésus est le don
premier et principal que Dieu a fait à l’homme, le don auquel et par lequel il
nous a donné toutes choses... Vous ne devez vous regarder vous-mêmes que comme
chose qui n’est rien, qui n’était rien il y a peu d’années, et qui n’est encore
rien à présent que par la grande miséricorde de Jésus.
En vous considérant ainsi... vous devez vous offrir et vous donner à lui;
vous devez n’être et ne vivre qu’en lui et pour lui; vous devez n’être qu’une
pure capacité de lui, tendante à lui et remplie de lui; vous devez n’espérer
qu’à lui et ne respirer que sa grâce et son esprit.”
D’où ce cri de Bérulle: “Heureuse l’âme qui possède Jésus et est possédée par
lui... Gravons Jésus, sa croix et sa sainte Mère en nos cœurs et dans le cœur
des peuples... voilà en quoi consiste notre vie et notre béatitude.”
– L’état de solitude
La solitude n’est pas l’isolement, mais le plus souvent la conséquence de
l’éloignement de ceux que nous aimons. À une carmélite, Bérulle écrivait :
“Je compatis à votre solitude, et je vous prie la référer à l’honneur de la
solitude de Jésus et de la Vierge, et de Joseph en Égypte, et de toutes les
solitudes que Jésus et Marie ont eues sur la terre... Cette privation que vous
avez de ceux et celles que vous connaissez fait partie de l’ordonnance et
conduite de Dieu sur votre âme. Recevez-la comme de Dieu et la référez à Dieu en
l’honneur des privations que Notre Seigneur Jésus-Christ et sa sainte Mère ont
eues sur la terre.”
En effet, “la liaison d’amour que nous désirons avoir à l’humanité du Fils de
Dieu ne doit pas empêcher son retour et son ascension au ciel. Au contraire,
nous la devons souhaiter et porter cette privation du Fils de Dieu par amour au
Fils de Dieu... “ Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais
au Père”... Puisque le Fils de Dieu reçoit tant d’honneur par nos privations,
nous les devons désirer et souhaiter porter avec réjouissance. (grande joie)
C’est un des plus grands actes que nous devons pratiquer au regard du Fils de
Dieu, que cette réjouissance en nos privations...” (OP)
– Les ténèbres
Bérulle écrit à l’un de ses dirigés: La nuit de la foi, “c’est une voie de
rigueur que Dieu exerce sur vous, mais c’est aussi une voie de grâce et d’amour
et non de justice et de châtiment comme vous le pensez. C’est une voie sainte et
sanctifiant votre âme... Cette voie adore Dieu non par acte, mais par état...
Cet Être divin... est infiniment présent et infiniment distant, il est
infiniment élevé et infiniment appliqué à l’être créé... il est infiniment
désirable et infiniment insupportable... car il ne peut être supporté de l’être
créé qui se sent englouti, accablé, ruiné par cette puissance infinie... Il nous
tient à soi en nous rejetant, il nous unit à soi en nous séparant... Adhérez à
Dieu en ces peines et rigueurs...”
– Il faut donc s’abandonner...
À une autre personne, Bérulle conseille : “Demeurez en votre croix et vos
obscurités; mais du fond de ces ténèbres, adorez, aimez et invoquez celui qui
habite une lumière inaccessible, et qui est l’être de votre être, la vie de
votre vie, l’esprit de votre esprit. Il est votre force et vous ne sentez que
faiblesse; il est votre sainteté et vous ne voyez que misères, et il sera un
jour votre gloire. Bénissez-le à jamais!”
“Ayez un abandon universel aux voies de Dieu sur vous; et vous souvenez qu’en
l’honneur de l’union de la divinité à l’humanité en l’Incarnation, Jésus et
votre âme ne doivent être qu’une même chose... et vous ne devez être qu’une
capacité de lui et de ses voies.”
– à la présence de Dieu,
“Il faut dans les actions extérieures s’appliquer intérieurement à Dieu, ne
désirer que Dieu, ne faisant rien que pour lui... en s’accoutumant à une
présence de Dieu douce et effective, que l’on puisse pratiquer en toutes choses
et en tous lieux, avec liberté, avec joie et ferveur intérieure.
– et à son amour
L’amour de Dieu, c’est une union de cœur et d’affection avec Dieu... dans la
seule vue de la bonté divine et tout aimable.
