HOMÉLIE SUR L’ENVIE
SOMMAIRE
ENVIE, passion
diabolique, funeste surtout à celui qu'elle tourmente ; mal incurable,
mal pernicieux dont on a vu les tristes effets dès l'origine du monde;
attaque et persécute ceux qu'elle devrait chérir davantage; exemple de
Saül à l'égard de David, des fils de Jacob à l'égard de Joseph leur
frère, des Juifs à l'égard du Sauveur : fuir celui que l'envie possède
comme un animal venimeux : manège de l'envieux pour décrier les autres :
on peut se garantir de cette passion en apprenant à dédaigner les
richesses et la gloire, et à n'estimer que la vertu, avec laquelle
l'envie est incompatible. L'envie est peinte dans toute l'homélie avec
les traits les plus véritables et les plus naturels; l'orateur la fait
parler et agir comme elle parle et agit dans le monde.
DIEU est la bonté
par essence, il se plaît à combler de biens tous ceux qui en sont
dignes; le démon est plein de malice et l'inventeur de toutes sortes de
méchancetés. L'Être bon est incapable de ressentir l'envie; l'envie
accompagne toujours le démon. Garantissons-nous, mes frères, de cette
passion funeste; ne participons pas aux crimes de notre plus terrible
adversaire, de peur que nous ne soyons enveloppés dans la sentence qui
le condamne. Eh! si les superbes sont condamnés comme lui, les envieux
pourront-ils éviter les supplices qui leur sont préparés ?
Il n'est point de
passion plus pernicieuse que l'envie. Elle nuit moins à ceux qu'elle
attaque, qu’à celui qui l’éprouve et qui trouve en elle un bourreau
domestique. L’envie mine et consume ceux dont elle s'empare, comme la
rouille ronge le fer. On dit que les vipères ne sortent du ventre de
leur mère qu'en le déchirant ;
c'est ainsi que l'envie dévore l’âme qui lui donne entrée. L'envie est
une douleur que l’on conçoit de la prospérité d'autrui : voilà pourquoi
l’envieux n'est jamais exempt de peine et de tristesse. Le champ d'un
voisin est-il fertile, sa maison regorge-t-elle de biens, mène-t-il une
vie douce et commode! tous ces avantages désolent l'envieux et
entretiennent sa maladie. Il ressemble à un corps nu sur lequel on lance
des traits de toutes parts. Un homme a-t-il du courage ou de
l'embonpoint, cela blesse l'envieux. Un autre est-il recommandable par
sa bonne mine ? c'est pour lui un nouveau coup. Un autre se
distingue-t-il par les qualités de l’âme, est-il considéré et admiré
pour ses lumières et pour son éloquence ? un autre a-t-il de grandes
richesses, aime-t-il à se signaler par ses libéralités, se Malt-il à
faire part de ses biens aux pauvres, est-il comblé de louanges par ceux
qu’il comble de bienfaits? ce sont là autant de traits qui pénètrent et
qui percerait; coeur de l'envieux. Ce qu'il y a de fâcheux dans sa
maladie, c'est qu’il ne peut la déclarer il marche les yeux baissés en
terre, triste et confus, en proie au mal intérieur qui le dévore. Si on
lui demande ce qui le chagrine, il rougit de l'avouer; il n'oserait
dire : Je suis rempli d'envie et de fiel; le bonheur de mon ami
m'afflige; je m'attriste de la joie de mon frère ; je ne puis souffrir
le spectacle de la prospérité d’autrui ; la bonne fortune de mon
prochain fait mon infortune. Voilà ce qu'il dirait, s'il voulait
convenir de la vérité; mais n'osant découvrir une plaie aussi honteuse,
il renferme au dedans de lui-même le mal qui déchire et ronge ses
entrailles.
Il n'y a ni
médecin, ni remède qui puissent guérir cette maladie, quoique les
écritures soient pleines de recettes pour toutes sortes de maux. Rien ne
peut soulager l'envieux, s'il ne voit tomber dans le dernier malheur
celui auquel il porte envie. Il ne cesse de haïr un homme heureux, que
quand il devient malheureux et qu'il n'est plus qu'un objet de pitié. Il
ne se rapproche de lui et ne se déclare son ami que quand il le voit
répandre des larmes et déplorer ses disgrâces. Il n'a point partagé sa
joie, et il partage ses pleurs. Il plaint le renversement de sa fortune
et vante sa prospérité passée, non par un sentiment d'humanité et de
compassion, mais pour aigrir sa douleur par le souvenir de ce qu’il a
perdu. Il relève le mérite d'un enfant qui vient de mourir, il en fait
de grands éloges. Qu'il était beau! dit-il ; qu'il avait d’esprit! qu’il
était propre à tout ! S’il vivait encore, il ne daignerait pas même le
gratifier d'un souhait favorable. Cependant s'il remarque que plusieurs
parlent avantageusement du mort, il change de manière et reprend ses
sentiments d'envie. Il admire les richesses d'autrui, quand elles ont
été enlevées par un accident: c'est quand elles ont été ruinées par la
maladie qu’il loue la beauté, la force, la santé. En un mot, il est
aussi ennemi du bonheur qui existe, qu'ami de celui qui n'est plus.
