

Catherine de Bar
Mère Mechtilde
du Saint Sacrement
(1614-1698)
Toute la vie de Catherine de Bar, qui deviendra Mère Mechtilde du
Saint-Sacrement, se déroula au XVIIe siècle, époque qui, succédant à
un siècle de tourmentes de toutes sortes, vit surgir une multitude de saints et
naître une spiritualité à facettes multiples que l’on synthétisa plus tard sous
le nom d’”École Française”.
Mais le monde était encore très agité: la Guerre de Trente ans, en particulier,
débuta en 1635. Les misères étaient grandes: pauvreté extrême du peuple des
campagnes, peste, famines, etc... Le clergé et la vie monastique montraient des
signes évidents de décadence avancée. La sorcellerie et la magie noire régnaient
dans plusieurs provinces de France.
La grande majorité des saints que le Seigneur envoya pour panser les plaies,
ayant constaté les graves ou douloureuses misères qui sévissaient, se mirent
rapidement au travail pour soulager le maximum de détresses. D’autres, et c’est
probablement le cas de Catherine, furent appelés à supporter ces misères, dans
une conformité de plus en plus grande, et acceptée, aux souffrances du Christ.
1
Mère Mechtilde et son siècle
Quand on parle du Grand Siècle de Louis XIV, on pense tout de suite à son
rayonnement culturel et spirituel,
illustré par les grands écrivains, les grands
artistes, ou les grands noms de la spiritualité. Mais on parle rarement de la
situation réelle du peuple de France, parce qu’on ne la connaît que fort peu, ou
même pas du tout. C’est comme si on avait voulu oublier ce qui ternirait l’idée
que l’on se fait du Siècle de Louis XIV.
Les guerres perpétuelles, les invasions de troupes étrangères, la Réforme
protestante et les retombées néfastes de la Renaissance incitant indirectement à
un certain retour au paganisme, les guerres de religion qui étaient, en fait,
essentiellement des guerres politiques ou féodales, avaient créé un climat de
grande insécurité auquel s’ajoutaient, comme on l’a rappelé ci-dessus, des
famines à répétitions et des épidémies de peste.
L’ignorance religieuse, même chez les clercs avait atteint son degré maximum.
Comme dans toutes les périodes de détresses économiques et spirituelles, la
grande majorité des gens du peuple, y compris des moines et des prêtres,
n’hésitait pas à revenir aux anciennes pratiques païennes que l’on avait cru
mortes depuis bien longtemps. Beaucoup de monastères en étaient infestés. Aussi,
la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe
siècle vécurent-ils une montée spectaculaire de la sorcellerie, de la magie
noire, des cultes sataniques, etc, etc... Coûte que coûte il fallait se sortir
de la misère, il fallait trouver de l’argent, il fallait se débarrasser de ceux
qui gênaient... On utilisait les charmes, on jetait des sorts, on fabriquait des
filtres... La magie noire était devenue un instrument très utilisé.
Il semble que même Mère Mechtilde ait eu à souffrir des sorciers et des
sortilèges. En effet, dans une biographie récente de Marie des Vallées[1],
une grande mystique normande de cette époque, qui fut à la fois la pénitente et
la conseillère de Saint Jean Eudes, on peut lire: ”Anéantir les effets des
sortilèges, préserver la vertu de ses compagnes contre les manœuvres des
libertins, convertir les sorciers, fut une partie de la mission de Marie des
Vallées. D’autres âmes d’élite: Catherine Daniélou, la bonne Armelle, la Mère
Catherine de Saint Augustin, par exemple, semblent avoir eu pareille mission. La
Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, Catherine de Bar, dont la communauté de Paris
eut à souffrir des sorciers et de leurs sortilèges, donna à sa réforme, comme un
des buts à atteindre, la réparation pour les crimes des sorciers.”
Pourtant, et en contraste avec cette situation dramatique, le XVIIe
siècle se
présente également comme celui de la restauration religieuse, de la mise en
œuvre des orientations données par le Concile de Trente, et du développement de
la dévotion eucharistique.
Il n’est pas inutile de remarquer que ce développement de la dévotion
eucharistique fut, en grande partie, l’œuvre de l’”École Française”, avec
Bérulle, le Père de Condren, Mr Olier, etc... Les Bénédictines du
Saint-Sacrement sont donc parfaitement dans la ligne spirituelle de leur temps,
tout en restant dans leur spiritualité propre de disciples de Saint Benoît.[2]
Catherine de Bar naquit à Saint Dié, le 31 décembre 1614. Son père, Jean de Bar,
homme de solide piété, appartenait à une ancienne famille de robe. Troisième
enfant d’un foyer qui devait en compter six, Catherine reçut une instruction
particulièrement soignée: latin, peinture, musique, etc. Elle avait reçu aussi
une solide formation religieuse.
