

* * *
L’École Française fut vraiment le chantre du sacrifice de Jésus-Christ. Bérulle
en a été le précurseur, mais Charles de Condren, le véritable docteur.
Toutes les religions ont connu, ou connaissent encore la notion de
“sacrifice” qui est, selon Saint Thomas d’Aquin[1],
“comme une activité naturelle et rationnelle où l’homme fait usage de choses
sensibles pour les offrir à Dieu, reconnaissant ainsi sa dépendance, sa
sujétion.” Le Père de Condren, lui, précise l’origine de notre connaissance
naturelle de Dieu, par la philosophie qui ”nous empêche de devenir bête”,
mais qui est limitée, et la foi, “qui nous fait voir Dieu et ses perfections
et vérités en leur sublimité.[2]”
Quand nous avons compris qui est Dieu, alors nous comprenons la nécessité du
sacrifice.
Selon Galy, ”la notion de sacrifice n’est pas métaphysique, mais
scripturaire.”
Ainsi:
– Dieu demanda à Abraham le sacrifice d’Isaac, mais Il arrêta à temps le bras
sacrificateur, car l’homme ne doit pas tuer son semblable.
– Dieu épargne son peuple grâce au sang de l’agneau pascal.
– Dieu est le seul Dieu, le seul qu’Israël doit servir et aimer. Dieu est
unique, et c’est à Lui seul qu’il faut offrir des sacrifices. C’est aussi un
Dieu jaloux.
– Dieu donne une Loi, sa Loi, à Moïse. Et dans cette Loi, Il demande, entre
autres, à Moïse: ”Tu me feras un autel de terre sur quoi immoler tes
holocaustes et tes sacrifices de communion, ton petit et ton gros bétail.”
(Ex 20, 24)
L’homme n’est qu’un néant, et en réponse à Dieu qui cherche l’homme, l’homme
avoue sa misère: “L’esprit d’anéantissement... n’est pas simplement respect,
c’est une louange à l’infinité de Dieu, c’est une charité, une humilité, c’est
un sacrifice.[3]”
Les sacrifices, dans l’Ancien Testament, sont des institutions divines. Les
victimes offertes à Dieu ne sont que des animaux, car Dieu ne veut pas qu’on
tue, Dieu épargne les hommes. Mais les victimes animales doivent être sans
défaut, et d’abord présentées à Dieu, au Temple, avant l’immolation. La victime
était ensuite presque entièrement brûlée au feu: “La victime représente
l’univers et tient sa place... Le monde est détruit en elle, au moins en
effigie. En offrant tout à Dieu, nous protestons qu’il est tout; en détruisant
tout devant Dieu, nous protestons qu’il n’est rien de tout ce qui est dans
l’univers.[4]
” Dieu est le Tout Autre.
Une partie de la victime était cependant réservée à la manducation, image de
l’union avec Dieu, car, parmi les intentions de ceux qui offraient le sacrifice,
“la principale était qu’ils eussent communion avec Dieu, par la manducation
de ce qui restait.[5]”
Le Père de Condren enseigne : “Seul l’anéantissement de soi-même est capable
d’honorer dignement l’infinité divine... En offrant tout à Dieu, nous professons
qu’il est tout.” Ainsi, l’adoration est la protestation de notre néant et
l’affirmation de la Gloire de Dieu, car, pour le Père de Condren, l’adoration et
la louange sont aussi des sacrifices. Adoration et louange présupposent un état
d’esprit d’anéantissement: on se reconnaît néant devant Dieu, et dépendant de
Lui. Nous avons donc envers Lui un devoir d’adoration et de sacrifice de
nous-mêmes: ”Même si l’homme n’avait pas péché, il aurait un devoir de
sacrifier... le devoir de sacrifice est de droit naturel.”
“À l’adoration-sacrifice”, il faut ajouter la charité, car la réponse du
créé à l’Incréé ne peut être qu’une réponse d’amour. Dieu est un Maître, mais
c’est aussi un Père; l’adoration-sacrifice est comme un chœur à deux voix, chant
d’amour où celui qui adore aime à se livrer à l’Amour, accueillant ainsi une
abondance de vie.