Est-il une passion
plus dangereuse que celle dont nous parlons? c’est le poison de la vie,
le fléau de la nature, l'ennemi de Dieu et de ses graves. N’est-ce pas
l’envie qui a poussé le démon à déclarer la guerre à l’homme! guerre par
laquelle il s'est attaqué à Dieu même. Ne pouvant souffrir les grands
avantages dont Dieu avait comblé l’homme, il s'est tourné contre
l'homme, parce qu'il ne pouvait se venger sur Dieu. Caïn a suivi la même
conduite. C'est le premier disciple du démon, duquel il a appris l'envie
et le meurtre, ces deux attentats dont l’un est une suite de l'autre, et
que S. Paul réunit en disant : Ces hommes qui ne respirent que l'envie
et le meurtre (Rm. 1. 29). Qu'a donc fait Caïn ? s'étant aperçu que Dieu
comblait Abel de races particulières, il en conçut de la jalousie, et
potin se venger de l'Auteur des grâces, il fit périr celui qui en était
l'objet. Comme il ne pouvoir s'attaquer à Dieu personnellement, il s'en
prit à son frère et le tua. Mes frères, fuyons l'envie, ce maître
d'impiété, ce père de l'homicide, ce destructeur de la nature, cet
ennemi du sang et de la parenté, ce vice le plus absurde et le plus
déraisonnable.
O homme, pourquoi
t'affliger, puisque tu ne souffres aucun mal ? pourquoi faire la guerre
à celui qui possède quelques avantages sans ravoir causé aucun tort ?
Que si tu es animé contre lui, quoique tu en aies reçu des services, ne
vois-tu pas que tu t'opposes lui-même à ton propre bien. Tel était Saül,
pour qui les services importants qu'il avait reçus de David ne furent
qu'une occasion de lui déclarer une guerre implacable. Quoiqu’il eût été
délivré de ses fureurs par les sous harmonieux et divins de sa harpe, il
lui jeta sa lance et voulut percer l'auteur de ce bienfait. Ce n'est pas
tout: le même David l'avait sauvé avec son armée des mains de l'ennemi ;
il avait effacé la honte que Goliath imprimait à tout son peuple;
cependant, parce que de jeunes filles avaient loué plus que lui le jeune
vainqueur, parce, qu'elles avaient dit dans leurs chansons : Saül a tué
mille Philistins, mais David en a tué dix mille (1. Rois. l 8. 7) ; ces
seules paroles et ce témoignage rendu à la vérité, lui inspirent contre
David une haine mortelle. Après avoir tout tenté pour le faire périr
dans son palais, il le bannit de sa cour : et sa haine ne s'arrêtant pas
là, il arme trois mille hommes et se met à leur tête pour le chercher
dans les déserts où il se cachait. Si on lui eût demandé la cause de la
guerre qu'il avoir déclarée à David, il n'en eût pu alléguer d'autre que
les services qu'il lui avait rendus, et sa modération à son égard. Dans
le temps même où il le persécutait, surpris pendant le sommeil, et
pouvant être facilement tué par un ennemi dont il poursuivait la mort,
il fut sauvé de nouveau par l'homme juste, qui craignit de mettre la
main sur sa personne. Loin d'être adouci par un tel bienfait, il se mit
derechef à la tête d'un corps de troupes, et continua de poursuivre le
conservateur de ses jours, jusqu'à ce que, pris une seconde fois dans
une caverne, il manifesta toute sa perversité, et fit éclater davantage
la vertu de son ennemi.
L'envie, sans
doute, est l'espèce d'inimitié la plus implacable. Les bienfaits
adoucissent les autres ennemis; ils ne font qu'irriter les envieux, qui
sont plus indignés, plus affligés, plus désoles, à proportion qu'ils
reçoivent de plus grands services. ils savent moins de gré des
bienfaits, qu ils ne sont fâchés de la puissance du bienfaiteur. Sur
quelle bête farouche, sur quel animal sauvage, ne l'emportent-ils pas en
cruauté et en férocité Ou apprivoise les chiens en les nourrissant, on
rend les lions traitables en les flattant ; les bons offices et les
égards aigrissent de plus en plus les envieux.