En novembre 1631, quand elle entra chez les Annonciades de Bruyères, elle avait
dix-sept ans.[3] Elle
reçut l’habit avec le nom de Sœur Saint-Jean-l’Évangéliste.
Quand Catherine de Bar, Sœur Saint Jean, alors âgée de vingt ans, eut prononcé
ses vœux, sa supérieure, obligée de s’éloigner, lui demanda, au nom de
l’obéissance, de la remplacer avec le titre de vice-gérante. Pendant deux ans
Sœur Saint Jean gouverna son petit troupeau quand la Guerre de Trente ans
éclata.
En mai 1635, devant l’approche des troupes suédoises particulièrement redoutées
à cause de leur férocité, le monastère dut être évacué. Quatre heures après le
départ des sœurs, les bâtiments étaient incendiés et détruits.
Au début de 1636, les religieuses, purent être reçues à Commercy, dans une aile
d’un château appartenant au marquis des Armoises. Bientôt la peste ravagea le
pays, et sur ses vingt filles, Catherine, Mère Saint-Jean, ne put en sauver que
cinq.
Vers la fin de l’année 1637, Catherine et ses sœurs purent se fixer chez son
père, dans une partie de l’hôtel familial. Grâce à l’entremise de personnes
amies, Mère Saint-Jean et l’une de ses filles furent reçues à Rambervillers,
chez les bénédictines. Ce fut le premier contact de Catherine de Bar avec
l’Ordre bénédictin. Après avoir beaucoup réfléchi, Catherine entra au noviciat
de Rambervillers et prit le nom de Sœur Catherine de Sainte Mechtilde.
La maîtresse des novices, Mère Benoîte, femme d’une trentaine d’années, qui
était bien du ”Grand siècle” où l’on ne faisait rien à moitié, incita sa novice
à vivre les austérités que l’on croyait alors indispensables à la vie
spirituelle. Elle l’initia aussi à la vie d’oraison. Le 11 juillet, Catherine
prononçait ses vœux de bénédictine. Elle avait vingt cinq ans.
Les guerres continuelles avaient réduit le couvent de Rambervillers à une telle
misère, que les sœurs durent se séparer. Catherine de Sainte Mechtilde, sa
maîtresse des novices et une autre moniale trouvèrent refuge à Saint-Mihiel,
ville également ruinée par les combats. Mère Mechtilde dira plus tard: “Ce
qui ne mourait pas de faim mourait de peste.”
Au milieu de ce dénuement, les trois sœurs surent vivre les épreuves communes à
toutes les populations lorraines. Plus tard, Mère Mechtilde écrira: “Nous
souffrions une grande pauvreté mais, dans le dénuement absolu de toutes les
choses nécessaires à la vie, Notre Seigneur nous dédommageait avec tant de bonté
qu’il nous semblait n’avoir rien à souffrir. Pour moi, en particulier, je puis
dire que j’étais tellement inondée de consolations que je me trouvais
quelquefois obligée de supplier Notre Bon Maître de vouloir bien les modérer.
Nous vivions dans une grande paix, suivant nos observances comme si nous avions
été dans notre monastère.”
Un jour, Monsieur Guérin, disciple de Monsieur Vincent, sans cesse à l’affût des
détresses des régions éprouvées, constata le délabrement de la petite
communauté: vêtements en loques, longues privations, etc. Le 21 août 1641, Mère
Mechtilde et une de ses compagnes, partirent pour l’abbaye de Montmartre, à
Paris, dont l’abbesse était Marie de Beauvilliers. Cette dernière, entrée toute
jeune à l’abbaye, avait été nommée abbesse à l’âge de 24 ans. C’était alors, en
1598, l’abbaye la plus misérable, la plus relâchée et la plus mal fâmée du
Royaume. Mais, grâce à beaucoup d’efforts, de douceur et de ténacité de la part
de son abbesse, cette abbaye était devenue très fervente.