Mais l’homme a péché, il a conscience de son péché et en est profondément
malheureux. Il constate l’énorme distance existant entre l’offrande et celui
auquel elle est destinée. C’est pourquoi les sacrifices d’animaux de l’Ancien
Testament sont insuffisants bien que, ”ce ne soient pas des inventions
humaines, mais des institutions prophétiques,” qui annoncent le juste,
“lequel justifiera les multitudes, en s’accablant lui-même de leurs fautes.”
La sainteté de Dieu exige le sacrifice. Mais les sacrifices d’animaux sont
incapables de laver les hommes de leurs péchés et de leur faire recouvrer
l’amitié de Dieu. Dieu seul peut sauver, et Dieu seul peut offrir le sacrifice
qui sauve: c’est-à-dire Lui-même. Pour sauver l’humanité, le Verbe-Dieu
s’incarne en Jésus, Verbe fait chair. Jésus doit honorer le Père par toutes les
voies possibles, et révéler au monde la Trinité Sainte.
Rédempteur d’une humanité déchue, Jésus est assujetti à la souffrance humaine:
“Il souffre pour le pur honneur de son Père, afin de l’honorer par voie de
souffrances. Car bien qu’il n’y eût point de péché, néanmoins Jésus-Christ ayant
capacité de souffrir, il devait glorifier par voie de souffrances, d’autant que
Dieu doit être honoré par toutes les voies possibles...” Mais cette décision
est prise au sein de la Trinité elle-même. Le Père de Condren conçoit le mystère
de l’Incarnation “comme l’union de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu. Le
mystère de l’Incarnation n’a pas été opéré en un seul instant mais il est
continuellement opéré...”
Même si l’homme n’avait pas péché, le Fils de Dieu se serait quand même incarné,
afin d’honorer le Père: “Il ne faut pas penser que la première intention de
Jésus, venant au monde, ait été de racheter le monde. Sa première intention a
donc été d’honorer Dieu, et comme il a vu que la rédemption des hommes était un
moyen d’honorer Dieu, il s’est offert en sacrifice pour satisfaire à sa justice,
pour les péchés de tous les hommes...”
Ainsi, Jésus est le don de Dieu: “Il n’y a pas don à la terre si propre pour
Dieu et correspondant à la grandeur de Dieu, digne du Père éternel, que son
propre Fils.[6]”
Selon Charles de Condren, le sacrifice du Christ commence dès les premiers
instants de son Incarnation, dès qu’Il quitte le sein du Père pour entrer dans
le sein de la Vierge Marie: “Toute la vie de Jésus, depuis le premier moment
de l’Incarnation jusque dans l’éternité est le sacrifice véritable figuré par
ceux de la Loi ancienne[7]...”
Le Fils de Dieu est la vérité de tous les sacrifices.
Jésus est Celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde. En quittant le
sein du Père, Jésus prenait une chair mortelle destinée au sacrifice, mais une
chair sanctifiée par la substance même de Dieu, la personne même du Verbe. Jésus
est donc la victime pure par excellence. Le Fils quitte le Père pour la
terre; il y a dès le premier instant de l’Incarnation une séparation :
l’Incarnation est déjà pour le Christ, un sacrifice. Dès lors, Jésus, objet de
toutes les complaisances du Père, devient l’Agneau de Dieu, objet des
rigueurs de la justice du Père.
Selon Le Père de Condren, “le Verbe sort des grandeurs de son Père pour se
faire homme et le dernier de tous les hommes. Il sort des richesses du Ciel pour
s’assujettir aux indigences de la terre. Il sort du repos et de la gloire de son
Père pour entrer dans le travail et la souffrance.”
La divinité de Jésus est cachée; sa grandeur est dans son humilité. Mais Jésus
est saint, “et sa sainteté est condescendance.” Jésus est saint et Il
honore son Père en sauvant les hommes. “Sa vie sera le reposoir de Dieu son
Père et de son Esprit.”