Qu'est-ce qui a
réduit Joseph en servitude ? n'est-ce pas l’envie de ses frères ? Et ici
admirons la robe de cette passion. Pour détourner l'effet de certains
songes, ils firent leur frère esclave, espérant que par là il ne serait
jamais adoré par eux. Toutefois, si les songes annoncent la vérité, quel
moyen d'en arrêter l'effet ? si ce ne sont que de fausses visions,
pourquoi porter envie à un homme qui est dans l’erreur? Mais la
Providence divine disposait les choses de la sorte pour confondre leur
malice. Les voies mêmes qu'ils employaient pour empêcher l'exécution des
desseins de Dieu, c’est ce qui les fit parvenir à leur fin. Si Joseph
n'eût pas été vendu, il ne serait pas venu en Égypte; il n'aurait pas
été, pour sa sagesse, victime de la perfidie d'une femme impudique; il
n’aurait pas été mis en prison; il n’aurait pas lié commerce avec des
officiers de Pharaon; il n'aurait pas expliqué des songes, ce qui fut
l'origine de la grande puissance qu'il acquit en Égypte ; enfin il
n’aurait as été adoré par ses frères, que la famine amena devant lui.
Mais parlons de
l’envie la plus furieuse et la plus éclatante, que la fureur des Juifs a
excitée contre le Sauveur. Pourquoi lui portait-on envie ? à cause de
ses miracles. Et quel était le but de ses miracles? le salut des
malheureux qui avaient besoin de secours. Les pauvres étaient nourris;
et Celui qui les nourrissait était attaqué. Les morts étaient
ressuscités ; et celui qui les rendait à la vie était en butte à la
haine. Les démons étaient chassés, et celui qui leur commandait était
persécuté. Les lépreux étaient guéris, les boiteux marchaient, les
sourds entendaient, les aveugles voyaient ; et celui qui opérait ces
prodiges de bienfaisance était mis en fuite. Enfin les Juifs livrèrent à
la mort l'Auteur de la vie; ils firent battre de verges le Libérateur
des hommes ; ils condamnèrent le souverain Juge du monde: tant il est
vrai que l'envie ne respecta jamais rien !
C'est la seule arme
que le fléau de nos âmes, le démon qui se réjouit de notre perte, a
employée dès l'origine du monde, et qu'il emploiera jusqu'à la lin pour
percer les hommes et pour les renverser. C'est l'envie qui l'a précipité
du ciel; il cherche par la même passion à nous faire tomber avec lui
dans le même abîme.
Celui-là donc était
sage, qui ne permet pas même de manger avec un envieux (Pr. 23.6),
voulant entendre tout autre commerce par celui de la table. On a soin
d'éloigner du feu les matières inflammables : c'est ainsi qu'il faut
nous retirer, autant qu'il est possible, de toute liaison avec les
envieux, et nous mettre hors de l'atteinte de leurs traits. Car on ne
peut être en butte à l'envie, qu'autant qu'on a avec elle des rapports
plus ou moins prochains, selon cette parole de Salomon: La jalousie de
l'homme vient de son compagnon (Ec. 4. 4). Non, sans doute, le Scythe ne
porte pas envie à l'Égyptien, mais à quelqu'un de sa nation, dans la
meule nation ; les inconnus ne causent point de jalousie, mais ceux avec
qui on a le plus de rapports ; par exemple, les voisins, les personnes
de la mime profession et du même fige, les parents proches, les frères,
et en général, comme la nielle est la maladie propre du blé, ainsi
l'envie est le vice qui altère l'amitié. La seule chose qu'on peut louer
dans l'envie, c'est que plus elle est violente, plus elle tourmente
celui qu'elle possède. Les traits qu'on lance avec impétuosité sur un
corps extrêmement dur, rejaillissent contre celui qui les a poussés :
ainsi les mouvements de l'envie, sans nuire à ceux qu'elle attaque, sont
des coups portés à l'envieux. Quel est l'homme qui, par sa tristesse, a
diminué les avantages de son prochain? mais il se déchire lui-même et se
consume.
Combien ne hait-on
pas les hommes tourmentés par l'envie ? On les regarde comme plus à
craindre que les animaux venimeux. Ces animaux ne répandent leur venin
qu'en faisant une plaie, de sorte que la partie mordue se corrompt peu à
peu et se dissout. Plusieurs pensent que les envieux blessent par leurs
seuls regards ; que les corps les mieux constitués, les corps dans toute
la vigueur et toute la fleur de l'âge, sont desséchés par la malignité
de l'envie, et que des yeux des personnes envieuses il coule une humeur
qui gâte et altère tout ce qu'elle touche
.