Il faut bien se convaincre que sans le principe d’amour de Dieu qui doit
demeurer souverainement dans nos pensées, nos paroles, nos désirs, nos actions,
la religion est un corps sans âme, la foi est inutile, l’espérance est vaine, la
piété n’est qu’hypocrisie et lâcheté, le martyre même ne sert à rien. Au
contraire, tout est bon, tout est agréable à Dieu quand c’est par charité qu’on
le fait. La véritable marque que l’amour de Dieu règne en nous, c’est quand nous
aimons faire sa divine loi.”
L’homme est l’héritage de Dieu, son labour et son agriculture. Dieu est le
laboureur. “Nous sommes la terre qui appartient à Dieu; et Dieu, non content
d’en être le Seigneur, en est lui-même le laboureur et la cultive de ses propres
mains...
Quelle doit être notre disposition au regard de Dieu qui veut cultiver
lui-même le champ de notre âme? Jésus-Christ y veut opérer au nom et de la part
de Dieu son Père, et il veut ensemencer nos âmes de grâce et de sainteté... Nous
donc, ne devons-nous pas travailler incessamment jusqu’à ce qu’il n’y ait plus
rien qui puisse empêcher cette semence du ciel, ou d’entrer, ou de lever et
fructifier?”
Que notre adoration nous ramène toujours à Dieu qui nous crée sans cesse:
“Contemplons le monde
comme toujours émanant et toujours référé à Dieu, par Dieu
même. Car le même mouvement divin qui tire le monde hors du néant, ou pour mieux
dire, hors de Dieu, le porte à Dieu comme à sa fin...”
Nous sommes le temple de Dieu: “cela nous oblige au recueillement intérieur;
cela nous oblige à la sainteté et rien de moins; car la sainteté est l’ornement
nécessaire de la maison de Dieu. Nous pouvons tous être saints, et nous le
devons.”
Nous devons aspirer sans cesse “à une haute perfection, sachant que c’est
reculer que de s’arrêter... Rien n’est jamais léger et de peu d’importance dans
le service de Dieu.”
Nous devons tous être des saints... Nous le pouvons, et nous le devons: cela est
une obligation, nous rappelle Bérulle: “Si nous sommes, si nous vivons en
Jésus... si nous sommes enfants de Dieu, membres de Jésus, combien saintes
doivent être nos actions! Ces termes, ces effets, ces qualités, nous obligent à
la perfection et à la sainteté divine. Car nous ne sommes pas seulement appelés
à une sainteté légale, à une sainteté commune, mais à être saints comme Dieu est
saint, à être saints de la sainteté même, participant à la sainteté divine qui
est la nature divine même... La sainteté divine nous sépare de nous, nous
incorpore à Jésus... nous fait entrer à la participation de la perfection, non
de l’être seulment, mais de la vie de Dieu et de la sainteté de Dieu, mais de
l’amour de Dieu qui est la vie et le propre de Dieu même; car sa vie, sa nature
et son propre, c’est la sainteté.”
Conseil de Bérulle à une correspondante carmélite
“Les âmes sont à Jésus et non à elles... Continuez dans les voies
intérieures, en humilité et simplicité, en adhérence à Jésus et à sa sainte
Mère, et à leur voie de conduite sur votre âme. Persévérez en l’application
(union voulue, très étroite, et ardemment désirée) de votre âme à la divine
essence et à la Trinité sainte.”
Il ne faut jamais oublier que Dieu a un projet sur chacun de nous, projet que
nous atteindrons par notre propre chemin de perfection, celui que Dieu choisit
pour nous: “Il faut que chacun soit fidèle à Dieu et ne s’écarte jamais de
l’état de perfection qu’il peut chercher à atteindre et vers lequel de toute
évidence, Dieu l’attire avec douceur, que cette voie soit dure et rude, ou unie
et facile, car pour suivre l’une ou l’autre il donne à chacun la grâce
suffisante...
Nous ne connaissons pas, il est vrai, la voie de perfection que Dieu a
disposée pour nous. Suivons cependant celle que l’Esprit de Dieu nous indique,
et avançons sur ce chemin sans nous en écarter si nous voulons accomplir une
œuvre parfaite.