Mechtilde écrivit à Mère Benoîte restée à Saint-Mihiel: “Je vous ai déjà
souhaitée plus de mille fois en ce saint lieu où je suis... S’il existe un
Paradis en terre, je puis dire que c’est Montmartre où les vertus se pratiquent
en perfection et où notre Sainte Règle est gardée dans une observance très
exacte. Je sais que vous avez été autrefois dans la pensée que la réforme n’y
était pas. Je puis vous assurer et protester qu’elle y est parfaitemetn
appliquée... que cela me ravit d’admiration et je vous supplie d’en louer et
remercier notre Bon Dieu.” De plus, la Vierge Marie était particulièrement
honorée...
Mechtilde gardera de son passage à Montmartre un souvenir ému. En effet, les
circonstances obligèrent Mère Mechtilde à quitter Montmartre pour aller à Caen
où elle arriva avec deux de ses sœurs le 14 août 1642. Elles rejoignirent
ensuite l’hospice qui leur avait été offert, sur la paroisse de Bretteville.
Hélas ! Mère Mechtilde ne trouva qu’une chaumière vide, délabrée, exposée, à
chaque pluie, aux débordements d’un ruisseau. Habituée à la misère, elle s’y
installa néanmoins avec Mère Angélique très malade... Heureusement, Mr de Torp,
ami intime de Dom Louis Quinet, abbé de l’abbaye cistercienne de Barbery, s’émut
de cette situation et offrit aux deux religieuses une petite maison située près
de l’abbaye de Barbery.
Mr de Torp et Dom Quinet demandèrent à Mère Mechtilde de se mettre en relation
avec le grand mystique caennais Jean de Bernières-Louvigny, l’un des personnages
les plus marquants du renouveau catholique en France. C’est lui qui avait fondé
l’Ermitage, maison de retraites fermées pour les évêques, les moines, les
prêtres, et de pieux laïcs. Cette rencontre sera capitale pour l’avenir de Mère
Mechtilde.
Merchtilde devra quitter Barbery pour s’installer, en août 1643 à
Saint-Maur-des-Fossés, près de Paris, dans un local où elle put regrouper les
membres dispersés de sa communauté de Rambervillers. Les religieuses reprirent
vite leurs observances bénédictines, et ouvrirent un pensionnat. Peu de temps
après Mr de Bernières envoya à Mère Mechtilde le Père Jean Chrysostôme réputé
pour ses austérités... Ce fut alors la désolation dans l’âme de Mère Mechtilde.
Elle écrivit à Mr de Bernières: “Je ne trouve point de parole pour vous
peindre ma douleur, très cher frère; ayez pitié de moi, pour l’amour que le
saint Père
[4] vous
portait; soyez-moi en ce monde ce qu’il m’était.” Le Père Jean Chrysostôme
restera le Père spirituel de Mère Mechtilde jusqu’à sa mort en mars 1646.
Mais bientôt la paix revint dans l’âme de Mère Mechtilde: ”Je me sens
fortifiée pour aller à Dieu dans la pureté de ses voies et par son propre
esprit. Jésus pauvre, souffrant, abject, est à présent l’amour de mon cœur.
Indépendance suprême des créatures, souffrances sans consolation d’aucune
créature; il faut que je tâche de pratiquer selon le degré de ma grâce, ce que
je pourrai de cette divine leçon.” Heureusement que Mechtilde se trouvait
dans cet état d’esprit, car de nouvelles tribulations se préparaient.
Nous sommes en Juin 1647. Mère Mechtilde fut envoyée à Caen pour rendre la paix
à une petite communauté bénédictine, mais elle dut au bout d’un an, retourner à
Rambervillers. On était en pleine guerre et la misère était extrême. De nouveau,
la communauté dut se disperser...
Le 6 mars 1651, Mère Mechtilde regagnait Paris; elle quittait l’enfer de
Rambervillers pour trouver Paris à feu et à sang: c’était la Fronde... Quand
elle eut retrouvé ses filles réfugiées dans un pauvre local du Faubourg Saint
Germain, et les avoir installées dans un immeuble de la rue du Bac, et toujours
dans le même dénuement, Mère Mechtilde tomba gravement malade. Convalescente,
elle écrivit à Mr de Bernières:
“Dieu m’a mise à la mort et m’a ramenée à la vie. N’est-il pas juste que je
l’adore dans toutes ces incertitudes de vie et de mort ? Mon âme est toujours
demeurée en Lui, et de quelque façon qu’Il m’ait traitée, tout mon fond s’est
toujours maintenu dans un entier abandon à sa sainte volonté, sans autre vue que
d’être, saine ou malade, vive ou morte, la victime de son amour.”