La vie de Jésus sera également une oblation, depuis sa naissance, jusqu’à la
Rédemption, avec des temps forts, comme la fuite en Égypte, la présentation au
Temple, la tentation au désert, etc. Mais il s’agit ici d’une oblation
intérieure qui renvoie à son esprit de sacrifice. Et le vrai sacrifice de Jésus
consistait à mettre librement en veilleuse sa puissance divine pour laisser
s’exercer celle des hommes. Et ce sacrifice commence dès sa plus tendre enfance:
sur la terre, “Jésus s’est destitué, en quelque sorte de son éternité pour
restituer l’honneur qui avait été dérobé à son Père par l’homme qui se voulait
rendre éternel et voulait être semblable à Dieu.[8] ”
Lors du Baptême, dans le Jourdain, par le Baptiste, Jésus fut chargé des péchés
du monde: “Jésus-Christ en ce baptême fut chargé par saint Jean qui agissait
en la personne du Père éternel, de tous les péchés du monde, et obligé de
satisfaire à son Père pour tous... Dieu seul peut charger Jésus-Christ de nos
fautes.”
Immédiatement après, l’Esprit chassa Jésus au désert, et Dieu Le traita avec
rigueur... “selon nos démérites. Dieu le bannit dans une solitude qui n’est
pas digne de lui...” Le Saint-Esprit “le chassa dans une solitude
d’avilissement,” comme autrefois on chassait, dans le désert, un bouc chargé
des péchés des hommes. Le Père de Condren voit Jésus comme “un excommunié,
indigne de la société des autres hommes[9].”
Au désert, Jésus devra affronter Satan en personne, et se trouver en présence du
père du mensonge, Lui l’innocence et la vérité. Jésus, c’est Dieu “qui
s’offre... Son dessein c’est de rendre honneur à la Majesté de Dieu... Son
dernier but et sa fin, c’est la gloire de son Père... En son Incarnation, il est
hostie de louange.”
Le Père de Condren présente Jésus comme une victime qui sera détruite, car il
n’y a pas de sacrifice sans mise à mort, sans destruction. C’est ce que de
Condren appelle l’occision. Jésus sera “abandonné aux bêtes,
c’est-à-dire aux Gentils,[10]”
En conservant son regard d’amour et d’obéissance vers son Père. Sur la Croix, ce
regard d’amour reste le même: “Sa souffrance ne le distrait pas... Dans ses
souffrances il ne voit que Dieu et ne souffre que dans lui... Il ne souffre que
de la part de Dieu.[11]”
Et cela, pour la gloire de Dieu d’abord, et pour donner la vie éternelle aux
hommes. En effet, Jésus “a souffert par charité envers nous.”
Cependant, pour le Père de Condren, le sacrifice de Jésus ne se limite pas à la
Rédemption, mais il se prolonge dans les mystères de la Résurrection et de
l’Ascension.
La tradition biblique souligne que le sacrifice n’était complet que si la
victime était brûlée: c’était l’holocauste. L’holocauste de Jésus a eu lieu lors
de sa Résurrection. Jésus est alors envahi par la gloire de Dieu. Le Père de
Condren précise que la Résurrection du Sauveur, “c’est la consomption[12] du
sacrifice, qui, à l’égard du corps du Fils de Dieu incarné n’a pas été fait par
le feu, mais par la vérité représentée par le feu, c’est-à-dire par la gloire de
Dieu.[13]”
Pour être plus précis: en la consommation de la Rédemption, Jésus est une
hostie, une victime; en la consomption de la Résurrection, il est un holocauste.
Jésus, en ressuscitant est revêtu de l’amour incandescent du Père. “La
consommation, consomption et inflammation du corps de Jésus-Christ comme
victime, s’est dont faite en sa Résurrection. Il a été ressuscité par ce feu
divin de la gloire du Père.” Jésus ressuscite avec son corps, mais avec un
corps spiritualisé, un corps de gloire.