Si au contraire nous voulons agir en suivant notre jugement personnel, ce
n’est pas l’œuvre parfaite de Dieu que nous accomplirons, mais la nôtre, bien
éloignée de la perfection. Ne prêtons pas l’oreille pour savoir ce qui va dans
le sens de notre jugement, de notre raison et de notre sensibilité; il nous
suffit de ne pas nous écarter d’une perfection si petite soit-elle, que selon
l’esprit de notre vocation Dieu exige de nous. Car en agissant ainsi nous
marchons sur la voie du Seigneur.”
Notre réponse à Dieu peut s’exprimer dans cette prière de Bérulle à Jésus par
laquelle il exprime son émerveillement :
“Ce qui est vôtre est mien, ô Seigneur Jésus, et tout ce qui est mien est
vôtre. Votre esprit est à moi, et vous me le donnez au Baptême; votre corps est
à moi, et vous me le donnez en l’Eucharistie; votre gloire est à moi, et vous me
la donnez en votre paradis; votre grandeur est à moi, et sur la terre elle
s’abaisse en mes misères; votre vie est à moi, et en la croix je la réduis à la
mort... Tout ce que je suis par votre miséricorde en l’ordre de la nature et de
la grâce est à vous; mon temps d’éternité est à vous; tout ce que je suis est
vôtre; tout ce qui est à moi est à vous, et est incomparablement plus à vous
qu’à moi, car il n’est à moi que par vous.
En l’honneur donc de tout ce que vous êtes en vous-même en envers nous, je
m’offre et dédie tout à vous; je me rends et me livre à la puissance de votre
esprit, de votre amour, de votre croix; je me donne et abandonne tout à vous,
dès à présent et en toute éternité.”
Jésus-Christ est le don de Dieu aux hommes. Bérulle s’écrie: “Oh! quel don!
don de Dieu se donnant soi- même. ‘Si tu savais le don de Dieu!’ Dans
l’Eucharistie, sans rien perdre ni de sa retraite à Dieu ni de la séparation de
la vie présente, ni de l’abondance de sa nouvelle vie, ni de sa majesté, il est
donné aux hommes et donné en la plénitude de tous ses états et de tous ses
mystères, et il est donné comme vie et aliment de vie éternelle...
Jésus-Christ est le don des hommes à Dieu... Autrefois on offrait à Dieu les
fruits de la terre qui nous étaient donnés; et maintenant nous offrons à Dieu un
fruit de Dieu même... C’est par Jésus-Christ que nous nous élevons à Dieu, que
nous adorons Dieu... que nous invoquons Dieu... Il est aussi notre pensée, notre
action de grâce (Eucharistie) et notre amour vers Dieu.”
Les mystères de Dieu sont trop grands pour nous et nous ne pourrions pas les
comprendre si Dieu ne se révélait directement à nous. Ainsi, selon Bérulle,
l’Eucharistie est comme une imitation du mystère de l’Incarnation et elle nous
permet de communiquer avec Dieu. “Jésus est vivant en trois états différents
et admirables: à savoir au sein du Père, en notre humanité, en son
Eucharistie... “ Et en son Eucharistie, Jésus vit “comme victime... et
semence de gloire à chacun de nous. Trois états et trois communications
distinctes, celle de son essence en la Trinité, de sa personne en l’Incarnation,
et de son Corps en l’Eucharistie...”
L’Eucharistie est un extraordinaire mystère d’unité. Le Fils de Dieu, un avec le
Père “emploie le plus grand et le dernier de ses miracles, à nous réunir tous
en unité en lui par un mystère d’unité: nous qui sommes plusieurs, sommes un
pain et un corps, nous tous qui sommes participants d’un même pain. Mystère
d’unité servant, en qualité de sacrement, à imprimer l’unité d’esprit et de
grâce à ses enfants adoptifs, et à les unir entre eux-mêmes et avec lui!”
Dieu ne se désintéresse pas du monde qui est aussi sa création. Le Fils,
Jésus-Christ a vécu dans ce monde. Aussi devons-nous, nous aussi, aimer ce
monde, mais y vivre avec Dieu: ”La vie de Dieu se donne aux hommes par l’eau
du Baptême, le Christ se donne aux hommes à travers le pain et le vin; le
sacrement, “signe et moyen” de répandre la grâce, passe par l’homme, mais aussi
par la matière, brute comme l’eau, ou transformée comme le pain, comme pour
exprimer que toute la création participe à l’effusion de la grâce et à la
réalisation de l’homme nouveau dans l’Alliance nouvelle.”