C’est là que le Seigneur attendait Mère Mechtilde.
En août 1651, Mechtilde rencontrait pour la première fois la comtesse de
Châteauvieux. Plus tard, au cours d’une conversation avec quelques amies, Mme de
Châteauvieux découvrit, grâce aux explications de Mère Mechtilde, les secrets de
l’oraison; elle obtint de l’avoir pour directrice spirituelle. Un peu plus tard,
Mme de Châteauvieux et trois de ses amies: la marquise de Boves, Mme de Cessac
et Mme Mangot convainquirent Mère Mechtilde d’ouvrir un hospice à Paris.
Mais Mère Mechtile refusait l’idée d’en être la supérieure: “J’étais alors,
disait Mechtilde, très souvent en procès avec Notre Seigneur. Il voulait
que je fisse quelque chose, mais moi, je ne voulais pas. Je souhaitais d’être
sourde, aveugle, muette, afin que, incapable de tout, je pusse m’appliquer
uniquement à Dieu seul. Mais enfin, Il n’a pas voulu et Il a renversé tous mes
projets.”
Mère Mechtilde ne voulait pas, mais Dieu voulait... Un contrat fut signé le 14
août 1652 par les quatre
fondatrices: Madame de Châteauvieux, la Marquise de
Boves, Madame de Cessac et Madame Mangot. Ce contrat est d’un grand intérêt. En
effet, le XVIIème siècle fut un siècle eucharistique, et, depuis son enfance,
Mère Mechtilde avait été imprégnée de cette ambiance eucharistique.
Or, le contrat du 14 août stipulait que les quatre signataires s’engageaient à
verser la somme nécessaire pour “assurer la fondation d’un monastère de
religieuses de l’Ordre réformé de Saint Benoît, auquel, continuellement jours et
nuits, soit adoré le très saint et très auguste Sacrement de l’autel par les
âmes consacrées à Dieu dans le dit monastère, pour réparer, autant qu’il sera
possible, les indévotions, mépris, profanations, sacrilèges et déshonneurs
rendus, commis et qui se commettent actuellement contre ce très adorable
Sacrement, dans le cours des malheurs où nous sommes par la guerre qui désole à
présent toute la France et pour obtenir de Dieu une bonne paix dans tout le
royaume, et pour la conservation du Roi...” (sic)
L’acte de fondation accordait à Mère Mechtilde un délai de deux ans pour
exécuter ce projet. Les obstacles ne manquèrent pas, comme il se doit, à toute
œuvre de Dieu. Mais on pria tant que l’autorisation tant désirée arriva, et le
25 mars 1653, une messe fut chantée dans la pauvre chapelle de la rue du Bac, et
le Saint Sacrement exposé. Durant cette messe, Mechtilde eut une vision: la
Vierge Marie portant les insignes d’Abbesse, présentait à Jésus-Hostie l’humble
communauté et l’œuvre qu’elle inaugurait.
Mechtilde écrivit à Mme de Châteauvieux: “Ma très chère fille, je viens vous
donner le bonjour, dans le transport de ma joie; elle ne peut être plus vive.
Tout ce que le paradis aime et adore, je le possède grâce à vous. Qui ne serait
ravi d’admiration à la vue de la bonté d’un Dieu qui souffre que je porte, par
un état réel, la qualité de Victime du Très Saint Sacrement!”
Hélas! Le bonheur ne dura pas longtemps. Il fallut quitter la rue du Bac et
s’installer rue Férou. Le 12 mars 1654, Dom Roussel, prieur de Saint Germain des
Prés, installa les sœurs et les mit en clôture en présence de la Reine Anne
d’Autriche qui prononça les paroles de l’Acte de Réparation. Le lendemain,
Mechtilde faisait élire par le chapître, la Vierge Marie Supérieure et Abbesse
perpétuelle de la maison.[5]
Ici une remarque s’avère nécessaire: le Père Jean Eudes vint visiter les sœurs
quelques mois plus tard. Mechtilde écrivit à Mr de Bernières: “Nous avons eu
l’honneur de voir le Père Eudes; il m’a promis qu’il serait notre avocat vers la
bonne Marie.[6]”
Tout allait bien, enfin! Mais les épreuves continuaient pour Mère Mechtilde:
décès de la marquise de Boves, de Monsieur de Bernières, puis de Madame Mangot.