En ressuscitant, Jésus affirme sa divinité, avec majesté et autorité: “Non
seulement Jésus-Christ est séparé du monde présent et est retiré en Dieu en ce
mystère, mais de plus, il y prend une nouvelle vie plus opposée et contraire au
monde présent que celle qu’il menait sur terre[14].”
La Résurrection est une séparation glorieuse d’avec la terre:“ C’est par
ce mystère (de la Résurrection) que le Fils de Dieu entre dans la vie qui
lui est propre... et il y entre pour jamais... Dans l’Incarnation, le Fils de
Dieu est né fils de l’homme, et dans la Résurrection, le Fils de l’homme est né
Fils de Dieu.[15]”
Cependant Jésus ne sera pas séparé de nous; le Père de Condren nous fait
découvrir la pérennité du sacrifice du Christ, jusque dans le ciel où Jésus
continue son sacrifice.
Le Père de Condren pense que ce que Jésus a opéré sur la croix est perpétué dans
le ciel. Les sacrifices de l’Ancienne Alliance se concluaient par la
consommation de la victime, la manducation, dont l’intention réelle était
l’union à Dieu. À l’instant de sa Résurrection, Jésus a reçu la gloire, et au
même moment, “le Père est entré en communion de son Fils, en le retirant,
pour ainsi dire, dans sa bouche et dans son sein, selon son corps.[16]”
C’est-à-dire, pour être plus clair: le Père communie à son Fils en recevant
dans le ciel son corps glorifié. Et la joie du Père est immense.
Le bonheur des saints, dans le ciel, c’est aussi de communier à Jésus-Christ,
“car
le même pain des anges que nous mangeons main-tenant sous les voiles
sacrés, nous le mangerons là sans aucun voile, dit le Concile de Trente.” La
vision béatifique ce n’est pas seulement voir Dieu, c’est aussi se nourrir de
Lui, de vivre en Lui. Le sacrifice du ciel prolonge la Cène Eucharistique.
Le sacrifice céleste est parfait: c’est Jésus s’offrant et Jésus offert. Car
Jésus est toujours en état de sacrifice. Au ciel, il est impossible d’oublier la
Passion du Christ: voir le corps glorifié de Jésus, c’est revoir son corps
torturé. Sur la croix, Jésus est prêtre et victime. “Au ciel Jésus-Christ
s’offre et offre avec lui tous les saints comme ses membres à la Très Sainte
Trinité, et les saints s’offrent aussi et avec eux Jésus-Christ, leur chef, par
Jésus-Christ, avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ.[17]”
Le sacrifice céleste est parfait parce que Jésus-Prêtre est parfait et son
sacerdoce est éternel. Au Calvaire, c’est son corps passible qui était offert;
au ciel, le Christ-Prêtre offre éternellemnt son corps glorifié: “L’oblation
de Jésus-Christ n’a été commencée ici-bas que pour être continuée au ciel où se
trouve la perfection du sacrifice.[18]”
L’amour divin ne cesse de se présenter au Père pour continuer à intercéder pour
les hommes. Pour évoquer le sacrifice de Jésus, il faut donc parler, non
seulement d’achèvement, mais aussi de continuité, de pérennité, d’éternité. Le
sacrifice de Jésus-Christ est unique, car ce qui est parfait ne se répète pas,
mais se prolonge, s’irradie, s’étend, éternellement.
Jésus est le médiateur, le Pontife qui relie les hommes à Dieu: “Jésus-Christ
n’a fait la première oblation de soi-même sur la terre qu’afin de faire dans le
ciel une seconde et éternelle oblation de son sang pour l’expiation des péchés
des hommes.” La mission du Christ est commencée, elle se poursuivra
jusqu’aux derniers temps. Promesse eschatologique s’il en est! Le sacrifice du
ciel, communion du Père et du Fils est aussi communion des saints, car Jésus ne
cesse d’intercéder auprès du Père, pour le salut de toutes les âmes. Et les élus
partagent la fonction sacerdotale de Jésus en l’offrant au Père.
