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L'Amour de la Sainte Vierge

Mère Germaine écrit dans les Souvenirs: "L'appartenance de Sœur Elisabeth aux trois divines Personnes accroissait encore sa tendre dévotion envers la très Sainte Vierge, et lui donnait comme une liaison de grâce plus intime avec Celle qui, selon son expression, fut la grande louange de gloire de la Sainte Trinité... elle si transparente qu'on la prendrait pour la lumière : pourtant elle n'est que le 'Miroir du soleil de Justice'. Plus qu'aucune autre sainte, elle me semble imitable, sa vie était si simple ; rien qu'à la regarder, je me sens apaisée...

Le temps de l'Avent l'attirait particulièrement aussi 'Je n'ai besoin d'aucun effort', disait Sœur Élisabeth, pour entrer dans ce mystère de l'habitation divine en la Vierge ; il me semble y trouver mon mouvement d'âme habituel, qui fut le sien : adorer en moi le Dieu caché.

Élisabeth disait aussi, rapporte Mère Germaine: "Quand je lis en l'Evangile que Marie partit et s'en alla en toute diligence vers les montagnes de Judée pour remplir son office de charité auprès de sa cousine Elisabeth, je la vois passer calme, majestueuse, recueillie au-dedans avec le Verbe de Dieu. Comme Lui, sa prière fut toujours celle-ci : Ecce, me voici. Qui ? la servante du Seigneur, la dernière de ses créatures, elle, sa mère ! Elle[1] fut sincère en son humilité[2] parce qu'elle fut toujours oublieuse, ignorante, délivrée d'elle-même, aussi pouvait-elle chanter : Le Tout-Puissant a, fait en moi de grandes choses, désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse[3]."

Mère Germaine écrit: "Nous ne traversons pas cette petite terrasse sans revoir en notre souvenir Sœur Elisabeth de la Trinité, surtout à l'heure matinale où, dans les beaux jours d'été, elle venait rafraîchir sa pauvre tête accablée par l'insomnie. À peine installée dans un fauteuil, en face du sanctuaire, elle remerciait d'un sourire sa chère infirmière ; puis ses paupières s'abaissaient, et tout semblait avoir disparu pour elle. 'Voilà Laudem gloriae repartie dans son mouvement d'oraison', se disait-on ; en vérité la nuit même ne l'avait pas interrompu !

Auprès d'elle était son bréviaire pour lui permettre, quand sonneraient les petites Heures, de s'unir à la psalmodie. Elle tenait entre ses bras une statue de la Sainte Vierge, qui jamais ne la quittait depuis une certaine nuit de grâces en laquelle poursuivant ses divins colloques, son regard s'était reposé sur une image fixée à la muraille et représentant la Mère de douleur. Pénétrée d'une douce émotion, elle avait senti au fond de son cœur  comme un affectueux reproche, une tendre et maternelle invitation à un plus filial recours. Elle avoua qu'en effet, elle pensait moins à la Sainte Vierge depuis quelque temps ; mais dès lors, elle éprouva un redoublement d'amour pour sa Mère du ciel. Se souvenant d'une Vierge de Lourdes auprès de laquelle, jeune fille, elle avait reçu bien des grâces, Sœur Élisabeth la demanda à sa mère, afin que Celle qui avait veillé sur son entrée, gardât aussi sa sortie[4]. Désormais, elle ne la nomma plus que Janua cœli.

Sous l'impression de cette visite nocturne, la chère malade écrivait : 'La Reine des Vierges est aussi Reine des martyrs ; mais c'est en son cœur que le glaive la transperça, car chez elle, tout se passe au-dedans. Oh ! qu'elle est belle à contempler durant son long martyre, enveloppée dans une sorte de majesté qui respire à la fois la force et la douceur ! C'est qu'elle avait appris du Verbe Lui-même comment doivent souffrir ceux que le Père a choisis comme victimes ; ceux qu'Il a résolu d'associer au grand œuvre de la rédemption.

Elle est là, au pied de la croix, debout dans la force et la vaillance ; et voici mon Maître qui me dit :'Ecce Mater tua'[5]. Il me la donne pour Mère. Et maintenant qu'Il est retourné au Père, qu'Il m'a substituée à  sa place sur la Croix, la Vierge est là pour m'apprendre à souffrir comme Lui. Quand j'aurai dit mon 'Consummatum est', c'est encore elle : Janua cœli, qui m'introduira dans les parvis éternels, me disant tout bas la mystérieuse parole : 'Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus' [6].