Il fallut à la fondatrice, saisie d’angoisse, les avis de Saint Vincent de Paul,
de Mr Olier et d’autres saints hommes, pour la rassurer. Entre temps, les sœurs
étant trop à l’étroit, et il avait encore fallu déménager et aller rue Cassette.
Mechtilde était bénédictine; l’adoration perpétuelle n’avait rien changé dans
les pratiques de la vie
monastique. Elle disait à ses religieuses, dans ses
conférences: “Ne vous étonnez pas de l’élection que Dieu a fait des enfants
de notre grand patriarche
[7] pour
l’œuvre d’Adoration perpétuelle et de Réparation. C’est un secret qui m’est
découvert en la mort de notre grand Patriarche, lequel voulant témoigner l’amour
qu’il portait au très Saint Sacrement de l’autel, ne peut lui rendre un
témoignage de sa foi et de son amour plus grand que d’expirer debout en sa
sainte présence et rendre les derniers soupirs de son Cœur à cette adorable
Hostie renfermée dans le Sacré Ciboire, pour y produire, en son temps, des
enfants de son Ordre, qui lui rendront, jusqu’à la fin du monde, des adorations,
des respects et des devoirs d’amour et de réparation continuels...
La bénédictine... se fait toute semblable à une Hostie et elle entre dans des
rapports merveilleux à Jésus dans l’adorable Eucharistie. Voyez-vous point, mes
sœurs, que N.P. Saint Benoît meurt debout pour nous donner à entendre qu’il
pousse avec effort le sacré Institut que nous professons. Il le conçoit dans
l’Eucharistie pour estre (sic) produit plus de douze cents ans après...”
Le nouveau prieur de Saint Germain, Dom Ignace Philibert, porta aux bénédictines
du Saint Sacrement un grand intérêt. Pressentant que cet Institut s’étendrait,
il jugea que des statuts précis devaient être élaborés. Ainsi naquirent les
Constitutions pour le Régime des Religieuses Bénédictines du Saint-Sacrement et
les Déclarations sur la Règle de Saint Benoît qui en expliquent l’esprit.
Dès lors la vie de Mère Mechtilde se partagea entre la direction de ses
religieuses et les nombreuses fondations: Toul (1664), Notre-Dame de la
Consolation à Nancy (1669), Monastère de la rue Monsieur à Paris (1667), Rouen
(1667), Varsovie (1688) et Châtillon sur Loing (1688), et enfin Dreux (1696).
Entre temps, Rambervillers avait été agrégé (1665) ainsi que Bon Secours de Caen
(1685).
L’influence de Mère Mechtilde fut considérable dans la société religieuse
d’alors. Son immense correspondance (plus de dix mille lettres) le prouve. On a
retrouvé, dans cette correspondance, toutes les personnalités marquantes de
l’époque: Anne d’autriche, la duchesse douairière d’Orléans, la Reine
Marie-Thérèse, Saint Jean Eudes, Jean de Bernières, Henri Boudon, Dom Louis
Quinet, Marie des Vallées, etc...
Les dernières années de Mère Mechtilde furent encore marquées par la souffrance.
Elle fut attaquée dans sa réputation, blamée dans sa conduite, accablée par les
infirmités, sans compter les épreuves intérieures. Le 6 avril 1698, Mère
Mechtilde décédait après une longue et douloureuse maladie: elle avait 83 ans.
Le 15 juin 1704, la communauté recevait le décret d’approbation, confirmé par le
pape Clément XI le 1er août 1705: l’œuvre de Mère Mechtilde était définitivement
approuvée.
Pour y voir un peu clair dans cette existence particulièrement bousculée et
tourmentée, il convient d’en présenter ici les principales étapes. Mère
Mechtilde fut successivement:
– religieuse puis supérieure au couvent des Annonciades de Bruyères (1631-1638),
puis
– bénédictine à Rambervillers,
– réfugiée à Saint-Mihiel,
– puis à l’abbaye de Montmartre à Paris (1641),
– à la Trinité de Caen (1642),
– à Saint-Maur des fossés, puis
– supérieure du monastère de Bon Secours à Caen,
– de nouveau à Rambervillers,
– et enfin rue du Bac à Paris (1651).
Le 8 décembre 1654, l’Adoration perpétuelle était solennellement inaugurée dans
le monastère de la communauté à Paris, rue du Bac.