Faisant référence au texte de l’Apocalypse (6, 9) “Les âmes des saints ont
été vues sous l’autel”, Condren estime que Jésus est l’Autel qui contient
tous les sacrifices des élus: “C’est sur cet autel que sont mises toutes les
prières des saints, c’est-à-dire de l’Église, pour être offertes à Dieu... C’est
de cet autel que le feu a été pris pour être jeté sur la terre, c’est-à-dire que
c’est du Fils de Dieu que le Saint-Esprit, représenté par le feu, procède dans
l’éternité... Le Saint-Esprit est le feu du sacrifice de Jésus-Christ.[19]”
C’est le don inouï de Jésus à son peuple. L’absence de Jésus sur la terre
est en réalité la présence de Dieu, caché mais vivant en nous et avec nous. Le
ciel visite continuellement la terre, surtout dans le Sacrement de
l’Eucharistie, sacrifice du ciel continué sur la terre.
Par ses prêtres, Notre-Seigneur confie à son Église son sacrifice du ciel. Ce
sacrifice se continue par la Messe et par sa présence eucharistique dans le
Saint-Sacrement.
C’est le sacrifice du ciel que Jésus confie à son Église, en la personne de ses
prêtres, “et que toute l’Église offre par eux sur la terre dans la sainte
Messe... C’est la même hostie qu’ils offrent à Dieu, c’est le même prêtre
(Jésus-Christ), qui l’offre par ses ministres...” Il y a identité
entre le sacrifice du ciel et celui de la terre. “La seule différence qu’il y
a, c’est qu’encore qu’elle (l’hostie) y soit aussi réellement présente
que dans le ciel, ce n’est toutefois pas d’une manière visible.[20]”
La Messe renouvelle le sacrifice du Calvaire. On y retrouve les quatre étapes
essentielles :
1-L’oblation, le Jeudi-Saint, du “Fils de Dieu, prêtre éternel du Très-Haut”,
annonçant le sacrifice sanglant de la Croix.
2-L’immolation, “d’une manière non sanglante, occision sacramentelle et
mystérieuse... Le sacrifice de la Messe est le même que celui de la Croix, en
tant qu’il le contient... Jésus-Hostie est complètement abandonné entre les
mains du prêtre: il ne fait aucune action extérieure, ni aucun usage de ses sens
et de son corps... Au Saint Sacrement, il renonce en quelque sorte, à ses
privilèges... Il est là comme n’étant point du tout soi-même, mais tout à Dieu
et aux âmes... Sa disposition naturelle est d’offrande et de sacrifice.”
Participer à la Messe, c’est vivre à nouveau le triduum pascal :
3-L’inflammation de l’agneau mis à mort. Mais cette victime est glorieuse: elle
est devenue un holocauste. “Le feu de l’Esprit, le feu de Dieu l’a ressuscité
au matin de Pâque.”
4-La communion: la Messe prolonge le caractère sacrificiel de l’oblation en
offrant aux fidèles le corps et le sang du Seigneur. À la Messe,”Jésus se
livre au Père pour le monde, mais il s’offre aussi au monde pour son Père.”
Dans le ciel, Jésus auquel le Père communie est une victime ressuscitée: “Le
Saint-Esprit ne nous fut donné qu’après sa Résurrection... Il fallait que le
Père éternel communiât à son Fils en le recevant dans son sein, avant que
l’Église y communiât en recevant le fruit de ses souffrances et de sa mort.”
Pour résumer, disons que le sacrifice au ciel, et le sacrifice sur la terre,
dans le cadre de la Messe, c’est la Gloire du Père. La différence entre le
sacrifice de la Messe et le sacrifice céleste n’est qu’eschatologique.
Pourquoi célébrer tant de messes et tout au long des siècles? C’est que, dit le
Père de Condren, “la communion qu’ont les saints à Jésus-Christ dans le ciel
est sans interruption et éternelle, au lieu que la nôtre est journalière et
passagère[21].”