Pour moi, en rejetant cette opinion qui a tout l'air d'une fable du
peuple et d'un ancien conte, je dis que les démons, ennemis de tout
bien, voyant la grande conformité qui est entre eux et l'envie,
emploient cette passion pour exécuter leurs mauvais desseins, et vont
jusqu'à se servir des yeux de l'envieux comme d'un instrument pour
opérer leurs maléfices. Et vous n'avez pas horreur de vous constituer le
ministre du malin esprit, d'admettre en vous une passion par laquelle
vous deviendrez l'ennemi de ceux qui ne vous ont fait aucun mal,
l'ennemi de Dieu même, la bonté par essence et incapable d'envie.
Fuyons le plus
odieux des vices, un vice de l'invention du démon, une semence de
l'ennemi, le précepte du serpent antique, le gage d'un supplice éternel,
la privation du royaume céleste, un obstacle à la piété, une route à
l'enfer. Le visage seul de l'envieux décèle le mal intérieur qui le
consume. Ses yeux sont desséchés et obscurcis, ses joues pendantes, son
sourcil refrogné; son âme agitée et troublée est incapable de discerner
la vérité. Il ne sait, ni louer une action vertueuse, ni applaudir une
éloquence forte et brillante, ni admirer ce qui est le plus digne de
notre admiration. Semblables aux vautours qui, dédaignant les prairies
et ces lieux agréables d'où se répand une odeur suave, se portent avec
impétuosité vers l'infection et la pourriture; semblables encore à ces
mouches qui laissent les parties saines pour se jeter sur un ulcère, les
envieux ne regardent pas même ce qu'il y a de beau et d'éclatant dans la
vie des hommes; ils s'attachent à ce qu'il y a de faible et de
défectueux. Si l'on commet quelques fautes, qui sont inévitables vu la
fragilité humaine, ils ont grand soin de les divulguer, et c'est par-là
qu'ils veulent que les autres soient connus; comme ces peintres malins
et grotesques, qui faisant le portrait d'un homme, le font remarquer par
un nez de travers, par une loupe, une bosse, par quelque défectuosité et
mutilation qui viennent de la nature ou d'un accident. Ils sont
admirables pour mépriser ce qu'il a de plus digne de louanges en le
prenant du mauvais côté, et pour décrier une vertu par le vice qui
l'avoisine. Le courage à leurs yeux est témérité, la sagesse stupidité,
la justice dureté, la prudence artifice ; l'homme magnifique est
fastueux, le libéral est prodigue, l'économe est avare: en un mot, ils
ne manquent jamais de donner à chaque vertu le nom du vice qui lui est
opposé.
Quoi donc ? nous
arrêterons-nous à attaquer l'envie ? ce ne serait là que la moitié du
traitement. Montrer à un malade le danger de sa maladie pour qu'il y
apporte une attention convenable, cela n'est pas inutile: mais le
laisser là sans essayer de lui rendre la santé, ce serait l'abandonner à
lui-même et le livrer à son mal. Que devons-nous donc faire pour
empêcher la passion de l'envie de s'emparer de notre coeur, ou pour l'en
bannir si elle y est entrée? Premièrement, nous ne devons pas trop
estimer les avantages humains, l'opulence, la gloire, la santé: car
notre félicité ne consiste pas dans des biens périssables, mais nous
sommes appelés à la possession de biens éternels. Ainsi il ne faut
porter envie, ni au riche pour ses richesses, ni à l'homme puissant pour
l’étendue de son autorité, ni aux personnes robustes pour la bonne
constitution de leur corps, ni à l'orateur habile pour son éloquence.