En effet: “Le créateur du ciel et de la terre a créé l’homme pour la terre et
le ciel: il l’a composé de deux parties, l’une céleste et l’autre terrestre...
l’une qui est fondée en la nature, l’autre qui est fondée en la grâce.”
Dieu est le “Tout Autre” que personne ne peut voir ni connaître. Mais c’est
aussi un Père très aimant qui n’oublie pas ses enfants même quand ces derniers
Le refusent. Pour renouveler le monde brisé par le péché, Dieu envoie Marie,
Vierge très sainte, destinée à devenir la partenaire de l’Incarnation de son
Fils, et la Mère du Christ.
La place de Marie est unique dans l’œuvre du salut, car non seulement elle est
la Mère du Verbe incarné, mais elle est celle, aussi, “qui a vu grandir
Jésus, déconcertée souvent par la personnalité de ce jeune homme que les hommes
et les femmes de Galilée ont rencontré à leur tour.” et ceux qui se sont
attachés à Jésus ont compris “qu’à travers cet homme, dont la relation à Dieu
se révélait si singulière, c’est Dieu lui-même qui était au milieu d’eux. Ils
ont compris qu’avec la mort et la résurrection de Jésus, c’est un autre monde
qui naissait, un monde dans lequel Dieu et l’homme ne sont plus séparés, mais
réunis à jamais dans la personne de Jésus.”
Pour sauver le monde, pour que le Fils de Dieu puisse s’incarner, le Père décide
de Lui donner une Mère. Ce sera Marie à qui Dieu “pense” depuis toute éternité.
Bérulle contemple Marie: Dans la pensée de Dieu, “cette âme sainte et divine
sera... ce que l'aurore est au firmament, et elle précédera immédiatement le
soleil.” Mais pour Dieu il n’y a pas de futur, son présent étant éternel, et
Bérulle peut unir sa contemplation à la contemplation de Dieu... Cette âme
sainte “est plus que l'aurore, car elle ne le précède pas seulement, (le
soleil), elle le doit porter et enfanter au monde, et donner le salut, la
lumière, à l'univers, et y produire un soleil Orient, duquel celui-ci qui nous
éclaire n'est que l'ombre et la figure. Mais la terre, qui méconnaît Dieu,
méconnaît aussi cet ouvrage de Dieu sur la terre... “
“Dieu fait naître en la terre une Vierge, laquelle Il rend digne et capable
de recevoir et porter le Fils de Dieu au monde. Pour rendre la terre digne de
porter et recevoir son Dieu, Dieu fait naître en la terre une personne rare et
éminente qui n'a point de part au péché du monde, et est douée de tant
d'ornements et privilèges, que le monde n'a jamais vu et ne verra jamais, ni en
la terre, ni au ciel, une personne semblable. Elle est conçue sans péché, elle
est sanctifiée dès le premier moment de son être. Elle est douée dès lors de
l'usage de raison et de grâce, elle est confirmée en état d'innocence et
impuissance à offenser, elle est constituée en une grâce, non seulement
suffisante, mais abondante; non seulement abondante mais éminente, et d'un tel
degré d'éminence, que l'ordre de la grâce n'a vu encore rien de pareil, et sa
conduite est si accomplie, que chaque moment de sa vie porte un nouvel élèvement
dans l'ordre de cette grâce rare et singulière.
Elle (cette âme sainte) naît à petit bruit, sans que le monde en
parle, et sans qu'Israël même y pense, bien qu'elle soit la fleur d'Israël et la
plus éminente de la terre; mais, si la terre n'y pense pas, le ciel la regarde
et la révère comme celle que Dieu a fait naître pour un si grand projet... Et ce
Dieu même, qui veut naître d'elle, l'aime et la regarde en cette qualité. Son
regard n'est pas lors sur les grands, sur les monarques que la terre adore, mais
le premier et le plus doux regard de Dieu en la terre est vers cette humble
Vierge, que le monde ne connaît pas.