Sur la terre, l’Église militante vit dans le discontinu, avec toutes les
faiblesses que cela suppose: fatigue, distractions, lassitudes, etc. Il faut
donc répéter dans le temps ce qui en soi est parfait. La perfection du sacrifice
de la messe réclame notre répétition: nous demandons le secours du Père. La
messe comme sacrifice a un caractère pédagogique: dans le temps nous offrons le
Fils de Dieu avant de l’offrir dans l’éternité. Dans tous les cas il faut
assister à la messe et y communier avec pureté d’intention et de cœur: “Nul
ne doit venir à ce festin sans être vêtu de la robe nuptiale.[22]”
La Messe est la célébration par excellence de l’Eucharistie. Le Père qui avait
donné son Fils aux hommes, voulait aussi demeurer parmi eux. Le Père de Condren
s’est fait le propagateur de la dévotion au Saint Sacrement. À un missionnaire,
le Père Amelote, le Père de Condren écrit: “Je supplie Jésus-Christ, Notre
Seigneur, qui a voulu par le moyen du Saint Sacrement continuer en nous sa vie
et sa religion, de vous disposer toujours de plus en plus et de vous donner la
grâce de le faire comprendre aux autres.... Je crois qu’assurément dans ce
siècle-ci, Dieu donnera à son Église beaucoup plus de connaissance et de lumière
du Très Saint Sacrement qu’on en a maintenant... Cette grâce qu’il plaira à Dieu
de faire à son Église fera partie de la rétribution et récompense pour tant
d’outrages faits par les hérésies dernières; et les humiliations et mépris que
le Fils de Dieu a supportées au Très Saint Sacrement par ses ennemis ont obtenu
l’exaltation du même sacrement.[23]”
C’est dans ce sacrement que Jésus est, à la fois, le plus exposé et le plus
caché: mystère de la grande humilité du sacrifice du Christ qui, ici, est
dépouillé, à la fois de sa divinité, et de son humanité, “de sorte que par ce
moyen, il puisse être aperçu de nous en quelque façon; car en sa substance, il
ne peut être regardé par nous étant dans l’invisibilité de Dieu, ni touché... Il
est, au Saint Sacrement, dans une extrême humiliation de vouloir ainsi être
environné d’espèces si chétives et si basses comme celles du pain et du vin.[24]”
Le Père de Condren considère que le Saint Sacrement est “l’Abrégé de tous les
mystères; il les renferme tous en foi.” Et, sous les réalités “qui ont
perdu leur substance naturelle, c’est le Fils de Dieu qui est le soutien des
accidents et qui empêche qu’ils ne défaillent.” Dans ses Considérations,
Charles de Condren insiste: ”Dans le Saint sacrement, Jésus y est non
seulement afin que nous jouissions de sa présence, le regardant simplement dans
cet état, mais pour nous donner encore tout ce qu’il est, ses mystères, ses
états, sa vie, ses vertus, ses perfections et tout ce qui est compris en lui.”
Comme sur la Croix, Jésus au Saint Sacrement n’a qu’une intention: se donner aux
âmes. Là, Jésus nous attend pour nous apprendre la patience et le silence, pour
nous apprendre à nous donner à Lui pour qu’Il se donne à nous. Et cela, dans une
totale liberté d’amour.
L’Église, née sur le bois du sacrifice, a une fonction sacerdotale et
sacrificielle. “L’Église, c’est le Cœur du Christ.” Corps mystique du
Christ, elle en est aussi l’Épouse. “Le Père se donne au Christ en le
produisant dans la Sainte Trinité... Jésus fait la même chose qui lui est faite
dans la Sainte Trinité en se donnant à l’Église,” par son Incarnation.
Le mystère de l’Église, c’est l’Incarnation continuée. L’Église qui offre
Jésus-Christ est en Dieu comme Dieu est en elle. Dans ses conseils à une âme
sacerdotale, le Père de Condren insiste sur le fait que ce n’est pas le prêtre
qui offre le Christ mais le Christ qui s’offre Lui-même: “Nous devons,
écrit-il, nous anéantir en cette action, y être purs membres de Jésus-Christ,
offrant et faisant ce qu’il offre et fait comme si nous n’étions pas
nous-mêmes...” À l’exinanition[25] de
la victime offerte doit correspondre l’exinanition du prêtre qui offre.