En attendant, Sœur Élisabeth de la Trinité confie à la Souveraine des Anges les entrées de son cœur, qui, pour elle, est déjà un ciel anticipé. 'Aujourd'hui, je t'ai bien donnée à Notre-Dame, écrit-elle à sa sœur, en la solennité du Mont-Carmel. Jamais je ne l'ai tant aimée ! Je pleure de joie en pensant que cette Vierge toute sereine, toute lumineuse est ma Mère ; comme son enfant, je me réjouis de sa beauté. J'ai un mouvement très fort vers elle ; je l'ai établie reine et gardienne de mon ciel et du tien, car je fais tout pour nous deux.'

'Janua cœli' était devenue le mur et l'avant-mur[7] des sanctuaires où Sœur Élisabeth de la Trinité aimait à se recueillir ; aussi la rencontrions-nous souvent au seuil d'une petite tribune donnant sur la chapelle. Dès que nous apercevions la Vierge Immaculée, nous étions certaines du voisinage de notre petite sœur. Plusieurs fois par jour, je vais faire de bonnes visites à mon Maître, écrivait-elle à sa mère, et je le remercie de m'avoir donné des jambes pour aller jusqu'à Lui : quelle joie pour mon cœur !"

Dans sa "Dernière Retraite", Élisabeth affirme que "nul n'a pénétré le mystère du Christ en sa profondeur, si ce n'est la Vierge... ce secret qu'elle gardait et repassait en son cœur, le secret que nulle langue n'a pu révéler, nulle plume n'a pu traduire ! Cette Mère de grâce va former mon âme afin que sa petite enfant soit une image vivante, saisissante de son premier-né, le Fils de l'Éternel, Celui-là qui fut la parfaite louange de la gloire de son Père."

À la fin de son traité: "Dernière Retraite", Élisabeth de la Trinité se tourne vers Marie: "Après Jésus-Christ, sans doute à la distance qu'il y a de l'Infini au fini, il est une créature qui fut aussi la grande louange de gloire de la Sainte Trinité. Elle répondit pleinement à l'élection divine, dont parle l'Apôtre : elle fut toujours pure, immaculée, irrépréhensible aux yeux du Dieu trois fois saint... elle est si transparente, si lumineuse qu'on la prendrait pour la lumière, pourtant elle n'est que le miroir du Soleil de justice..."

Marie est debout au pied de la Croix, et Jésus nous la donne pour Mère. Élisabeth écrit dans "Dernière Retraite": "Et maintenant qu'Il est retourné au Père, qu'Il m'a substituée à sa place sur la Croix afin que 'je souffre en mon corps ce qui manque à sa passion, pour son corps qui est l'église', la Vierge est encore là pour m'apprendre à souffrir comme Lui, pour me dire, pour me faire entendre ces derniers chants de son âme que nul autre qu'elle, sa Mère, n'a pu surprendre. La Vierge conservait ces choses en son cœur... Cette Reine des vierges est aussi Reine des martyrs ; mais c'est encore en son cœur que le glaive la transperça, car chez elle tout se passe au-dedans !..."

Le 22 novembre 1903, écrivant à sa sœur Guite, Élisabeth contemple Marie: "Penses-tu ce que ce devait être en l'âme de la Vierge, lorsqu'après l'Incarnation elle possédait en elle le Verbe Incarné, le Don  de Dieu... En quel silence, quel recueillement, quelle adoration elle devait s'ensevelir au fond de son âme pour étreindre ce Dieu dont elle était Mère!"

Et le 12 novembre 1905 remerciant Madame de Sourdon qui lui a fait parvenir une image de la Sainte Vierge, elle écrit: "... je regarderai souvent la précieuse image et je m'unirai à l'âme de la Vierge alors que le Père la couvrait de son ombre, tandis que le Verbe s'incarnait en elle et que l'Esprit Saint survenait pour opérer le grand mystère. C'est toute la Trinité qui est en action, qui se livre, qui se donne..."


[1] La Vierge Marie.
[2] Marie, la Vierge fidèle, "celle qui gardait toutes choses en son coeur, se tenait si petite, si recueillie en face de Dieu, dans le secret du temple, qu'elle attirait les complaisances de la Trinité sainte: Parce qu'Il a regardé la bassesse de sa servante, désormais, pourra chanter Marie, toutes les générations m'appelleront bienheureuse !"
[3] Luc 1, 48.
[4] Ps cxx.
[5] Joan xix, 27.
[6] Ps cxxi, 1 Extrait de la dernière retraite.
[7] Is xxvi, 1.