Ces avantages, qui sont des instruments de la vertu quand on en use
comme il faut, ne font pas par eux-mêmes le bonheur. Celui qui en abuse
est à plaindre; il ressemble à un homme qui tournerait volontairement
contre lui-même une épée qu'il aurait prise pour se défendre de
l'ennemi. Si l'on voit un homme se servir des biens présents selon les
règles d'une droite raison, dispenser avec sagesse ce qu'il a recru de
Dieu, ne pas amasser pour sa propre jouissance, on doit le louer et
l'aimer pour son caractère charitable et
libéral envers ses
frères. Quelqu'un se distingue par ses grandes connaissances, il est
honoré pour la manière dont il parle de Dieu et dont il explique les
divines Écritures: ne lui portez pas envie, et one désirez pas que cet
interprète des saints Livres garde le silence, si, par la grâce de
l'Esprit Divin, il est admiré et applaudi par des auditeurs. Son talent
est votre bien, et c'est à vous, si vous voulez en profiter, qu'a été
envoyé le don de l'instruction. On ne bouche pas une source abondante :
on ne ferme pas les yeux lorsque le soleil brille; et loin d'être jaloux
de son éclat, on s'en souhaite la jouissance à soi-même. Et vous,
lorsqu'une éloquence spirituelle jaillit avec abondance dans l'église;
lorsqu'un coeur pieux, rempli des dons de l'Esprit-Saint, les répand
comme d'une source, vous n'écoutez pas ses discours avec joie, vous ne
recevez pas ses instructions avec reconnaissance! mais les
applaudissements que lui donnent les auditeurs vous blessent! vous
voudriez que personne ne louât ses paroles, que personne n'en profitât!
Pourrez-vous justifier de telles disputions devant le souverain Juge de
nos coeurs ? Il faut regarder les qualités de l’âme comme des beautés
naturelles. Quant à l'homme riche, puissant et robuste, on doit l'aimer
et le considérer s'il fait un usage légitime et raisonnable des
instruments communs de la vie, s'il fait part libéralement de ses
richesses aux pauvres, s'il emploie ses forces à soulager les faibles,
et s'il croit que ce qu'il possède appartient plus aux autres qu'à
lui-même. Ceux qui n'ont pas ces sentiments sont plus dignes de pitié
que d'envie, parce qu'ils n'ont que plus de facilités pour le vice, et
qu'ils ne font que se perdre avec plus d'embarras et de faste. Un riche
est à plaindre quand il emploie ses richesses à faire des injustices :
mais s'il les consacre à de bonnes oeuvres, elles ne doivent point
l'ex-poser à l'envie, puisque tout le monde en profite ; à moins qu'on
ne porte la perversité jusqu'à s'envier à soi-même ses propres biens. En
un mot, si l'on s'élève par la pensée au-dessus des choses humaines, si
l'on n'envisage que ce qui est vraiment beau et louable, on n'aura garde
de croire qu'aucun des biens périssables et terrestres soit capable de
rendre heureux. Or, un homme qui est tellement disposé que les grands
avantages du monde ne le touchent pas, il est impossible qu'il soit
dominé par l'envie.
Si vous désirez
vivement la gloire, si vous voulez vous distinguer de tout le monde,
sans pouvoir même vous contenter de la seconde place (car c'est-là une
autre source d'envie), détournez votre ardeur, comme le cours d'un
fleuve, vers la possession de la vertu. Ne soyez jaloux, ni d'amasser de
grandes richesses, ni d'acquérir la gloire du monde. Ces avantages ne
dépendent pas de vous. Soyez juste, sage, prudent, courageux, patient
dans les disgrâces que vous suscite la piété. Par-là, vous vous sauverez
vous-même, et vous possèderez une gloire plus solide par de plus solides
biens. La vertu dépend de nous; nous pouvons être vertueux si nous
voulons nous en donner la peine: mais il n'est pas toujours en notre
pouvoir d’être possesseurs d'amples richesses, d'une grande puissance et
d'une figure avantageuse. Si donc, de l'avent de tout le monde, la vertu
est le plus grand des biens, le plus durable, le plus précieux, nous
devons travailler à l'attirer en nous : or nous ne l'y attirerons
jamais, si notre âme n'est purgée de toutes les passions, et surtout de
l'envie. Ne voyez-vous pas que la dissimulation est un grand vice ? or
c'est un fruit de l'envie, qui apprend aux hommes à être doubles et à
déguiser, sous une belle apparence d'amitié, la haine secrète qu'ils
couvent dans le coeur; semblables à ces écueils dans la mer, qui ne sont
couverts que d'un peu d'eau, et qui causent des naufrages imprévus quand
on va les heurter imprudemment. Puis donc que de l'envie, comme d'une
source funeste, découlent une mort spirituelle, la perte des vrais
biens, la séparation de Dieu, le mépris des lois, le renversement de
tout ce qu'il y a de meilleur au monde, suivons le précepte de l'Apôtre
: Ne nous laissons pas aller au désir d’une vaine gloire, ne nous
piquons pas mutuellement, ne soyons pas envieux les uns des autres (Gal.
5. 26) ; mais plutôt soyons bienfaisants et charitables, nous pardonnant
les uns aux autres, comme Dieu nous a pardonné (Ep. 4. 32), en
Jésus-Christ notre Seigneur, avec qui soit la gloire au Père et à
l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
NOTES
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