L’oblation de Jésus à son Père, le Père de Condren l’explicite dans ses lettres
aux
prêtres qu’il dirige: “Offrez à la divine Majesté son hostie en l’honneur
de tout ce qu’il est, en action de grâce de tous ses bienfaits à son Église, et
même à toute créature, et en satisfaction de toutes ses offenses... Offrez-la
encore comme l’oraison de l’Église et la vôtre, car Jésus est et contient tout
ce que nous pouvons désirer et demander à Dieu, et notre plus parfaite prière
doit être qu’il soit accompli en nous et en autrui[26].”
Et encore: “Vous devez vous souvenir que le sacrifice que vous offrez n’est
pas solitairement le sacrifice du Fils de Dieu, mais du Chef et des membres, de
Jésus-Christ accompli qui contient son Église: car il lui communique la
prêtrise, et elle l’offre avec lui et lui avec elle.”
Le prêtre doit rassembler tous les membres de l’Église: “Nous ne devons
jamais rien opérer pour nous particulièrement, nous ne devons pas être à lui
seulement pour nous, mais pour toutes les nécessités communes.” De plus,
l’Église, en rassemblant tous ses membres à la messe pour offrir Jésus-Christ,
en leur présentant la sainte Hostie, et en la leur remettant pour la consommer,
les fait vivre de foi.
Il résulte de ce qui précède que le sacerdoce des prêtres est quelque chose de
très grand, de sublimement grand. C’est Dieu qui choisit ses prêtres. La
consécration sacerdotale attribue au prêtre une fonction éminente dans un état
sublime, quels que soient ses mérites ou sa valeur personnelle: “Le prêtre
par l’état de sa prêtrise est élevé au-dessus de soi-même. Il est soumis au
Souverain Prêtre comme étant de son Ordre, et il est entré dans sa puissance
pour détruire le règne du diable et établir celui de Jésus-christ dans les âmes[27]...”
Cette sublimité du prêtre entraîne son état de serviteur, et peut-être de
martyr: “Ils sont tenus d’être dans des dispositions du martyre,” comme
le fut Jésus sur la Croix, Jésus offrant et offert. Jésus est prêtre et victime:
comment ses prêtres ne le seraient-ils pas? C’est tout simplement la logique de
l’amour: “Les prêtres doivent bien plus aimer Jésus-Christ qu’eux-mêmes, ils
doivent bien plus désirer d’être sacrifiés...”
Et voici un conseil écrit à un prêtre: “Vous devez vous anéantir vous-même à
l’exemple du Fils de Dieu... comme il s’est anéanti pour se rendre semblable aux
hommes pécheurs et comme il est sorti du ciel et du sein du Père.” Et
encore: “Nous prêtres, devons rechercher à nous offrir avec lui, Jésus, en
sacrifice à Dieu, et nous immoler en sa patience dans la contradiction et
persécution des créatures.”
Le Père de Condren va plus loin. Dans l’Église, tous les fidèles doivent offrir
et s’offrir: ainsi des malades, dont les infirmités sont des richesses pour
l’Église. Et ainsi des religieux et des religieuses, qui, séparés du monde, ne
peuvent être qu’à Jésus-Christ : “Vous devez laisser votre vie, tout ce que
vous êtes, en sacrifice, en possession et en usage, tel qu’il lui plaira...
Cessez d’être afin qu’il soit... Vous devez être consommée dans tout ce qu’est
Jésus-Christ
[28].”
Nota: le langage du XVIIe siècle a vieilli, et certaines des
expressions utilisées par le Père de Condren peuvent surprendre. Il ne faut
cependant pas les rejeter d’emblée, car elles cachent souvent des vérités
toujours actuelles ou vers lesquelles il conviendrait de revenir.
[28] Lettres
n° 9, à la Sœur Angélique de Jésus



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