“Bien qu'elle entre comme les autres en cette vallée de misères et non en
un
paradis terrestre, et que cette terre d'exil soit son habitation, elle ne porte
aucune marque de bannissement, mais elle porte en son âme une grâce plus grande
que celle qui était au paradis et avait été donnée à Adam, comme chef de la
nature humaine, pour lui et pour sa postérité. C'est trop peu dire de chose si
grande. Sa grâce est plus noble et divine que toutes les grâces qui sortiront
jamais des vives sources du Sauveur mourant et du mérite de sa croix, et excède
en puissance et en dignité celle-là même qui est dans les cieux; car elle tend à
chose bien plus haute, elle tend non à faire des saints, mais à produire le
Saint des saints, à former l'Homme-Dieu, et à établir une Mère de Dieu en
l'Univers, choses toutes nouvelles et miraculeuses, même dans l'ordre miraculeux
de la grâce. (Vie de Jésus)
C'est lors la plus haute pensée que le Très-Haut ait sur tout ce qui est
créé. Il la regarde, la chérit, la conduit, comme celle à qui il veut se donner
soi-même et se donner à elle en qualité de Fils et la rendre sa Mère. Il la
comble de grâces et de bénédictions, dès sa conception. Il la sanctifie dès son
enfance; il la séquestre du monde et la consacre à son temple, pour marque et
figure qu'elle sera bientôt consacrée au service d'un temple plus auguste et
sacré que celui-ci. Là, en sa solitude, il la garde, il l'environne de sa
puissance, il l'anime de son esprit, il l'entretient de sa parole, il l'élève de
sa grâce, il l'éclaire de ses lumières, il l'embrase de ses ardeurs, il la
visite par ses anges, en attendant que Lui-même la visite par sa propre
personne; et il rend sa solitude si occupée, sa contemplation si élevée, sa
conversation si céleste, que les anges l'admirent et la révèrent comme une
personne plus divine qu'humaine. Dieu est et agit en elle plus qu'elle-même.
Elle n'a aucune pensée que par sa grâce, aucun mouvement que par son Esprit,
aucune action que par son amour. Le cours de sa vie est un mouvement perpétuel
qui... tend à celui qui est la vie du Père et sera bientôt sa vie, et s'appelle
absolument la vie dans les Ecritures.” (Vie de Jésus)
Elle est en la terre un sanctuaire que Dieu remplit de merveilles, et auquel
il veut prendre son repos et d'une façon nouvelle. Elle est un nouveau paradis,
non terrestre comme celui d'Adam qui a été détruit par son péché, ni céleste
comme celui des anges qui n'est qu'au ciel, mais elle est en la terre un paradis
céleste que Dieu a planté de sa main, et que son ange garde pour le second Adam,
pour le roi du ciel et de la terre qui doit y habiter. Mais cela est caché à ses
yeux, et son esprit, abîmé dans le profond de son humilité, ne voit pas le
conseil (le dessein) très haut de Dieu sur elle.”
La vocation de Marie c’est d’être Mère de Dieu. Elle est tellement dans la main
de Dieu et dans sa pensée qu’elle n’a pas d’autre pensée que celle que Dieu lui
donne: “Il est l’Esprit de son esprit, Il est l’oracle de son âme...”
– L’humilité de Marie
La Vierge entre dans cet état humble et profond où doit nous amener
l’abaissement et comme l’anéantissement d’un Dieu fait homme par le Sacré
Mystère de l’Incarnation. Là, Dieu est abaissé, et la Vierge élevée, elle est
adhérente à son Dieu qui s’abaisse...” (abaissement, anéantissement:
l’Incarnation est pour Dieu un abaissement, un anéantissement, car Dieu passe de
l’incréé au créé. En ce qui concerne les hommes, ces deux termes signifient se
vider de soi-même pour laisser Dieu agir pleinement.)
La première démarche de Marie est de se mettre en chemin. Elle part porter Jésus
au monde en passant par Élisabeth qui soudain est comblée du Saint-Esprit.
“La Vierge est comme une plante vivante qui porte le fruit de vie... fruit de
vie bien différente de celle que donnait l’arbre du paradis. Car ici Jésus est
la vie, vie des hommes et des anges, vie divine et humaine, et la Vierge est la
terre qui a donné ce fruit, car le Fils de Marie est le Fils même du Père
éternel. Et cela donne à Marie un droit et un pouvoir spécial de donner
Jésus aux âmes...”