En avril 1666, Rambervillers était associé à l’Institut des Bénédictines du
Saint-Sacrement. Le 29 mai 1668, un Bref venu de Rome, érigeait l’Institut en
Congrégation. Des offices propres à la Congrégation étaient inaugurés.
La volonté de Mère Mechtilde, c’était de faire la volonté du Bien-Aimé. Elle
était sa victime, et elle en viendra, comme tous les mystiques, à désirer la
souffrance et à ne plus pouvoir s’en passer. En 1670, elle écrira:
“Oh! véritablement heureuse l’âme qui ne cherche qu’à contenter son Sauveur,
en se livrant à la souffrance comme la proie de sa justice, comme la victime de
son amour... Je tremble quand je vois une âme qui ne souffre point, il me semble
qu’elle est comme ensevelie dans la nature... L’Invention de la Sainte Croix est
une fête qui arrive tous les jours, parce que tous les jours on trouve à
souffrir, mais il n’en est pas de même de son exaltation; rien de plus rare que
de voir accepter et honorer la tribulation.”
Mère Mechtilde écrira aussi :
“Que l’âme perd quand elle se trouve sans les humiliations qui sont les plus
précieux gages de l’amour divin... Mais pour découvrir la grâce qui y est
renfermée, il faut les envisager dans les vues de Dieu et les recevoir de sa
divine main. Notre Seigneur, étendu sur la croix, a plus regardé la volonté du
Père que les bourreaux qui le crucifiaient.”
Toute la vie de Mère Mechtilde a été ponctuée de souffrances et de grandes
tribulations. En plus des difficultés qui sont le lot de tous les fondateurs,
elle verra partir, les uns après les autres, tous ceux qui lui avaient apporté
leur concours. À la fin de sa vie, entourée et consolée cependant de l’affection
de personnes plus jeunes, elle rendait grâce à Dieu d’avoir été l’humble
l’instrument dont Il avait voulu se servir pour réaliser son œuvre.
Cependant, supérieure de communauté, Mère Mechtilde veillait soigneusement sur
la santé et l’équilibre de ses sœurs. L’austérité qu’elle recommandait
consistait surtout dans la fidélité aux observances et dans l’obéissance par
amour; elle ne voulait pas que les santés soient compromises.
La piété, très eucharistique, de Mère Mechtilde, était forcément liturgique. Le
Père Épiphane rédigea une série d’ouvrages renfermant toute la spiritualité de
Mère Mechtilde orientée vers l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement et la
réparation. Les bénédictines du Saint Sacrement, telles que les voulait Mère
Mechtilde, devaient être des victimes de Jésus, et elles devaient lui être
totalement données afin de satisfaire la justice du Père. Nous dirions
maintenant, des victimes totalement données à l’Amour de Jésus et à la
Miséricorde du Père, dans l’oubli et le don de soi.
Avec ses filles et ses amis, Mère Mechtilde était préoccupée de la Gloire de
Dieu et du salut des âmes. Mère Mechtilde n’accablait pas, mais elle savait
conduire ceux qui se confiaient en elle, dans les voies de l’immolation et de la
réparation: “J’ai le cœur tout plein de zèle, de tendresse et d’amour pour
tout ce qui vous touche, écrit-elle à la duchesse d’Orléans, mais
beaucoup plus pour les choses du ciel que pour celles de la terre, quoique je ne
les oublie pas en mes pauvres et indignes prières.”
Le 7 décembre 1677, à Rouen, Mère Mechtilde du Saint-Sacrement composa le texte
suivant qui faisait de la Très Sainte Vierge Marie, l’Abbesse de l’Institut des
Bénédictines du Saint-Sacrement.
Très Auguste Mère de Dieu;
Prosternées humblement à vos pieds, au nom de toute la communauté présente et
à venir, nous renouvelons aujourd’hui et pour toujours, l’Élection Volontaire et
Solennelle que nous avons faite de votre Sainte Majesté, pour la Généralissime
de notre Institut, et la Supérieure perpétuelle de ce Monastère; sans que cette
Élection se puisse jamais révoquer, ni que cette place et cette qualité puisse
être usurpée par aucune créature que ce soit, protestant à la Face du Ciel et de
la terre de n’en admettre jamais d’autre, commandez et disposez de tout le
temporel et le spirituel de ce Monastère comme vous appartenant sans réserve.
Depuis le mois d’août 1678, cette formule est récitée chaque année, le dimanche
dans l’octave de l’Assomption, dans chacun des monastères de l’Institut des
Bénédictines du Saint-Sacrement.



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