Pourtant Marie est une mère, et son regard sur Jésus sera toujours un regard de
mère: “Ainsi Marie, parce qu’elle voit parfaitement Jésus-Christ, voit toutes
ses perfections, conditions et qualités et en toutes choses voit sa filiation:
Dieu Fils, Verbe Fils, Souverain, Sauveur... Fils. Elle le voit en toutes ses
grandeurs et offices, mais elle le voit toujours comme son Fils et être son Fils
en ses grandeurs et nonobstant ses grandeurs. Elle le voit, elle le sent, elle
l’aime, elle le regarde comme son Fils. Oh! regard saint de Marie vers Jésus et
de Jésus vers Marie!.. Oh! regard imitant le regard du Père vers le Fils et du
Fils vers le Père en l’éternité! Comme cette filiation et maternité temporelle
est imitante sa filiation et paternité éternelle!”
– Le silence de Marie
Ce fut le partage de Marie de vivre sa vie terrestre dans le silence. “Sa vie
est une vie de silence qui adore la parole éternelle.... Sa vie se passe de
silence en silence, de silence d’adoration en silence de transformation... Marie
est en silence, ravie par le silence de son Fils Jésus... Silence humble,
profond et adorant plus saintement et plus disertement (avec beaucoup de
paroles) la sapience incarnée que les paroles ni des hommes ni des anges.
– La Rédemption
“Marie participe aux souffrances de son Fils... La Vierge a part à la vie
crucifiée de son Fils, et, tant, (tellement) que la chair de Jésus est la chair
de Marie. Et ainsi la chair de Marie souffre dans Jésus-Christ comme la chair
d’une mère qu’elle est et souffre en son fils. Marie regarde Jésus comme quelque
chose de sien ou qui lui appartient, et ainsi souffre en son Fils...
Oh! que grande est la part que la Vierge a en son Fils et en la chair de son
Fils! Oh! que la chair de Jésus est sa chair!
Un certain 25 mars, Pierre de Bérulle s’adresse à Marie. “Dieu vous fait la
grâce des grâces. Il veut vous donner son propre Fils, son Fils unique et sa
propre substance...
En ce jour saint et sacré... l’humble vierge inconnue en la terre et admirée
au ciel, est dans son Nazareth... C’est cette vierge que Dieu regarde, et elle
regarde Dieu aussi et est en occupation et élévation avec lui... Dieu remplit
son esprit, il conduit sa contemplation; il prépare et dispose cette âme à ce
qu’il veut accomplir en elle... Il l’attire, il l’élève, il la ravit... L’ange
la salue comme pleine de grâces... et elle va être pleine même de l’auteur de la
grâce, mère du Fils de Dieu.
Marie accepte, et le mystère s’accomplit; et la vie de Marie est changée.
Bérulle contemple toujours le mystère de Marie, et s’émerveille, car “parler
de Marie est parler de Jésus, et honorer Marie est honorer Jésus, et même c’est
honorer Jésus au plus grand de ses œuvres... S’adressant à Marie:
“Parlant de vous, Marie, nous parlons de Jésus; parlant de vos grandeurs, nous
parlons des grandeurs de Jésus... Car c’est pour lui que vous recevez cette
grâce de pureté admirable. Vous êtes le trône où il veut habiter, et votre
pureté est la pureté dans laquelle il veut être conçu. Vous êtes à lui et vous
êtes par lui, et vous êtes pour lui...
Le nouvel état de Marie est une vie nouvelle pour la Vierge qui commence
alors à vivre en vivant avec celui qui est sa vie et la vie du monde... Elle
sait, elle sent, elle voit où Dieu l’attire et l’élève, et elle entre en ce
nouvel état pleine de grâce, de lumière et de désir de servir à Dieu... et
d’être mère de celui qui a Dieu même pour Père...
Et pour conclure, nous pouvons affirmer que Marie nous introduit au sein de la
Trinité
À une carmélite, Bérulle conseille de s’offrir chaque jour à la Trinité sainte.
Marie peut l’aider dans cette démarche parfois difficile: “N’oubliez pas la
Très Sainte Vierge, qui appartient si dignement, si saintement et
particulièrement au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Elle est fille et épouse
du Père, mère et servante du Fils, et le sanctuaire du Saint-Esprit.”
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